‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 38 sur 117 · I.E BUTOR HONOI1É · texte numérisé non relu

I.E BUTOR HONOI1É

En moins d une heure, Couassi a lancé sur la berge trois gros aymaras qu'il a tués à coups de sabre. Celle capture me fait un grand plaisir : elle nous donne des vivres pour trois repas. Demain je n'aurai pas l'esprit inquiet en songeant à l'alimentation de mon équipage.

Avant d aller plus loin, je dois dire que depuis notre embarquement nous avons parcouru une distance totale de neuf kilomètres en descendant le Rouapir. Ayant travaillé deux grandes journées pour parcourir ce trajet, nous n'avons pas fait en moyenne plus de cinq cents mètres à l'heure. Ce qui nous désole, c'est que plus nous allons, plus nous trouvons de difficulté, puisque le premier jour nous avons avance de cinq kilomètres en huit heures, tandis que le deuxième il nous a fallu onze heures pour quatre kilomètres. Nolons que le baromètre marque 739 millimètres.

\"T octobre. — Au moment du départ, nous nous apercevons que nos canots d'écorce

font tellement eau qu'il est impossible d'aller plus loin sans de sérieuses réparations. C'est en vain qu'Apatou leur met des pièces qu'il coud avec des racines adventives que lui fournit une plante appelée mami par les Roucouyennes et camina par les nègres Bonis. Cette espèce de philodendron, que l'on rencontre dans toute l'Amérique équatoriale, est connue de tous les Indiens, qui s'en servent en guise de corde pour haler leurs canots à travers les chutes. Plus flexible que l'arouma, elle est également employée en vannerie par les Galibis et les Roucouyennes

Nous regrettions de ne pas trouver d étoupe pour obstruer les fissures, lorsque Couassi, qui marche un peu malgré sa blessure, nous apporte une grande bande d'écorce épaisse qu'il vient d'arracher à un grand arbre, le Bertholetiaexcelsa, que les Hollandais appellent toca et qui fournit une graine que les Rrésiliens expédient en Europe sous le nom de castana. Cette amande, qui est très prisée des singes et des Indiens, est employée par les confiseurs français et anglais sous le nom de noix du Rrésil.

Couassi coupe un morceau de cette écorce, la dresse sur le sol, et, frappant sur l'extrémité libre à coups de bâton, il en dégage les fibres textiles qui servent admirablement à boucher les derniers trous de nos embarcations. Pendant que mes hommes font ces réparations, je pars le fusil sur le dos pour faire une reconnaissance. Je remarque que le terrain des alentours est très ondulé; il semble avoir été ravagé par les eaux qui ont levé la terre dans toutes les parties où elle n'était pas abritée par un arbre ou retenue par une racine. Nous voyons une infinité de petits canaux, se coupant dans tous les sens, qui sont remplis de limon à moitié desséché. C'est la région la plus malsaine que nous ayons jamais vue. Hàtons-nous de la quitter au plus vite.

Vers dix heures, la rivière se divisant en trois branches, nous nous engageons dans celle dont le débit paraît le plus considérable ; mais bientôt nous trouvons des troncs d'arbres et une végétation si touffue que nous sommes obligés de revenir sur nos pas. Apatou est allé en reconnaissance et pense que le bras droit est le plus favorable à la navigation. Nous y étant engagés, nous ne tardons pas à trouver les mêmes difficultés; c'est toujours la hache ou le sabre à la main qu'il faut se créer un passage.

Vers midi, je remarque que la rive droite change d'aspect ; elle est plus élevée et ne présente plus les sillons des terres noyées pendant la saison des pluies. Bientôt nous rencontrons quelques roches granitiques qui accélèrent le courant des eaux et nous apercevons sur la rive droite l'embouchure d une petite crique appelée Rouassaour. La rivière est complètement dégagée, nous marchons très vite, entraînés par le courant et par les vigoureux coups de pagaye de mon équipage qui est radieux d'être sorti de ce pas difficile.

