LES JARDINS, LE MERLE ET LES NUAGES
Voici bientôt trois semaines, ma chère amie, que, parti en voyage, je n'ai pu continuer avec vous mes promenades. Il en est une pourtant que je n'eusse voulu manquer pour rien au monde et, revenu chez moi, je vois avec plaisir qu'il en est temps encore, parce que l'automne, ou du moins son extrême avant-garde, n'a touché qu'à peine le paysage de verdure que je voulais vous faire admirer.
Montons donc sur l'esplanade et allons jusqu'au bord le plus proche de la fenêtre. Le spectacle y est splendide : deux grands jardins s'étalent sous nos yeux, avec leurs arbres, leurs pelouses et leurs fleurs. L'un d'eux, le plus vaste et le plus beau, — le plus lointain aussi, — est fort mystérieux : je n'y ai jamais vu personne, sinon les jardiniers qui l'entretiennent. On n'y aperçoit
ni une feuille morte ni un brin d'herbe, et l'eau du bassin calme et sombre reflète seulement, dans un médaillon de ciel, les géraniums de la corbeille voisine. J'aime ce jardin étrange, ce jardin enfin qui n'est fait pour personne que pour soi-même. Il me fait penser à ces hommes supérieurement délicats, d'une culture universelle, d'un esprit subtil et précieux, d'un cœur tendre, mais qui n'offrent tous ces trésors spirituels à personne, sachant trop quel gaspillage les autres, les éternels, les banals, les affreux « autres y^, font d'habitude d'aussi magnifiques cadeaux. Cher jardin, qui fleurit en secret, à peine profané par les yeux lointains des locataires suspendus aux balcons des alentours, et dont les allées ne sont gravées par les pas d'aucun promeneur. Cher jardin, tout pareil à l'âme d'un solitaire épanouie loin de la foule. Je bénis ses maîtres, qui ne sont jamais là, et dont personne ne sait qui ils sont ni où ils vivent, mais qui pourtant possèdent assez de prestige sur leurs subalternes pour que ceux-ci, toujours sous le coup de la crainte d'un retour inopiné, n'osent dans leur absence violer la calme solitude du parc plein de fleurs rouges et jaunes.
Parfois, dans mes accès d'orgueil, j'imagine que ce jardin est pour moi. Et le fait est que je suis
peut-être le seul à en jouir vraiment, moi qui n'y mettrai jamais les pieds, mais qui le possède toul entier par le regard, comme un visage tendrement contemplé. Il est là, net comme une épure, et cependant tout travaillé des reliefs changeants que lui donne le soleil ; et telle est l'ingéniosité de l'artiste qui le dessina que, pour réduit qu'il soit entre ses murs, il a parfois l'air immense, avec ses allées qui s'enfoncent dans une ombre mystérieuse, avec ses arbres tellement hauts qu'ils masquent les immeubles les plus prétentieux, avec ses belles et larges fleurs, qui ressemblent à d'énormes tulipes, à des lys exotiques.
L'autre jardin, plus rapproché d'ailleurs, est loin de posséder un tel prestige. Il est pourtant délicieux lui aussi, avec sa charmille, ses corbeilles de cytises et son grand sapin, qui dépasse la Tour Eiffel de deux centimètres (du moins il en a bien l'air). Seulement, voilà, il est habité par des gens. Cela suffit à le dépoétiser, hélas !... comme le cœur d'une femme belle et désirée dont on apprend tout à coup qu'il est occupé par quelque bellâtre imbécile ou quelque bourgeois d'un certain âge, mais aisé. Que nous importe dès lors cette exquisité profanée?
Ces gens, on les voit, ils se promènent dans leurs allées, ils existent. Même ils sont sympathi-
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ques, car ils semblent aimer les fleurs, surtout la maman, une vieille dame qui tourne autour des plates-bandes, se penche sur les géraniums et les lournesols d'un air plein de sollicitude, tapote afl'ectueusemeut leurs bonnes têtes rondes, comme si elle leur disait : « Allons, allons, bon courage ! Ne vous laissez donc pas aller comme ça... Quand vous aurez mon âge... » Et après tout, elle doit parler à ses pensionnaires, et non pas seulement le paraître. A cette distance, je n'en suis pas juge.
Le soir, dans la belle saison, ils mettent la table en plein air, devant la porte de leur pavillon. Je ne sais rien de plus paisible que ce tableau, surtout que l'éloignement, grâce auquel ils semblent en miniature, m'empêche d'entendre ce qu'ils disent. Qui sait quels propos falots, quelles médisances moisies, quelles vieilles paroles absurdes, usées, finies, depuis longtemps desséchées de tout leur sens, ils échangent autour de cette nappe blanche, fleur suave des longs crépuscules de juillet? Je l'ignorerai toujours, et de ces bonnes gens je puis ainsi ne retenir que ce qu'ils ont de plus pur : la poésie mélancolique de leur vieillesse.
