AGOUTI
six heures et demie. Nous nous dirigeons au sud-ouest après avoir traversé plusieurs ruisseaux qui apportent leurs eaux au Rouapir. A neuf heures, Yami, en marche devant moi, s'arrête brusquement : il vient d'entendre un agouti. Il roule une feuille en cornet et se met à siffler avec cette espèce d'appeau en imitant le cri de l'agouti ; quelques instants après je vois ce gibier défiler, mais je le manque. Yami me conduit à la requête, et bientôt nous entendons du bruit dans un tronc d'arbre creux. Yami coupe un bâton el l'enfonce dans l'arbre; l'animal fait un grognement effrayant, brou..., brou..., mais ne veut pas quitter son repaire. Apatou arrive, fend l'arbre à coups de hache, et le pauvre agouti est tué à coups de bâton.
Nous faisons halte pour le faire bouillir. Mes Indiens, bien que pressés par la faim, restent immobiles et regardent faire les femmes. Ce sont elles qui allument le feu et vont chercher de l'eau qu elles font chauffer pour échauder l'animal ; puis elles le raclent comme un petit cochon. Ensuite l'animal est ouvert à coups de couteau, et on en retire
les viscères. Un Indien prend le foie, cl, l'enfilant au bout d'un bâton planté en terre, le fait rôtir à la flamme. Après quelques minutes, il le trempe dans l'eau bouillante, m'en donne un petit morceau et partage Le reste avec plusieurs camarades. Chacun n'en a qu'une bien petite part, mais l'Indien la savoure avec de la cassave qu'il fait tremper dans la soupe. Je remarque que les Oyampis, comme tous les Indiens, ne mordent pas comme nous dans la viande à belles dents, mais la déchirent avec les doigts et la portent à la bouche par petits morceaux.
La main gauche leur servant d'assiette, ils tiennent le morceau de cassave qui remplace le pain entre l'auriculaire et l'annulaire de la main droite, tandis que le petit morceau de viande est maintenu entre le pouce et l'index. Ils économisent du travail en n'employant qu'une main pour porter la viande et le pain à la bouche. La cuisinière, la plus âgée des femmes, continue à faire cuire la viande, qu'elle remue de temps à autre avec une palette en bois. Elle active le feu avec une espèce d'éventail en feuilles de palmier tressées, sans craindre de m'envoyer des cendres dans les yeux, et lorsque le bouillon va s'échapper elle arrête l'ébullition en projetant avec la bouche une pluie d'eau dans la marmite. Après une demi-heure de cuisson, le gibier est partagé entre les seize convives. On fait cercle autour de la marmite, les hommes accroupis sur leurs pieds qui ne touchent le sol que par la piaule, les femmes assises sur les jambes repliées sous le corps. On finit le repas en cassant les os avec une pierre pour en savourer la moelle.
Ensuite chacun allume une cigarette, et nous reprenons la route à onze heures et demie. Je marche gaillardement et pourtant mon caractère devient désagréable. Je réprimande Apatou qui a rencontré de magnifiques aras rouges et bleus, mais n'a pas pu les tirer, ayant donné son fusil à un Indien resté en arrière. Celui qui nous a montré les aras court au-devant du retardataire et apporte le fusil; mais voilà qu'il n'est pas chargé. C'est toujours la faule d'Apatou. Je me sens sous le coup d'un accès de fièvre. iNous arrivons à une heure et demie à une crique assez large appelée Piraouiri.
Les Oyampis s'arrêtent pour prendre un bain et faire leur toilette. Pendant que mes élégants compagnons arrangent leurs colliers et se peignent les cheveux, j'entends un oiseau qui fait coo-coo. Aussitôt aperçu, je le tire et l'abats. Au moment où je ramassais mon gibier, un Indien furieux parait et me dit toutes sortes de choses sans doute désagréables, bien que je ne comprenne que le mot ?iicalou, qui veut dire « pas bon ». C'est que je viens de tuer un beau hoco bien apprivoisé qui appartenait au tamouchi du village, où nous arrivons à deux heures.
Il est inutile dédire que nous sommes fort mal reçus, mais je me hâte de réparer ma maladresse en payant largement le propriétaire de l'oiseau.