Notre allégresse n'est pas de longue durée. La rivière se divisant de rechef pour former des îles se laisse de nouveau envahir par celte végétation impitoyable qui semble vou-

1. Celle plante, qui forme de beaux massifs, est représentée page 161.

loir nous enfermer dans cette région pestilentielle. Mes hommes, révoltés contre cette nature ingrate, frappent et frappent à coups redoublés comme des guerriers dans la fureur du combat. Enfin nous revoyons une éclaircie. Apatou distingue un carbet abandonné sur la rive droite. C'est une nouvelle lueur d'espérance, puisque nous atteignons une région qui est accessible à l'homme.

2 octobre. — Pendant la nuit, j'ai remarqué un bourdonnement dans le voisinage. Je croyais que c'était une chute qui se trouvait en aval, mais Apatou me dit que ce sont des mouches à miel.

Au lever, Apatou prend sa hache et va couper l'arbre. Le nid étant tombé à terre, j'ai peur de me faire piquer en recueillant du miel; mais : « Ne crains rien, me dit mon guide, les mouches sont parties. »

En effet, l'essaim affolé par la chute de l'arbre s'est élevé à une grande hauteur où on le voit tournoyer.

La charpente du nid est composée d'une substance grise dont l'aspect et la consistance sont identiques à ceux du papier buvard. Nous avons le regret de ne pas y trouver de cire, ce qui nous serait utile pour calfater notre canot, mais les alvéoles contiennent un mets exquis qui est très recherché des Indiens. Ceux-ci ne se contentent pas de savourer le miel, ils mangent également les larves blanches qui sont dans les alvéoles. Hopou, voulant faire comme Couassi, mord à pleines dents dans un rayon ; mais nous le voyons faire aussitôt une grimace épouvantable parce qu'il a été piqué à la langue; il n'a pas remarqué que l'Indien qui mange les larves a soin de les extraire délicatement avec le pouce et l'index et de les tuer avant de les introduire dans la bouche.

Quelques instants après le départ, j'aperçois un îlot recouvert de graminées. Ce petit pré me parait charmant parce que, depuis le commencement du voyage, nous n'avons pas vu un seul point de la rive qui ne fût envahi par des arbres ou au moins des arbrisseaux entremêlés de lianes. Une pelouse au milieu des forêts vierges de la Guyane est aussi rare qu'un arbre dans les steppes de la Russie et les pampas de la Patagonie. Au moment où je reposais mon regard sur cette riante verdure, je découvre un serpent très effilé ayant plus de deux mètres de longueur, remarquable par des taches jaunes et noires (spiloles variabilis). Couassi m'ayant dit qu'il n'était pas venimeux, nous nous en approchons pour l'observer à notre aise. 11 est en train d'avaler un rat dont la queue sortant de sa bouche fait des mouvements désespérés. Ce reptile, qui se nourrit d'oiseaux, de batraciens et de petits mammifères, n'enroule pas sa proie pour la tuer, comme les grandes couleuvres de la Guyane [eunectes murinus). Se jetant dessus avec la rapidité de l'éclair, il la saisit avec les dents et l'avale sans la tuer. La couleuvre arrête sa proie de la même manière, mais avant de l'ingurgiter elle ne manque jamais de la broyer entre ses anneaux constricteurs.

Neuf heures. La rivière reprend son aspect des jours précédents; ce sont les mêmes arbres recourbés, les mêmes tonnelles qu'un poète qualiûerait de pittoresques, mais que

je trouve afireuses. Au premier coup de hache donné par Apalou j'éprouve une douleur vive sur la paupière ; je viens d'être piqué par une méchante guêpe dont j'aperçois le nid au-dessus de ma tête. Apatou s'empresse de couper l'arbre pour faire tomber le nid à la rivière. Celte ruche a plus d'un mètre de hauteur; les rayons, qui ne renferment jamais de miel, sont occupés par des larves que Couassi s'empresse de dévorer avec de la cassave. Cette guêpe, commune dans toute la Guyane, est très appréciée par les Roucouyennes qui l'appellent ocomo.

A trois heures, nous sommes arrêtés par un gros tronc d'arbre que mes hommes épuisés mettent plus d'une heure à couper. Pendant ce temps je vais m'asseoir sur la rive où, fatigué par une chaleur torride et mourant de faim, je regarde l'eau couler

sans penser à rien. Je ne songe même pas à maudire les insectes de toute sorte qui me dévorent les jambes et la figure : la misère m'a rendu insensible.

