UN PIAY, MON CONFRERE
médicales, se trouva si bien rétabli, qu'il put manger aussitôt après un coumarou qui ne pesait pas moins de trois livres.
Dans toutes les maladies fébriles le piay prescrit la diète la plus absolue ; la seule licence qu'il accorde à son malade, c'est de se jeter dans la rivière lorsque la fièvre est trop forte.
Les piays sont fort respectés dans leurs tribus : cela tient sans doute à la difficulté des examens qu'ils sont obligés de subir pour arriver à cette position. Plus d'un candidat succombe, dit-on, aux terribles épreuves qu'il doit subir pendant plusieurs années de noviciat.
Tempérament et constitution. — Ces Indiens ont presque tous le tempérament bilieux : cela vient probablement de ce que dans la zone tropicale le foie est l'organe qui fonctionne le plus. L'appareil biliaire souffre beaucoup plus dans un voyage sous l'équateur que le poumon dans une expédition au pôle nord. Le système nerveux est celui qui est le moins impressionnable chez ces Indiens.
Quant à l'adresse des Roucouyennes et à la finesse de leurs sens, nous ne trouvons pas qu'elles aient rien d'extraordinaire. Les Gauchos de la Pampa, qui sont des blancs devenus presque sauvages, sont beaucoup plus habiles et adroits que tous les Indiens des Guyanes.
Nourriture. — Elle consisle le plus souvent chez les Roucouyennes en poisson ou gibier, bouilli avec une forte dose de piment. Si ces Indiens ne se servent généralement pas de sel, au moins connaissent-ils le moyen de s'en procurer, en brûlant certains palmiers appelés pinots par les habitants de la côte, et qu'on trouve le long des petits cours d'eau. Les cendres placées dans une grosse marmite en terre se déposent au fond, tandis que les différents sels qui y sont contenus se dissolvent dans l'eau chaude. En évaporant le liquide séparé des cendres, on voit se déposer au fond de la marmite une matière blanche, cristalline, composée de différents sels de soude et dépotasse. Ce résidu remplace le sel sans aucun inconvénient.
Les cuisinières ne laissent généralement rien à désirer au point de vue de la propreté. Je ne leur reproche qu'un détail, qui m'a choqué la première fois que je m'en suis aperçu. Pour empêcher le bouillon de s'échaper pendant l'ébullition, elles projettent de l'eau dans la marmite au moyen de la bouche.
Lorsque le voyageur arrive dans une tribu d'Indiens, le premier soin de son hôte est de lui faire servir à manger. Sans mot dire, les femmes apportent des escabeaux, et l'étranger s'assied à côté du chef de la tribu, pour manger, par exemple, le poisson froid qui est resté du dernier repas. Les Indiens ne connaissent pas les fourchettes, mais ils font de petites cuillers qu'ils taillent dans le fruit du calebassier. Il faut dire qu'il sont soin de se laver les mains avant et après les repas. Pour s'essuyer les mains et la bouche, on trouve dans les cases une espèce de torchon fait avec une écorce qui se divise en lanières.
Chaque jour les hommes mangent en commun; ils sont servis par les femmes, qui apportent l'une du poisson, l'autre du gibier. Après ce repas, qui se fait généralement dans la grande hutte située au milieu du village, les hommes retournent chez eux, et on les voit souvent se remettre à table avec leurs femmes et leurs enfants. Ils absorbent des quantités considérables d'aliments. Ils font au moins quatre repas dans la journée, et je les ai vus plus d'une fois se lever la nuit pour manger. Il n'est pas rare qu'un Indien mange un poisson de trois livres à son repas du soir. Ajoutons qu'ils sont capables, à un moment donné, de supporter de grandes privations. Les Roucouyennes ne boivent jamais en mangeant.
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En traversant la chaîne des Tumuc-Humac, il nous est arrivé à plusieurs reprises de n'avoir qu'un singe à partager entre les trente hommes qui composaient notre escorte; ils se contentaient de cette maigre pitance avec une résignation qu'on ne rencontre pas chez les noirs.
Dans le grand bois on ne trouve que quelques bourgeons de palmier et des fruits qui seraient insuffisants pour la nourriture. Les transportés de la Guyane française qui se sont évadés dans la forêt vierge sont morts de faim ; quelques-uns n'ont survécu qu'en mangeant leurs compagnons.
La cassave que préparent les Roucouyennes est beaucoup moins savoureuse que celle que l'on consomme dans les pays plus civilisés : non pas à cause de la qualité du manioc, qui est au contraire plus beau que dans la basse Guyane, mais à cause de la grossièreté de la préparation. On ne se donne pas la peine d'éplucher les tubercules de manioc; on les râpe tout simplement sur des morceaux de bois dans lesquels on introduit des éclats de roches dures. Avant de se servir de ces instruments qu'on appelle grages en langage créole, on a soin de les mouiller pour faire gonfler le bois, qui tient ainsi les pierres plus fortement enchâssées. Pour la cuisson des galettes de farine, on se sert simplement de pierres plates ou de larges plateaux en argile. Le manioc ne fait pas seulement le fond de la nourriture; on en tire aussi la principale boisson, le cachiri. Ce liquide s'obtient en mettant de la farine de manioc en contact avec l'eau et en y ajoutant un ferment.
