‹ Voyages d'un sédentaireChapitre 7 sur 32 · SIXIÈME PROMENADE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PROMENADE

DESCENTE AL'X EM'EIi>

Si VOUS voulez, nous allons descendre aujourd'hui dans une contrée inexplorée, où régnent d'éternelles ténèbres. Ce qui tombe là perd toute espérance de jamais remonter au jour, sur le sol brillant de la table; ce qui tombe là est condamné à la déchéance et à l'oubli. C'est le pandcemonium des objets inutilisables, ou trop utilisés, les limbes des paperasses, le Hadès des fournitures falotes, des cadeaux encombrants, le schéol où achèvent de se dissoudre ces formes vaines et ces souvenirs inconsistants, le Tiroir en un mot.

C'est une bien mélancolique promenade que celle-là. Pourtant, il faut l'accomplir. A'^ous êtes le Dante, jaserai votre Virgile. Il n'y a que quelques marches. Nous y voici. Quelle obscurité!

Mais cette obscurité est vite dissipée, ou plutôt nos yeux s'habituent rapidement à discerner les

formes des choses. Tout est plein ici, Fencombrement règne. Pour quelle raison y aurait-il de l'ordre dans le royaume du désespoir? Pour quelle raison cette facture, qui est si vieille que l'on pburrait la croire payée, jouirait-elle des Iionneurs d'un dossier à part, alors que ce fumecigarettes, qui représente la tète de Napoléon (je fus bonapartiste, comme tout le monde), gît mélancoliciuement dans un amas poussiéreux de vieux cachets, de ficelles, de boîtes à plumes? Ici, c'est chacun pour soi, et Dieu n'est plus pour personne, puisque je vous dis que c'est l'enfer.

Que font dans ce coin ces trois fiches de bois, plates et peintes en jaune?.... Ah! je me rappelle, elles viennent de pots de plantes grasses qui, depuis, connurent les horreurs de l'agonie lente, dans un salon exposé au Nord, à des centaines de lieues du climat natal. Alors, j'ai mis là les fiches, pour ne point perdre le souvenir de leurs noms bizarres. L'une s'appelle Crassula Falcata, l'autre Microdasys et la troisième Cereus Jamacaru inonstruosim.

Elles ont l'air malveillant et terrible de trois Parques, comme si elles ruminaient encore leur affreuse joie de préparer à ces pauvres âmes de plantes grasses une destinée bien lamentable. Elles ne disent rien et s'entre-détestent. N'importe,!

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BlJes ne se séparent jamais. Et peu à peu, à elles aussi, la mémoire défaille. Ce seront bientôt des ombres de fiches, de simples noms

Dans cette boîte, je le sais, reposent quatre coupe-cigares. Quatre coupe-cigares pour un homme qui bientôt sera condamné par la Faculté à ne plus fumer de cigares, quelle ironie ! C'est si bon, pourtant, un cigare, lorsqu'on l'allume, lorsqu'il fait entendre ses premiers grésillements, lorsque sa fumée légère monte vers le plafond ! Faudra-t-il renoncer aussi à cet innocent plaisir? Un pardonnerait bien des choses à la vie, mais pas ce raffmement de méchanceté de nous donner Lme connaissance si approfondie des choses igrécibles au fur et à mesure qu'elle nous enlève le pouvoir d'en jouir N'appuyons pas

Sur ce petit carnet j'ai marqué pendant près l'un an toutes sortes de notes, de projets, l'adresses, de rendez-vous. Dire que mon imagimation n'a été, une année entière, attachée qu'à les futilités, que je croyais alors si importantes ! ît que maintenant c'est à peine si je puis me rappeler de quoi il s'agit, en ces griffonnages qui se roulaient hiéroglyphiques ! Avec un efîort, j'y parviens pourtant. Ainsi voici l'adresse d'une lame anglaise qui habite Rome et que j'ai vue un soir, à l'hôtel d'Angleterre, un soir que mon

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ami O.-W. Milosz a lu de si beaux poèmes. Nous avions dîné chez Miss Barney, qui demeurait précisément à côté de cet hôtel. A la fin du repas, elle nous propose, comme la chose du monde la plus naturelle :

— J'ai une amie ansflaise, tout à côté d'ici, qui aimera ces vers, et que l'on ne peut priver, n'est-ce pas? de les entendre.