Vers la fin de la journée, nous retrouvons quelques roches granitiques au niveau desquelles la rivière n'est pas encombrée par la végétation. Le cours d'eau s'élargit un peu, mais est toujours intercepté par des troncs d'arbres.

En arrivant au campement mes hommes font du feu. Nous n'avons rien à faire bouillir. Nous n'aurons pour souper que les produits de la pêche de Couassi. J'attends avec anxiété le moment où le poisson mordra à l'amorce ; je le payerais à poids d'or si je pouvais l'acheter, car, en outre des fatigues physiques, je ne suis pas sans souffrir en voyant mes noirs qui ne cessent de bouder, de maugréer. Ces malheureux, qui sont à bout de force, sont profondément découragés. Dans la journée j'ai calmé un moment leurs récriminations en donnant un dollar à chacun pour boire un bon coup à notre

arrivée au Para. Ce soir je n'ai d'autres consolations à leur donner que de partager avec eux le peu de tabac qui me reste. Je ne fume jamais sans offrir une cigarette à Apatou, qui paraît très flatté de cette attention.

Quand donc arriverons-nous chez les Calayouas 1 ? Voilà quatre jours que mon guide dit demain (cobi). Mes bagages sont en très mauvais état, car mes pirogues font beaucoup d'eau. Je passe la moitié du temps à les réparer avec de l'étoupe et de la terre glaise. C'est que toutes les ouvertures se rouvrent au moindre choc. Une partie de mes cartouches sont mouillées; la boîte de mon théodolite est dans un état déplorable ; je ne puis plus l'ouvrir et j'ai bien peur qu'elle n'éclate par suite du gonflement du bois. D'ailleurs je ne pourrais faire d'observation astronomique puisque nous n'avons jamais le soleil à découvert.

Après une heure d'attente, le pécheur ramène un poisson sur la rive ; on le fait vite bouillir et on le mange avec voracité. Les estomacs pleins, la barriga llena, comme disent les Espagnols, la gaieté reparaît dans le camp. Nous nous étendons dans nos hamacs et savourons notre dernière cigarette.

Bagages avariés. — Petit saut. — Enfin nous atteignons la crique Kou. — Pirogues coulant bas. — Des sauveurs. - Une lettre. — Une riche collection. — Arrivée chez les Calayouas. — Besoin de repos après une marche vertigineuse. — Apatou malade. — Privation de sel de cuisine. — Le Yary. — Plaisir de revoir un lieu de combat. — Faut-il battre en retraite? — En avant !...

2 octobre. — Partis à huit heures, nous sommes bientôt obligés de nous arrêter pour faire des réparations sérieuses à nos canots. Par le plus grand des bonheurs, en descendant à terre Couassi reconnaît un nid de mouches à miel qui fournit de la cire. Cette espèce de mouche avait fait son nid dans un tronc d'arbre qui probablement avait été attaqué par des termites. Avec la cire, qui nous sert pour calfater nos pirogues, nous recueillons un miel noir qui a pourtant une savent agréable. Nous remarquons avec satisfaction que ces insectes n'ont pas d'armes pour nous piquer.

Midi. La rivière s'élargit au niveau de roches granitiques qui forment un petit rapide; nous sommes dans une éclaircie où le soleil à pic apparaît dans toute sa splendeur. Je note que, depuis mon retour à la Guyane, c'est la première fois que je vois le ciel dégagé de tous nuages; c'est la belle saison complètement établie, nous n'aurons plus la moindre pluie d'ici trois ou quatre mois. A deux heures, nous rencontrons une chute qui a quarante centimètres d'élévation. Hopou et Stuart, qui s'y engagent à toute

1 Dans le récit du premier voyage, le nom de ces Indiens a été écrit à tort, Calayonas. {Note de l'éditeur.)

vitesse, ont une chance extrême de ne pas déchirer leur pirogue contre les roches. Apatou, plus prudent, descend à l'eau et conduit mon embarcation à la main. Si nous évitons ainsi le danger de briser l'embarcation, nous voyons l'eau, qui court plus vite que le canot, entrer à flots à l'arrière qui n'est fermé que par de l'argile.

