Cachiri, boisson fermentée faite avec le manioc
DE CAYENNE A COTICA. 43
m'établir dans cette habitation, afin de reposer plus tranquillement. Personne n'est venu me déranger pour voir mes bagages. Ces sauvages ne pénétraient pas dans celte case, même lorsque je les appelais pour leur faire des cadeaux.
La réserve de ces populations, qui ennuient si souvent le voyageur par leur indiscrète curiosité, m'étonna fortement; j'ai su plus tard que cette maison est un temple exclusivement réservé aux femmes pendant certaines périodes.
Chez les Bonis, j'ai trouvé une petite case au milieu de laquelle se dresse une grossière statue en argile, remarquable par ses immenses mamelles. Cette espèce de divinité s'appelle maman-groon (mère de la terre). Ayant demandé aux Bonis si ce n'est pas celte déesse qui fait pousser le manioc et le riz, ils me répondirent en riant que maman-groon ne fait rien autre chose que de s'amuser. En voyant à ses pieds un tambourin et divers instruments de musique, j'ai pensé que c'est la déesse de la danse et des plaisirs.
Productions naturelles. — Pirogues. — Pèche et chasse. — Poissons. — Mammifères. — Les singes. — Un duo par un seul singe hurleur. — Macaque et abeilles. — Oiseaux : le hoco, la maraille. l'agami. — Sauriens. — Serpents.
Les voyageurs qui remontent le Maroni ne doivent pas compter sur les produits agricoles des populations noires. Ils doivent se procurer, dans le bas des rivières, la quantité de couac et de riz indispensable pour arriver chez les Boucouyennes de l'Itany. Depuis Sparwine jusqu'au village des Boucouyennes, on doit se considérer comme traversant un désert de plus de cent lieues de largeur, nécessitant trente jours de navigation à raison de huit heures par jour. Les nègres des grands bois cultivent quelques plantes : le riz, les ignames, les patates, le maïs? les cannes à sucre; mais ils s'occupent si peu de ces diverses plantations qu'il est à peine utile de les mentionner.
Riz. — Le riz est remarquable par la grosseur de ses grains. Il se conserve bien moins que le riz acheté à Cayenne et venant de Chine, sans doute parce que sa dessiccation n'est pas aussi complète.
Pistaches. — Nous avons mangé quelques pistaches qui nous ont paru plus belles que celles du Sénégal; il est à regretter que cette culture soit à peu près abandonnée.
Café. — Le café est d'un grain très gros et très aromatique ; mais on a beaucoup de mal à s'en procurer plus de quelques poignées.
Coton. — Le coton est également de bonne qualité, mais excessivement rare; la plupart des hamacs sont de fabrication indienne.
Tabac. — Le tabac est bon, mais rare. Les nègres Bosch des deux sexes fument la pipe et la cigarette. Les pipes sont faites avec de l'argile qu'ils font cuire comme les vases de terre. Les Bonis connaissent l'usage du tabac. Les personnes des deux sexes fument.
Ils remplacent le papier à cigarette par l'écorce de divers arbres qui se divise, après dessiccation, en lamelles minces ; leurs cigarettes sont longues d'environ quinze centimètres; elles renferment une feuille de tabac non découpée. Pour les empêcher de se dérouler, ils les entourent avec une ou deux petites lanières de la même écorce.
Les Bonis ont une manière particulière de priser : ils se servent, non pas de la poudre de tabac, mais du produit d'une macération concentrée de cette plante. A les voir aspirer par le nez ce liquide noir, qui retombe ensuite sur leurs lèvres, on ne se sent guère de velléité de les imiter.
Légumes. — La culture des légumes est insignifiante ; les abatis ne contiennent que du piment, quelques calalous et des melons d'eau. Ce dernier fruit était autrefois cultivé en très grande quantité. J'ai déjà dit que le village de Pampou-groon, qui a été occupé par les Bonis fuyant les Hollandais, tirait son nom de pampou, melon d'eau, et de qroon, qui veut dire terrain.
