INDIEN FAISANT DU FEU
dans une cavité creusée dans une lige de roucou. En cinq minutes il enflamme un morceau d'étoupe ou d'amadou placé dans une échancrure située sur le bord de l'excavation qu'un Indien a faite sous son hamac.
J'allume une cigarette et passe une heure à causer et à regarder les étoiles. Mon compagnon me montrant les Pléiades me demande comment elles s'appellent, et me dit que dans sa langue elles, se nomment E'iou.
Les Pléiades sont connues de lous les indigènes de la Guyane française ; ils saluent avec joie leur retour à l'horizon parce qu'il coïncide avec le commencement de la saison sèche. Leur disparition, qui a lieu vers le mois de mai, est accompagnée d'une recrudescence de pluie qui rend les cours d'eau tellement impétueux que la navigation est absolument impossible. Les Bonis, qui appellent les Pléiades Sebùa, prétendent que les serpents cessent d'être venimeux au moment de la disparition de ces étoiles.
M'étant couché à quatre heures du matin, j'ai beaucoup de peine à me réveiller, et pour me donner de l'entrain je suis obligé d'aller prendre un bain glacé dans la crique voisine.
Vers neuf heures, j'entends un bruit sourd qui ressemble au choc d'une hache contre un arbre. Nous étant portés dans cette direction, nous apercevons un gros singe noir, un couata, assis sur une branche, qui tient un fruit dur entre les deux mains, et essaye de le briser en frappant sur l'arbre. Cet animal étant très occupé à cette opération, nous pouvons l'observer à notre aise. Apatou me fait remarquer qu'il ne donne que deux coups de suite, tandis que les hommes frappent à coups redoublés. L'imperfection de ses mains ne lui permettant pas de maintenir le fruit avec solidité, il est oblige d'interrompre le choc pour ressaisir l'objet qui risque de s'échapper.
Ce fruit est connu de nos créoles sous le nom de canari macaque, c'est-à-dire « marmite de singe. » Il est produit par un arbre connu des naturalistes sous le nom de frcythis grandiflora (Aubl.). Ayant détaché le couvercle de la marmite, nous trouvons dans l'intérieur des amandes savoureuses, mais qui ne valent pas les fruits du bertholetia.
Nous atteignons le Rouapir vers onze heures.
Au total, de l'Oyapock au Rouapir, nous avons fait cent cinquante-six mille pas indiqués par les oscillations du podomètre. En estimant la longueur du pas moyen à soixante-dix centimètres cela fait une distance de cent dix kilomètres que nous avons parcourue dans une marche effective de trente-cinq heures (environ trois kilomètres à l'heure). Sur cette distance nous avons perdu trois heures (neuf kilomètres), parce que nos guides nous ont fait faire des détours pour visiter des villages. A vol d'oiseau, il y a soixante-six kilomètres environ du dégrad des Banarés au point où nous embarquons sur le Rouapir. La direction générale est sud-ouest. Ce trajet est plus long que celui que nous avons parcouru à notre premier voyage entre le Maroni et l'Apaouani (vingtsept heures et cinquante-quatre kilomètres à vol d'oiseau); mais il est plus facile parce que le terrain est beaucoup moins accidenté et qu'on n'y est pas exposé à mourir de faim.
En arrivant au dégrad, je vois deux Indiens que j'avais envoyés on avant occupés a manger. Ils paraissent très désolés en me disant qu'ils n'ont pas trouvé d'écorce pour faire un canot. Connaissant leur mauvaise volonté, je vais moi-même avec Apatou faire
1. La longueur du pas moyen n'égale pas soixante-dix centimètres. J'ai dù exagérer ce chiffre pour les pas mal accentués qui ne sont pas indiqués par le podomètre.