Une demi-heure après nous débouchons dans la crique Koh, que Couassi prononce Ko-ou. Cette crique est ici beaucoup plus large qu'à son embouchure dans le Yary. C'est qu'elle n'a pas une profondeur de plus d'un mètre cinquante et que le courant est faible. Couassi nous apprend qu'elle n'est pas loin de ses sources; en la remontant, à une heure de canotage, on la voit se diviser en plusieurs branches moins importantes que le Rouapir. Malgré la faible profondeur des eaux nous avons peur de submerger, ce qui nous ferait perdre nos bagages déjà profondément avariés.

Nous étions sur le point de nous arrêter pour aviser à un autre système de navigation, lorsqu'au tournant de la rivière j'aperçois des Indiens peints en rouge qui crient de loin : « Major ! Apatou ! »

Je reconnais le tamouchi Yelemeu1 qu'à mon dernier voyage je suis allé visiter dans l'intérieur de la crique Courouapi. C'est ce brave chef qui m'a fait faire de la cassave, et m'a fourni une pirogue qui m'a permis de franchir toutes les chutes du Yary sans le moindre accident.

Je lui demande où il va.

« Oyapoko, » répond-il en montrant un papier.

Une lettre ici? cela m'intrigue vivement ; un autre voyageur serait-il venu dans ces régions ?

Mais je reconnais mon écriture; c'est une missive de l'année dernière par laquelle j'annonce au Ministère de l'instruction publique que je vais lancer mon canot à travers les chutes du Yary. Je me souviens qu'elle fut écrite au milieu de la fumée d'un bûcher sur lequel on brûlait un chef roucouyenne.

« Envoie tes enfants porter la lettre, lui clis-je, et reste avec nous avec quelques peitos (soldats) ; je t'ai apporté un fusil du pays des Parachichi » (c'est ainsi qu'ils appellent les Français).

L'affaire convenue, j'écris au commissaire de l'Oyapock en lui recommandant de livrer au fils de Yelemeu tant de couteaux, de sabres et de haches. J'insiste pour qu'on le traite bien, puisque c'est la première fois que les Roucouycnnes vont jusqu'au pays des blancs.

Nous nous séparons dans l'après-midi. Douze Roucouyennes et le brave Couassi remontent vers l'Oyapock, tandis que je descends la Kou avec Yelemeu et trois de ses enfants.

Les voyageurs pour l'Oyapock emportent une grande quantité d'arcs et de flèches,

i. L'auteur, dans le récit de son premier voyage, écrit ce même nom Yeleumen. (Note tic, l'éditeur.)

des pagaras, des hamacs, des poteries, des ornements en plumes, qui enrichiront les collections du musée ethnographique de Paris. J'ai profité également de cette occasion pour donner de mes nouvelles au monde civilisé.

Le 5 octobre, nous arrivons chez les Calayouas. Je croyais trouver là une tribu d'Indiens distincte, mais je m'aperçois que ce ne sont que des Oyampis qui ont eu quelques relations avec les Brésiliens que les indigènes de la Guyane appellent Calayouas. . Ces sauvages ne procèdent pas autrement que les habitants de nos campagnes où l'on appelle Parisien tout individu qui est allé à Paris. Nous avons su depuis, par le voyageur anglais B. Brown, que les Indiens Ouapisiana qu'il a rencontrés dans le rio Cotinga,

affluent du rio Branco, désignent sous le nom de Cariouas les soldats brésiliens de la petite forteresse de San Joachim.

J'apprends de ces indigènes que la partie du Yary comprise entre les chutes n'est pas déserte. On y trouve des Oyampis réfugiés sur le cours des petits affluents ou dans l'intérieur des terres. Je^reste un jour et demi dans cette tribu pour donner un peu de repos à mes hommes, dont les bras sont recouverts de vésicules produites par le suc brûlant des arbres du Bouapir. Ils sont si fatigués qu'ils ne quittent leurs hamacs que pour manger; il est vrai que, depuis quarante et un jours que nous avons laissé Saint- Georges, nous n'avons eu que cinq jours de relâche, dont deux employés à construire des pirogues.