Le pavillon où ils demeurent est tout construit de briques rouges, revêtu de tuiles rouges, pati- "
nées par le temps et que le soleil de quatre heures incendie parfois d'une lueur vermeille, d'un ton absolument unique, translucide et vivante, adorable. Et au centre de la façade, dans une petite niche, il y a un buste de philosophe antique, je veux dire (car je n'en distingue pas davantage) d'un homme au regard tranquille et à la belle barbe. Tel était l'idéal physique que les anciens (et je crois bien nous-mêmes aussi) se faisaient de la sagesse. Un homme tranquille, avec une belle barbe. Ne croyez pas que je rie, je trouve à cette figuration, presque poncive, un sens très profond. Connaissez- vous en effet un geste plus essentiellement abdicateur que celui d'un homme qui renonce à se raser, qui abandonne son visage au chiendent touffu dont la racine lui foisonne sous la peau ? Se raser, c'est dire :
— Eh! bon Dieu! je lutterai. Mes joues, cette jeunesse, resteront visibles et pures et, dût-il chaque matin m'en cuire, je les débarrasserai de ce chaume obstiné, qui d'ailleurs, pour comble de malice, deviendrait vite blanc. Et les femmes diront, en y passant leur main précautionneuse : « C'est doux comme une très fme pierre ponce. Quel âge peux-tu bien avoir? »
Mais il arrive un moment où cette lutte quotidienne devient très pénible : les rasoirs s'émous-
sent contre une résistance chaque jour plus vive, une paresse vous prend devant l'obligation do soins chaque jour plus minutieux. On a renoncé à bien des choses déjà, on craint le ridicule qui s'attache aux vieilles coquettes (nous savons combien les vieilles coquettes-hommes sont plus pénibles encore à voir que leurs camarades du sexe faible), alors on lâche pied. Et puis, on se dit, pour masquer sa lâcheté : « Une figure barbue, c'est un autre genre, voilà tout ! » Et tout de même on regarde avec une certaine envie pleine de regret ceux qui se sont obstinés, ceux qui ont continué à soigner leur masque, et qui perdent ainsi chaque jour une heure pour gagner dix ans.
Dans ces conditions, renoncer pour renoncer, autant vaut le faire par doctrine que par simple découragement et ressembler non pas à un monsieur qui se néglige, mais à un homme qui s'est voué à la sagesse.
Pour en revenir à mes voisins, ils possèdent donc dans leur petit domaine trois curiosités : le philosophe de la façade (déjà jugé), la charmille, et le sapin.
Cette charmille est ravissante, mais elle a un grave défaut : elle n'abrite aucun couple amoureux. Or, une charmille sans amoureux, c'est
comme un palais sans prince, comme un firmament sans étoiles, comme une mer sans navires, la nef d'un temple sans dieux. Triste chose! Cette chasse de verdure, refermant sa précieuse ogive sur le sable d'une allée déserte, elle n'a donc jamais eu sa vivante relique de tendresse,
de confidences, d'aveux pas à pas? Cela me
révolte comme une erreur de la nature et du jardinier. On n'apas le droit, en effet, de dessiner une charmille dans un jardin, quand on n'y prévoit pas au moins un couple qui s'y promènera à vingt ans, le long d'une belle nuit amoureuse et tiède.
Fort heureusement, le sapin tout proche me procure bien des consolations. Il est d'une élégance exquise. Fort jeune encore (cela se de\ine à la claire couleur d'or vert des pousses vivaces qui éclatent, aussi fraîches que des fleurs, à l'extrémité de ses ramures presques noires), il est d'une très haute taille pour son âge, — je vous ai dit qu'il dépasse la Tour Eiffel de deux centimètres, — et il est svelte et souple comme un saule, mais sans ce mol abandon lakiste à la longue si désagréable chez ces fades et gémissantes personnes. Et puis, je n'oublierai jamais qu'un jour, un beau jour de juin, tandis que je travaillais sous l'œil indifférent des bibelots de lesplanade, à
l'extrémité la plus haute de ce sapin merveilleux, soudain, tel un lys noir au cœur de feu éclatant sur le bleu du ciel, il poussa un merle, qui se mit à chanter, à chanter pour moi seul, tout le long de la radieuse après-midi.