Nous acceptons. Elle nous emmène. L'hôtel est absolument endormi, tout éteint. Nous tâtonnons dans d'énormes escaliers, le long de vastes corridors. Entîn nous entrons dans une grande chambre magnifique et sombre, très haute de plafond, éclairée par une seule bougie. Sur le lit, enveloppée d'une étoffe à raniciges, était étendue la dame anglaise, dolente tout à fait et esthétique extrêmement, pareille à quelque princesse de Burne-Jones ou de Whistler. A nous voir irruer dans sa demeure, elle ne manifeste pas le moindre étonnement. Miss Barne}' murmure en anglais quelque chose comme : « Des poètes. » Cette présentation suffit. Il est visible que la dame, qui se fût plutôt attendue à nous voir entrer par la fenêtre, nous trouve chez elle tout à fait plausibles, et môme banals. Avec un pâle sourire elle nous tend la main, de l'air d'une qui soupire : « Vous êtes de ceux que l'on connaît sans les

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avoir vus. Est-ce que je ne vous atten Is pas depuis toujours? » Et de nous désigner des sièges.

Fallacieuse invitation, car il y a moins de chaises que d'envahisseurs. Bast, Miss Barney s'assiéra au jjas du lit, et moi je me hucherai sur la commode. Voilà qui est fait. La ruelle de notre précieuse est au complet.

Nouveau murmure en anglais, pour apprendre à la dame que le poète vient de composer un livre et que La dame prend sur son lit l'attitude de qui se prépare aux plus grandes joies esthétiques. L'endroit était suffisamment obscur, mystérieux et moisi pour plaire à notre cher « hibou lithuanien ». Sans plus se faire prier, le voilà qui récite son admirable poème de La Nuit. Les dernières strophes sonnaient particulièrement juste dans cette pièce sombre, silencieuse, et couleur de vieux temps :

Et voici qu'après tant, tant de jours ! plein de charme;^.

Un pauvre et tendre écho s'éveille dans mon sein Qui ne se laisse point étoufler dans les larmes Ni noyer dans le vin ;

Une chanson d'enfant, une chanson de vieille Qui fait pleurer mon cœur et gémir ma raison, Bruit vain que l'on entend alors que tout sommeille Dans la triste maison ;

Mon âme, un chant de fée, au loin, pour que tu meures ; L'n son d'étranges pas sur les lîeurs des étangs Oui vient mentretenir, durant les longues heures. Des choses du vieux temps,

Qui vient me reprocher ma tristesse et l'absence

De ceux qui m'ont jadis ouvert leurs pauvres cœurs

— Voici que sur le monde assoupi le silence Penche sa face en pleurs.

Le jour a dispersé ses bouffons ; tout repose. Mais le sommeil est court comme un rêve d'amant. La tombe, ô mon amour, est bien la seule chose Qu'on aime longuement

Puis nous nous retirâmes, ayant dispensé à cette étrangère sa part de beauté. Elle semblait ravie, sans doute parce qu'elle entendait des alexandrins. Mais, à l'heure qu'il est, j'ignore encore si elle comprenait le français Qu'importe? Elle avait l'air si heureuse dans sa belle étoffe bariolée, éclairée par son unique bougie, tandis que Milosz, les yeux à terre, les narines dilatées du plaisir de respirer l'odeur pourrie de ce vieil hôtel obscur et léthargique, disait, d'une voix ardente et sourde, ces belles strophes désespérées !

Je ne l'ai jamais revue, je ne sais pas ce qu'elle est devenue. Sur mon carnet pourtant elle écrivit de sa main son adresse à Rome. Pourquoi?

Espérait-e!le que je lui enverrais là-bas des poèmes, que j'eusse composés pour elle, dans une langue qui lui était inconnue? Je ne sais pas. Cette histoire a pour moi le charme absurde des rêves qui n'ont aucun lien avec la vie de la veille et qui ne prophétisent non plus en rien la vie du lendemain. C'est délicieusement que je n'y compris rien. Elle m'enchanta une soirée entière.