Apatou vient d'être pris d'une arthrite du coude à la suite des coups de hache répétés qu'il a donnés dans celle affreuse rivière

Je fais sécher mes bagages et je les compte. Ce n'est pas sans ennui que je constate

l'absence complète de sel de cuisine. Une bouteille à été gaspillée, l'autre s'est égarée en descendant le Rouapir.

Nous partons le 7, escortés par une pirogue de Çalayouas. Dans la soirée je suis pris d'un nouvel accès de fièvre.

Je ne retrouve pas sans émotion cette belle rivière que j'ai parcourue depuis sa naissance jusqu'à son embouchure. J'éprouve le plaisir d'un soldat qui revoit son champ de bataille. Il y aura un an, le 25 octobre, je passais devant l'embouchure de la crique Kou. J'étais à la veille d'une action décisive, puisque j'allais affronter les chutes, réputées infranchissables, avec une escorte de deux hommes.

Ma maladie s'aggrave chaque jour, mes hommes sont fatigués cl découragés. Je pourrais être indécis sur le parti à prendre. En battant en retraite par le bas Yary je puis arriver au terme de mon voyage en dix jours, tandis que pour gagner les sources du Rarou il faut un voyage de plus de trois mois. Sans la moindre hésitation je me décide à poursuivre mon itinéraire.

A cinq heures du soir, nous arrivons à une grande ile de sable où, l'an dernier, presque à la même époque, nous avons rencontré une bajide de Roucouyennes de la tribu de Yelemeu qui venait de faire des échanges dans l'Oyapock. Les Indiens nous avaient affirmé qu'il y avait une épidémie de dyssenterie dans l'Oyapock et des anthropophages dans le Yary. Nous avons parcouru les deux routes sans trouver ces obstacles. Apatou en conclut que tous les Indiens sont des menteurs.

Culture cl 1 1 manioc. — Vie facile des Houcouyennes. — Trois malades dans une armée de quatre hommes. — Défection des convoyeurs. — Unlever de soleil. — Le dernier des Apourouis. — Le vrai nom de^ Roucouyennes esl Ouayanas — On en parle dans les vieux grimoires. — Gourmandise punie. — Petite guerre entre Bonis et Apourouis. — Une visite à feu Macouipy. — Sépulture d'un piay. — Législation du mariage chez les Ouayanas. — On épouse la mère pour épouser les filles. — Titre de nohlesse et patrie sacrifiés à l'hyménée. — Après l'accouchement c'est l'homme qui se couche. — Aspersions à l'arrivée d'un voyageur.

1 1 octobre. — A dix heures, nous voyons un grand feu sur la rive droite. Ce sont des habitants du Courouapi qui préparent une plantation de manioc.

Suivant l'usage habituel, ils ont fait l'abatis un mois avant la fin des pluies et ils y mettent le feu lorsque le bois est desséché. Les Roucouyennes coupent les petits arbres avec le sabre et les gros avec la hache ; mais, pour plus de facilité, ils n'abattent les arbres qu'à une certaine hauteur.

La plantation du manioc est des plus simples.

Ils font avec un bâton un trou de huit à neuf centimètres dans la terre et ils y placent

Mil

une bouture longue de trente centimètres qu'ils inclinent sous un angle de quarantecinq degrés. Les boutures proviennent des tiges, qu'ils coupent après avoir enlevé les racines. La plante est très vivace puisqu'une tige arrachée depuis un an et abandonnée sur le sol peut encore servir à la reproduction. Tous les abatis se font sur des terres élevées, parce qu'une trop grande humidité ne manque jamais de pourrir les racines. La plantation se fait vers le mois de décembre, au commencement de la saison des pluies; six mois après, les racines pourraient déjà servir à faire de la cassave, mais ce n'est généralement qu'au bout d'un an et demi qu'on commence l'exploitation. Elles peuvent encore grossir, mais la pulpe devient dure et prend une teinte rougeâtre, et la farine obtenue n'est plus que d'une qualité médiocre. Les Indiens n'aiment pas à planter deux fois de suite du manioc dans le même terrain; ils préfèrent abattre la forêt pour planter dans un terrain vierge. Pourtant dans certains cas, lorsqu'ils manquent de haches, ils reviennent à une plantation qui était abandonnée depuis plusieurs années. Il suffit alors de couper la broussaille et d'y mettre le feu. Bien qu'on ait détruit toutes les plantes qui recouvraient le sol, on ne tarde pas à voir apparaître des tiges de manioc. Cette repoussée laisse des lacunes plus ou moins considérables que l'on comble en plantant quelques boutures.

