COSTUME D K CÉRÉMONIE CHEZ LES ROUCOCYENNES
Houcouyennes et d'un couple étranger qui navigue avec eux. Ces Indiens viennent du Parou, où ils ont leurs habitations. Les deux personnes qui les accompagnent sont un mulâtre et une Indienne croisée de blanc. Ils parlent un peu portugais, de sorte que je puis converser avec eux. Ces individus me disent qu'ils sont dans le Parou depuis une vingtaine d'années; ils ne savent rien sur le Yary, si ce n'est qu'aucun voyageur n'a pu le remonter ; la navigation du Parou, qui est plus facile, est pourtant très périlleuse. Deux de leurs compagnons ont été noyés pendant le voyage, et eux-mêmes on! eu si
peur de revenir sur leurs pas, qu'ils préfèrent la vie sauvage aux agréments de la
civilisation. C'est à tort que les Roucouyennes du Yary considèrent le Parou comme un affluent de cette rivière, car, en remontant, ils n'ont rencontré aucune branche aussi large que le Yary. Le Parou coule parallèlement au Yary, dont il n'est séparé près des sources que par deux jours de marche à pied. Les montagnes qui déterminent les deux versants ne présentent qu'une très faible élévation.
Apatou trouve que les deux sujets brésiliens devenus sauvages ont très mauvaise mine. Que sont-ils venus faire dans ces régions qu'il est si difficile d'aborder?
Ayant repris notre route vers deux heures, nous arrivons au but de notre course vers quatre heures. Le village commandé par Yacouman est à quatre kilomètres de la rive droite du Yary, sur un petit cours d'eau qui n'est navigable que pendant la saison des pluies. Comme nous étions obligés de faire ce trajet à pied, on ne débarque que mes objets les plus indispensables. J'apprends que Yacouman a quitté son habitation le matin pour aller dans le Parou. J'envoie immédiatement deux jeunes gens pour le prévenir de mon airrvée.
Je passe une nuit très agitée, et le lendemain 10, je suis pris d'une fièvre si forte que je perds connaissance. Ce n'est que le 11, vers quatre heures du soir, que je reprends possession de mes facultés. Apatou et Joseph, qui paraissent fort tristes, sont accroupis sur une natte à côté de mon hamac. Une bande d'Indiens venus pour voir le blanc dansent autour de mon carbet en chantant des airs lugubres. Il paraît que je suis bien malade; j'essaye pourtant de me lever pour rassurer cet entourage qui célèbre mes funérailles avant ma mort. Je ne puis faire un pas même en m'appuyant sur mon bâton de voyage. Ma situation n'est pas rose. Une idée me console, c'est que je suis arrivé au but de mon expédition.
Le 12, je suis incapable de faire plus de dix pas ; je voudrais aller m'asseoir près d'un ruisseau qui est à cent mètres, mais je n'en ai pas la force.
Le 13, je vais prendre des bains dans le petit cours d'eau en question. Apatou me jette de l'eau sur la tète et me frictionne vigoureusement tout le corps ; cela me fait grand bien. En rentrant au carbet, Apatou me dit que je ne dois pas rester plus longtemps dans ce pays malsain. Si Yacouman n'arrive pas ce soir, nous devons nous mettre en route demain matin.
11 octobre. — Nous quittons le village à six heures et demie. Un des Indiens avec qui nous avons remonté le Yary se cache dans la forêt au moment du départ; un seul Roucouyenne consent à nous accompagner jusqu'à l'embouchure de l'Apaouani, qui est à trente lieues en aval. Je suis obligé d'abandonner une embarcation. J'insiste près d'Apoïké pour qu'il nous accompagne jusqu'à l'Amazone, mais toutes mes offres sont inutiles. Cet Indien, qui m'a rendu de grands services, vient seulement jusqu'au dégrad et m'exprime son amitié en me passant la main sur l'épaule. Je lui fais présent d'une jolie sacoche de voyage et d'une loupe qu'il convoitait pour faire du feu.