Les physiologistes ont démontré qu'il existe dans la salive une substance qui a la propriété de transformer l'amidon en sucre. C'est ce ferment que les Roucouyennes emploient pour fabriquer leur cachiri. Ils panachent une partie de la farine et développent ainsi une fermentation qui transforme l'amidon en sucre, puis en alcool. Celte liqueur, n'étant pas filtrée, reste blanche à cause de la farine qu'elle renferme en excès.
J'ai d'abord éprouvé une certaine répugnance à boire le cachiri, mais, la nécessité faisant loi, mon palais s'habitua bientôt à cette boisson plus rafraîchissante qu'alcoolique, et, à la fin, je la trouvais même assez agréable. Les Indiens font quelquefois une liqueur beaucoup meilleure que le cachiri avec le jus de la canne à sucre, qu'ils cultivent malheureusement en quantité trop insuffisante. Dans leurs voyages, ils emportent toujours quelques-uns de ces roseaux qu'ils jettent au fond de leurs canots et qu'ils sucent quand ils ont soif.
Religion. — Les Roucouyennes de l'Ilany et du Vary admettent un esprit du Bien et un esprit du Mal. Celui qui représente Dieu, étant incapable de leur nuire, doit être laissé en repos. On se garde bien de lui adresser des. prières, cela pourrait l'irriter. L'esprit malin, qui représente le diable dans la croyance des blancs, est seul l'objet de tout le culte ; c'est à lui qu'on offre des sacrifices et qu'on fait des libations afin d'apaiser son courroux.
Funérailles. — 11 y a trente-six heures que nous sommes dans le village de Yeleumeû.
Un Indien est dans un état désespéré depuis deux jours; je désire assister à ses funérailles. Je suis touché de rattachement que les enfants témoignent à leur père. Ce malheureux, étant couché depuis plusieurs mois, éprouve le besoin de prendre l'air : ses enfants, empressés à ses moindres volontés, le transportent dans le village, couché dans son hamac qu'ils suspendent à une perche et portent sur leurs épaules. Les amis du patient ont une manière étrange de lui témoigner leur affection : c'est à qui apportera dans son carbet la plus grosse charge d'un bois résineux qui devra servir à brûler son corps. Le pauvre homme paraît très flatté de la prévenance de ses camarades qui ont accumulé plusieurs stères de bois à côté de son hamac. Pensant que le malade succombera pendant la nuit, je charge Apatou de rester dans le village pendant que j'irai dormir dans le grand bois avec la plupart des Indiens.
Le 23 octobre, vers quatre heures du matin, je suis réveillé par un coup de feu tiré par Apatou : c'est le signal convenu avec lui pour annoncer les funérailles, qui se font aussitôt après la mort. En toute hâte, avec tous les Indiens de mon carbet, je me dirige avec empressement vers le village. Nous sommes obligés de traverser un petit cours d'eau sur un tronc d'arbre, mais les femmes éclairent notre marche au moyen de morceaux d'encens enclavés dans des bouts de bois. Le défunt était un brave homme : c'est à qui fera son éloge; hommes et femmes parlent tous ensemble, racontant ses qualités, sa bonté, son courage à la guerre, son adresse à la chasse, à la pêche. Au fur et à mesure que les Indiens arrivent au carbet du défunt, ils se mettent à entonner des airs lugubres, entremêlés de pleurs et de gémissements. Tous les animaux qui vivent à l'état privé dans le village se réveillent, viennent se joindre à la foule et mêlent leurs cris divers aux gémissements du public.
Cette cérémonie funèbre est anticipée. Je constate en prenant la main du prétendu cadavre que le pouls n'a pas cessé de battre. Un piay de la tribu, c'est-à-dire mon confrère, s'est laissé tromper par une syncope. Le moribond, se ranimant assez pour me reconnaître, murmura quelques paroles que je ne compris pas, mais qu'Apatou me traduisit. Le malheureux ne se sentait pas assez fort de ses vertus pour comparaître dans l'autre monde. 11 me priait de le recommander, en ma qualité de piay des blancs, à notre Divinité. Désireux de satisfaire au vœu d'un mourant, je lui jetai quelques gouttes d'eau sur la tète et le baptisai suivant la formule de la religion catholique.
Il ne valait pas la peine de retourner dans le grand bois pour se coucher; je fis tendre mon hamac à deux arbres en attendant le jour. Ce ne fut qu'à neuf heures du malin que le pouls du moribond cessa définitivement de battre.