des recherches dans les terrains marécageux qui longent le Rouapir, et cinq minutes après nous trouvons un gros arbre bien droit et dont l'écorce paraît se détacher facilement. Les Indiens, obligés de s'exécuter, font autour de l'arbre un échafaudage élevé de cinq à six mètres et se mettent immédiatement a tailler un grand morceau d'écorce de forme ovalaire qui se détache d'une seule pièce et sans déchirure. Le
H AN I fe B E I) E F A IRE L N C A \ O T
tégument de cet arbre mis à terre et plié en forme de canot est cousu avec des morceaux de lianes aussi facilement que s'il s'agissait d'un cuir de bœuf. On termine le travail en fixant en travers des bâtons qui serviront de bancs. Enfin, en moins de quatre heures, nous avons une embarcation qui ne vaut certainement pas une pirogue creusée dans un tronc d'arbre, mais qui est au moins suffisante pour atteindre un port peu éloigné où nous trouverons des canots.
l'ne race qui s'éteint. — Piqué par un scorpion. — Suicide de cet insecte. — Un voyageur qui n'est malade que dans ses moments de loisir. — Fuite des porteurs. — Un canot au fond de l'eau; un autre avarié. — Un passage à coups de hache. — Brûlés par le suc d'un arbre. — Pèche de l'aymara. — Une tonnelle. — Indien blessé. — Honoré. — Raccommodage des canots. — On trouve des cordages et de l'étoupe dans la forêt. — Terrains noyés pendant la saison des pluies. — Toujours la hache à la main. — Déception. — Nouvelle espérance. — Un nid de mouches à miel. — Oasis au milieu du grand bois. — Le repas des serpents. — Guêpes comestibles. — Nouvelles diflicultés. —Découragement; — Murmures. — La dernière cigarette.
La population de l'Oyapock diminue d'une manière effrayante si nous devons comparer les faits que nous avons observés avec les récits des anciens voyageurs. Bodin, qui n'a remonté l'Oyapock que jusqu'aux Trois-Sauts, estime la population qu'il a vue à cinq mille âmes, tandis qu'en remontant le fleuve jusqu'à ses sources et en parcourant le pays qui sépare le bassin de l'Oyapock de celui de la rivière Kou, nous n'avons pas compté plus de deux cents Indiens. Si cette décroissance continue, il ne restera bientôt plus d'Indiens Oyampis. Déjà les- Acoquas visités par les Bli. PP. Grille! et Béchamel ont disparu complètement. D'autres tribus sont sur le point de s'éteindre : ainsi les Emerillons ne comptent pas aujourd'hui plus de cinquante personnes, et les Aramichaux, qui étaient assez nombreux dans la rivière Araoua pour soutenir la guerre avec les Boucouyennes, ne sont plus représentés aujourd'hui que par un seul individu qui s'est éloigné de sa rivière pourdemander l'hospitalité aux Galibis du bas Maroni.
Un journal des .Missions catholiques françaises estime que la population comprise entre l'Oyapock et l'Amazone, c'est-à-dire dans le territoire contesté entre la France et le Brésil, n'est pas de moins de deux cent mille habitants. Si l'on doit juger par analogie et d'après ce qu'a vu Apatou, qui au retour du Para a relâché en plusieurs points de cette contrée, nous ne croyons pas que la population soit supérieure à deux ou trois mille habitants.
28 septembre. — Nous passons la nuit dans un vieil ajoupa où j'ai fait placer tous nies bagages à l'abri. Le matin, en mettant la manche de mon paletot de laine, j'éprouve tout à coup une douleur atroce à l'extrémité de l'index. Quelle est la bête qui m'a piqué? Est-ce un serpent ou une araignée-crabe? En tout cas j'ai si mal que je pousse un cri aigu qui fait accourir Apatou. Ayant lavé la piqûre avec de l'acide phonique, je fais faire une enquête dans la manche de mon paletot où l'on trouve un gros scorpion noir. Mes hommes vont le tuer, mais j'intercède pour qu'on lui conserve la vie afin de faire une expérience physiologique. Les voyageurs ont dit et répété que le scorpion environné de feu ne manquait jamais de se suicider en se piquant lui-même avec ses dards venimeux. Apatou fait un cercle avec des charbons incandescents, saisit le scorpion près de la queue
pour ne pas être piqué et le place au centre du foyer. Deux secondes après, l'animal
as
fait un mouvement convulsif et tombe comme foudroyé. Cette contraction violente qui précède la mort est bien accompagnée d'un relèvement de la queue, mais ce mouvement n'est pas assez étendu pour déterminer une piqûre à la tête.
