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PREMIÈRE PARTIE. - EXPLORATION DE L'OYAPOGK ET DU PAROU

.le n'ai pas fini que je veux recommencer. — J'écris mon premier voyage en commençant le second. - Demerura; sauvages en ville. — I la venue ; personne au rendez-vous. — Promenade à Surinam à la recherche d'un équipage. - Ville sous l'eau. — Le pied d'éléphant. — Gymnote électrique. — Retour dans le Maroni. — Apatou retrouvé. - Doutes sur la fameuse lanterne du fulgor. - Au clair de la lune. - Vieilles gravures et vieilles poteries. — Grenouilles représentant des hommes. — Départ pour l'Oyapock.

Je ne suis pas arrivé au terme de mon premier voyage que j'ai déjà conçu le projet d'une deuxième exploration. Après avoir parcouru le Maroni et le Yary, il faut, pour compléter ma carte, explorer la chaîne de partage des eaux entre l'Oyapock el l'Amazone, et descendre le Parou, un des plus grands cours d'eau de la Guyane, absolument inconnu des géographes.

Arrivé en France à la fin de décembre 1877, j'obtiens un congé de convalescence de six mois pour anémie profonde. Après trois mois de malaise, ma constitution se relève rapidement, et, sans avoir pris de quinine, les accès de lièvre deviennent très

rares.

Je rédige rapidement mes rapports, fais dresser mes caries, et, le 7 juillet IN/ 8, je m'embarque à Saint-Nazaire, à bord d'un vapeur de la Compagnie transatlantique. La relation de mon voyage destinée au Tour du Monde n'étant pas terminée, je l'achève

en route et l'expédie de la Guyane anglaise. Pendant mon séjour à Demerara, je fais la connaissance d'un voyageur anglais, E. im Thurn, qui me présente une bande d'Indiens Macoussis qu'il vient de ramener du haut Essequibo. Grâce à cet aimable collègue, je puis me procurer un grand nombre d'objets ethnographiques et prendre la photographie de ces types qui sont absolument semblables aux Indiens Roucouyennes. Entre autres objets que je n'avais pas vus dans le Yary, je trouve des sarbacanes et des souliers. Les sarbacanes, qui sont absolument semblables à celles des Indiens du haut Amazone, servent à projeter de petites flèches empoisonnées par une espèce de curare que Schomburgk a vu fabriquer avec le strychnos toxifera. Les souliers, dont la semelle a été taillée dans une spathe de miritis, servent à protéger les pieds à travers des savanes où le sol est principalement composé de minerai de fer.

Le 28 juillet 1878, je débarque pour la quatrième fois sur le sol de la Guyane française.

Mes deux noirs, le brave Apatou aussi bien que le peureux Joseph, qui m'avaient accompagné au premier voyage , ne sont pas au rendez-vous. Je ne trouve que mon petit domestique hindou, Sababodi, que j'avais renvoyé pour cause de maladie. Mgr Emonet et le P. Krœnner, revenus mourants du pays des Bonis, ont définitivement renoncé aux voyages.

Devant l'impossibilité de recruter un seul homme d'équipage à Cayenne, je pars le 3 août pour Surinam ou Paramaribo, chef-lieu de la Guyane hollandaise. Je ne suis pas tout à fait seul dans ce voyage; Sababodi, revêtu d'un turban et d'une ceinture rouge qu'il a choisis dans ma pacotille, me sert d'escorte. En route, je fais la connaissance de deux Français qui ont abandonné le boulevard parisien pour le métier de chercheurs d'or. Nous descendons tous trois à l'unique hôtel de la capitale de la Guyane hollandaise. Nous devons partager la seule chambre et le seul lit qui sont réservés aux voyageurs. Ayant eu l'heureuse idée d'apporter chacun notre hamac, nous laissons le lit à la disposition des puces que nous ne voulons pas déranger.