Les jeunes gens s'empressent aussitôt de sorlir le bois. Ils font une espèce de plancher sur la place publique. A l'arrière de ces poutres disposées les unes à côté des autres, ils plantent en terre un piquet: c'est pour appuyer le cadavre que l'on assied sur le bûcher. Le défunt est revèlu de ses plus jolies parures ; il porle sur la tête une couronne de plumes aux couleurs éclatantes ; à son cou sont attachés ses colliers, son peigne en bois
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et ses flûtes en tibias de biche; les bras et les jambes sont recouverts de bracelets. Pendant qu'on s'occupe de celte exhibition, la veuve éplorée jette parterre toutes les poteries dont se servait son mari. Son désespoir n'épargne rien. Tout ce qui appartenait à celui qu'elle aimait est immédiatement détruit.
Le bûcher est allumé. Une flamme vive entoure le cadavre et le rend méconnaissable en un instant. Je n'aurais pas éprouvé la moindre émotion s'il n'était pas survenu un accident pendant cette opération. Un ouragan, s'étant élevé subitement, porta les flammes
FEMMES KOIJCOIÏENNES ÉCLAIIIANT I. A M A 11 C H E lit VOÏAKEtR
jusqu'à une case voisine du bûcher; il fallut que les spectateurs en étouffassent le feu pour empêcher l'incendie du village. Ce contre temps fit voir le cadavre que jusqu'alors les flammes avaient dissimulé à nos regards. La graisse fondue sur les joues, les articulations des genoux ouverts par l'action du feu nous offrirent un spectacle repoussant. Les jeunes gens furent obligés de rallumer le foyer. La crémation ne fut terminée qu'après une demi-heure. Les cendres recueillies dans un vase de terre furent placées sur le carbet de la veuve. C'est dans un an seulement qu'elles seront déposées en terre.
Cette scène achevée, les habitants font le nettoyage complet, non seulement de la
case mortuaire, mais aussi de tous les carbels du village. C'est une mesure hygiénique pour éviter les maladies contagieuses.
Midi. Aucun Indien ne veut nous accompagner, mais nous obtenons un canot en échange d'un petit couteau qu'Apatou présente au larnouchi. Nous nous mettons en route avec nos deux embarcations pour regagner le Yary. Lorsque nous avons des troncs d'arbres à franchir, mes deux équipages (si je puis appeler ainsi les deux noirs et les deux Indiens qui m'accompagnent) réunissent leurs efforts pour faire passer les pirogues l'une après l'autre.
« Séné oua ? » (Vois-tu?) dit un des Indiens qui est debout à l'avant de ma pirogue.
Il décharge son fusil dans l'eau et tue un aymara qui était caché sous un vieux tronc d'arbre. Quelques pas plus loin, Pompi saute à la rivière pour aller barrer une rigole où l'on voit sauter un grand nombre de petits poissons. Il frappe sur la bande à coups de sabre d'abalis, et en cinq minutes nous avons une belle friture.
En route je manifeste quelque inquiétude au sujet des bagages que nous avons laissés à l'embouchure. Yeleumeu m'a dit que les deux individus bizarres que j'ai rencontrés dans le Yary sont des malfaiteurs. Ces misérables ayant tué, l'un sa femme et l'autre son mari, ont évité la justice en se réfugiant dans le grand bois.
« Ne crains rien, me dit-il, ceux qui tuent et volent chez les blancs sont sages chez les Roucouyennes, parce qu'ils ont peur d'être brûlés tout vifs. »
En effet, je retrouve mon argent (un sac de pièces de cinq francs), mes couteaux et autres objets d'échange. Mais des singes ont dévoré les cannes à sucre et quelques morceaux de cassave que nous avions pourtant recouverts de grosses pierres. Heureusement, nous avons des vivres pour cinq personnes pendant douze jours.
Les sauts de la crique Courouapi sont insignifiants ; cela provient sans doute de ce que le terrain, qui est schisteux, se laisse facilement désagréger par la force du courant.
24 octobre. — Nous débouchons dans le Yary à dix heures du matin, quatre jours après l'avoir quitté. En sortant de la petite crique Courouapi, nous trouvons la rivière grandiose. Sa largeur permet à la brise de s'y faire sentir; un léger vent de sud-est ride ses eaux. Les rivières sont de véritables bouches d'air qui ventilent l'immense voûte de verdure étendue sur toutes les Guyanes. On éprouve une sensation des plus agréables en quittant l'air confiné du grand bois pour respirer à pleins poumons au niveau d'un large cours d'eau.
Vers midi, nous apercevons une grosse masse noire qui se dirige vers nous. C'est un tapir, qui veut passer d'une rive à l'autre ; mes deux embarcations se mettent à sa poursuite à toute vitesse ; Apatou, debout sur l'avant, se prépare à tirer dès que l'animal sera à bout portant. Il lui envoie deux décharges de chevrotines à une distance de quatre ou cinq pas; un flot de sang rougit l'eau, mais la bète continue sa course et disparaît dans la forêt. Apatou s'irrite; c'est le cinquième qu'il blesse depuis notre séjour sur le Yary.