Quant à l'hôtel d'Angleterre, chère vieille maison hantée de souvenirs (ne m'a-t-on pas dit qu'il abritajadis l'ambassade britannique?), il est maintenant désaffecté et vide. Je pense qu'on va le démolir, et le remplacer par un bel immeuble à sept étages, avec très peu de pierres et beaucoup de fenêtres, et le chauffage central, et l'électricité. Un puits d'ascenseur perforera peut-être la place où se trouvait dans l'espace la chambre moisie de la mélancohque dame anglaise.

Quatre ans au moins de cela!

D'autres adresses encore, d'un tas de gens dont je n'ai plus nulle idée. Un grand nombre de chinoises. Tout ce qui touchait la Cliine alors me passionnait. C'est ainsi que je notai où trouver Monsieur Tsu, qui fabrique des oiseaux en papier, des cerfs -volants bariolés en forme de perroquets, d'aigles, de dragons ; et Monsieur Kong, qui tenait un petit restaurant, dans une pension d'étudiants

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jaunes. A ce restaurant nous dinàmes un soir. Etrange soir, lui aussi. La femme de Monsieur Kong, qui était anglaise, venait d'accoucher le matin même d'un bébé fort gracieux que, — comme nous avions commandé un menu de luxe, — nous fûmes admis, hôtes de marque, à visiter. Le drôle d'enfant, si sage, si muet, souriant déjà et paisible, moitié baby de keepsake et moitié poupée de Chine, qui faisait ses débuts dans la vie, en plein quartier latin, parmi ces odeurs de cuisine exotique, cependant que derrière la cloison, à la table d'hôte, deux groupes de pensionnaires, sans respect pour le petit drame humain dont venait de se jouer si près d'eux la j)remière scène, se disputaient violemment, avec de grands cris rauques et de volubiles injures, brandissant leurs baguettes d'os ainsi que des armes.

Ah I les pages de ce carnet sont d'une lecture bien attachante, malgré les lacunes considérable.»qu'elles contiennent. Elles posent maint problème dont je n'ai pas encore trouvé la solution. Qu'avaisje besoin d'un couteau suisse à dix lames? Et ces « arapèdes «, que je voulais faire venir de chez

Basso, le restaurateur de Marseille? Sans

doute ai-je renoncé à ce projet rien qu'à évoquer l'agonie visible du pauvre et minuscule animal,

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celle pelile tète qui sort, effarée, ces deux anlennes molles qui, tandis que le couteau s'insinue entre la valve et le corps, talent désespérément le vide, celte bouche saugrenue de coquillage qui doit crier qu'on l'assassine. « Soyez bons pour les animaux », répètent sans cesse aux cochers parisiens les pancartes vertes placées sous la lanterne des réverbères. Mais, dans les restaurants, qui rappellera aux convives d'être bons pour les lièvres, les })€rdreaux, les bœufs, les crustacés? Que diable! Nos frères inférieurs ne sont pas tous des chevaux.

Quant à moi, j'ai dépassé le stade de la pitié ordinaire, celle que nous dispensons uniquement aux bètes d'une certaine taille, ayant avec nous certaines analogies : les chats, les chiens, les animaux domestiques. Mais les autres, ils existent aussi, ils ont droit à leur petite part de soleil, d'air, de bonheur. Ils ont des yeux où passe la

lumière de l'agonie, eux aussi Et cette agonie

nous ne craignons pas de la leur infliger, sans aucune nécessité. Simplement pour corser nos

menus! C'est en voyant souff"rir Tarapède que

j'ai compris que l'homme ne se disait Carnivore que par gourmandise. Et puis, même s'il l'était de naissance, il n'aurait qu'à se changer, lui qui peut tout sur son organisme. Mais ai -je conformé ma

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conduite à celte découverte? L'ai-jefait?

liéponds, ah I triple lâche !