Il y a des gens qui prétendent que le chant du merle est monotone. Ah ! c'est qu'ils n'ont pas entendu le mien. C'était comme un rossignol, aussi pur, aussi souple, aussi plein d'extase, et d'une force, d'un retentissement aussi infinis, avec cette seule différence que cela éclatait en plein jour, sous l'ardent soleil, c'est-à-dire privé de cette complicité de la nuit qui donne de la poésie au moindre chuchotement. Le chant du merle me fait penser à la beauté des femmes qui n'ont pas besoin des enchantements des fêtes ni de l'artifice des lumières et qui, sous l'éclat terrible du plein dir, résistent à l'examen. Le merle joue franc jeu, el il a tout contre lui. Le rossignol est un peu fiUo, il est adroit, il attend son heure. Il commence son incantation au moment précis oii, ivres de jasmins, de clair de lune et de souvenirs, nous souhaitons obscurément à toutes ces émotions le couronnement music<il qu'il donne, qu'il laisse tomber sur elles, du haut de son invisible retraite. Les fdles ne font guère autrement, qui se passent bien d'être jolies, pour peu que bien
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préparées, parfumées et fardées, elles arrivent au moment du Champagne, dans le tumulte langoureux des tziganes.
Je connais peu d'animaux aussi attendrissants que le merle. En promenade, il a l'air d'un petit corbeau qui se dandinerait. Et quand il chante, son bec jaune s'ouvre en un bâillement immense et forcené, absolument comme celui des oiseaux nouveau-nés à qui leur mère enfourne la pâtée. A lui seul ce bec, pareil à un pavillon de phonographe, est grand comme le reste du corps, et l'on s'attend à ce qu'il en sorte les gargouillements de l'agonie. Pour s'exécuter, la pauvre bête se donne une peine immense, comme si elle jouait son va-tout, comme si un dieu cruel exigeait d'elle cet effort absurde, visiblement mortel à son pauvre organisme, et qu'elle dit : « Voilà I Je sais bien, allez, que tout est perdu, et que je ne puis extraire de cette gorge épuisée que d'affreux râles, mais je fais tout ce que je peux, voyez, je hurle à mort ! Pardonnez en faveur de l'intention. >■> Et voilà, que par un miracle vengeur, de ce gouffre ridicule et couleur de jaune d'u3uf, sort une mélodie délicate et subtile, pleine de tendresse et d'énergie, à la fois mordante et insinuante, câline, adorable. Et le merle continue, sans jamais s'arrêter, comme s'il craignait un terrible
châtiment pour une minute de fatigue. Et lorsqu'il a fini, c'est en vain que vous le chercheriez sur sa branche. Plus rien. La musique l'a totalement dissous. Il s'est fondu lui-même dans l'harmonie qu'il a créée.
Non, vraiment, jamais je n'oublierai cette journée enchantée, et je n"ai nul besoin, maintenant, d'aller ailleurs, lorsque sonne la cloche des vacances. Auteuil me suffit. Il y a tellement d'arbres ! La nuit, lorsqu'on s'accoude au balcon, il monte vers vous de? effluves mouillés de forêts, l'odeur même de la vraie campagne.
D'ailleurs, il n'y a pas que ces deux jardins. Au delà se déroule un véritable moutonnement de maisons alternées de feuillages. Partout s'enfoncent d'onduleuses avenues, partout surgissent des jardins, de vertes places. Chaque jour, hélas ! diminuent le nombre et l'étendue de ces frais oasis dans l'aride désert des toits. Mais il en reste encore assez pour reposer les yeux du rêveur. Auteuil fut jadis un parc immense, les Parisiens y venaient en villégiature. Tout autour de ma propre maison subsistent les vestiges du domaine que l'on morcela pour y incruster ces colossales
bâtisses Terrains vagues, clos de palissades,
où l'on discerne encore le dessin, si fruste, d'un ancien parc : ici une pelouse, là un massif, plus
loin un bouquet d'arbres. Une allée, maintes fois interrompue, mène à ce qui devait être un point de vue. Autour d'elle, symétriques, comme deux miroirs ovales couchés sur le gazon, rêvent deux bassins dans leur cadre de ciment : les moineaux y viennent boire. Terrains vagues, et de pauvres gens s'y sont installés dans des baraques de bois plus vagues encore, ils y mènent paître leurs chèvres, picorer leurs poules. Moitié bohémiens, moitié paysans, ils vivent là, menacés par le premier architecte qui aura l'idée d'y bâtir à son
tour. Il y en a encore pour quelques années
A l'horizon se dresse la Tour Eiffel, autel suprême où règne l'idole invisible, la déesse inconnue : la Télégraphie-Sans-Fil, qu'encensent avec respect les fumées de mainte usine, prêtresses de ce culte moderne. Puis, en tournant de gauche à droite, le dôme des Invalides, dont la flèche ressemble à une héraldique fleur de lys d'or; la Grande Roue, dont les cloisons de verre parfois jettent un feu rouge d'un éclat insoutenable sous le coup du soleil couchant, le Panthéon, le Val-de-Grâce. Et tout au fond, très loin, lorsque le temps est absolument lucide, Montmartre avec sa basilique pareille à quelque foisonnement de temples asiatiques, blanche dans une poussière vermeille.