Mes hommes courent la forêt dans toutes les directions pendant que, assis au pied
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d'un arbre, je mets mon cahier de notes au couranl. Tout à coup j'entends du bruit, et, levant les yeux, j'aperçois un énorme animal qui se dirige sur moi à fond de train. Je m'abrite derrière un tronc d'arbre, et le tapir furieux passe sans se détourner. Apatou, que j'ai prévenu par mes cris, accourt sur son passage et lui envoie une balle à la distance de quelques mètres. Cela nous fait un gibier aussi lourd qu'une petite vache.
25 octobre. — La rivière est toujours très large, mais peu profonde et de courant faible, parce que le lit n'est entravé que par de rares blocs de granit. Les rives sont basses, et les arbres, qui sont rabougris, sont noyés de plus d'un mètre pendant la saison des pluies.
Pendant que j'examine des amas de cailloux englobés dans une gangue assez dure, Apatou m'appelle doucement pour me faire assister à une scène charmante. Ce sont des capiaïs, le père, la mère et trois petits, alignés sur la rivière à trente pas de nous. Ces bêtes innocentes qui n'ont jamais vu d'êtres humains, car la région est déserte à une très grande distance, nous regardent d'un air si naïf qu'Apalou ne songe même pas à décharger son fusil. Un peu plus loin, nous rencontrons une biche qui boit sur le bord de la rivière. Pompi voudrait la tuer pour faire des flûtes avec ses tibias, mais je le prie de réserver ses flèches pour les moments de disette.
Vers onze heures, nous arrivons à l'embouchure de la crique Couyary. Au dire des Roucouyennes, ce cours d'eau assez important a ses sources voisines de la crique Maroni. Il paraît que des Indiens du Yary, s'étant avancés dans la crique Couyary, ont rencontré les Roucouyennes de la crique Maroni qui venaient chasser dans ce cours d'eau. Il n'y aurait donc que quelques jours de marche entre les sources de la crique Maroni et celles de la crique Couyary.
Midi. Mon équipage est indécis, je vois qu'il redoute de s'aventurer sans pilote au milieu d'obstacles que personne n'a encore tenté de franchir.
Le baromètre indique 745 millimètres, tandis qu'à Colica, lieu déjà élevé, il était à 755. Ces dix millimètres de différence indiquent que je suis à cent mètres plus haut que dans le pays des Ronis.
D'ici à l'Amazone la distance ne doit pas être plus grande quede Cotica à la mer. L'élévation de la rivière étant presque double, j'aurai à franchir deux fois plus d'obstacles sur un même parcours. Une chute de deux mètres est capable de briser mon embarcation, et il en faut beaucoup pour descendre une hauteur que j'estime à cent quatre-vingts ou deux cents mètres. Je prévois des dangers beaucoup plus grands que tous ceux que nous avons affrontés, et ce qui m'inquiète ce sont les conditions déplorables dans lesquelles je me trouve pour les aborder. Mes provsisions ont épuisées, mes forces physiques sont à bout, il ne me reste plus que la volonté. Je me demande s'il ne vaudrait pas mieux éviter le combat que de s'exposer à un échec presque certain. La route del'Oyapocfe n'esl pas loin, et mes Indiens se chargentde m'y conduire. C'estun chemin plus long, mais beaucoup plus sur, puisque je suis certain d'y trouver des vivres. Je demande l'avis de mon
fidèle Apalou ; sa résolution est inébranlable, il faut aller «au grand fleuve». Nous ne prendrons la route de l'Oyapock qu'autant que nous reconnaîtrons l'impossibilité absolue de franchir les grandes chutes du Yary.
Vers deux heures, nous rencontrons des roches que les Indiens redoutent parce qu'elles sonl fréquentées par le « mauvais esprit ». Je voudrais visiter ces roches de Talangman (c'est ainsi qu'ils les désignent), mais Pompi dit qu'il se sauvera si je veux m'approcher de ces lieux sacrés.
« Es-tu sûr que le diable est là? lui demandai-je.
— Je l'entends, » me dit-il d'une voix craintive. Puis il ajoute: « Sauvons-nous! »
Je distingue un bruit plaintif, une espèce de sifflement qui rappelle la bise quand elle s'engage dans les grandes cheminées de mon pays natal. C'est sans doute l'effet de l'eau traversant un espace rétréci par des roches.
A quatre heures, nous atteignons une grande île de sable, recouverte de quelques arbres où l'on peut suspendre ses hamacs. C'est un endroit fort agréable pour y passer la nuit. A peine ai— je fait attacher mon hamac que j'aperçois trois grandes pirogues: ce sont des gens de la tribu de Yeleumeu qui viennent de la crique Kou. Ils sont plus de vingt, hommes, femmes et enfants. Ils paraissent épuisés de fatigue, plusieurs sont blessés et quelques-uns malades. Pompi me dit à l'oreille de ne pas leur parler des funérailles auxquelles nous avons assisté: ils se mettraient à pleurer toute la soirée, et ce serait fort ennuyeux pour nous.
