I. E S ROCHES G R A \ É F S
Hollandaise, M"e de Mérian, qui a payé de la vie son amour pour La science. Elle a raconté que cet insecte donne une lumière suffisante pour permettre de dessiner. Ce fait a été mis en doute pendant ces dernières années par un certain nombre de voyageurs. Les frères Bard, pas plus que nous-mème, n'ont jamais eu l'occasion de vérifier l'assertion de MUe de Mérian *.
Nous nous mettons en route vers onze heures du soir. La lune est pleine, le ciel est d une sérénité parfaite, un de mes collègues entonne une chanson et nous voguons gaiement sur les eaux calmes de ce beau fleuve. A minuit, nous apercevons à la hauteur de l'île Portai, et tout près de la rive hollandaise, une roche granitique mamelonnée qui émerge d'une hauteur d'environ un mètre cinquante. Sautant à terre le premier, je un is la main sur une excavation qui n'est autre qu'un polissoir où les anciens aiguisaient
1. Apatou, interrogé sur les propriétés lumineuses du fulgor lutcnuiria qu'il a reconnu au Muséum de Paris, dit que lui et les gens de sa tribu ne lui ont jamais vu donner la moindre clarté.
leurs haches de pierre. Au même moment, Saba, joyeux, reconnaît des traits gravés dans la roche. Nous apercevons bientôt deux autres gravures qui représentent l'une un homme, l'autre un animal fantastique. Ces dessins, ou plutôt ces ébauches enfantines, sont creusés dans la roche à une profondeur d'un centimètre sur une longueur de plus d'un mètre.
Nous mettant tous à l'œuvre, nous prenons rapidement le moulage de ces empreintes, et, satisfaits de notre résultat, nous soupons sur celte roche que les Galibis appellent Tinéri ou Timéri. Nous arrivons à midi très fatigués, mais enchantés de cette promenade nocturne qui n'avait pas été sans résultat pour la science.
M. Mélinon, directeur du pénitencier de Saint-Laurent, m'offre un débris de poterie sur lequel on reconnaît l'image grossière d'un saurien. Cet objet, trouvé à une profondeur de plus d'un mètre dans un petit affluent de la crique Siparini, à côté d'une
hache en pierre qui m'est également donnée par un collègue, est peut-être aussi ancien
Le géologue Brown, qui a trouvé un grand nombre de gravures sur les roches de l'Essequibo et du Corentyne, les considère comme les vestiges d'une civilisation beaucoup plus avancée que celle des Indiens actuels. Nous ne partageons pas cette manière de voir, puisque une étude comparative entre les dessins anciens et modernes des indigènes de la Guyane ne nous permet pas de constater de différence. Les dessins de grenouilles que Brown a trouvés dans l'Essequibo ne sont autres que des images humaines telles que les Galibis, les Roucouyennes et les Oyampis en représentent journellement sur leurs pagaras, leurs poteries ou sur leur peau. Nous avons cru nous-même, en examinant ces figures aux jambes et aux bras écartés, qu'il s'agissait de grenouilles, mais les Indiens nous ont tous dit que c'était leur manière de représenter l'homme.
On se demande quels ont été les instruments qui ont servi à l'exécution de ces gravures. Brewn pense qu'ils ont employé des stylets de fer ou la pointe d'un bâton trempée dans le sable mouillé. Nous croyons que ces dessins ont été exécutés de la même façon que les polissoirs qui se trouvent à côté. C'est simplement par le frottement de pierre contre pierre.
URNE FUNÉRAIRE ET POTERIE DE l'OYAPOCK
que les gravures que nous venons d'examiner.
On doit se faire une aulre question : Quelle est la signification de ces dessins? 11 y a lieu de supposer qu'ils ont été exécutés avec une intention religieuse. Les Indiens actuels ne parlent jamais en voyage ou en guerre sans se couvrir le corps de peintures qui ont pour but, disent-ils, de chasser les diables qui pourraient les faire mourir. Ces peintures étant absolument semblables à ces anciennes gravures, on peut croire que les unes et les autres ont la même signification.
Avant de partir pour Cayenne, je fais encore une excursion chez les Indiens (ialibis, dans le but de faire des études anthropologiques et ethnographiques. Je remarque que ces indigènes de la cèle ressemblent à s'y méprendre à tous les Indiens que nous avons rencontrés dans les Guyanes française, hollandaise, anglaise et brésilienne.