Décidément ce carnet est un cimetière de projets avortés « Clown pour Mardrus ». Je me

souviens que le Magicien (c'est le nom que Mallarmé donnait au traducteur des Mille Nuits et une Nuit) avait manifesté le désir d'avoir, lui aussi, un de ces clowns en zinc habillés de soie, comme j'en ai, qui se contorsionnent si drôlement afin de faire tenir sur leur nez éberlué une plume, un parasol. Un des mille automates, chefs-d'œuvre des camelots parisiens. J'ai toujours oublié d'acheter ce clown.

Et ceci : « Le livre des légendes. Jérusalem en Balécarlie. )> On m'avait conseillé de lire ces livres de Madame Selma Lagerlof. Hélas ! je n'ai pas eu le temps Encore une belle chose que j'ignorerai. Et la vie passe.

(( Pas le temps. » « J'ai oublié. » Yoilà, je pense, le double leitmotiv de notre chanson sur cette terre. On forme maint et maint projet, on décide tant de choses : ce poème à lire, ce monument à visiter, cette ville à connaître, cette misère à secourir, cet ami à voir de temps en temps (il est malheureux ; ne serait-ce, que diable I que pour lui éviter de se sentir si seul), ce paysage dont nous voudrions enchanter nos yeux avant de prendre

congé <le ce monde. Et l'on oublie. Et pour le reste, pour les rares choses dont on se souvient, alors c'est : « Pas le temps ». Mais l'on trouve toujours du temps pour les babioles, les futilités, les rendez-vous avec les gens inutiles et ennuyeux qu'on se croit obligé d'aller voir deux fois lu semaine. Oh! je vais le fermer, ce carnet. Il ne

peut me donner que des regrets Pourtant un

mot encore, une ligne bizarre : « Pain pour lémures. »

Qu'est-ce que ç-a peut bien vouloir dire? En allusion à quel rêve extravagant ai -je pris cette note surprenante ? En face, il y a bien : « Carottes pour singes. » Ici, je retouche le sol de la réalité. C'était à l'époque où je fréquentais assidûment la boutique d'un oiselier de la rue du Bac, qui vendait aussi des petits singes, et je ne manquais pas auparavant de m'approvisionner pour eux chez l'épicier voisin de quelques fruits et de quelques légumes. Séances inoubliables ! Mes amis m'attendaient, ils me voyaient venir depuis le coin de la rue, ils s'accrochaient désespérément à leurs barreaux, ils me suppliaient de leurs beaux yeux d'or. Ceux qui étaient libres grimpaient jusqu'à mon épaule, et plongeaient audacieusement leurs mains d(''licates jusque dans les sacs de papier gris. Mais j'étais juste, je ne voulais pas que personne

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souffrît. Si VOUS saviez ce que peut refléter de désespoir le regard d'un macaque à qui Ton a fait

un passe-droit! Aussi je donnais à chacun sa

part Mais je ne sache pas que j'aie connu, à la

même époque, des lémures, quoique mes songes soient peuplés des personnages les plus improbables » Pain pour lémures », il n'y a que

dans un tiroir qu'on puisse déchiffrer de pareilles inscriptions. Cela vous a un petit air démoniaque

fait à souhait pour ces lieux ténébreux

Et pourtant Ahl que c'est plus simple!

Lémures! C'est le nom que les Anciens donnaient à ce simien étrange, aux jeux ronds et fixes, hagards, larvaires et hallucinés, que nous appelons makis, et d'ailleurs qui sont de si douces petites bêtes. A elles aussi je voulais apporter quelque chose. Mais à tout elles préféraient le pain. Alors, j'écrivis sur mon carnet, de ma plus belle écriture, trop heureux d'avoir à former les lettres de ce mot mystérieux : « Pain pour Lhyiures », tellement je suis un verbal impénitent, tellement j'espérais m'éblouir, me tromper moi-même, plus tard, en lisant cette inscription, absolument comme si j'eusse dû y découvrir un sens caché, tel que : « Le pain spécial, irréel et fantomatique qu'il convient d'acheter pour les lémures, ce pain qui est peut- être du sang, de la chair de petits enfants » .