C'est en vain que j'essaye d'entraîner quelques-uns de ces sauvages avec moi. Ils disent tous qu'ils craignent trop les Calayonas pour s'aventurer dans le bas Yary. D'après leurs récils il y aurait deux espèces de Calayonas : les bons, qui habitent la crique Kou, à deux jours le canotage de l'embouchure, et les méchants, qui vivent entre les grandes chutes du Yary. Ces derniers font la guerre pour manger leurs prisonniers. Apatou ne croit pas à ces mauvais propos; il me déclare d'ailleurs franchement qu'il aime encore mieux tirer des coups de fusil sur les Calayonas que d'aller s'exposer à la dyssenterie en prenant la route de l'Oyapock.
Nous partons à neuf heures. Vers midi, nous apercevons au fond de la rivière un petit mamelon bleu qui parait distant de quelques kilomètres. Nous ne sommes pas loin de la crique Kou. Nous arrivons à son embouchure vers deux heures.
En remontant cette rivière à la distance de quelques centaines de mètres, je constate que le volume de ses eaux est quatre ou cinq fois moindre que celui du Yary. Le mamelon que nous avons aperçu de loin se trouve à l'embouchure, à une petite distance de la rive droite. Son altitude est de deux cent cinquante à trois cents mètres. C'est la crique Kou que les Roucouyennes du Yary et du Parou remontent jusqu'aux sources pour aller faire des échanges avec les Oyampis. Il faut, me dit-on, huit à dix jours de marche par terre pour aller du point où la crique Kou cesse d'être navigable jusqu'à l'Oyapock en un endroit où l'on rencontre des pirogues.
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Joseph et Pompi, qui sont en avant, pagayent avec ardeur comme s'ils voulaient m'entraîner de force dans cette direction. Je suis obligé de courir à leur poursuite et de les obliger à redescendre vers le Yary. Pompi menace de m'abandonner. Arrivé au lieu de campement, je vois que tout mon équipage'a perdu son entrain. Pompi s'est couché sans souper ; il prétend avoir la fièvre, mais je constate que son pouls est normal. Joseph pense à sa femme, à son cher village de Mana, et laisse éteindre le feu qui fait cuire mon souper. Apalou lui-même paraît inquiet. Il se souvient que les Portugais nous ont dit qu'il y a dans le bas Yary une chute à pic où l'on est forcé d'abandonner les pirogues.
27 octobre. — Pressé d'arriver aux chutes, je réveille mon équipage avant le jour. Apatou fait réchauffer un aymara bouilli la veille, et nous nous mettons à table au lever du soleil. Je me trouve beaucoup mieux depuis que je me suis mis à la nourriture des indigènes, c'est-à-dire au poisson bouilli avec du piment.
La navigation est monotone, parce que la rivière ne présente ni chutes ni rapides. Les terres voisines sont généralement basses et marécageuses. Le courant est presque nul ; le lit, très large, est si peu profond que nos pirogues touchent souvent.
28 octobre, sept heures du matin. — La rivière est entrecoupée de gros blocs de granit à forme mamelonnée. Une petite île à noyau granitique porte un seul arbre sur lequel sont vingt nids en forme de pierre suspendus aux branches par un pédicule très étroit.
A neuf heures, le paysage change subitement à un détour de la rivière. J'aperçois une chaîne de montagnes à la distance d'une lieue. A celte vue, Apatou, que la navigation trop calme rendait indolent, se réveille tout à coup.
« Ces montagnes, dit-il, ressemblent de loin à celles qui avoisinent les sauts de Manbari, de Singatetey et de Mancaba. Les grandes chutes du Yary vont commencer. »
Joseph et les Indiens sont muets, et si je tàtais leur pouls je constaterais qu'il est ralenti ; car la peur, d'après ce que j'ai observé sur moi-même, diminue le nombre des pulsations l.
Une demi-heure après, ma légère pirogue passe comme une flèche au milieu de blocs granitiques formant un rapide. Les montagnes que j'apercevais au fond de la rivière se montrent à droite et à gauche à une faible distance des rives. Leur hauteur est de deux cent cinquante à trois cents mètres ; elles sont généralement allongées ; la crête, plus ou moins sinueuse, se termine souvent par deux mamelons en dos de cheval. Leurs versants forment des pentes peu escarpées. La rivière, entrecoupée par des roches, est d'une largeur si considérable que le vent se fait sentir comme en pleine mer. Vers midi, notre route étant est-sud-est, nous avons une brise debout assez forte pour produire un clapotis qui ralentit notre marche. Quelques instants après, nous trouvons la rivière coupée par une grande île. Joseph et Pompi veulent aller à droite.
