‹ Voyages d'un sédentaireChapitre 6 sur 32 · DANS LA RUE · texte numérisé non relu

DANS LA RUE

Si nous descendons des hauteurs idéales du ciel et que nous tombions dans la rue, certes nous verrons des spectacles moins glorieux mais tout de même intéressants. C'est que les rues d'Auteuil ne sont pas des voies ordinaires : elles ne ressemblent en rien à celles du centre de la ville.

Les rues de Paris sont des espèces de gorges étroitement encaissées entre des falaises de pierre où coulent sans cesse, dans deux directions opi)0sées et sans aucun ordre, des flots de personnes. Tous leurs visages se ressemblent, tendus, fiévreux, hagards. On n'est pas fichu de distinguer un agent de change d'un petit courtier, et le chasseur de pièces de cent sous n'a pas la physionomie plus ravagée que le chercheur de millions. Quoi qu'on en ait dit, les rues de Paris réservent au ps3'chologue une grande déception.

Par contre, ma rue, paisible, tranquille, m'a procuré parfois de douces surprises. Comme elle est assez loin de ce qu'on appelle les centres d'activité sociale, comme elle n'a d'autre but, sous ses jeunes platanes, que de mènera d'autres rues, calmes encore, des gens qui n'ont rien à faire, on y rencontre assez souvent cet être précieux et charmant, devenu si rare aujourd'hui : le passant.

Certes, personne ne se dit, en sortant de chez soi : « Je vais flâner. » Nos mœurs, la folie utilitaire ambiante et le respect humain nous empêchent même de penser à un projet aussi coupablement opposé au génie moderne. N'empêche que, sitôt sorti (à moins que nous ne soyons complètement minéralisés par l'esprit du lucre), quelque chose s'empare de notre imagination, dont nous n'avions même pas le soupçon en deçà de la porte cochère. Les mille génies vagabonds qui veillent à l'intégrité des étalages et président aux destinées des fiacres errants, les esprits des rues en un mot, nous investissent, nous donnent maint conseil insidieux : ils nous font totalement oublier l'endroit où nous allions (et que dès lors nous gagnons par la seule force de l'automatisme, nos pieds pensant pour nous), et font miroiter à nos yeux des images flatteuses. Ingénieuses comme

des fables et chatoyantes comme des tapis persans, les affiches de Cappiello nous suggèrent des rêves exotiques et nous font croire que celte ouate, ce papier à cigarettes, ce sel, cette liqueur, cette poudre à lessive possèdent à n'en pas douter la propriété fabuleuse de rendre l'homme qu'elles recouvrent, enrouent, nourrissent ou décrassent, léger, bondissant, aérien, comme un lutin blanc, comme un farfadet vert. Il en faut moins encore pour faire sortir la petite folle du logis : l'air de la rue suffit, et aucun statisticien n'a su le nombre des braves gens routiniers qui, sortis de chez eux sans se douter de rien, étaient, vingt minutes après, au moment de franchir le seuil de leur bureau, devenus des ministres, des Don Juan, des conquistadores, des aviateurs, enfin en quelque manière des héros.

Malheureusement, ces grands rêves dans des rues centrales et populeuses sont contredits précisément par la trop rapide arrivée au bureau. D'un seul coup, Tenorio ou Pizarre, Giafar ou Pégoud redevient le petit rond-de-cuir à deux cents francs par mois qui répétera tous les jours, au milieu de ses collègues, les mêmes à peu près désolants. Et je ne parle pas des autres avertissements que la réalité nous donne en cours de route sous forme de renfoncements, coups de

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poing, pieds posés sur vos chaussures vernies, insultes des cochers, collisions d'automobiles, glissades sur les trottoirs passés à la pelure d'orange, caresses trop brusques des triporteurs, apostrophes de Gavroche ou ricanements de Virelocque, etc. La rue ordinaire est une acharnée, une terrible ennemie du rêve.

La rue d'Auteuil lui est au contraire bienveillante, quasi maternelle. On y voit des hommes qui ont le temps de rêver, qui môme s'assoient sur les bancs pour se livrer en toute tranquillité à cette délicieuse occupation.