Arbres fruitiers. — On trouve également quelques arbres fruitiers aux alentours des villages. Ce sont des manguiers, des bananiers, des orangers, des papayers et quelques ananas. On rencontre plusieurs manguiers d'une taille gigantesque près de Cotica, à l'endroit où s'élevait le village de Pobianchi (Providence), qui était jadis habité par le chef de la tribu.
Sucre. — On cultive quelques cannes à sucre, pour les manger au fur et à mesure qu'elles mûrissent, sans aucune préparation. On en fait aussi une boisson légèrement fermentée, qui est des plus agréables. Nous l'avons toujours trouvée de beaucoup supérieure au cachiri, qui est, ainsi que nous l'avons expliqué déjà, un produit de la farine de manioc fermentée.
La forêt vierge, qui couvre presque toute l'étendue des Guyanes, ne permet pas l'usage des bêtes de somme : on est obligé ou bien d'aller à pied, ou bien de naviguer sur les nombreux cours d'eau qui sillonnent le pays.
Les nègres Bosch passent une grande partie de leur existence à courir les rivières. Les embarcations dont ils se servent sont faites d'un tronc d'arbre creusé à coups de hache ; elles sont très longues, mais très étroites, l'avant et l'arrière fortement relevés. Les bois dont ils se servent sont souvent le grignon et le bamba. Ce dernier est préféré à cause de sa légèreté et de sa résistance à la putréfaction.
Les Bonis évitent surtout de se servir du bois d'un arbre qui possède la propriété de conduire l'électricité. Plusieurs d'entre eux naviguant dans une crique où il y avait des gymnotes électriques, avec des canots faits du bois bon conducteur, ressentirent des secousses qui les firent tomber à la renverse.
Leurs pagayes, étroites et très allongées, ont la forme d'une lance.
Pour calfater leurs pirogues, ils se servent de l'aubier, préalablement écrasé à coups de massue, d'un grand arbre [Bertholetia excelsa) qui donne une amande enveloppée d'une coque trigone : coque que les habitants du bas Yary expédient en Europe sous le
DE CÂYENNE A COTICA. 45
nom de castana. En guise de goudron, ils imprègnent cette étoupe d'une substance dure, noirâtre, appelée manil. Celte résine est employée par les indigènes des Guyanes pour enduire les fils des arcs et des flèches.
Pêche. — La pèche et la chasse sont les occupations favorites de ces sauvages. La pêche ne se fait guère que de deux façons. On prend les petits poissons avec des plantes enivrantes, telles que le conami, le sinapou et la liane du robinia nicou. Les deux premières sont cultivées dans tous les abalis, tandis que le nicou se récolte dans la forêt vierge, sur le bord des rivières. On chasse plutôt qu'on ne pêche le gros poisson au moyen de flèches en roseau terminées par un harpon. Les principaux poissons qu'on prend de cette façon sont le coumarou, l'aymara et le comata. Le coumarou est
AU PREMIER PLAN '. PIROGUE DES BONIS; AL' SECOND PLAN t PIROGUE DES G A L I B I S
un poisson qui se tient dans les eaux vives et limpides des sauts. Il pèse trois ou quatre livres; sa chair blanche et ferme est excellente, rôtie ou bouillie avec du piment. La partie la plus recherchée est celle qui est voisine de la tète; les sujets les plus gras sont les plus estimés. Lorsque la pèche est abondante, on voit les Bonis ouvrir le ventre aux poissons et les rejeter aussitôt s'ils ne trouvent pas assez de graisse autour des intestins.
Le coumarou, très musclé, a une vivacité extraordinaire; on l'attaque généralement au moment où il remonte les rapides. On le trouve en telle quantité dans certains sauts de l'Aoua et du Yary, qu'on peut en prendre deux ou trois en l'espace de quelques minutes. Le coumarou atteint par une flèche munie d'un harpon continue sa course, mais il nage beaucoup moins vite, non seulement à cause de sa blessure, mais parce que le poids de la flèche tend à le renverser de côté. Lorsque ces poissons sont en grand nombre, les Bonis lancent quatre ou cinq harpons à la suite, sans
s'inquiéler du résultat de leurs coups. Ce n'est qu'après avoir épuisé tous leurs engins qu'ils se mettent à la poursuite des poissons blessés.