— Tant d'embarras ! direz-vous, pour au bout lu compte acheter un croûton pour une espèce Tes banale de petits singes !

Eh !)ien ! non, justement, ce n'est pas tout à fait 'ela. Il y a autre cliose. Et j'aurais beaucoup à lire pour ma défense. Mais ce serait trop long, ït je craindrais de vous ennuyer. Je me contenerai de vous expliquer que les makis ne sont pas lu tout des l)êtes ordinaires, mais bien certailement des fantômes en effet. Des fantômes qui Luraient l'air tendre, voilà 1 Quel sort d'ailleurs eur réserve cette apparence contradictoire! Vous )ensez combien peu on les aime. Personne n'a amais eu la pensée de s'attacher à un maki. On L un peu peur. Et ces pauvres animaux, qui doreraient la société des hommes, demeurent Àns'i loin d'eux, en pleine solitude, expiant qui ait quelles fautes, avec un cœur débordant l'amour et qui leur reste pour compte.

Fermons donc ce carnet qui finirait par me

roubler Ouvrons plutôt ce petit cahier, où

adis, quand je lisais quotidiennement le Petit Monégasque, un bien curieux journal, je notais les loms les plus amusants que je trouvais dans les istes des étrangers descendus à Monte-Carlo. Il ' a là de quoi alimenter de héros et d'héroïnes DUS les romans de notre temps. Quand je suis

triste, je parcours ce Gotha de l'extravagance. Je cherche à imaginer ce qu'ils peuveBt faire dans le vaste monde, tous ces gens aux patronymes affolants, quelles sont leurs passions, leurs manies, et comment ils supportent le malheur. Voici Monsieur Odadabashiam, qui fraternise avec Monsieur Patatrac, de Venise, cependant que Monsieur Hans Fabouillot, Monsieur Cocuvec et Monsieur Rachimbour forment un trio que leur mort personnelle elle-même ne saurait à mon avis dissoudre. Monsieur Maccaqui et Monsieur Baudouion courtisent, sans doute pour sa fortune en solides papiers d'État, Madame Appert-Tata; et si le baron Economos incarne l'aristocratie, il y a des chances pour que Monsieur Contestabile représente la diplomatie et Monsieur Pittaluga la Provence. Ayant à baptiser un bel aventurier, roumain ou des Carpathes, je l'appellerais volontiers Subnarcas, et Ouisille un de ces personnages comme il y en a, ingénu et saugrenu, qui passerait dans la vie sans y peser plus que son nom.

Après tout, j'ai peut-être tort de rire. Le ridicule d'un nom est chose si relative. Considérez les modes successives des prénoms : ceux dont raffolaient nos ancêtres et qu'ils donnaient à leurs enfants, comme ils nous semblent inacceptables ! Pourtant, ils furent trouvés ravissants, et ils dési-

fièrent des êtres pleins de beauté, et ils furent lurmurés avec amour. II suffirait d'un rien, une once de snobisme, pour leur redonner toute ur fraîcheur, toute leur séduction. Le nom de îtherine est déjà beaucoup remonté. Qui osera îstituer leur charme à ceux de Léocadie, Zoé, istine, Pétronille, Agathe, Eulalie ?

Je pense que Mallarmé fit cela pour un très eux nom de femme, injustement dédaigné lisqu'il signifie : Belle. Et voilà désormais un )m que j'aimerai,

Avant qu'un sépulcre ne rie

Sous aucun climat, son aïeul, De porter ce nom : Pulchérie, Caché par le trop grand glaïeul.

