LA MIT DANS L'ILE PLATNAR É
conserves. Après un repas de bœuf salé arrosé d'un coup de tafia, nous allons nous étendre dans nos hamacs, accrochés au poteau qui supporte la toiture. Je me console des ennuis de la journée en fumant quelques cigarettes.
Le 27, je fais distribuer une ration de café à tout mon équipage et nous nous mettons en route au lever du soleil. Laissant le grand canot voguer tout seul, je vais reconnaître l'embouchure de la crique Plalnaré, qui est un affluent de droite de l'Oyapock, navigable, dit-on, à deux jours de canotage. Une demi-heure après, je découvre sur la même rive une crique appelée Siparini, navigable à une demi-journée. Nous devons remarquer que ce nom désigne un grand nombre de cours d'eau de la Guyane. Il y a une crique Siparini dans le bas Maroni, une autre dans l'Essequibo. Dans la langue de tous les indigènes sipari signifie « raie ». Ce poisson, qui est un objet de terreur pour les canotiers à cause des piqûres qu'il fait, est commun dans tous les cours d'eau appelés Siparini.
L'explorateur doit s'attacher à conserver les noms géographiques des indigènes, puisqu'ils ont toujours une signification.
Nous avançons lentement, parce que nos canots sont trop chargés et que mes noirs de Surinam savent à peine l'usage delà pagaye. Apatou commande la grande pirogue, ayant avec lui trois nègres et Saba. L'embarcation que je monte, faite d'un petit tronc d'arbre ayant cinq mètres de long sur soixante-quinze centimètres de large, devrait marcher très vite ; mais le vieil Indien qui me sert de patron n'a pas de force, et le nègre Stuart qui est à l'avant fait son apprentissage de canotier. Ne sachant pas mesurer ses coups de pagaye, il m'envoie à chaque instant de l'eau à la figure et sur mes cahiers de notes. Depuis le départ de Saint-Georges, nous voyons les rives s'élever graduellement. D'autre part, des îles nombreuses interceptent la rivière; c'est autant de signes qui prouvent que nous allons rencontrer des chutes.
Vers huit heures, nous passons devant la petite île de Casfésoca, sur laquelle s'élève une vieille tourelle qui serait effondrée depuis longtemps si elle n'était soutenue par des arbres et des lianes qui masquent complètement les pierres. Ce fort était occupé autrefois par un petit poste de soldats chargés de défendre le bas Oyapock contre les nègres Bonis, que l'on redoutait beaucoup à cause de la réputation guerrière qu'ils avaient acquise dans leurs luttes avec le pays de Surinam. C'est là qu'un officier français a fait massacrer des hommes sans armes et des femmes de la tribu des Bonis qui venaient avec des intentions pacifiques. Je console le fidèle Apatou, qui éprouve un sentiment de rage à la vue de cette tourelle, en lui disant que l'officier qui commandait le poste a élé mis.en disgrâce.
A la hauteur de celte île, les rives forment des montagnes élevées de cent cinquante mètres. C'est une petife chaîne parallèle à la cote que l'Oyapock a dû déchirer pour se frayer un passage. Le noyau de la montagne étant formé de granit, le fleuve n'a pu le détruire complètement, et son lit reste parsemé de grandes roches sur lesquelles l'eau court en formant des rapides et des sauts.
C'est au milieu de la première chule de L'Oyapock, le saul Hobinson, que se Irouve une petite île qui a été habitée pendant de longues années par un soldat du maréchal de Villars blessé à Malplaquet : il y menait la vie solitaire d'un Hobinson et était centenaire lorsqu'il fut rencontré par le célèbre Malouët, gouverneur de la colonie.
L'île qu'habitait Jacques est appelée par les indigènes actuels île Acajou, du nom d'un fruit jaune acide (anacardium occidentale), qui est certainement originaire de l'Amérique du Sud, puisque les navigateurs de l'époque de la conquête et les explorateurs modernes l'ont trouvé chez tous les sauvages.
C A M P E MENT SUR DES Il O C H t S GRANITIQUES. — P A T A O t A DES 0 Y A M FI S
L'île Acajou est un point délicieux, où les indigènes avaient l'habitude de passer la nuit. On trouve sur les roches des rainures et des cavités ovalaires qui ne sont autres que des polissoirs où les Oyampis aiguisaient leurs haches de pierre. Je conseille aux amateurs de belle nature de venir passer une nuit dans celte île.
Le saut Hobinson est l'équivalent du saut d'Hermina qui commence la série des chutes et des rapides du Maroni. Il est à remarquer que toutes les rivières des Guyanes française, hollandaise et anglaise ne sont pas navigables en vapeur au delà de quatrevingts à cent kilomètres. Elles sont interceptées par des roches granitiques qui ne permettent la navigation qu'en embarcations légères sans quille ni gouvernail.
Un peu en amont du saut, nous trouvons sur la rive gauche un petit affluent appelé Courmouri, ce qui signifie « bambou ». Les Indiens, prenant la partie pour le tout, désignent également par ce nom leurs flèches, terminées par un morceau de bambou taillé en lame de couteau, et avec lesquelles ils tuent le jaguar, le cabiai et même le tapir qui est pourtant un pachyderme.
Mes hommes éprouvent quelques difficultés à monter le grand canot, mais M. Bugeat, que nous avons La chance de rencontrer, met son équipage à ma disposition. Dix hommes halant de toutes leurs forces sur une corde amarrée à l'avant le font glisser