Sur tout cela, des ciels jamais semblables, une profusion de ciels traversés de nuages splendides, vaisseaux pour transporter nos rêves. Ah ! qu'ils sont beaux, souvent, ces navires que le vent détruit avec lenteur, sous prétexte de les mener au port ! Que de fois j'y ai pris passage, que de fois, monté à Grenelle sur une galère royale, au château de poupe tout doré, aux mille voiles frémissantes, et qui devait me mener aux Iles, je suis tombé au Bois de Boulogne d'une pauvre petite barque démolie, informe, qui « faisait ciel » de toutes parts I Mais quels merveilleux voyages I
Quand je pense au nombre considérable de gens qui chaque année se torturent l'imagination pour savoir dans quel lieu du monde ils iront dépayser leur ennui natal et distraire leur incapacité de voir la beauté des choses! Ils
prennent des indicateurs, consultent des atlas, dressent des itinéraires : les uns partent en chemin de fer, les autres en auto, les autres sur des yachts où les ont suppliés de venir des amis qui cherchent des partenaires à leur bridge de famille. Et chacun va ainsi jusqu'au
bout de ses ressources : les uns aux antipodes,
les autres en Seine-et-Oise. Et lorsqu'ils reviennent, il leur faut des cartes postales pour se souvenir, tant ils ont regardé avec attention.
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Ne vaudrait- il pas mieux qu'ils fissent leur
voyage dans le soleil, dans les nuages? Ce
vaste pays qui n'a pas de routes, pas d'auberges, pas d'habitants, comme il est agréable! Pensez donc. Nul caprice géologique n'y ayant figé d«' site, on peut y mettre tous ceux qu'on veut, et les changer selon son caprice. On n'y rencontre de passants que ceux dont la présence vous semble souhaitable, on entame avec eux la conversation que l'on désire, sans jamais qu'ils vous contredisent, comme ils le font si sottement sur la plate terre. C'est le pays de l'imagination. L'air y est plus pur que sur les glaciers mêmes, et les distances ne comptent pas. Nul besoin non plus de donner des noms aux contrées parcourues. On a vu, c'est vrai, des villes de marbre rose, des avenues de lilas, des montagnes de porphyre muées soudain en gouffres de schiste, des déserts d'or semés de mirages : fleurs, lacs et migrations d'ibis, des océans pacifiques baignant des récifs de corail foisonnant en une minute et devenant des Océanies peuplées de femmes plus belles que dos statues de basalte, des terrasses d'oliviers argentés, des escaliers de bassins, des balcons c'-iironnés d'anges surplombant le vide du paradis. E: rien de ces visions ne laisse un regret: non pas même que l'on pense devoir les retrouver à
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un moment quelconque de l'éternelle métamorphose; mais, au contraire, parce qu'on sait bien qu'il en éclora toujours de nouvelles, que c'est un jardin enchanté, sur le sol duquel un magicien à l'invention inépuisable fait naître sans se lasser des formes inattendues, d'autres réalités. Le ciel nocturne, avec ses millions d'étoiles presques fixes et même le suave épanchement de la voie lactée ne sont rien à côté de cet infini déroulement d'images, qui remplit le ciel du jour : on y trouve des parcs hantés de statues d'ivoire, des cascades mousseuses, des steppes traversées par de lentes caravanes qu'accompagnent des accords de Borodine, des volcans au panache de flammes, des lleuves de jade coulant dans des gorges de porphyre, des fjords asiles d'une paix éternelle et candide, les ruines des plus belles cités du passé : Palmyre, Delhi, Famagouste, le Mexico de Montezuma, avec leurs cathédrales, leurs mosquées, leurs citadelles, les cours d'honneur de leurs palais.
Tout cela dans les nuages, sans compter les rencontres de visages mystérieux, de formes
irrêvées, de choses inconnues Et vous voudriez
que j'hésitasse ? Ah I non, je n'hésite pas. Je
reste. Je suis bien trop capricieux, bien trop indépendant pour m'astreindre aux fatigues de
ces centaines de lieues à parcourir pour ne voir enfin, au-dessus de ces pays décevants, si dissemblables de ce que je les rêvai, que toujours ce ciel, ni plus ni moins que si je le contemplais de ma fenêtre.
.le resterai au milieu de mes nuages.
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