En retirant le poisson de l'eau, il faut avoir soin de tenir un sabre d'abatis dans la main droite, afin d'assommer l'animal quand sa tète paraît à fleur d'eau.
La pèche du coumarou est une véritable passion, non seulement pour les noirs, mais pour tous les Indiens des hautes Guyanes ; les nègres Bosch ne passent jamais un saut sans s'arrêter pendant des heures entières à celle occupation récréative. Pendant ce temps, le voyageur est abandonné en plein soleil, et n'a d'autre ressource pour se délasser que de se promener sans abri sur des rochers qui brûlent les pieds.
Ce sont ces arrêts intempestifs qui ont failli causer la mort des deux missionnaires qui nous accompagnaient, et du pauvre petit Indien qui me servait de domestique.
Ce qui exaspère surtout le voyageur, c'est de voir ses canotiers s'amuser à pécher lorsqu'ils ont déjà du poisson en quantité plus que suffisante. Cependant malheur à lui s'il s'impatiente et se laisse aller jusqu'à adresser des reproches à ses hommes pour les rappeler à leur devoir. Plus il s'emportera, plus ceux-ci s'obstineront à le laisser cuire aux ardeurs du soleil.
L'aymara, plus gros que le coumarou, pèse quatre ou cinq kilogrammes ; il présente une certaine analogie de forme avec la carpe de nos rivières; sa chair tendre et grasse est meilleure bouillie avec du piment que rôtie. La meilleure partie est la queue. Ce poisson a l'inconvénient de se conserver très peu de temps par le boucanage ; la graisse qui continue à suinter, même après celle opération, amène très rapidement la putréfaction.
L'aymara ne vit que dans les eaux calmes, on le rencontre surtout près de l'embouchure des petites criques, où on le voit dormir sur la vase. Pour le surprendre au gîte, il faut avoir soin de marcher très doucement avec une légère pirogue. Un jour, un de nos hommes a tué à coups de fusil un gros aymara qu'il avait aperçu dormant dans le tronc d'un arbre pourri, tombé au milieu de la rivière. II est impossible de tirer un second coup sur un poisson manqué, car en fuyant il trouble tellement la vase qu'il n'est plus visible. L'aymara blessé se réfugie souvent dans des racines ou des broussailles, et il parvient quelquefois à se dégager de la flèche qui le blesse. Si l'on voit qu'il est sur le point de s'échapper, il faut s'empresser de lui décocher un nouveau harpon.
L'aymara et le coumarou se nourrissent de graines, d'herbes, ainsi que de petits poissons. On les trouve en grand nombre sous les copayers (copahiva Guyanensis) qui laissent tomber leurs graines dans la rivière. Nous avons vu souvent le coumarou manger les herbes qui couvrent les roches des rapides et qui sont alternativement baignées et desséchées dans les diverses saisons de l'année, hémourera fluviatilis, remarquable par ses jolies fleurs violettes et ses feuilles qui ressemblent beaucoup à celles de l'acanthe, est désigné par les noirs du Maroni sous le nom de coumarou manian (nourriture des coumarous).
DE CAYENNE A COTICA. 49
Le comata (langue bosch), alamachi (langue roucouyenne), est un poisson moins volumineux que le coumarou, et remarquable par la singulière conformation de sa bouche, qui a la forme d'un véritable suçoir. Cet animal aspire, avec cet organe, le limon qui se trouve sur les roches. C'est un véritable géophage : nous n'avons jamais ouvert les entrailles de ce singulier poisson sans les trouver remplies d'une grande quantité de boue. Il est probable que la terre dont il se nourrit contient en abondance des animaux et des plantes microscopiques.