1 l.e danger passé, le cœur bat plus vile qu'à l'état normal.
« Allons à gauche, me dit Apatou ; la rivière est moins large, mais elle parait plus profonde. »
En doublant l'extrémité de cette île, Apatou aperçoit, sur la rive, des roseaux qui servent à faire des flèches. C'est une prèuve certaine du passage des Indiens dans ces parages, où ces plantes ne poussent pas naturellement.
Le paysage est admirable. Dorénavant nos deux pirogues devront se suivre de près ; la rivière forme des détours où l'on peut se perdre d'autant plus facilement que le courant est nul entre les chutes. Des roches et de petites îles entravent la rivière à perte de vue. Les rapides se succèdent sans interruption. Apatou devine les roches sous l'eau aux ondulations de la surface.
Nous avançons avec une vitesse prodigieuse.
Nous nous arrêtons à six heures sur des roches situées près de la rive gauche. En dix heures nous avons parcouru vingt-cinq kilomètres, dont dix dans les rapides et les sauts. Apatou est radieux. « Tous les Indiens, dit-il, sont des lâches. Ces chutes terribles du Yary ne sont pas plus dangereuses que celles du Maroni. Nous avons déjà fait un bon parcours à travers les roches, et au train dont nous allons, nous ne serons pas longtemps à franchir tous ces obstacles. » Joseph et mes Indiens reprennent courage; un babillage sans fin remplace le mutisme qu'ils ont gardé toute la journée. Je m'endors content.
29 octobre. — Réveillé par les moustiques au milieu de la nuit, j'entends un bruit sourd dans le lointain. Apatou, qui vient de se lever pour tisonner le feu, entend le même grondement. Nous nous mettons en route à six heures. Le bruit que nous avons perçu la nuit ne tarde pas à se faire entendre plus distinctement. Apatou tourne la pirogue de façon à se trouver à l'avant, et se lient debout. Nous glissons comme l'éclair.
« Prends garde, dis-je à Apatou, ma petite bêle (c'est ainsi qu'il appelle mon baromètre) indique que nous sommes en pays très élevé.
— Ne crains rien, » me réplique-t-il, du ton assuré d'un homme qui voit le danger, mais qui se sent capable de le surmonter.
Tout à coup, nous nous arrêtons si brusquement que ma grosse boussole, placée sur un petit banc devant moi, tombe avec fracas dans le fond de la pirogue. Apatou a lancé notre embarcation sur une roche, pour l'arrêter court. Pourquoi cette manœuvre qui pouvait faire briser notre pirogue ? C'est que, de l'avant du canot, Apatou a vu tout à coup un précipice de vingt à trente mètres devant nous. Notre embarcation lancée à toute vitesse allait tomber dans la chute. Mon compagnon ne dit mot; et pour ma part je suis si frappé par le spectacle de la chute à pic que je fais quelques pas en arrière pour ne pas être pris de vertige. Comment faire pour descendre cette chute? Il ne faut pas songera traîner nos pirogues sur les rives puisque la montagne s'élève à pic à droite et à gauche. La rivière, coupée par des îles, forme deux autres branches que nous allons reconnaître. Mais elles sont comme la première; il n'est possible de franchir la
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véritable cascade qu'en jelant la pirogue dans le précipice et en descendant avec des lianes. Nos embarcations, tombant d'une pareille hauteur, se briseraient infailliblement, et alors il nous serait impossible de continuer notre route.
Apatou et moi courons sur les roches dans toutes les directions pour trouver un passage ; après une heure de recherche, nous regagnons nos pirogues sans avoir trouvé la solution du problème.
Notre situation est si critique, je dois le dire, que je désespère complètement de mon salut. Ce n'est pas sans raison que les Indiens du Parou et du Yary traversent la montagne pour faire leurs échanges dans l'Oyapock plutôt que de descendre leurs rivières.
Pour mettre le comble à mon malheur, je m'aperçois que Pompi vient de fuir avec une pirogue.
Apatou part à la recherche d'un passage. Il faut le trouver ou rester en route. Une heure après, je le vois qui revient. Il a trouvé un passage dans une île rocheuse qui sépare la branche droite de la rivière de la branche du milieu. Ma pirogue est aussitôt hissée sur le sommet de cette île : elle descend lentement sur le versant qui forme le bord de la rivière. L'inclinaison est si rapide que mon embarcation pourrait se briser si nous l'abandonnions à elle-même ; mais Apatou, qui sait que cette perte serait notre condamnation à mort, ne craint pas de se faire meurtrir les épaules pour éviter un choc contre les roches. A une heure, ma pirogue est au pied de la cascade, il ne reste plus qu'à y transporter les bagages.
Apatou s'est montré si habile et si courageux que je voudrais lui attacher une médaille d'honneur sur la poitrine. N'ayant rien de mieux à lui offrir, je lui donne une grosse pièce d'or. C'est pour lui un fétiche qu'il portera au cou comme une véritable décoration.