Nous passons la journée à faire une deuxième pirogue et à charger nos bagages. 29 septembre. — J'ai eu la fièvre toute la journée d'hier; mais, après un bain pris dans les eaux noires du Rouapir, je me suis trouvé à mon aise et j'ai dormi comme un bienheureux. N'est-ce pas une chance extrême pour un voyageur de n'être malade que dans ses instants de loisir?
J'ai été indisposé pendant tout le temps qu'on préparait mes canots, et voilà qu'aujourd'hui, au moment de m'aventurer dans des régions inconnues, je jouis d'une santé parfaite. En me réveillant au jour, c'est-à-dire à six heures du matin, je vois mes porteurs s'en aller d'un pas accéléré. Je saute à terre et m'approche d'un Indien qui plie son hamac pour s'enfuir avec les autres. Le nommé Couassi, se sentant dans l'impossibilité de fuir, car il redoute le fusil que je porte sur l'épaule, s'exécute de bonne grâce pour remplir ses engagements. Nous distribuons les bagages dans les deux canots et nous nous mettons en roule.
A une distance de quatre cents mètres, le Rouapir, qui paraissait navigable, est obstrué par de gros arbres qui barrent le passage. Le premier est si gros qu'il serait impossible de le couper. Hopou et Stuart, qui sont dans la première pirogue, descendent à l'eau et hissent leur embarcation en la poussant par derrière. Arrivée au milieu de l'obstacle elle bascule, et, tombant dans l'eau sous un angle trop grand, disparaît aussitôt avec tous les bagages. Heureusement que le courant est nul et que la profondeur ne dépasse pas un mètre cinquante. Nous ne tardons pas à retrouver tous les objets qui avaient disparu.
Mon embarcation manœuvrée habilement par Apatou, qui la reçoit sur ses épaules au moment où elle retombe, éprouve pourtant des avaries assez sérieuses; l'écorce écrasée en frottant sur le tronc d'arbre a subi une déchirure qui laisse pénétrer l'eau. Nous sommes obligés de nous arrêter une heure pour mettre une pièce d'écorce à notre canot qu'Apatou répare comme un vêtement déchiré. Les autres arbres doivent être coupés à la hache, ce qui demande de longues heures de travail et des efforts inouïs de mon équipage. Plus loin nous trouvons de petits arbres dont les branches fortement inclinées sur la rivière et se donnant la main d'une rive à l'autre empêchent la circulation. Elles tombent sous les sabres d'abatis de mes quatre vigoureux compagnons, mais elles laissent échapper un suc blanc laiteux qui nous brûle les bras et la figure au plus léger contact. Apatou déclare que le canotage de celte rivière est plus difficile qu'une navigation dans la forêt vierge lorsque les terres sont inondées.