Les Bonis s'amusent quelquefois à lancer des flèches sur un poisson désigné sous le nom de pirai. Cet animal, un peu plus gros que le coumarou, est très redouté de tous les indigènes des Guyanes. Deux Bonis, que nous avons eus à notre service, ont été attaqués par ce poisson pendant qu'ils traînaient des pirogues dans les chutes. L'un d'eux a eu deux doigts de pied enlevés, l'autre a perdu un gros morceau des chairs du talon.
Ces poissons suivent quelquefois les embarcations, comme les bonites et les requins qui nagent dans les eaux du navire ; il est très dangereux de mettre ses mains dans la rivière pour les rafraîchir.
Un jour, un de nos hommes ayant éprouvé de la résistance en relevant sa pagaye, nous a dit que ce devait être quelque piraï qui s'y était attaché. En effet, nous avons pu nous convaincre de la puissance des mâchoires de ce poisson, en voyant l'empreinte profonde de ses dents à l'extrémité de la rame.
Il ne faut pas supposer que ces sauvages sont tous d'une grande habileté à frapper le poisson de leurs flèches. Quelques-uns d'entre eux sont même d'une insigne maladresse. Durant mon séjour chez les Bonis, je fus une fois réveillé par une dispute très vive entre l'homme et la femme d'une case voisine de la nôtre. La cause de cette querelle de ménage était la maladresse du mari, auquel sa femme reprochait d'en être réduite à ne manger que des queues de coumarou et des tètes d'aymara, c'est-àdire les plus mauvais morceaux de ces poissons, que lui distribuaient les voisins.
Chasse. — Les noirs du Maroni ont une passion extrême pour la chasse. Ils ne naviguent jamais sans avoir des chiens dans leurs embarcations ; et quand ceux-ci, apercevant ou flairant un gibier sur la berge, donnent de la voix, les canotiers abordent au plus vite, et poursuivent le gibier pendant des heures entières. Il arrive souvent au voyageur de se trouver inopinément abandonné dans une pirogue, qu'il est obligé de garder jusqu'au retour de son équipage. 11 ne faut pas lutter contre leur entraînement pour la chasse : ce serait un infaillible moyen de les amener à la désertion.
Nous avons remarqué un grand luxe de chiens chez les Bonis, qui font tous les ans des voyages de plus de cent lieues pour se les procurer chez les Indiens Boucouyennes de l'Itany et du Yary.
Les armes dont ils se servent pour la chasse sont, outre les flèches, quelques mauvais fusils qu'ils échangent dans le bas du fleuve.
Les gibiers principaux sont, parmi les mammifères : le tapir, le paca, le cabiai, l'agouti, le singe rouge, le couata, le macaque, l'aï ou paresseux et le tigre; parmi les oiseaux : le hoco, la maraille, le paracoi, le canard sauvage, l'ara, le toucan ; parmi les sauriens et les reptiles : l'iguane, le caïman, le boa et autres serpents.
Mammifères. — Tapir. — Ce pachyderme, très commun dans les Guyanes, est connu par les noirs de la côte sous le nom de maïpouri, tandis que tous les Indiens (Emerillons, Roucouyennos, Galibis) l'appellent tapir. De la grosseur d'un petit cheval, il a beaucoup de ressemblance avec l'éléphant. 11 a le dos très large, les jambes courtes, le nez terminé par une espèce de trompe. Cet organe, qui se raccourcit à volonté, sert au toucher et non à la préhension : le tapir prend les objets avec ses dents.
Durant notre voyage nous avons trouvé très souvent des empreintes de cet animal, et aussi bien dans le haut des rivières que près de leur embouchure. Le tapir se tient généralement aux environs des cours d'eau. On s'assure facilement de sa présence par les profondes empreintes qu'il laisse dans l'argile. Ses membres antérieurs sont terminés par quatre doigts recouverts de sabots, et les postérieurs par trois seulement. Les déjections de cet animal, qu'on rencontre à chaque instant sur les bords du Maroni et du Yary, ont la plus grande ressemblance avec celles du cheval. Le tapir se nourrit exclusivement de plantes herbacées.