Paramaribo est une petite ville proprette (je ne parle pas de l'hôtellerie), remarquable par ses maisons blanches et pointues, alignées dans un terrain plat, sur la rive gauche de la rivière de Surinam. On se demande pourquoi on a bâti cette ville sur un sol qui est au-dessous du niveau des grandes eaux; les Hollandais ont sans doute choisi ce terrain pour montrer leur talent à faire des digues, des jetées, à creuser des canaux d'irrigation. Paramaribo, malgré sa mauvaise situation, jouit d'une salubrité qui ne le cède en rien à celle de Cayenne , située pourtant sur un sol plus élevé, avec l'avantage d'être ventilée par la brise de mer.

Les créoles de la colonie hollandaise sont très aimables pour les voyageurs; je ne leur fais qu'un reproche, c'est d'avoir conservé, sous un soleil riant et une folle végétation, le caractère froid et mélancolique des peuples du Nord.

Une grande partie de la population blanche est composée de Juifs. On dit qu'ils

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se sont portés en masse sur cette colonie plutôt que sur d'autres à cause du peu d'aptitude qu'ils ont pour la navigation. C'est que la Guyane est la moins éloignée des possessions hollandaises. Les descendants hébreux paraissent supporter assez bien les climats chauds. Un médecin juif qui nous a fait les honneurs de sa ville natale nous a présenté cinq frères ou sœurs et ses parents qui jouissaient d'une parfaite santé.

Secondé par l'obligeance de M. le gouverneur Van Suypesteyn, j'espérais recruter un équipage de nègres Bosch ou Youcas provenant de la rivière Tapanahoni. Ces sauvages sont plus difficiles à conduire que les noirs élégants, aux souliers vernis, à la cravate rouge, qui se promènent sur le quai ; mais au moins ont-ils l'avantage d'être très habiles à diriger les canots au milieu des chutes sans nombre des rivières de la Guyane. A défaut de nègres des bois, je choisis quatre noirs de la ville, non pas parmi les plus vertueux, car je n'ai pas de renseignements sur leur moralité, mais parmi les plus solides. Je les enrôle à raison de cinq francs par jour, tous frais payés.

En passant la revue de mon équipage, je remarque que les noirs civilisés marchent les pieds en dehors, tandis que les nègres Youcas et Bonis ont les pieds presque parallèles comme les sauvages de l'Amérique du Sud. Cette différence provient sans doute de la difficulté de progression dans la forêt : l'étroitesse des passages forcé souvent le marcheur à mettre le pied gauche sur la piste qu'il a frayée du pied droit. Les maîtres de danse et d'escrime, qui marchent affreusement en dehors, pourraient redresser leurs pieds en faisant des excursions dans les forêts vierges d'Amérique.

J'attends avec impatience une occasion pour retourner à la Guyane française. Je suis désolé d'apprendre que la goélette qui fait le service de la poste entre Paramaribo et le Maroni vient de se perdre corps et biens près de l'embouchure de la rivière de Surinam ; heureusement le gouverneur a l'idée de remplacer ce voilier par un vapeur de guerre qui partira dans quelques jours. J'occupe mes loisirs à visiter l'hôpital, la petite ménagerie du gouvernement, et à causer avec un ingénieur, M. Van Rosenvelt, qui faisait partie de la commission franco-hollandaise quia remonté le Maroni en 1861. Cet aimable vieillard a supporté vaillamment près de trente années de séjour à la ( iuyane : il me donne des indications intéressantes sur le pays. Entre autres choses, il me communique des reproductions de gravures qu'il a trouvées sur des roches de la rivière Corentyne qui sert de limite entre les Guyanes anglaise et hollandaise. Une de ces gravures représente la tète d'un chef recouverte d'une couronne de plumes.

A l'hôpital, je suis frappé du grand nombre d'éléphantiasis que l'on remarque chez les noirs, les mulâtres et quelquefois chez les blancs. On sait que celte maladie est caractérisée par un développement prodigieux du tissu cellulaire qui donne au pied la forme et l'aspect d'un pied d'éléphant. Delà son nom. Cette infirmité étant incurable, les personnes jeunes préfèrent l'amputation à la conservation d'un membre hideux el presque inutile à la marche.