Je m'embarque le 15 avril à bord d'un aviso français qui me conduit à Cayenne avec mon équipage et deux jolies pirogues fabriquées par les nègres Bonis. Arrivé à Cayenne. j'apprends que le gouverneur va faire une excursion dans l'Oyapock dans cinq ou six jours ; c'est juste le temps nécessaire pour faire mes préparatifs de départ et permettre à Apatou d'achever sa guérison. Sur ces entrefaites, je vois arriver le noir Joseph et son beau-frère qui viennent m'offrir leurs services, mais je suis obligé de les refuser parce qu'ils ont l'audace de me demander une solde de cinq cents francs par mois.
Je m'occupe de mes derniers achats, je fais calfater mes pirogues et je m'embarque le 21 avec M. le gouverneur Huart, M. le directeur de l'intérieur Quintrie et plusieurs autorités du pays qui se montrent très sympathiques au succès de ma mission.
Nom trompeur d'une monlagne. — Hiéroglyphes indiens pris pour un monument de la conquête. — Salut de la nature. Pas d'entrain. — Loin du faste et des grandeurs. — Dieu au milieu de ses œuvres. — En route ! — Le malheur de l'un sert à l'autre. — Première nuit en campagne. — Raies dans les cours d'eau de la Guyane. — Les avant-coureurs des chutes. — Une ruine historique. — Jacques ou le Robinson français. — Le pataoua des Indiens Oyampis. — Un astre qui nous persécute.
Le 22 au matin, nous apercevons la montagne d'Argent, ainsi nommée parce qu'on y voit en abondance un arbre à tige fisluleuse appelé bois canon, dont l'écorce et les feuilles ont des reflets blanc argenté. Celte éminence, connue de tous les navigateurs français parce qu'elle est un point de repère excellent pour atterrir, était naguère occupée par une colonie pénitentiaire qui produisait un café très réputé.
Une sœur de Cayenne, à qui j'ai montré les gravures des anciens Indiens du Maroni, m'a dit avoir trouvé des dessins semblables sur des roches de la montagne d'Argent. C'est sans doute une de ces pierres qui a si fort intrigué les Portugais lorsqu'ils cherchaient des arguments pour faire valoir leurs droits sur le territoire compris entre
l'Amazone et l'Oyapock. Nos voisins prétendaient avoir trouvé une pierre gravée, une
ancienne borne de limites sur laquelle ils avaient reconnu les armes de Charles V.
Une commission franco-portugaise appelée à examiner ce monument ne trouva que des figures bizarres qui ne ressemblaient en rien aux gravures d'un peuple civilisé. Nous pouvons croire que les dessins de cette pierre n'avaient pas d'autre signification que celles que nous avons trouvées dans le Maroni.
Nous doublons bientôt la terre basse du cap d'Orange et nous entrons dans l'Oyapock. La nature semble avoir fait des frais pour nous recevoir. Des milliers d'aigrettes au plumage blanc et au panache de colonel, des ibis rouge de feu, se déplacent devant le navire. Plus loin, ce sont des compagnies de ravissantes perruches vertes qui traversent la rivière.
Nous échouons en remontant le fleuve, et pourtant le capitaine du navire, M. Couy,
EMBOUCHURE DE I.'oYAPOCK
est l'auteur d'un travail hydrographique depuis la bouche jusqu'au pénitencier de Saint- Georges; c'est que le pilote nous fait passer en dehors du chenal sous prétexte qu'un banc de sable s'est déplacé depuis les derniers sondages.
Cette erreur, qui nous fait perdre un jour, donne aux officiers l'occasion d'aller tirer des perruches posées sur des arbres le long des rives. Je reste à bord ainsi qu'Apatou. Mon compagnon, qui n'est pas encore complètement guéri, ne montre pas beaucoup d'entrain ; il est inquiet, non seulement sur sa santé, mais sur l'altitude que vont prendre avec nous les Indiens Oyampis qui ont fait longtemps la guerre avec les gens de sa tribu. Pour ma part, je ne suis pas sans inquiétude sur le succès de ma mission : un de mes collègues que je viens de voir à Cayenne m'a raconté que ce fleuve était très malsain en ce moment; huit jours d'excursion dans le bas de la rivière l'ont rendu si malade, lui et deux gendarmes qui l'accompagnaient, qu'ils sont arrivés à
Cayenne dans un état d'anémie profonde après une absence qui n'avait pas duré plus de quinze jours. Je ne saurais prendre assez de précautions pour éviter cette affreuse fièvre qui menace de renverser tous mes projets. La connaissance du danger me rend beaucoup moins audacieux qu'à mon premier voyage.
