‹ Voyages d'un sédentaireChapitre 8 sur 32 · SEPTIÈME PROMENADE · texte numérisé non relu

SEPTIÈME PROMENADE

FOIRMÏLKES

Il me semble parfois que si le sort m'avait fait bureaucrate, je n'aurais pas été trop malheureux. Mais j'entends un vrai bureaucrate, comme on en faisait autrefois, c'est-à-dire un homme franchement — sans arrière-pensée et sans réserve — adonné à sa fonction de gratteur de papier, trouvant un plaisir complet à vivre dans son étroite coquille, à faire corps avec sa table, sa chaise et son porte-plume, à n'être qu'un accessoire de plus au milieu de tant d'accessoires aussi vivants que lui, ni plus ni moins. J'imagine qu'une telle existence doit avoir ses charmes. Ignorer qu'il existe des saisons, des rues, des jardins en dehors des murs du « bureau », se sentir à l'abri de tout ce qui se passe dans ce monde hostile et extérieur, ne se rappeler que vaguement que l'on possède, ailleurs, bien loin, dans un autre quartier, une maison, —

avec dedans une famille, — que l'on retrouvera le soir; et tous les jours venir là, ponctuel comme une aiguille de montre, et s'asseoir, et toucher de la main, des yeux, de la pensée, de tout l'être ces menus objets, bien en ordre, bien entretenus, touchants et familiers comme de muets amis, que l'on appelle les « fournitures de bureau », ou, plus brièvement encore, d'une façon plus directe et plus saisissante, les « Fournitures » I . . . Douce viel

Quelle consolation, les vacances finies (époque redoutée, où il faut noyer dans le vertige de la pèche à la ligne ou de la manille l'obsession du cher devoir cj[uotidien), quel plaisir, le matin de la rentrée, à les recevoir, ces fameuses fournitures... Les voilà, toutes neuves, à la parade, étincelantes :

L'armée des crayons, de toute couleur et de toute grosseur, à mine tendre, ou dure, ou demidure, ou demi-demi-dure, car la gamme ici est infinie, comme celle de la rose des vents ;

Les types divers de porte-plume : les épais, les fuselés, les longs, les courts, les légers, les genre Massue-d'Hercule qui entraînent doucement la main en arrière et font de la plume une danseuse bondissante, une véritable bacchante, etc.

Quant aux plumes elles-mêmes, il y en a pour

les goûts de tous les employés de l'univers, même les plus maniaques. Deux ou trois genres suffisent à reposer la main, mais il n'est pas interdit d'avoir des curiosités. Si la « sergent- major » a pour elle cette inflexibilité magnifique, cette subtilité aussi dans l'obéissance, une vraie plume militaire, la « tète-de-mort » a de la douceur, de la mollesse, de la mélancolie. La « grenouille » séduira les fantaisistes, par ce qu'elle promet de gaieté et de sauts. Voici des plumes anglaises qui ont l'air en or, et des plumes américaines qui ont l'air encore plus en or. Des maniaques, insoucieux du contraste, crispent leurs gros doigts sur la ténuité de la plume à dessin, d'autres brandissent au bout d'un manche redoutaijle une sorte qui rappelle le fer de lance. L'une écrase sur le papier une traînée de limace, l'autre l'effleure comme d'une antenne d'insecte; telle meurt, épuisée, sa journée faite, limée par le rugueux vélin, telle autre sert six mois, sans en paraître incommodée... C'est tout un monde, un monde d'acier que domine encore, de sa vénérable silhouette historique, la grave plume d'oie, la plume des rois et des grands, usurpatrice si vieille du roseau immémorial que c'est comme si elle était ellemême légitime.

On ne refuse rien au bureaucrate, pour lui

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rendre douce la vie dans son bureau. Il a toujours de l'encre fraîche dans son encrier, et toujours ses crayons sont taillés (sauf contre-ordre de sa part) à l'ordonnance. La cire à cacheter n'exhale point de parfums coûteux, certes, mais elle n'en sent que plus honnêtement cette simple et forte odeur du capuchon rouge des bouteilles. Les buvards ont l'épaisseur confortable des rondelles de feutre pour bocks de bière, et ils sont d'un rose tout à fait suave : lorsqu'on les approche d'un pâté, on jurerait que le pâté, magnétiquement attiré, s'élance vers eux, comme pour être bu plus vite. Le bloc-notes n'a rien de ces mémentos pour petites dames, où l'on ne saurait inscrire que l'adresse de la couturière et le nom du greluchon; il est massif, large comme une dalle : on peut y graver l'épitaphe de toutes les pensées qu'on a enterrées dessous, sans doute pour s'en débarrasser. Précaution bien inutile d'ailleurs, car la pensée n'a jamais obsédé le bureaucrate. Enfin parfois, je l'ai lu du moins, on lui offre, outre la gomme (scellée du sceau de l'éléphant), la colle, la poudre à sécher, ce produit merveilleux qui s'appelle la sandaraque.