Le tapir circule surtout pendant la nuit ; nous avons été réveillés quelquefois par son passage à quelques pas de nos hamacs. On l'entend, dans l'obscurité, brouter l'herbe et les jeunes pousses qui se trouvent sur les bords de la rivière.
On pourrait croire que cet animal, qui n'a pour toute défense que l'épaisseur de sa peau, souffre beaucoup des tigres ; mais un Boni nous a dit avoir achevé un grand tigre qui avait été blessé dans une lutte avec un maïpouri. Celui-ci, attaqué par derrière au moment où il dormait paisiblement, s'était précipité tète baissée au milieu d'un fourré très épais, et y avait assommé son adversaire.
La tète du tapir, comprimée latéralement, agit comme l'éperon d'un navire pour ouvrir un passage à travers les fourrés les plus épais.
Cet animal est assez facile à tuer lorsqu'on le surprend au moment où il traverse les rivières ; sur neuf tapirs que nous avons poursuivis, nos hommes n'en ont tué que deux, parce qu'ils n'employaient que des chevrotines. En examinant les victimes de nos chasseurs, nous avons vu que les chevrotines glissent sur la peau en n'y produisant qu'une simple contusion ; il n'y a que les balles tirées à une faible distance qui soient capables de produire des plaies pénétrantes.
Le tapir n'est dangereux que lorsqu'il est blessé : il lui arrive alors de se retourner même contre une pirogue qui le poursuit et de la faire chavirer d'un coup de tête.
La chair du tapir est excellente ; lorsque l'animal est gras et jeune, elle a tout à fait le goût du bœuf ; la partie la plus recherchée est une bosse de graisse très ferme, ayant la consistance de la couenne de lard, et qui se trouve au niveau de la crinière.
DE CAYENNE A COTIGA. 5i
Le tapir, d'un naturel timide, n'attaque pas l'homme, même pour ses jeunes.
Ayant poursuivi un jour un tapir femelle et son petit, dans un endroit où le Yary est large, mais peu profond, nous avons vu celle-ci prendre la fuite toute seule. Il est vrai qu'elle n'a point quitté le rivage avant que nous ayons relâché sa progéniture qu'un de nos nègres tenait enlacée dans ses hras vigoureux. Le petit animal poussait des sons aigus, comparables aux sifflements de certains singes.
On a dit que le tapir ne sortait dans la journée que par les temps de pluie : c'est une erreur. Nous avons vu neuf tapirs se promener près des bords de la rivière et la traverser pendant la saison des fortes sécheresses, en plein midi.
Au dire des habitants du haut Maroni, il arrive quelquefois que le tapir, broutant l'herbe de la rivière, est assailli par un serpent boa qui l'enlace rapidement de ses anneaux. Il ne succombe généralement pas dans cette lutte avec le géant des reptiles. Ceux qui ont observé un de ces combats disent qu'une fois saisi il fait un mouvement d'expiration pour diminuer le diamètre de sa poitrine ; le boa profite de ce mouvement pour resserrer ses anneaux autour de sa proie; alors le tapir, d'un mouvement d'inspiration qui est d'autant plus grand que l'expiration a été plus forte, dilate subitement son thorax et détend les anneaux du reptile.
Les Bonis racontent qu'un homme vigoureux de leur tribu est parvenu à se dégager ainsi de l'étreinte d'un boa, en dilatant fortement sa poitrine.
Paca. Agouti. Cabiai. — Ces trois gibiers appartiennent à la famille des rongeurs. Les mots agouti et cabiai ont été empruntés à la langue des indigènes des Guyanes. Agouti se prononce en galibi et en roucouyenne comme en français, mais cabiai se dit capiaï et quelquefois capiouar.
L'agouti et le paca ont une chair ferme et excellente.