Acara, c'est le nom du tamouchi de ce village qui n'est composé que de quatre maisons dont une abandonnée, est un jeune homme, grand, bien fait, un joli garçon qui vit paisiblement dans son petit coin de terre avec sa mère et deux jolies petites femmes qui paraissent l'aimer tendrement. Sa mère est grande cl svclte, mais elle est affligée d'une
luxation interne des orteils : ce qui constitue une infirmité assez fréquente chez les Indiens et qu'on désigne sous le nom à'ocopi.
Je constate que les Indiens Oyampis, comme les Roucouyennes, ont à l'état normal une déviation constante des orteils. Le pouce fortement écarté regarde toujours en dedans, tandis que le troisième, le quatrième et le cinquième sont tournés en dehors. Un assez grand nombre d'entre eux ont également les jambes courbées en dedans.
PIED NORMAL DES INDIENS O Y A M 1' I S PIED DÉFORMÉ DES INDIENS OYAMPIS
Mes Indiens ne voulant pas toucher à mon hoco, parce qu'ils trouvent abominable de manger la chair d'un animal domestique, j'en fais un grand régal avec mes noirs qui paraissent très heureux de ce préjugé.
Le lendemain, Apatou est de mauvaise humeur parce qu'il a mal au pied; ce n'est qu'une épine enfoncée dans le talon, qu'une femme arrache avec un os effilé comme une aiguille. Il me demande de passer un jour ici parce qu'il ne peut pas marcher ; je n'insiste pas pour partir, j'ai moi-même besoin de repos. Je me sens tout étourdi et ne tarde pas à éprouver une sensation de froid, bien que le soleil soit déjà haut. Sans rien dire, car je ne veux pas enrayer mes compagnons, je vais me coucher dans un hamac qui est au premier étage de la vieille maison. Quelques minutes après je tremble, mes dents claquent et j'éprouve une soif inextinguible. Au plus fort du frisson, une des cordes du hamac casse et je tombe assis sur le plancher pourri qui menace de s'effondrer. La secousse est telle que, n'ayant plus la force de me relever, je reste là jusqu'au retour d'Apatou qui vient par hasard chercher quelque chose dans la hutte. Il amarre mon hamac, et je me recouche pendant qu'il fait des fumigations sur des charbons ardents.
Je croyais qu'il voulait désinfecter l'air, mais il me dit avoir vu un serpent se réfugier dans les feuilles de la toiture. Il est certain, dit-il, de le mettre en fuite en brûlant des graines de coton.
Enfin vers quatre heures, l'accès passé, je vais prendre un bain et je dis à mes hôtes, inquiets de ma maladie, que mon malaise n'est que passager.
25 septembre. — Je croyais exagérer en les rassurant ainsi, mais après une bonne nuit je me trouve assez valide pour me mettre en route.
Départ à sept heures vingt-cinq, route au sud-ouest. Nous continuons à traverser une infinité de cours d'eau, parmi lesquels je citerai seulement la crique Yenouparaou,
o n a v i r. e s suit l * hoche t i né r, i
que nous longeons pendant quelque temps. Dans les premiers moments de la marche, j'éprouve de la sécheresse de peau et une soif assez vive que je ne puis tarir, bien que je boive à tous les cours d'eau. Enfin vers dix heures, ayant traversé une petite montagne
d'un pas accéléré, je sens la sueur perler sur mon front et alors j'éprouve un sentiment de bien-être.
En continuant noire marche, nous traversons les criques Timboraou et Ourouapi qui, comme la crique Yenouparaou, n'ont d'autre intérêt que leurs noms qui ont une signification dans la langue des Oyampis.
\enoupa est le nom d'un fruit, le genipa americana, qui, lorsqu'on le coupe, noircit au contact de l'air et fournit celte couleur noir bleuâtre avec laquelle les Indiens Oyampis se bariolent tout le corps. Le mot timbo est le nom du Robinia Nicou qui sert à enivrer le poisson, et ourou signifie « cassave » .
A onze heures cinquante-quatre, après avoir fait quatre heures de marche effective et vingt mille deux cents pas, nous nous arrêtons à une habitation dont le chef s'appelle Kinoro; c'est le nom d'un ara rouge qui a des taches jaunes sur les ailes (Ara Canga).