A vrai dire, je n'ai jamais eu, je n'ai jamais vu de sandaraque. Il paraît que c'est tout simplement une sorte de composition pour effacer les

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mots sur le papier. Mais, non, celle réalislc définilion n'explique rien. La sandaraque est bien plutôt un symbole, un mot pur, chargé d'exprimer, par sa sonorité mordante et rebondissante, par son étrange claquement, tout ce qu'il y a d'absurde et de lyrique, de fabuleux, d'abstrait, d'infini dans l'existence du bureaucrate. La sandaraque!... Firdousi, lorsqu'il veut parler de la belle couleur rouge qui illumine les pommettes des joues de ses héroïnes émue?, la compare à celle de la sandaraque. Fort bieni Mais moi j'y verrais plutôt le nom d'un étendard. Brandir la sandaraque! Lever au ciel le drapeau de sandaraque!...

Je me rappelle m'ètre délecté dans ma prime jeunesse d'un livre, qui probablement devait être bien plat, et où l'on racontait les débuts d'un plumitif. L'on décrivait les « fournitures » de la

table : porte-plumes, gommes, sandaraque

Et cela me fit longuement rêver. J'enviai l'existence de cet homme qui pouvait chaque jour toucher cette mystérieuse substance, comme Aladin frotte sa lampe afin qu'apparaisse le génie La Sandaraque!

Mais je rêve, je me laisse aller au vertige de mon imagination. L'employé parfait, l'employéiournitures n'existe plus. Il n'y a plus de bureaucrates. Il y a des messieurs fort bien mis, qui

vont de temps «n temps à un bureau ; ce n'est pas la même chose. Ils y arrivent en retard, ils en repartent trop tôt, ils n'ont plus aucun respect pour la hiérarchie, pour les traditions. Ils ne pensent qu'à leurs droits, jamais à leurs devoirs, ils se syndiquent, ils ont un « statut », on les appelle des « fonctionnaires ».

Les fournitures? que leur importe? Ils dicteni à des demoiselles dactylographes, ils n'ont donc plus besoin de rien. Le fameux « ce qu'il faut pour écrire » n'a plus de sens que dans la mise en scène des comédies de Scribe. Les plus laborieux portent un crayon de dame emmailloté dans le mouchoir de leur poche de cœur, voilà tout. Le bureau est absolument nu; tout ce qui jadis l'encombrait a rejoint dans la corbeille aux vieilles lunes maint accessoire charmant dont le sens est perdu, comme cet étrange sable du golfe Persique, dont mon maître Elémir Bourges a chez lui une boîte pleine. Il paraît que les commerçants hollandais et portugais, établis dans les comptoirs de la côte d'Arabie et celle de Perse, authentiquaient leurs lettres en les saupoudrant de ce sable qu'on n'eût pu trouver nulle part ailleurs. Eux n'avaient qu'à se baisser pour le prendre. Il est d'une couleur funèbre, comme s'il était fait de la poussière d'un minerai tombé de

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la lune. L'effet que doit faire, sous le ciel terrible de ce pays maudit, une plage de plusieurs lieues faite de ce sable extraordinaire, où la couleur de l'or secret se devine sous le charbon, doit être unique, hallucinant 1

Pour rien au monde, je ne voudrais ressembler à ce bureaucrate modern-style, à ce businessman jouisseur et pressé qui ne passe en son « office » que des heures distraites. Comme celui d'autrefois, j'aime ma table, j'aime mes fournitures, lesquelles au reste ne sont pas des objets inertes, mais bien des personnages, mêlés à la vie des « petits messieurs ».

Vous connaissez déjà le pèse-lettres, l'encrier, le pot à poudre d'or, la lampe, le chandelier, l'essuie-plumes, mais je n'ai pas encore eu l'occasion de vous présenter le coupe-papier, le cachet de cristal, le mouilleur en porcelaine, les cires à cacheter, le centimètre, les ciseaux, le canif, le pinceau chinois. Presque tous ces objets sont des cadeaux, à tous se rattachent des souvenirs. Certains, d'ailleurs, gardent

L'incorruptible orgueil de ne servir à rien

qu'à donner l'échelle du paysage, tels les bonshommes qui passent sur les routes dans des tableaux du dix-septième siècle. D'autres au cou-

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traire ont une utilité évidente, avouée, généralement différente de celle qu'on attendrait de leur constitution. Par exemple les bâtons de cire, ils sont six, alignés derrière la bougie, leur serre-file, et ils montent la garde, à Textrémilé droite de la table, dont ils protègent la plaine de verre des terribles venls du sud-ouest qui viennent de la porte. Rôle bienfaisant. Ils entretiennent ainsi, sur ma littérature et sur les jeux des petits pantins, une atmosphère égale et douce. Ils sont les régulateurs de ce climat, comme les montagnes qui tiennent à l'abri des bises les vallées devant quoi se pose leur écran. Aussi n'y touché-je jamais, d'abord de peur de les user, ensuite pour éviter que leur accourcissement laisse les choses en l'état, si jamais leur présence n'était là qu'illusoire et décorative Je sais que rien n'est plus

péniblcj pour quelqu'un qui s'imagine rendre un service, que de constater tout à coup qu'il ne le rendait point. Nous consentons bien à souffrir maint supplice pour des causes ou des gens qui au fond ne nous intéressent pas, mais nous n'entendons point que ces causes, que ces gens n'en profitent pas. Qu'ils en aient l'air tout au

moins! Qu'ils disent merci! La prudence des

conducteurs d'hommes, leur suprême adresse consiste donc non pas tant à découvrir les qualités