\patou voudrait descendre au plus vite, mais je lui dis que ce serait une honte pour
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nous de ne pas remonter la rivière jusqu'à ses sources. Ce brave compagnon m'obéit sans faire de réflexions. La rivière se rétrécit à chaque pas ; elle n'a pas plus de dix mètres de largeur sur une profondeur de trente à quarante centimètres. Notre légère pirogue échoue à chaque instant, et au bout de deux heures de marche, nous sommes obligés de nous arrêter. Si les eaux avaient été moins basses, nous aurions pu gagner en quatre heures la grande chute Macayélé. La rivière cesse d'être navigable au-dessous de ce saut taillé à pic, qui, au dire des Indiens, ne mesure pas moins de quinze à vingt mètres. Mon Indien me dit qu'en remontant le Yary à pied nous aurions le soleil couchant un peu à notre droite, c'est-à-dire à l'ouest-nord-ouest du point que nous avons atteint. Je vois la figure d'Apatou s'épanouir quand je donne le signal de la retraite.
Le 15, à six heures du matin, je constate la température la plus basse que j'aie observée dans le cours de mon voyage. Le thermomètre me donne 18 degrés pendant que le baromètre est à 745 millimètres. Vers dix heures, le ciel est d'une pureté parfaite; je trouve le paysage ravissant. Pourquoi donc la nature me paraît-elle plus belle en descendant qu'en remontant? C'est que, en venant, j'étais sous l'impression d'idées tristes, inspirées parles prodromes d'une grave maladie. Maintenant que je me sens renaître à la vie, je trouve tout beau.
Le 16 au malin, je vais recueillir quelques échantillons de roches noires, brillantes comme un fourneau de fonte qu'on a frotté avec de la mine de plomb. Ces roches sont fendillées en long et quelquefois en travers. Ce sont des schistes semblables à ceux que nous avons rencontrés dans l'Itany. Leur coloration noire provient d'un dépôt qui se forme pendant la saison des grandes eaux. Le célèbre de Humboldt et d'autres voyageurs ont été intrigués par la coloration des roches et des eaux de certaines rivières de l'Amérique équatoriale. J'ai pu constater que cette coloration est produite par des matières végétales décomposées. Le dépôt noir et brillant se trouve dans l'Itany et le Yary, non seulement sur les roches, mais aussi sur les branches qui sont immergées pendant la saison des pluies. 11 est formé par du carbonate de chaux contenant un peu de fer, de silice et beaucoup de matières organiques ayant la couleur du charbon.
Nous renconlrons un Indien qui descend la rivière dans une pirogue à demi brisée. La navigation du haut Yary est si facile qu'on peut s'y aventurer avec les plus mauvaises embarcations. Cet Indien nous a prévenus de son arrivée en jouant un petit air de flûte ; il a comme bagage son arc, quelques flèches pour chasser le poisson, un vase en terre pour faire sa cuisine, une calebasse pour puiser de l'eau et quelques galettes de cassave. En fait de vêlements de rechange, il a quelques plumes et des colliers qu'il s'empresse de revêtir pour se présenter à nous.
Nous arrivons le soir à l'habitation de Namaoli. Nous ne faisons qu'y passer la nuit. Nous remplaçons notre Indien par un jeune homme d'environ vingt-cinq ans, aux cheveux légèrement bouclés, jouant de la flûte avec passion. Pompi, c'est son nom, n'est pas vigoureux, mais il est assez adroitet poussé par un vif désir de voiries blancs.
La rivière devient superbe au-dessous de l'embouchure de l'Apaouani et présente une largeur qui varie entre cent et cent vingt mètres sur un mètre de profondeur. Pendant la saison des pluies, les eaux s élèvent à quatre mètres environ, d'après le dire des indigènes, et surtout d'après les dépôts noirs qu'elle laisse sur les roches et sur les arbres.