Le manioc est la seule plante que les indigènes de la Guyane cultivent sur une grande échelle; c'est qu'elle suffit à presque tous leurs besoins, elle leur fournit le pain et l'alcool. Nous avons calculé avec Apatou qu'un travail d'une journée sur huit suffit largement pour l'alimentation d'une famille composée de deux ou trois femmes et cinq ou six enfants. Nos heureux Roucouyennes ont le reste du temps à consacrer à lâchasse, à la pêche, à la danse et à de longues siestes dans leurs hamacs.

Vers midi nous arrivons à l'embouchure de la crique Couyary, habitée par des Indiens farouches {bravos) qui n'ont aucune relation avec leurs voisins. Apatou ayant lléché deux gros coumarous demande à les faire bouillir pendant que je fais des observations. Au moment où la fumée commence à s'élever, nous sommes assaillis par des guêpes qui piquent quelques-uns d'entre nous. Je reconnais les mouches dites sans raison de nos créoles de Cayenne ; elles sont ainsi nommées à cause de leur trop grande susceptibilité. Elles piquent, dit-on, avant même qu'on songe à les attaquer.

Ici elles ont un motif d'agression : c'est que nous les incommodons en leur envoyant de la fumée. Apatou me dit que ces mouches sont toujours en compagnie d une petite fourmi noire qui fait un grand nid allongé suspendu à une branche. Souvent elles s'associent un oiseau que les Bonis appellent tion-tion à cause de son cri et que nos créoles qualifient de cul jaune à cause de la couleur des plumes de la queue. Cet oiseau vit toujours en famille ; nous n'avons vu qu'un nid de cassique isolé, et une fois nous en avons compté dix qui pendaient comme de grandes poires aux branches d'un seul arbre. Le tion-tion n'aime pas seulement la société des fourmis et des guêpes, il aime .

la société des hommes. Il est très peu d'habitations de l'Amérique équatoriale qui n'aient un arbre couvert de nids de cassiqucs. S'il n'est pas près d'un village, au moins le trouve-t-on dans une île où les canots ont l'habitude de s'arrêter.

Ces oiseaux imitent avec la plus grande facilité la voix humaine et les cris de tous les animaux qu'ils fréquentent. Ils prononcent plus distinctement que les perroquets. Us disent le mot Apatou avec tant de netteté que mon patron croit qu'on l'appelle. Nous les avons entendus imiter l'aboiement du chien, le chant du coq. Les Bonis voulant qualifier une femme bavarde l'appellent tion-tion. L'épithète n'est pas juste, puisque chez ces oiseaux c'est la femme qui travaille et l'homme qui jacasse. La femme va chercher la pâture des enfants tandis que le mari garde la maison. Pourtant le soir le couple quitte le domicile conjugal pour aller dormir dans le voisinage, généralement au milieu des touffes de bambous. Ils contient la garde des nourrissons aux fourmis et à ces affreuses guêpes, que je ne puis m'empècher de maudire parce que ma main piquée gonfle et me fait mal.

On trouve une autre espèce de cul jaune plus grosse, faisant des nids plus grands et sur des arbres plus élevés, que les Roucouyennes appellent coulimao. Les plumes jaunes d'or qui parent son croupion sont très estimées des Indiens; elles leur servent à faire de superbes bandeaux dans lesquels ils associent du rouge et du noir pour parer les chapeaux des jours de danse. Plus tard j'ai trouvé également cet oiseau sur le Yapura.

Apatou donne le conseil suivant aux personnes qui peuvent avoir affaire aux mouches sans raison ; c'est de se jeter à terre et de faire le mort ; en canot, il faut montrer le dos et cacher la tête entre les jambes sans remuer. On éprouve une douleur très vive si on fait un plongeon après la piqûre, et l'on reçoit de nouvelles piqûres dès qu'on met le nez à la surface.

