OISEAU SCORPION TORTUE
Pendant que nous nous livrons à ces études, un chien arrive au milieu de nous. Il remue la queue et se met à caresser son maître en ayant l'air de l'engager à le suivre. Apatou, qui a entendu dire que ce chien est très habile à la chasse du pakira, me conseille d'aller dans le bois avec l'Indien. Après dix minutes de marche le chien entre dans un terrier de tatou. Nous entendons des aboiements et des grognements : c'est le chien qui est aux prises avec le pakira ; enfin celui-ci sort du cul-de-sac dans lequel il est traqué, et Apatou le lue raide d'un coup de sabre qu'il lui assène sur la tête. Le chien paraît radieux de son exploit, bien qu'il ait reçu quelques coups de boutoir qui l'ont blessé au cou.
Le pakira [Dicotyles torguatus), appelé aussi pécari à collier, à cause d'une raie blanche qu'il porte au niveau des épaules, est un des gibiers les plus savoureux de l'Amérique du Sud. N'ayant pas d'odeur prononcée, il donne la meilleure soupe qu'on puisse faire en voyage. Je fais distribuer tout le corps pour le repas du soir et je garde La tète pour le lendemain matin. Stuart, qui est devenu mon cuisinier, allume du feu à deux heures du matin et fait bouillir cette tête jusqu'au jour dans une grande marmite de campement en fer battu qui constitue toute notre batterie de cuisine.
26 septembre. — Nous prenons notre repas au lever du soleil, suivant l'usage que nous avons adopté en nous conformant aux mœurs des indigènes. Les Oyampis en voyage font deux bons repas, un avant le départ, l'autre le soir. En route on grignote seulement
vers midi un morceau de cassave trempé dans l'eau fraîche d'une crique et un peu de viande boucanée, si par hasard il en reste du repas du matin.
Partis à six heures et demie du matin, nous arrivons à une habitation isolée. Nous trouvons un homme seul avec des femmes. Il nous informe que nous ne sommes pas éloignés d'un village plus important. Nous nous arrêtons quelque temps pour manger un melon très rafraîchissant et ramasser quelques haricots à graines très larges cultivés autour des habitations. Nous regrettons de ne pouvoir en recueillir que quelques poignées, car depuis notre départ nous n'avons pas mangé de légumes : notre nourriture a été exclusivement composée de cassave, de viande ou de poisson bouilli avec l'achi traditionnel. Je me procure aussi un hamac qu'une femme vient d'achever et m'offre d'échanger contre un couteau. Le lit portatif des Indiens Oyampis est lissé de coton comme celui des Roucouyennes, mais il est à mailles plus serrées.
J'ai le plaisir d'acheter un couyou, qui est une fort belle curiosité ethnographique. Ce vêtement est appliqué entre les cuisses par le milieu, tandis que les extrémités passées sur une petite ceinture en coton tombent en avant et en arrière. Il mesure un mètre quarante de long et sa largeur est de trente-quatre centimètres au milieu et de quarantecinq aux extrémités. Fait de coton blanc, il est ornementé de raies noires formant des arabesques et de franges tombant aux quatre coins. La coloration noire est obtenue au moyen d'une infusion faite avec la feuille d'une liane dans laquelle on trempe les tils de coton avant de procéder au tissage. La perfection de ce tissu exécuté par des gens absolument sauvages ne le cède en rien aux travaux fabriqués dans nos ateliers.
A neuf heures, après avoir parcouru une distance totale de dix mille pas, nous arrivons à la résidence du tamouchi Tapiira, où il y a une vingtaine d'habitants. Le capitaine Jean-Louis nous avait dit que nous trouverions là des hommes pour nous montrer le dégrad du Rouapir et nous conduire jusqu'au pays des Roucouyennes, mais les Indiens que nous rencontrons nous disent qu'il n'y a pas de canots au dégrad, que par conséquent il est inutile d'aller jusque-là puisqu'il nous sera impossible de descendre cette rivière.
Les braves gens pensaient que ces arguments suffiraient pour nous faire retourner à l'Oyapock, mais je leur dis que s'ils ne veulent pas nous conduire au Rouapir, nous irions quand même et quitterions leur village sans leur donner de couteaux.
Enfin, après avoir délibéré longtemps, cinq d'entre eux se décident à m'accompagner à un dégrad où nous trouverons des arbres dont l'écorce se détache facilement ; l'un d'eux avoue connaître la fabrication des pirogues en écorce.
Je passe l'après-midi à monter dans les oka, c'est-à-dire les carbets, pour amasser des vivres. J'ai beaucoup de peine à recueillir un peu de cassave, des bacoves, du maïs et une portion de singe boucané. Je ne suis malheureusement pas secondé par mes noirs qui passent leur temps à se quereller au sujet de la cuisine. Stuart boude comme un enfant parce que nous n'avons à manger que de la viande d'une espèce de daim appelé
cariacou, qui à Surinam passe pour donner le cocobé, c'est-à-dire la lèpre. Je dors peu pendant la nuit à cause de la fièvre et de l'inquiétude de voir ma mission échouer par le mauvais vouloir des Oyampis, qui veulent nous empêcher de porter nos objets d'échange dans le pays des Roucouyennes.
Je vais m'asseoir à côté d'un Indien qui fait du feu en roulant vivement un roseau