Nous arrivons vers une heure près du village d'un chef redouté, Macouipy. A une distance de cinq cents mètres, je fais tirer deux coups de fusil pour prévenir mes hôtes. Macouipy, en guerrier intelligent, devine mes intentions pacifiques. 11 sait bien qu'on n'informe pas à l'avance les villages qu'on attaque. Sa réception est cordiale. Il me fait boire une boisson fermentée faite avec de la canne à sucre et qui rappelle un peu le vin de Champagne. Il s'assied sur un escabeau à côté de mon hamac.
Au sommet du carbet où je fais la sieste, j'aperçois une couronne sur laquelle on
UNE PEINTURE ALLÉGORIQUE CHEZ LES 11 O U CO U ï E N N F. S
distingue des images coloriées en blanc, en jaune et en rouge. De loin on croirait voir une mosaïque. C'est une véritable peinture sur bois faite avec de l'argile de diverses couleurs délayées dans de l'eau.
Après une longue conversation avec notre hôte, Apatou m'explique le sujet de cette peinture : c'est une allusion à la difficulté de la navigation du bas Yary. Une grenouille voulant prendre ses ébats est arrêtée par des monstres fantastiques qui ont quelque ressemblance avec les dragons delà mythologie. La grenouille représente le Roucouyenne qui veut s'aventurer dans les chutes du Yary pour aller voir les blancs; des monstres impitoyables l'empêchent de satisfaire son désir.
Je voudrais des hommes à tout prix pour m'accompagner : personne ne veut venir. Macouipy raconte qu'il y a une vingtaine d'années, une grande pirogue roucouyenne s'est perdue avec quatre hommes en descendant à l'improviste une chute taillée à pic, aussi élevée que les plus grands arbres de la forêt. Tout ce que je puis obtenir de ce chef, c'est qu'il me donne sa peinture en échange d'un grand couteau. Désirant avoir un
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collier pour sa femme, il me donne en outre un collier de petites calebasses contenant diverses couleurs.
18 octobre. — Nous rencontrons vers midi une bande d'Indiens prenant un bain dans la rivière à côté de leurs pirogues. L'un d'entre eux vient au devant de nous à la nage, et me crie en langage créole :
« Où qu'à allez?
— Amazone, lui répondis-je. Toi venir, couteaux, camisas, beaucoup. »
Sans autres explications, ce sauvage, qui me stupéfie en parlant le créole de Cayenne, prend son hamac, ses flèches, sa flûte et monte dans ma pirogue. Il nous raconte que, quand il était jeune, il a rencontré un blanc dans le bas de l'Oyapock, et est allé avec lui à Cayenne; il était tout petit à ce moment. Il resta environ douze lunes chez les blancs ; mais voyant que ceux-ci se moquaient de lui, il préféra la vie des grands bois à la civilisation.
Le 18 octobre au soir, nous couchons dans l'habitation d'un chef qui nous fait un très bon accueil et regrette de ne pouvoir nous donner de la cassave pour faire le reste de notre voyage. Je fais quelques cadeaux à ses femmes, qui me donnent en échange des colliers de dents de tigre et des couronnes de plumes.
Le chef nous informe que nous ne trouverons plus qu'une seule habitation de Roucouyennes avant d'arriver aux grandes chutes du Yary; encore faudra-t-il remonter une crique pendant deux jours pour arriver au village qui pourra nous fournir des provisions en quantité suffisante. Son ami Yeleumeu habite les rives de la crique Courouapi, à deux jours de marche de son confluent avec le Yary.
Le 19 octobre, nous arrivons à la crique Ouapoupan. Pompi connaît un chemin qui va en quatre heures de l'embouchure de cette crique au village commandé par Yeleumeu. Apatou et lui vont aller à pied commander des provisions de cassave, tandis que moi avec Joseph et le nouveau venu nous gagnerons le village en descendant le fleuve et remontant la crique Courouapi. Je suis obligé de m'arrèter à midi pour me reposer un moment : j'oublie mon baromètre à l'endroit où je me suis couché, je ne m'aperçois de cette perte qu'après deux heures de marche. J'aime mieux débarquer sur la rive que de remonter la rivière avec mes hommes, que j'envoie à la recherche de mon instrument. Ce contre-temps m'ennuie, parce qu'il nous retarde.