En visitant l'hôpital, je vois une jeune et jolie mulâtresse qui sollicite une amputation

de la cuisse. Je lui fais observer que l'opération est très dangereuse ; elle nous montre alors un grand linge blanc qu'elle apporte sous le bras. C'est un linceul pour l'ensevelir en cas d'insuccès. Il est à noter que le mal s'arrête court après l'ablation, et que la plaie souvent pratiquée au milieu de tissus déjà malades guérit fréquemment par première intention. Nous avons su depuis que cette malheureuse jeune tille avait pu marcher avec un appareil de prothèse dix jours après l'amputation.

J'ai beaucoup de plaisir à observer la petite ménagerie que M. Van Suypesteyn entretient dans le jardin du gouvernement. Le jeune Sababodi passe son temps à imiter le cri du hoco, de l'agami qui se promènent en liberté dans un petit parc. Un jour, le gardien nous montre un poisson noir ayant la forme d'une anguille qui serpente dans un vivier. Je reconnais un gymnote électrique, mais Sababodi qui n'en a jamais vu se laisse prendre au piège que le cicérone hollandais présente aux visiteurs ; ayant touché l'animal avec une baguette de fusil en fer, il éprouve une secousse qui le fait tomber à la renverse.

Le 10 août, j'embarque à bord de l'aviso de guerre qui se dirige sur le Maroni. Le trajet entre Paramaribo et Saint-Laurent du Maroni pourrait s'effectuer en douze heures ; mais, le navire devant faire de l'hydrographie, nous restons quatre jours en route. 11 est inutile de dire que, malgré l'accueil sympathique des officiers, je ne m'amuse pas beaucoup à voir faire des sondages pendant trois jours en vue de la bouche du Maroni.

Les Hollandais ont intérêt à bien connaître cette partie de la côte parce que les navires arrivant d'Europe pour Surinam sont obligés d'atterrir en cette région. C'est que toute la côte des Guyanes anglaise et hollandaise est si basse que le navigateur n'y trouve pas un seul point de repère pour reconnaître sa position depuis la haute mer.

En débarquant au pénitencier de Saint-Laurent, j'apprends qu'Apatou est arrivé depuis quelques jours, mais il est malade à l'hôpital pour une maladie interne et une plaie du pied qu'il a contractée en descendant le Maroni. 11 est découragé et ne manifeste pas grande envie de s'aventurer dans une nouvelle expédition. Par contre, sa sœur, une belle enfant du plus beau noir, veut m'accompagner à tout prix.

Enfin l'amour des voyages revient chez mon ancien compagnon en même temps que la santé; il se décide, mais à une condition, c'est que je le conduirai en France après mon voyage: «Tu as vu mon pays, me dit-il, je veux voirie tien. »

Malheureusement je ne puis emmener sa sœur, de peur de jeter une pomme de discorde dans mon camp. Je console la belle Ayouba en lui offrant un joli collier de corail que je m'étais procuré à son intention à l'Exposition universelle de 1878.

Pendant qu'Apatou achève de se guérir, je vais faire une excursion à la recherche d'une roche granitique qu'on dit couverte de gravures faites par les anciens habitants du Maroni. Je fais cette excursion avec deux collègues de la marine française et un négociant, M. Tollinche, qui habite le Maroni depuis de très longues années, et veut

bien nous servir de guide pour rechercher une roche que de nombreux officiers sont allés voir sans jamais la trouver.

Partis vers trois heures de l'après-midi, nous arrivons vers sept heures du soir à l'île Portai, qui est habitée par les quatre frères Bard depuis une vingtaine d'années. Après un repas copieux, nous restons à causer et à fumer jusque vers onze heures du soir en attendant la marée descendante. La conversation de l'aîné des frères Bard est particulièrement intéressante, parce qu'en outre de l'agriculture il s'occupe de faire des collections scientifiques qu'il s'empresse de nous montrer. Il nous fait voir une belle collection de papillons et quelques autres insectes curieux parmi lesquels je cite le fulgor porte-lanterne, trouvé pour la première fois dans l'Oyapock par une intrépide

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