Le cabiai est le plus gros des rongeurs connus ; il présente la particularité d'avoir des pattes à moitié palmées ; c'est ce qui lui permet de passer une partie de son existence à courir les rivières. S'il est poursuivi par les chasseurs, il plonge comme un canard.
Nous avons rencontré un grand nombre de cabiais sur le bord de toutes les rivières des Guyanes. Dans les chutes du Yary nous avons vu quelquefois de petites familles de ces bêles, composées du père, de la mère et d'un petit, regarder passer notre pirogue sans manifester la moindre crainte.
Pécari. — Au sujet de cet animal nous transcrivons textuellement les notes suivantes que nous avons écrites le 5 août dans le village de Cotica :
« Je suis allé aujourd'hui au village de Pobianchi, voir un sauvage nommé Apatou, qui parait décidé à remonter le fleuve. Au retour, nous entendons un cri d'alarme qui part du village : « Pingo ! Piugo ! »
« Mon compagnon court ventre à terre et disparaît en un clin d'œil. Ne sachant de quoi il s'agit et voyant les femmes et les enfants se précipiter vers la rivière, je cours
moi-même dans cette direction, pensant qu'un grand malheur est arrivé, et que mes connaissances médicales pourront servir.
« Pin go ! pingo ! Gadou ! » s'écrie une femme qui me montre plusieurs points noirs dans la rivière. Quinze pirogues sillonnent le fleuve dans tous les sens ; on entend des coups de fusil, et l'on voit les pagayeurs se lever à chaque minute pour frapper à coups redoublés sur les corps noirs en question.
« Quel est donc l'animal qui donne lieu à cette chasse effrénée? Est-ce un poisson, ou bien un mammifère amphibie ? Enfin le champ de bataille se rapproche, on distingue les combattants. Les points noirs sont des têtes qui ressemblent à celle du sanglier; la lutte va finir; les derniers survivants reçoivent sur le nez de grands coups qui les assomment. Une petite tête dépassant à peine le niveau de l'eau a échappé aux re-
gards des chasseurs ; je reconnais un petit pécari que je recueille dans mes bras au moment où il atteint la rive.
« Les pirogues chargées à couler bas reviennent au plus vite. On pousse des cris de joie. Une légère embarcation montée par un homme et sa femme rapporte sept pécaris d'un poids moyen de vingt kilogrammes. Notre équipage, n'ayant plus de canots et s'étant embarqué à bord de différentes pirogues montées par des Bonis, reçoit trois pécaris et demi pour sa part de prise.
« Le soir, après dîner, je vais fumer un cigare dans la case d'un voisin. Ces braves gens sont radieux et bénissent le Gadou (bon Dieu) de leur avoir donné trente-huit pingos. Hommes et femmes travaillent avec la plus grande activité à préparer la viande. Tous ne procèdent pas de la même façon pour enlever les poils, qui ressemblent aux soies de sanglier : les uns passent le corps tout entier sur une flamme vive et raclent la
DE CAYENNE A COTIGA. 53
peau avec un couteau ; les autres coupent la viande par quartier et la plongent dans l'eau bouillante pour arracher ensuite les poils à la main.
« Je remarque qu'on rejette au loin un morceau de peau de la région lombaire ; elle renferme une glande sécrétant une matière blanche qui a l'odeur du musc. Cette glandef se trouvant immédiatement sous le derme, a une longueur de six centimètres sur trois de largeur et sept ou huit millimètres d'épaisseur; à l'œil nu, elle présente les plus grandes analogies de structure avec les glandes salivaires de l'homme ; son canal excréteur débouche dans un petit mamelon qui est recouvert de poils.
CHASSE AUX PÉCAIUS
« La viande est disposée sur des espèces de treillis élevés à un mètre du sol et soutenus par trois ou quatre piquets. Au-dessous, on allume un grand feu qu'on entretiendra pendant toute la nuit. Demain, on aura une viande qui se conservera pendant quatre ou cinq jours; elle sera boucanée. Le boucanage est le seul procédé employé par les indigènes des Guyanes pour la conservation du gibier et du poisson. La viande boucanée est réellement bonne : la surface, devenue un peu croustillante à la flamme, a une légère odeur qui flatte le palais.