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<lo chacun pour les mellre en valeur (car, au fond, les grandes affaires, dont nous faisons tant de cas, sont des jeux d'enfants et n'importe qui est capable de n'importe quoi), mais à faire semblant de croire que chacun est indispensable là où il se trouve. Ceux qui, par orgueil personnel, ou par cynisme, éventent ce secret, ne tardent pas à subir le sort réservé aux imprudents découvreurs de vérité. Ils savourent l'amertume de l'impopularité, puis de la déchéance. Je laisse donc lej< cires intactes, et tout le monde est parfaitement heureux.

Quant au cachet de cristal, c'est une petite merveille. Lalique l'a gravé. Dans la pierre transparente et fumée, d'une délicate couleur funèbre de suie, il a dessiné d'une pointe patiente quatre jeunes filles aux attitudes de pleureuses, — une sur chaque face de la minuscule stèle — et doni le souple corps nu palpite sous l'étoffe légère do la tunique. C'est un objet ravissant, et que j'aime particulièrement. Je l'ai reçu en souvenir d'une causerie que je fis chez Miss Barney sur Renée Vivien, un après-midi d'été, devant un public tout à fait intime d'artistes et d'écrivains. Et je revois encore, derrière ce parterre fleuri de belles figures de femmes alternées avec les masques graves et intelligents des hommes, dans

la chaude lumière de juin et l'émotion de la poésie, les frondaisons du petit jardin encaissé de la rue Jacob, où Racine sans doute se promena.... Renée Vivien! Il me semble que l'évoquent les quatre jeunes filles gravées dans le cristal, si

délicates, si pudiques, si retirées de la vie

Elles lui tournent l'épaule, ou la regardent à peine, distraites, sous leurs paupières à demi baissées. Oui, c'est une stèle A^otive qui se dresse là, devant moi, en mémoire d'une extraordinaire jeune fille, touchée de la grâce de poésie, et qui effleura la vie sans presque vouloir la connaître, avec un dégoût poli, et tant d'ardeur pour autre chose, pour la beauté. Esthète sans doute? Mais certes. Et qu'on me débarrasse ce mot de ce sens fâcheux qu'on lui a si bizarement attribué. Il y a tant de pureté dans ce culte exclusif, farouche, du beau, qu'on excuse certaines manies, certaines

attitudes que d'ailleurs Renée Vivien n'eut

pas. C'était la plus courtoise personne, si distante, si à jamais ignorante des petites combinaisons de la vie littéraire ! Je ne l'ai pas connue. Mais il me semble que je la vois, telle que Lévy-Dhurmer l'a peinte, avec sa grâce longue de roseau, son charme précieux et mortel d'iris noir, et ces inoubliables yeux que je ne sais pourquoi (ils ne l'étaient pas du tout), je m'imagine d'un bleu

pâle, d'un bleu de mer septentrionale, très

lointaine, très déserte Elle est morte, dit-on,

d'inanition, dans sa peur atroce de voir se déformer par l'âge ce corps qu'elle voulait incorruptible.

Tu le flétriras un jour, ahl mon lys

Elle mourut quand elle comprit que la vie, l'horrible vie quotidienne serait, quand même, plus forte que sa volonté de beauté. Pourquoi aurait-elle persisté, pourquoi se serait-elle obstinée? Elle n'aimait point la vie pour elle-même, mais pour les choses belles qu'on y rencontrait. Sa grande révolte contre la nature venait de ceci qu'elle voyait bien la brièveté, en effet terrible, de ces choses belles, dont le plus radieux épanouissement est déjà rongé en secret par le ver de la corruption.

Je n'ai voulu, sur le sceau du cachet, rien faire figurer : ni armes, ni monogramme, ni aucune image. Rien. Le vide. Lorsque je l'enfonce dans la cire molle, il n'y laisse que l'empreinte d'une médaille vierge où l'imagination peut graver ce qu'elle veut : des nuages, un nom chéri, l'effigie du roi de la lune, la face elle-même du silence, le sourire du secret. J'ai trouvé cela plus digne, plus mystérieux. C'est comme si les quatre

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jeunes filles étaient si légères qu'en dansant sur la cire, elles n'y pouvaient rien imprimer, pas même la trace imperceptible de leurs pas. 11 ne me sert, ce cachet idéal, qu'à sceller les lettres, que je rêve d'écrire, et que je m'abstiens d'envoyer, à des personnes qui n'existent pas. Et, sans vanité d'auteur, ces lettres-là sont très belles.

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