Mais ce qui, entre toutes les choses qui icombrent mon tiroir, me plonge dans la mélanlie la plus profonde, ce qui me fait mesurer ec le plus d'amertume l'écart qu'il y a entre )tre désir et les choses qu'il voudrait atteindre, 3st, plus que ces carnets ; plus que la tête de ipoléon en écume de mer (magnifiquement ilottée) ; plus que ce petit dictionnaire (de fabrition allemande) gros comme le pouce, qui ntient vingt-cinq mille mots, sans autre explition (étaliez donc ! et tant pis si vous vouliez

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savoir leur sens !) ; plus donc que ce fallacieux lexique, symbole du néant de la philologie; plus que ce « memenlo postal » qui m'apprend ce que coûte le mot d'une dépêche envoyée dans le Honduras (mais par un fait exprès je n'y connais personne) ; plus que tous ces vains témoignages d'activités périmées, c'est encore un certain dossier vert-grenouille, qui (par pudeur) ne porte écrite nulle indication, mais qui contient dans ses flancs la plus décourageante collection de paperasses qui se puisse feuilleter. En style de bureau cela s'appelle quelque chose comme « affaires courantes ». Affreux mot! Réalité plus terrible encore.

On y trouve de tout Voici la liste des livres

que j'ai prèté>, hélas! guère plus longue que celle (par superstition jamais dressée) des livres qu'on

ne m'a pas rendus. Et ceux qu'on m'a rendus

oh ! c'est évidemment pour me démontrer qu'il valait autant les garder, afin de dérober à tous les yeux leur déchéance.

Voici un papier sur lequel j'ai griffonné quelques sujets de contes. Si beaux quand je les conçus, que je ne croyais point nécessaire d'entrer dans de grands frais de détails. Aujourd'hui, qu'ils m'apparaissent dépouillés, ternes et bêtes! Paresse! Il eût fallu se ruer sur l'occasion, saisir par

ses beaux cheveux l'inspiration qui passait. Elle 2ul peut-être vivifié ces loques inertes Je pourrais maintenant m'évertuer, il est trop tard. Renonçons même à imaginer ce (ju'eussent été ces mirifiques nouvelles.

Et ceci, vieille page jaunie par le temps, ou léfilent les noms de tous les journaux et de toutes les revues susceptibles d'accepter la copie d'un pauvre polygraphe comme moi. Je sais ainsi ce jue lait de lignes ma page dans chaque périoilique, et à quelle heure s'ouvre la caisse. Mais j'ignore toujours ce que donne le caissier, parce que ce capricieux personnage varie ses prix selon que vous lui plaisez ou non, et selon le temps qu"il fait.

Pourquoi ces feuilles sont-elles presque toutes mortes ou agonisantes? Pourquoi de celles qui tiennent bon les directeurs sont- il s toujours inaccessibles? Pourquoi?

Mais pourquoi la littérature elle-même existel-elle? Pourquoi, quand le papier blanc est si beau, le salir de tous ces signes noirs, qui ne signifient rien la plupart du temps? Est-ce qu'un monde bien paisible, bien tranquille, bien innocent, où l'on n'écrirait jamais, pas mémo de lettres anonymes, où l'on aurait le droit, et pas plus, de tracer les initiales de son nom entrelacées à celles

du nom de sa bonne amie sur les écorces des arbres, est-ce que ce monde- là ne vaudrait pas mieux que le nôtre? Il paraît qu'il y a vingt-cinq mille littérateurs en France. Défalquons ceux qui ont du talent : cela nous fait le formidable chiffre de vingt-quatre mille neuf cent quatre-vingtdix-huit qui ne servent à rien, et dont les bras, désirés par l'agriculture, seraient infiniment plus utiles au service de cette entité bienfaisante.

De la suppression des littérateurs découlerait, logiquement et immédiatement, celle des journaux, qui nous apportent chaque matin tant de trouble. « Pas de nouvelles, bonnes nouvelles », dit le plus sage des proverbes. Cette vérité est si profonde que les journaux en effet n'annoncent jamais que des désastres. Sans doute s'imaginent-ils que cela seul peut ébranler nos nerfs blasés, ou bien peut-être prennent-ils ce parti pessimiste parce qu'on ne leur communique pas autre chose de tous les faits qui se passent dans l'immense univers.