Mais cela seul, qu'il y ait des bancs, me comble d'aise. Exquise prévenance municipale ! Cherchez, je vous en prie, cherchez un banc dans la rue Le Peletier, ou dans la rue Saint -Georges, ou faubourg Montmartre. Dans ces passages infernaux, il faut demeurer debout, comme des vendeuses de grands magasins, comme des conducteurs d'autobus. A Auteuil, on peut s'asseoir. En regardant un mur de lierre, la perspective d'une villa dont la porte est entr'ouverte, l'étalage tout blanc d'une laiterie, le passage étincelant d'un Iramwa}' battant neuf — nickel, ripolin, petits rentiers assis dans la moleskine, — le passant, le cher passant se repose.

La maîtresse abandonnée songe à son amant

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parti pour la guerre — ou pour des plaisirs plus coupables encore ; le joueur de tennis cherche à se rappeler sur quel k<it il a envoyé les deux halles qui manquent, inexplicablement, à sa belle douzaine de Williams, à moins qu'il se demande pourquoi son llirt, si charmante et si

élancée dans le salon de la duchesse de V , est

devenue soudain si petite, sur le court, pour trois malheureux centimètres de talon en moins ; la cuisinière préparc les mensonges de son carnet de ménage; l'espion allemand regrette d'avance cette patrie si douce qu'il vilipendait par métier, mais où il était si heureux qu'il aurait bien voulu s'y établir pour toujours; enfin le vagabond, chargé des pauvres fleurs qu'il a cueillies à l'aube, au loin, dans la banlieue, s'arrête un instant pour reprendre courage, avant d'aller proposer sa marchandise, déjà fatiguée, aux gens de la ville intérieure. Dans une touchante pensée, il s'approche du ruisseau à qui précisément l'inspecteur des robinets vient d'offrir une large libation d'eau pure, et il y baigne ses fleurs, qui se raniment à vue d'œil et semblent sourire. Puis il fait à son tour une toilette, bien plus sommaire, et s'en va. Je n'ai point connu, hélas! les personnages fabuleux qui existaient du temps où Auteuil Ji'avait pour le relier au centre de la civilisation

que ce petit tramway à un seul cheval qui, parti de la place Saint-Sulpice, mettait à vous transporter à l'entrée du Bois à peu près le temps qu'il faut au rapide du P.-L.-M. pour aller de Paris à Lyon. Du jour où le trolley remplaça le pur-sang, dès lors simple article d'équarrissage, Auteuil se transforma avec une rapidité extraordinaire, et les vestiges dupasse : maisons à deux étages, boutiques au plafond bas, merceries à la Dickens, cafés modestes de rentiers, vieillards enfin, tout disparut, tout s'effondra, tout s'évanouit. Henri de Régnier m'a parlé de cette excellente dame qui se promenait dans ces parages, avec un vaste parapluie ouvert, sous lequel elle trouvait, contre les ardeurs du soleil et les menaces de l'averse, un refuge mouvant, tant pour elle que pour le couple de serins que chaque jour elle menait prendre l'air. Mais comme un parapluie restait pour elle un objet vraiment trop attristant (et les serins non plus n'aiment point les couleurs lugubres), elle l'égayait de menus objets suspendus à l'extrémité de chaque baleine : un polichinelle, un hochet sonore, un petit drapeau, un ballon rouge, un lapin en peluche, enfin maint brimborion dont la vue seule inspire des idées rajeunissantes, légères, puériles même.

Je n'ai connu ni cette dame exquise, ni aucune

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de ses relations. Pourtant je me rends compte que le progrès, à qui on a laissé par politesse et par prudence la libre disposition des rues, n'a point franchi le mur de la vie privée, ni ces bonnes portes cochères en bois plein derrière lesquelles s'abritent les derniers souscripteurs des emprunts de 1880. On voit parfois passer des dames qui s'habillent au Bon Marché (mais par correspondance, de peur d'affronter les risques du vo3'age), des messieurs qui ont vu la guerre de Crimée. Les pâtissiers abondent, et travaillent avec une conscience qui ne se rencontre plus guère qu'à Bruges, ou à Bruxelles. Et le dimanche, quand sort de l'église paroissiale, si drôle avec son pain de sucre sur la tète, la foule dévote de onze heures, on se croirait tout à fait en province, dans une petite ville du côté d'Angers ou de Nevers. Enfin, le pays que je vois de mes fenêtres est encore un des rares pays où l'on sache l'art de vivre, puisqu'on y trouve des passants.

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