PORTRAIT DE II. E. LE UWE
une dernière opération. On le dispose au-dessus d'un grand feu, on le recouvre de feuillages, il s'ouvre et devient une fort jolie pirogue, large de soixante-cinq centimètres, longue de six mètres et profonde de trente centimètres environ.
Malheureusement le feu a été poussé sans ménagement, et elle se trouve un peu brûlée. On lui met des pièces solidement calfatées avec une sorte de caoutchouc, et elle pourra quand même servir d'embarcation légère pour porter une amarre à terre ou pour faire quelques tours de chasse sur la rivière.
Le 25, à midi, tout est prêt ; le canot a été transporté sur la rive, le radeau vient de recevoir comme toiture la toile de tente disposée sur des lanières de bambou recourbées. Nous allons dire adieu à ce lieu qui marque notre dernière étape en pays civilisé et où nous avons cruellement souffert, c'est le moment de le dire. Depuis le lever jusqu'après le coucher du soleil, nous avons été harcelés, chaque jour, par des myriades de pions. Ce diptère, plus petit, surtout moins allongé que le moustique, s'attaque à toutes les parties nues du corps; il ne se retire que le ventre gonflé, rougi, ayant quadruplé de volume; il laisse après lui un point rouge aréolé qui passe bientôt au noir.
Le cinquième jour, Le Janne a la figure et les mains considérablement tuméfiées, Burban peut à peine ouvrir les yeux. J'ignore la raison pour laquelle je suis attaqué par les pions moins que mes compagnons.
Une guêpe jaune, une mouche verte avec ses gros yeux marqués de bandes parallèles, alternativement noires et vertes, viennent se joindre aux pions pour nous rendre l'existence intolérable. Nos nuits sont heureusement plus favorisées: il n'y a pas de moustiques là où les pions sont nombreux; quantité de papillons nocturnes viennent, il est vrai, frôler nos figures, mais, du moins, ne s'attaquent pas à notre épiderme.
Nous faisons embarquer les bagages; le radeau ne s'enfonce pas trop; il est fait de deux assises de balsa et la première seule est immergée, mais nous nous apercevons qu'il n'est pas suffisamment large et qu'il manque un peu de stabilité. Tant pis, nous l'arrangerons plus tard s'il devient dangereux de se fier à lui.
Nos aides nous regardent avec un ahurissement croissant, à mesure que le moment du départ approche; ils nous considèrent comme des fous, et refusent toutes les offres que nous faisons à chacun d'eux pour nous accompagner. Le Goyabero pour eux est l'inconnu, et par conséquent quelque chose de terrible. Quelqu'un naguère en a, d'après eux, tenté la descente; il est rentré au bout de la journée, fou de terreur, après avoir rencontré des Indiens féroces. El puis, celle ville mystérieuse du Saint-Esprit! Que sais-je, enfin ? Tout leur fait peur.
J'ai décidé qu'au moment d'embarquer nous baptiserons la rivière en vidanl notre dernière bouteille de Champagne. Elle est posée à terre, à moitié couchée entre deux galets, en attendant qu'elle subisse sa destinée. Je fais un dernier tour d'horizon à la boussole et je la heurte du pied. J'entends un bruit douloureux. La bouteille vient d'éclater; la précieuse liqueur se répand sur le sable avide; elle pétille un instant et
semble me murmurer quelques reproches. Le nom de mont Champagne est décerné à l'unanimité à la montagne cause de l'accident. Nos aides, j'en suis sur, voient dans cette bouteille brisée un grave avertissement pour nous, car, au moment où nous prenons place sur la balsa, après avoir amarré le canot le long du bord, ils ont les larmes aux yeux ; ils sont devenus nos amis et nous crieraient volontiers de ne pas tenter ce voyage plein de catastrophes futures. Nous ne partageons nullement leurs terreurs ; malgré cela, ce n'est pas sans une certaine émotion que nous nous engageons dans cette lutte où il faut réellement vaincre ou mourir.
11 est midi vingt minutes. J'ai pris place à l'avant avec Le Janne sur notre caisse à pacotille. Apatou est debout devant nous, une longue pagaie à la main. François se tient à l'arrière ; Toutou est couché sur les bagages ; un des aides lâche l'amarre. Nous jetons un dernier adieu à ces braves gens. Nous sommes en route.
Notre radeau est bientôt saisi par le courant, et nos deux compagnons ont toutes les peines du monde à le maintenir droit. Nous atteignons le premier rapide ; l'eau court avec une vitesse inouïe ; les galets du fond roulent et s'entrechoquent avec le bruit d'un sac de noix. Nous ne sommes plus maîtres de nous diriger. Le radeau tourne, nous atteignons un endroit relativement calme ; puis, un nouveau rapide se présente ; la rivière se divise, nous sommes entraînés dans le bras qui longe la rive droite. L'eau manque de profondeur; elle rebondit furieuse sur les énormes galets; notre radeau touche, ses liens sont en partie rompus, deux troncs de balsa se détachent et sont entraînés ; le canot va avoir le même sort. Nous nous jetons tous à l'eau, et nous poussons, vers le banc de sable qui se trouve à notre gauche, les débris disloqués de notre flotte. Toutou arrive premier à terre ; on l'avait du reste embarqué de force. Nous avons navigué juste trente minutes, mais nous sommes déjà loin de notre point de départ.
Nous devrons donc reconstruire le radeau, mais sur l'autre bras qui a plus d'eau. Notre banc de sable fait la pointe amont d'un îlot hérissé de bambous dont beaucoup sont couchés sur la rivière, et le fort du courant vient raser File. Nous passerons infailliblement sous ces bambous. Il sera urgent de nous priver de toiture et de disposer nos bagages de façon à leur donner le moins de hauteur possible.
Ceci reconnu, nous transportons notre radeau pièce par pièce de l'autre côté du banc de sable. Apatou coupe quelques nouveaux troncs de balsa dans notre île et sur la rive droite, qu'il gagne facilement malgré le courant, à cause du peu de profondeur de l'eau. Vers le soir, il ne nous reste plus qu'à écorcer ces nouvelles billes et à les relier solidement avec les autres. Nous remettons cette opération à demain, car le soleil baisse à l'horizon et il est temps de s'occuper du dîner et du couchage. En somme, notre naufrage s'est borné aux bagages mouillés et à la perte de quelques effets d'habillement. Le vêtement de nuit en drap de Le Janne est déjà bien loin sans doute. Rien d'indispensable n'a été avarié. Nos cartouches, enfermées dans des caisses en fer-blanc soudées, n'ont pu être atteintes par l'eau; celles même qui se trouvaient dans
une boîte entamée n'ont aucunement souffert. Notre provision d'allumettes est intacte, car nous avons eu la précaution de l'enfermer dans des flacons de verre bien bouchés.
François nous fait cuire du pécari boucané avec un peu de riz et de sel, puis nous cherchons des places convenables pour nous coucher. (Quelques arbres oubliés par le courant nous offrent leurs branches pour accrocher nos hamacs, qui se trouvent un peu dispersés. Celui d'Apatou fait pont sur un filet d'eau qui sépare le banc de sable de l'île. Je me balance depuis cinq minutes, lorsque Apatou pousse un : Oui ça ça? qui nous fait lever avec précipitation.
— Eh bien ! qu'y a-t-il donc ?
— Moi voir là dans l'eau bête qui gagné grosse tète.