Et pourtant, voj^ons, il arrive bien par-ci par- i là des choses heureuses, des choses qui, par le | fait même qu'elles sont heureuses, devraient frap- ^ per les imaginations. Il ne se passe pas de jour, j dans une grande ville, où quelqu'un n'ait fait un bon dîner et où cela ne lui ait donné au dessert

une foule de sentiments généreux et philanthropiques; pas de jour où un homme n'ait rencontré la femme dont il souhaitait obscurément la venue depuis sa naissance; pas de jour où quelqu'un n'ait refusé de s'acquitter envers un créancier indigne de tant de bienveillance; pas de jour où un artiste n'ait achevé quelque chose dont les mânes de ses maîtres seraient satisfaits; pas de jour où le plus humble passant n'ait rencontré dans sa promenade une fleur, une fenêtre ouverte sur un riant intérieur, un beau visage, un mendiant poli, un nuage qui fait bien au-dessus des toits. Sur tous ces événements, qui devraient être les seuls à nous passionner, puisqu'ils font honneur à la nature humaine, dont nous faisons partie, et à la nature tout court, où nous vivons, les journaux sont muets. Du reste, vous jugerez aisément de la vraisemblance qu'ils peuvent leur accorder, si vous réfléchissez à l'endroit de leurs colonnes où ils les relèguent : à la rubrique contes, fantaisies. De telles choses suivant eux ne peuvent évidemment appartenir qu'au domaine du rêve, de l'irréel, et ne sauraient, sous aucun prétexte, faire l'objet d'une communication télégraphique de la part de leurs correspondants.

Si jamais je fonde un journal, vous verrez, ça ne se passera pas comme ça. Mais exactement à

l'inverse Je tiendrai pour nul et non avenu

tout ce qui jusqu'alors composa la matière dos faits-divers. Par contre, j'enverrai dans toutes les grandes villes du monde, et dans les petites localités pittoresques, des reporters, d'une finesse d'observation supérieure à la moyenne, chargés de me renseigner sur ce qui se passe d'harmonieux dans l'univers et d'heureux pour ses habitants. Ils auront à faire leurs « papiers » sur les mariages d'amour, Féclosion des iris, les couchers de soleils réussis, les actes de dévouement sans arrière-pensée, les conversations spirituelles, les œuvres d'art consciencieusement achevées, les réunions de famille sans disputes. Évidemment ce métier est bien plus difficile que celui qui consiste à prendre chez le diplomate ou chez le commissaire de police des notes sur les dernières canailleries des rois ou des apaehes. Il faut du flair, de la perspicacité, de l'imagination. Mais cela m'est égal, je ne regarderai pas à la dépense. Je paierai ce qu'il faudra. Aussi quel beau jour- | nal j'aurai! dont la lecture réjouira les âmes sensibles, dont mes confrères s'occupent si peu! Sans compter qu'en retirant au crime la publicité gratuite auquel on l'a si bénévolement habitué, on lui porte un coup sensible. On le déconsidère. Quel est le chancelier, quel est le souteneur, qui

consentirait à faire son mauvais coup s'il n'attendait des gazettes qu'un silence méprisant? La perspective de voir sa figure reproduite par les procédés (d'ailleurs si médiocres) de la photogravure, avec des con>mentaires flatteurs ou furieux, excite étrangement ses velléités. Eh bien! moi, ce bonhomme-là, je l'ignorerais. Ou alors, si j'avais à parler de lui, je feindrais de laisser dans l'ombre celte vilaine face de son activité pour n'envisager que ses bonnes actions (la pire fripouille, à sept ans, était parfois un adorable gamin).

Si ces lignes tombent sous les yeux d'un philanthrope, il sait désormais ce qu'il ne doit plus faire. Foin des bibliothèques, qui ne servent qu'à brûler les yeux des pauvres savants et des « nègres « au service d'avides entrepreneurs de feuilletons! Foin des prix Nobel qui, en fm de compte, retombent dans la bourse d'inventeurs d'explosifs et de poisons! que mon philanthrope évite ces façons niaises et dangereuses de dépenser son argent. Mais qu'il commandite mon journal, et il verra dès le lendemain la criminalité décroître, et la joie de vivre renaître sur tous les visages. Pour être heureux, il nous suffit de croire que nous le sommes, et pour le croire il ne nous manque guère que quelques raisons. Chaque matin, j'en fournirais un stock persuasif...

Mais OÙ sont les philanthropes de demain?