12 octobre. — J'ai passé une nuit effroyable. Je me réveille avec un mal affreux dans le dos. Que je serais heureux de m'arrêter! mais il faut marcher, marcher toujours. A neuf heures je grelotte et mes dents claquent; je suis pris d'un fort accès de fièvre et il faut que je reste assis sur mon petit banc pour ne pas effrayer les Indiens qui m'accompagnent.

Une heure après, le patron du deuxième canot se met à crier pour nous faire arrêter, llopou est si malade qu'il est obligé de descendre à terre afin de se coucher. Apatou lui-même a la fièvre. Ainsi voilà que, sur quatre hommes qui constituent mon expédition, trois sont obligés de se coucher en même temps. A peine nos hamacs sont-ils installés que les Calayouas qui nous accompagnent se mettent à prendre la fuite. Yelemeu luimême a bien envie de s'en aller. Je vois que ses enfants le supplient de partir; je n'ai qu'un moyen de le retenir, c'est de menacer de lui reprendre le fusil que j'avais apporté.

Vers une heure les trois malades, ayant pris chacun une dose d'ipéca, se trouvent

un peu mieux, et chacun revient à son poste dans son canot. Le brave Hopou nous donne une preuve d'énergie en reprenant sa pagaye qu'il manœuvre jusqu'à quatre heures du soir. Pour ma part, je suis tellement fatigué que je ne puis me tenir sur mon banc. Je suis obligé de renoncer à la vérification de mon tracé du Yary.

13 octobre. — Le lendemain Hopou est presque guéri, tandis que je reste malade. Cet état n'est pas sans me donner des inquiétudes. Plus je vais, plus je m'éloigne des ports de sortie. Peut-être vais-je remonler le Yary jusqu'à ses sources, et arrivé là-haut, je serai si faible, si profondément anémié que je ne pourrai atteindre le Parou ! Je serai obligé de revenir par le Yary qui est déjà connu. Dans un moment de désespoir,

RÊVERIE A L'AUBE (p. 234)

je songe à abandonner bien vite cette marche ascendante, pour me laisser aller au courant de l'eau qui me porterait rapidement vers l'Amazone.

Nous passons, dans la journée, devant la crique Courouapi, que nous avons remontée à deux jours de navigation à notre dernier voyage. Yelemeu veut m'y entraîner, me disant que je serai fort bien reçu par ses peïtos. Apatou insiste beaucoup pour que je fasse cette excursion sous prétexte qu'il trouvera d'excellent cachiri à boire, des chiens et des hamacs qu'il voudrait acheter pour les envoyer dans son pays. Mais déjà mes canots sont chargés d'objets appartenant à mon patron ; je lui défends absolument de rien acheter de plus. Ce surcroît de bagages ralentit la marche des embarcations et provoque la dissension dans mon équipage. Hopou et Stuart se plaignent amèrement de ce

qu'Apatou, qui ne pagaye plus parce qu'il est malade, leur donne un surcroit de travail en leur faisant traîner ses bagages.

Nous campons sur une pointe exposée à un vent agréable venant du sud. Cette brise du soir semble calmer mon cerveau excité par la maladie. Je passe une nuit plus calme et, le matin au réveil, je suis tout surpris de me trouver en admiration devant cette nature que je maudissais la veille. Tout en sommeillant je ne puis m'empêcher de regarder le soleil qui se lève derrière les grands arbres de la rive opposée. On ne voit encore que la moitié de son disque, mais déjà il projette une vive lumière qui, en se décomposant sur les nuages, donne les couleurs brillantes de l'arc-en-ciel. Cette lumière éclatante fait contraste avec la couleur sombre des grands arbres éclairés par derrière et projetant leurs grandes ombres noires dans les eaux calmes du Yary.