La sécheresse a réduit le Yary au minimum de sa hauteur. Il en est de même de mes provisions : plus devin, plus de café, pas de sucre, et du sel pour quatre ou cinq jours au plus. Cet inventaire fini, je me mets à réfléchir. Hélas ! j'ai perdu les douces illusions que j'avais les premiers jours de marche en descendant le Yary. Point de courant, nous marchons moins vile que dans le haut de la rivière. Hier encore j'avais une retraite assurée du côté de l'Oyapock, mais j'ai appris que les eaux de la crique Kou qui conduit à ce fleuve sont tellement basses que la navigation y est impossible. A une faible dislance au-dessus de l'embouchure, il faudrait faire une longue roule à pied, et je
n'ai plus de souliers. Les fils de mes chaussures s'étant pourris par suite d'un séjour prolongé dans l'eau, les semelles se sont séparées spontanément de l'empeigne. Il n'y a pas à hésiter: il faudra nous aventurer à travers les grandes chutes du Yary, ces petits Niagaras qui nous séparent de l'Amazone.
Mes hommes reviennent à la tombée de la nuit et me rapportent non seulement mon baromètre, mais un hoco superbe et une grande perdrix qu'ils ont tués au retour. Après un bon diner, dont ce gibier l'ail tous les frais, nous allumons un grand feu autour duquel nous pendons nos hamacs. Les Roucouyennes, couchant tout nus dans ces filets à mailles très écartées, sont souvent indisposés parla fraîcheur de la nuit; c'est la raison pour laquelle ces sauvages ne négligent jamais d'entretenir leurs feux jusqu'au lendemain.
Un de nos hommes, ennuyé par les moustiques qui le dévorent, malgré la teinture de roucou dont lout son corps est enduit, fait un feu énorme tout près de son hamac. Au milieu de la nuit le feu prend à une liane voisine et se communique à un nid de fourmis formé de matières dont les Indiens se servent au lieu de notre amadou. En un instant un grand feu flambe au-dessus de nos têtes; un nid de termites (poux de bois) enflammé tombe en faisant des fusées et éclate en arrivant à terre.
Je saute aux cordes de mon hamac.
« Vite, ramassons nos bagages et gagnons le milieu de la rivière. »
11 était temps! Quelques instants après, plusieurs arbres, dévorés par le feu, tombaient avec fracas à l'endroit même que nous venions de quitter.
Je passe une nuit déplorable. La rive opposée est si marécageuse que je ne puis mettre pied à terre. Nous sommes obligés de suspendre nos hamacs à des arbres surplombant la rivière.
Nous arrivons vers dix heures à l'embouchure delà crique Courouapi. Après avoir fait une centaine de mètres pour la remonter, nous trouvons des bancs de sable où nous échouons à chaque instant. Je fais décharger tous les bagages pour remonter plus facilement. Nous les mettons dans la forêt, où nous les laissons à la garde de Dieu. Je voudrais bien me reposer dans cet endroit et y attendre le retour d'Apatou; mais il importe que je me rende à l'habitation de Yeleumeu. En outre des provisions à faire, il nous faut des hommes et des canots pour nous engager dans les chutes du Yary. Peut-être obtiendrai-je moi-même ce qu'on refuserait à mes canotiers.
Ce n'est qu'après deux jours de traversée pénible, qui me rappellent les difficultés du haut de l'Apaouani, que nous arrivons chez Yeleumeu. Je profite de mon séjour chez ce chef pour compléter mes notes sur les Indiens du Yary. Mon manuscrit, copié presque textuellement, donnera aux lecteurs une idée de ces sauvages, qui n'avaient jamais eu de relations avec les blancs.