Feuilletons encore, car ce n'est pas tout, car cette nécropole de papiers contient encore d'autres momies. Voici la troupe considérable des factures. Que de vins, déjà bus! Que de parfums évaporés 1 Que de livres, que je ne pourrai jamais relire 1 Que d'habits, démodés et défraîchis!

Voici des recettes, découpées dans des journaux ou recopiées je ne sais où : recette pour maigrir, avec, dans le cas où ça irait trop loin, une recette pour engraisser; recette pour avoir de belles mains (mais elle ne vaut pas ce merveilleux secret : ne jamais rien faire de ses dix doigts) ; recette pour faire pousser les cheveux (rien ne décourage les chauves) ; recette enfin pour faire soi-même des briquettes en papier. Avec dix vieux journaux on peut se chauffer une heure. Quelle admirable idée !

Les ordonnances de mon médecin. Elles décrivent minutieusement le régime que je n'ai pas suivi et qui prévoyait de façon si ingénieuse tous les petits plaisirs que j'attendais de la vie afin de me les défendre.

Des cartes d'entrée au Casino de Monte-Carlo. Elles représentent aussi bien les dix mille louis que j'ai hésité à gagner que les cent sous que j'ai craint de perdre. Quelle vie négative que la mienne !

Une liasse de lettres, écrites par des gens que

je n'ai jamais vus, et qui me demandaient de l'argent sous prétexte qu'ils connaissaient, eux, des gens qui furent mes amis. Et ce n'est point même par méfiance que je n'ai rien envoyé, mais parce que, malchanceux jusqu'au bout, les pauvres ne s'adressaient à moi qu'aux moments les plus sombres de mon histoire. Pourtant ils n'ont pas dû me maudire : je sais trop la terrible, l'infâme puissance de la résignation, lorsqu'on sent qu'on ne peut plus s'arrêter sur la pente.

Cette petite chemise devait contenir les contrats et promesses qui me liaient à tel ou tel puissant personnage. Détail curieux : ces contrats n'engageaient que moi et laissaient l'autre absolument libre de me fausser, quand il voudrait, la politesse. Alors j'ai détruit ces illusoires engagements, trouvant cela plus digne, pour l'amourpropre de ces messieurs.

Voici enfin quelques adresses utiles : celle d'un perruquier de théâtre, celle d'une marchande de fleurs, à Cannes, celle d'un manucure de Francfort (Frankfurt-a-Main, précisément), celle d'un relieur et celle d'un marchand de café turc. De quoi d'autre en effet pourrais-je avoir besoin? Se déguiser, offrir des fleurs aux dames, avoir de belles mains et de beaux livres et, pour s'exalter l'imagination, boire du café turc, n'est-ce point

là, à peu de choses près, tout ce qui peut occuper la vie d'un honnête homme? Hélas I nous traversons des temps si féroces que la pensée seule du bonheur de vivre y paraît coupable et j'ai préféré de moi-même renoncer à ces travaux frivoles. Les adresses du perruquier, de la fleuriste, du doktormanucure, du relieur et du marchand de café ont été rejoindre dans l'ossuaire du tiroir tous les documents et tous les objets dont je vous ai parlé. Il monte de ce charnier mélancolique une odeur si vieille et si triste de déception, d'abandon et de dégoût qu'elle vous prend à la gorge et vous fait tousser, et aux yeux et vous fait pleurer... Jamais rien de tout cela ne remonte à la lumière, de tout cela qui fut un jour au moins si attentivement — ou passionnément — examiné, palpé, senti... Tant de désirs, qui se sont succédé comme des vagues, l'un après l'autre, indéfiniment ! Mais les A'agues, elles, s'effacent sur la planitude des mers. Ici, tout est resté, comme pour témoigner ironiquement de mon inconstance, de ma faiblesse. Je n'ose rien jeter, tout s'accumule, comme les couches superposées du sol après les révolutions géologiques. C'est l'histoire de mon imagination qui est écrite là, en caractères irrécusables. Ahl sortons d'ici... C'est trop triste, et c'est trop doux, beaucoup trop doux...

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