Nous arrivons devant le pénitencier de Saint-Georges le 24 août dans l'après-midi. Le navire à peine mouillé, nous recevons une visite duR. P. Ledhui. C'est un missionnaire simple, modeste, qu'on trouve dans tous les postes dangereux. J'ai fait sa connaissance dans l'épidémie de fièvre jaune des îles du Salut, et nous le retrouvons ici parce que le curé vient de succomber à la fièvre. Le Père Dur-à-cuire, c'est ainsi que l'appellent les soldats, n'a ni vin ni pain dans son presbytère, ou plutôt dans la hutte qui lui sert d'abri : il vit de couac, de poisson et de gibier comme ses humbles paroissiens.
Le lendemain, nous assistons à une messe militaire dans une église en chaume ouverte aux oiseaux qui viennent gazouiller autour de l'autel. Ce temple au milieu des bois parait plus imposant que la plus somptueuse cathédrale.
Dans l'après-midi, je fais débarquer les bagages et les pirogues, et je tâche de compléter mon équipage, mais je me heurte à un contre-temps désagréable : un chercheur d'or de Cayenne vient d'enrôler tous les hommes valides pour établir un placer dans la crique Sikini.
Pendant qu'Apatou arrange les pirogues, je descends la rivière pour aller m'entendre avec ce mineur. Je le trouve occupé à réparer un canot qu'il a brisé quelques jours auparavant en essayant de franchir la première chute. M. Bugeat ne peut me céder aucun de ses hommes, parce qu'il a besoin d'un grand nombre de bras pour lutter contre la violence du courant. Enfin, après avoir couru toute la journée, allant de case en case à la recherche de pagayeurs, je trouve un vieillard et deux jeunes Indiens que j'engage séance tenante et ramène à Saint-Georges avec moi.
Je fais un dîner d'adieu avec les officiers de l'aviso qui ont été pour moi d'une amabilité parfaite. Nous buvons ensemble quelques bouteilles d'un vin généreux qui m'ont été gracieusement envoyées par M. Guido Cora, directeur du Cosmos de Turin.
Je dois partir le 26 au matin, mais voilà que tous mes hommes, Indiens et noirs, à l'exception des fidèles Apalou et Sababodi, sont dans un tel état d'ivresse qu'il m'est impossible d'en rien faire. Les deux jeunes Indiens ayant reçu quelques avances viennent de se sauver. Afin de ne pas perdre le troisième, je me décide à me mettre en route à quatre heures du soir. Pour entraîner mes hommes, je fais tirer plusieurs coups de fusil en quittant la jetée, et Apatou se met à chanter.
A quatre heures et demie, nous rencontrons une pirogue qui navigue vent arrière. La mâture et la voilure sont composées de feuilles de palmier disposées en éventail. I ne heure après, le patron nous indique près de la rive gauche, dans un coude de la rivière, des roches, cachées sous l'eau, sur lesquelles s'est perdu le vapeur Eridan. Ce navire de
guerre construit en fer, s'élant ouvert la coque contre ces roches, a coulé à fond dans l'espace de quelques minutes. Ce naufrage, qui a causé la disgrâce d'un gouverneur, a été une bonne fortune pour les Indiens Oyampis; ils se sont servis de la carcasse pour faire des harpons. Auparavant ils étaient obligés, comme les Roucouyennes, de se servir d'un os taillé en pointe (généralement un éclat de radius de couata), qu'ils attachaient
avec une ficelle goudronnée à l'extrémité d'un bois dur de manière à former un crochet.
A la tombée de la nuit, nous arrivons à une petite île appelée Plalnaré, où nous nous arrêtons pour coucher. Là se trouve une petite hutte où vivent quelques Indiens civilisés. Ces gens n'ayant aucune nourriture à nous procurer, nous commençons à attaquer nos