Mon baromètre me dit que nous avons encore beaucoup à descendre : nous ne sommes pas au bout de nos peines.
Le courant nous entraîne avec une vitesse prodigieuse au milieu de canaux creusés dans des roches noires qui ressemblent à des blocs de charbon de terre. Ce sont des conglomérats dont la gangue est presque exclusivement formée par un riche minerai de fer. Çà et là le lit est entravé par de gros blocs de granit.
Nous continuons à avancer, ce jour-là et les suivants, au milieu de rapides et de petits sauts qui se succèdent à peu près sans interruption, en suivant presque constamment la direction sud-est un quart est.
En descendant un canal étroit nous sommes arrêtés par une chute de quatre mètres taillée à pic. Apatou coupe un petit arbre avec son sabre d'abatis, le place comme une poutre en travers des berges, et lance notre pirogue par-dessus. L'embarcation descendant sur ce plan incliné ne s'enfonce qu'un peu de l'avant et n'éprouve pas la moindre avarie. Parfois nous trouvons un courant si rapide qu'il serait impossible d'y diriger
l'embarcation. Alors Apatou décharge les bagages, attache une liane à l'avant et à l'arrière de la pirogue et la conduit le long de la berge.
4 novembre. — Au départ je vois une chaîne de montagnes à l'horizon. Nous devons nous attendre à rencontrer de nouvelles chutes. Mon baromètre est à 756 millimètres. La rivière, qui s'étend entre deux montagnes situées à la distance l'une de l'autre d'environ quatre kilomètres, se divise en plus de vingt branches. Laquelle suivre ?
Nous allons à la grâce de Dieu. Trois fois nous sommes obligés de revenir sur nos
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pas. Enfin nous trouvons une route. Nous nous arrêtons à cinq heures sur des arches ombragées par quelques arbres assez solides pour supporter nos hamacs.
5 novembre. — Nous sommes dans un véritable bassin elliptique circonscrit par des collines de deux cent cinquante à trois cents mètres d'élévation.
A huit heures, nous arrivons à une belle montagne à pic formée par un grès blanc (pierre de sable). Cette roche fendillée en gros blocs a l'aspect d'une ruine. Plus loin nous rencontrons une cascade majestueuse, qui tombe sur de larges gradins semblables à ceux d'un grand escalier.
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A quatre heures, je dislingue avec ma lorgnette un carbet situé près de la rive droite. Je saule à terre ; je gravis la berge élevée sur laquelle le carbet est établi. J'appelle ; personne ne répond ; je fais le tour de la case sans trouver d'habitants. Un fait m'intrigue. Qu'est-ce donc que ces masses brunes, ayant la forme d'une miche de pain, qui sont empilées dans un coin? Mon doigt enfoncé dans cette substance est repoussé par la matière qui tend à reprendre sa première forme. Je reconnais du caoutchouc.
Nous sommes sauvés. En effet, il n'y a que des blancs ou des commerçants qui puissent exploiter ce produit en aussi grande quantité.
Le 6, je remarque des incisions pratiquées dans les arbres pour faire écouler un liquide blanc laileux qui tombe dans des godets en argile. Ces arbres, que je vois pour la première fois, sont les syringas qui produisent le caoutchouc. En effet, l'exploitation du caoutchouc a une extension considérable dans le Yary et le Parou inférieurs. Les anciens Indiens du bas de ces rivières ont inventé bien avant nous les poires encaoutchouc.
Vers neuf heures, nous apercevons une embarcation qui débouche à un coude de la rivière.
« N'ayez pas de crainte, dis-je à mon équipage, je reconnais une embarcation de blancs. »
En effet, ce n'est pas une pirogue creusée dans un tronc d'arbre, mais un large canot fait avec des bordages assemblés. Elle appartient sans doute au propriétaire du carbet. Quelques instants après, nous saluons une charmante famille brésilienne composée de deux jeunes gens et deux petits enfants. « D'où venez-vous, grand Dieu ! s'écrient-ils dans un langage que j'ai le bonheur de comprendre. Où avez-vous donc passé ? Personne ne vous a vus remonter la rivière ? »
Ces braves gens sont stupéfaits en apprenant notre itinéraire. « Vous êtes, nous disent-ils, les premiers blancs qui aient descendu les chutes (las cachoeiras) du Yary. »
Ils nous apprennent qu'un Français est venu autrefois de l'Oyapock dans le Yary, mais il a évité les Grandes Chutes en prenant le cours de l'Yratapourou. Cette voie est de moitié moins longue que celle que nous avons parcourue. Nous restons une heure à causer ensemble.
Vers midi, nous nous arrêtons à une petite habitation qui se trouve sur la rive droite. Les habitants sont également très surpris à notre vue.