« En voyage, on peut conserver le gibier pendant longtemps si l'on a soin de le
placer chaque nuit sur un boucan. La chair ainsi conservée se mange généralement bouillie, mais on peut la consommer sans aucune préparation. Il est à noter que les noirs du Maroni, aussi bien que tous les Indiens, n'enlèvent pas la peau du gibier, mais se contentent seulement d'arracher les poils.
« Nous avons été quelquefois effrayés par des beuglements épouvantables qui partaient de la rivière : c'était une bande de loutres qui remontaient le courant à la poursuite du poisson. Les Bonis ne chassent la loutre que pour se divertir, car ils ne font aucun cas de sa viande qui a mauvaise odeur, ni de sa peau, parce qu'ils n'ont pas besoin de fourrures.
« En descendant le Yary, un de nos hommes a été assez habile pour envoyer sa flèche dans la bouche d'une loutre au moment où elle arrivait à la surface de l'eau pour respirer. »
Singes. — Les Bonis chassent trois espèces de singes; ce sont : le singe rouge ou hurleur, que les anciens habitants des Guyanes désignaient sous le nom à'alouata ; le singe noir ou couala, et le singe blanc, que les Bonis et les noirs de la côte appellent macaque.
Le singe rouge est très commun dans tout le pays ; il n'est pas de nuit où nous n'ayons été réveillés par ses hurlements, qui, bien que plus forts que les beuglements d'un bœuf qu'on égorge, ont une certaine ressemblance avec eux. Cet animal se fait entendre surtout le matin, à l'heure où les coqs réveillent les habitants du village.
Une particularité intéressante, c'est que le singe hurleur est capable de donner en môme temps des sons aigus et des sons graves, de manière à faire croire que deux individus s'accompagnent. L'examen attentif de l'appareil vocal du singe hurleur nous rend compte de ce phénomène. Chez lui, l'air sortant des poumons par la trachée peut suivre en môme temps deux directions différentes : ou sortir directement par la glotte, ou passer par une énorme cavité creusée dans l'os hyoïde, et qui forme un véritable résonateur. L'air qui sort directement donne les sons aigus, tandis que celui qui passe dans la caisse de l'os hyoïde produit les sons graves et sonores.
En examinant à plusieurs reprises des bandes de singes hurleurs , nous avons remarqué que, lorsque l'un de ces animaux se livre à ces exercices de chant plus ou moins harmonieux, il se promène seul tout le temps que dure ce concert peu récréatif, tandis que ses compagnons restent dans une immobilité complète. Il est à noter que c'est toujours le plus gros mâle qui lance, en se promenant, ces véritables duos à travers l'espace. Le singe hurleur a le cerveau petit relativement à la grosseur de son corps, et encore ses circonvolutions cérébrales sont-elles peu développées.
Le couala ou singe noir est beaucoup plus intelligent et plus habile que le singe hurleur. Il a le cerveau relativement volumineux et les circonvolutions cérébrales nombreuses. Nous avons vu un couatade taille moyenne poursuivre un gros singe rouge, qu'il frappait à coups de bâton. Les mains du couala sont remarquables par leur peu de largeur el leur longueur démesurée. La chair de ce singe constitue un excellent ali-
DE CAYENNE A COTICA. 55
ment, de beaucoup préférable à celle du singe rouge et du macaque. La graisse du couala, liquide à la température de la zone torride, est excellente pour graisser les fusils et pour faire la cuisine.
Le macaque ou singe blanc est l'espèce la plus commune dans les Guyanes. Cet animal donne des preuves manifestes d'intelligence.
Pendant que nos hommes couraient le bois, nous avons assisté un jour à un curieux spectacle : Un gros macaque se tenait posté devant un essaim de mouches à miel :