En faisant une promenade autour du camp, Yelemeu donne un coup de sabre dans un arbre, et nous voyons couler un suc blanc qui a tout l'aspect du lait. Mon compagnon en recueille dans une calebasse, et, y ajoutant de l'eau, il le boit avec avidité. Cet arbre n'est autre que le balata (mimosops balata), qui forme une sorte de gutta-percha employée par tous les Indiens de l'Amérique équatoriale pour fixer les différentes parties d'une flèche. Cet arbre, qui certainement ne tardera pas à être exploité pour les besoins de la civilisation, n'existe pas seulement dans les affluents de l'Amazone, mais aussi dans l'Oyapock et le Maroni, où il est aussi commun que le syringa dans le Yary. Sa graine est très savoureuse. Les Indiens la disputent aux singes qui en sont très friands, et son bois est employé à Surinam sous le nom de boteri pour faire des constructions.

Un peu plus loin, on nous montre un arbre qui joue également un grand rôle dans l'existence de nos Indiens : c'est le mani (moronobea coccinea Aubl.); son suc est employé comme la poix des cordonniers pour consolider les fils des arcs et des flèches. Cette espèce de goudron (breo des Portugais) se recueille comme l'encens au pied des arbres. Pour le séparer des impuretés qu'il renferme, les Indiens y mettent le feu après l'avoir placé dans une vieille marmite trouée au fond ; le mani entrant en fusion s'égoutte dans un récipient placé au-dessous qui renferme de l'eau. L'homme ne mange pas la graine du mani, mais le cariacou (biche) en est très friand; c'est ce que nous avons pu constater en dépeçant un de ces gibiers.

14 octobre. — Nous marchons vite pour arriver de bonne heure à l'habitation du tamouchi Alicolé, à l'embouchure de la crique Chimi-Chimi. Yelemeu me dit que ce chef, que j'avais pris pour un Roucouyenne, appartient à la tribu des Apourouis. C'est un des rares survivants d'une tribu qui habitait le bas Yary et que les anciens géographes indiquaient sous le nom de Piriou. J'apprends également que les Roucouyennes, que l'on appelle ainsi parce qu'ils se peignent avec le roucou, sont connus par les autres Indiens sous le nom de Ouayanas. Ce nom est très ancien puisque nous le trouvons mentionné par Thevet.

Ce voyageur rapporte qu'ayant eu l'occasion d'interroger un prisonnier qu'avaient fait les Indiens Tapouyes qui habitaient vers l'embouchure de l'Amazone, celui-ci lui parla de la province Ouyana comme d'un pays très riche, et lui dit que pour s'y rendre il fallait remonter la rivière de Kourou

Alicolé, qui vit depuis longtemps au milieu des Roucouyennes, parle leur langue et a pris leurs habitudes. Tout ce qui pourrait le différencier de ces Indiens, c'est le mauvais accueil qu'il fait aux étrangers. Au premier voyage, il n'a pas voulu nous donner de farine sous prétexte que son manioc n'était pas assez grand. Cette fois, il nous fait perdre un jour pour nous fournir cinq galettes de cassave que j'ai payées d'avance au prix d'une hache. De plus, je ne suis pas satisfait de lui parce qu'il n'a pas commandé à ses femmes de faire du cachiri. Enfin j'ai une autre raison de mécontentement ; c'est

que, m'étant levé pendant la nuit, j'ai trouvé ce misérable, qui disait ne pas avoir de vivres, occupé à manger un pakira que ses femmes n'avaient mis sur le feu qu'au moment où nous étions partis nous coucher.

Le 15 au matin, n'ayant pas fermé l'œil non seulement à cause des moustiques, mais à cause des hurlements de gros chiens que le tamouchi a fait lâcher pour nous intimider, je veux donner une leçon à ce chef inhospitalier. D'abord je refuse sa cassave et lui fais me rendre la hache que je lui avais donnée en payement; je le force ensuite avenir au milieu du village, où, en présence des rares peïios qui lui sont restés fidèles, je lui enlève le bâton qu'il porte à la main.

Je remets ce signe du commandement ainsi que la hache à un jeune Roucouyenne qui m'avait rendu des services au dernier voyage. Je lui fais remettre aussi le bandeau fait d'écaillés de caïman qui est l'emblème de la souveraineté.

Le nouveau tamouchi, voulant montrer sa tidélilé au Parachichi, offre de m'accom-

PAKIRA

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