Joseph fait bouillir un coumarou boucané. C'est le dernier que nous mangeons. Une jeune mulâtresse nous apporte de belles assiettes en faïence et des cuillers en fer battu. La vue de ces ustensiles nous fait un vif plaisir: ils nous annoncent la civilisation. Je prends deux tasses de café délicieux et je fume la cigarette, étendu dans un joli hamac.
Ne nous arrêtons pas trop dans ce pays de délices. Il paraît que la dernière chute du Yary, la Pancada, est très élevée.
Au moment où nous montons dans notre pirogue, un associé de notre hôte nous
propose de nous conduire jusqu'à l'habitation de Sâo Antonio, qui est au sommet de cette grande chute de la Pancada. Nous acceptons. Manuel Carlos (c'est le nom du propriétaire de la maison de Sâo Antonio) et sa femme, tous deux de race blanche pure, sont les premières personnes réellement civilisées que nous rencontrons.
Après un souper modeste, mais offert de grand cœur, nous causons sur les moyens de franchir la dernière chute.
« Ne vous inquiétez pas, me dit Carlos, je me charge de vous la faire passer.
Le lendemain, mes bagages sont transportés à travers les montagnes dans un endroit appelé Porto Grande, situé au pied des chutes. Mon embarcation descend un rapide de deux kilomètres, dont la direction est presque constante.
Je marche à pied avec mon hôte. Dix hommes vigoureux descendent ma légère pirogue sur le versant très escarpé d'une île qui sépare deux bras de la rivière. Cette manœuvre nous fait éviter les chutes de la Pancada. Ces cascades à pic offrent un coup d'œil majestueux; au milieu de la plus élevée, deux roches gigantesques isolées par les eaux ressemblent aux colonnes d'un temple antique.
Arrivés à Porto Grande, nous jetons un coup d'œil sur la dernière chute du Yary et nous nous mettons en route. Manuel Carlos me donne une lettre pour don Urbano Numès, maître d'une habitation située à deux jours plus bas.
Apatou, déjà indisposé depuis quelques jours, tombe malade et reste couché dans la pirogue.
Nous rencontrons çà et là des habitations isolées où nous nous arrêtons pour passer la nuit. Partout ces pauvres gens font des frais pour nous recevoir. Le soir, nous arrivons chez don Urbano Numès, qui fait le commerce de caoutchouc. C'est en outre l'agent du vapeur qui remonte la rivière le premier jour de chaque mois.
11 nous faudrait attendre vingt-deux jours dans ces endroits malsains pour profiter du vapeur. Urbano voyant que mon état de santé est déplorable s'offre à nous transporter jusqu'à Gurupa. Cette bourgade, sur la rive droite de l'Amazone, est un point de relâche pour les soixante-quinze vapeurs qui sillonnent le grand fleuve.
Nous quittons l'habitation de don Urbano le 9 au soir, dans une large embarcation à fond plat qui sert à transporter des bœufs. Vers trois heures du matin, je suis réveillé par un sifflement perçant; un vapeur passe si près de nous que nous craignons un abordage.
L'Amazone ne produit pas sur moi l'impression que j'en attendais ; celte grande masse d'eau grise me paraît moins grandiose que les petites rivières aux eaux noires semées de roches aux formes pittoresques. Je préfère la sévérité du grand bois au luxe de cette végétation dans des terrains fangeux et insalubres.
Nous débarquons à Gurupa. A défaut d'hôtels, nous logeons dans la maison vide d'un ami de notre pilote. Le juge de paix, dont je regrette d'avoir oublié le nom, et l'instituteur don Marquez me font un accueil très cordial. La vie matérielle coûte très cher à
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Gurupa, où l'on ne trouve ni légumes ni fruits. Je paye dix francs une poule étique : aussi je ne tarde pas à épuiser mes dernières ressources.
Six jours se passent sans qu'un vapeur s'arrête au port de Gurupa. La fièvre me reprend. Enfin, un soir, vers onze heures, j'entends des sifflements aigus: c'est un vapeur. Nous montons à bord et partons pour Sainte-Marie-de-Belem.
J'espérais être bien reçu par les autorités. Mon état de maladie devait au moins exciter la compassion de ces messieurs, mais le vice-consul représentant la France me reçut d'un air glacial ; le gouverneur du Para me dit que « la géographie de l'intérieur de sa province lui importait peu » (sic). L'évéque me prit pour un transporté évadé de Cayenne.
En proie à la fièvre, j'étais décidé à m'enrôler comme matelot à bord du premier voilier qui sortirait de cette ville insalubre et inhospitalière. Heureusement un capitaine au long cours, un Français, M. Barrau, président de la chambre de commerce de Belem, offrit de me prêter deux mille cinq cents francs, somme nécessaire pour rapatrier mes hommes et payer mon passage pour l'Europe. Cet homme généreux a déjà rendu des services de ce genre à plusieurs voyageurs français.
Je quittai l'embouchure de l'Amazone le 1er décembre.
SAINTE-M LnlE-DE-BELEH