A cinq heures du soir, il faut songer à choisir un lieu de campement, mais les rives sont si basses, si marécageuses que nous devons naviguer jusqu'à la nuit avant de trouver un endroit propice pour nous arrêter. Mes hommes entraînés dans la lutte n'ont pas
songé à leur nourriture, et n'ayant ni poisson, ni gibier, nous sommes obligés de nous coucher après avoir soupé d'un peu de cassave trempée dans l'eau. Je dormais déjà d'un profond sommeil lorsque j'entends un cri d'allégresse du noir Hopou. A la lueur d'un tison je vois notre Oyampis qui donne des coups de sabre sur un animal qui se débat à terre; il tue un aymara, excellent poisson pesant cinq kilogrammes, qu'il a ramené au bout d'un gros hameçon que je lui ai donné la veille. Tout le monde est bientôt debout. L'un va chercher de l'eau dans la marmite, l'autre écaille le poisson avec son sabre, le fend par gros quartiers, et nous attendons avec impatience le moment de la cuisson. L'aymara, qui a beaucoup d'analogie avec nos carpes d'Europe, se tient volontiers
dans les eaux calmes. Il se promène la nuit, tandis que pendant la journée on le trouve couché au fond de l'eau, quelquefois sur un tronc d'arbre, le plus souvent sur des feuilles ou de la vase formant un petit banc près de l'embouchure d'une crique. Les Indiens ont l'habitude de le prendre avec une flèche, mais on peut le saisir avec un gros hameçon auquel on suspend de la viande ou une petite grenouille. A défaut de ce dernier appât qui est le meilleur, mon Indien s'est servi tout simplement d'un morceau d'écorce de taouari écrasée à coups de bâton. Le poisson stupide s'est laissé prendre en voyant traîner dans l'eau ces filaments rougeâtres qui ont à peu près l'apparence des fibres musculaires. J'oubliais de dire que mon Indien a employé également un stratagème connu en Europe. Il a eu soin de faire un feu sur la rive où il avait tendu ses
cordeaux. L'aymara se nourrit principalement de poissons, de grenouilles et de petites tortues. Quoique moins vorace que le piraï, il lui arrive parfois de donner un coup de dent à la main d'une femme qui lave du gibier à la rivière.
30 septembre. — Le canotage est encore plus difficile que la veille. Nous ne cessons de rencontrer ces arbres malfaisants aux arcades pittoresques et aux racines adventives qui se terminent par un chevelu inextricable. Apatou dit qu'il faut sortir au plus vite de ce mauvais pas, car il voit que les eaux baissent considérablement. En effet, ces radicelles qui devraient être immergées sont à un mètre au-dessus du niveau de l'eau. Occupé à relever le tracé de la rivière, je suis exposé à me heurter tantôt contre des branches.
tantôt contre ces racines, qui laissent tomber du limon desséché et des milliers d'insectes désagréables.
Dans l'après-midi, le paysage change tout à fait. A ces arceaux pittoresques succède un fouillis formé par des lianes entremêlées au milieu desquelles le chemin disparaît complètement. 11 faut redoubler d'efforts pour faire une tranchée.
Au premier coup de sabre, nous voyons un serpent réveillé en sursaut qui fuit comme un éclair. Sur une distance de cinquante mètres nous sommes obligés de creuser une véritable tonnelle que nous mettons deux heures et demie à franchir. Les hommes doivent se relayer dans ce travail difficile ; les embarcations se remplacent à tour de rôle pour frayer la route. Couassi, qui met beaucoup d'ardeur à la besogne, se fait
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une profonde entaille sur le genou et est forcé d'abandonner la partie. Je récompense son zèle en lui faisant cadeau du sabre qui l'a blessé.
Après onze heures de lutte opiniâtre contre cette folle végétation, nous trouvons une éclaircie, où nous jugeons à propos de nous arrêter pour y passer la nuit.
Pendant que nous faisons bouillir un maigre honoré (botorus tigrinus) que j'ai tué dans la journée, Couassi, malgré sa blessure, se met à pêcher avec les viscères de cet oiseau qu'il emploie comme appât.
L'honoré, remarquable par sa maigreur, son air efflanqué, est très commun dans les rivières de la Guyane. Il se nourrit de petits poissons qu'il prend dans les endroits peu profonds; fuyant à l'approche d'un canot, il ne vole pas loin : on le voit se reposer tantôt sur une roche, tantôt sur un tronc d'arbre penché sur la rivière.