I. E RADEAU APRÈS UNE DEMI-HEURE DE NAVIGATION
Nous possédons heureusement une provision de bougies. Nous accourons avec de la lumière et nos fusils, et nous cherchons en vain l'animal qui nous a dérangés.
Serait-ce un caïman? c'est peu probable, car nous sommes encore à une altitude de cinq cent quatre-vingt-dix mètres, et l'eau de la rivière est trop froide pour que nous ayons à redouter la présence de ces terribles crocodiliens.
Ne serait-ce pas un boa ?
Une loutre, peut-être? cela serait encore plus vraisemblable, car nous en avons déjà vu plusieurs à notre point de départ.
Pour éviter toute surprise, nous nous décidons à coucher tous sous la tente du radeau que nous avons dressée dans la journée.
Le Janne et Apatou occupent les deux portes de la maison avec leurs fusils sous la main, car ce sont les meilleurs tireurs.
Nous passons une assez mauvaise nuit sur le sable dur et humide.
2i> octobre. — Avec le jour, les pions reparaissent nombreux et enragés. Rien n'est agaçant comme ces piqûres continuelles et la démangeaison insupportable qui les accompagne. On aimerait mieux une bonne blessure une fois faite.
François, nommé maître queux en titre, à l'unanimité des voix moins la sienne, nous prépare un excellent chocolat. Il commence par se brûleries doigts; puis, un galet trop chauiï'é éclate comme un coup de pistolet et lui jette de la cendre à la figure. C'est un terrible métier que celui de cuisinier! Deux blessures au feu dans la même matinée ! De ce train-là, le nôtre sera en lambeaux avant huit jours.
Nous nous occupons ensuite de la reconstruction du radeau. Le Janne et moi, nous enlevons l'écorce des balsas; elle se détache en longs rubans avec la plus grande facilité. François, en sa qualité de gabier, sait très bien relier entre elles les pièces de bois, et nous avons un radeau plus solide que le premier.
Je profite de cet arrêt involontaire pour faire des observations de soleil.
A deux heures, nous embarquons nos bagages que nous avons fait sécher sur le sable.
Nous passons sans accident l'île et ses bambous menaçants. Nous avons une vitesse vertigineuse. Nous heurtons par-ci par-là quelques arbres échoués et ensablés, le radeau tourne et poursuit sa course. Chacun se gare comme il peut contre les obstacles penchés sur l'eau; ces obstacles, bambous, branches d'arbres, constituent de véritables dangers et nous forcent de sauter, de nous baisser, de nous livrer enfin à une gymnastique continuelle. Dans un choc du radeau, Apatou, debout à l'avant, tombe à l'eau. Il est trop bon nageur pour passer sous la balsa, et en un instant il se retrouve à son poste. Nous continuons notre course vertigineuse jusque vers cinq heures. En ce moment, la rivière court silencieuse. Nous entendons un bruit sourd en aval. Nous faisons force de rames vers la rive gauche, que nous finissons par atteindre, non sans que François ait cassé sa pagaie. Apatou va reconnaître ce bruit pendant que nous débarquons notre batterie de cuisine et notre matériel de campement. Il revient bientôt nous dire que nous pourrons passer sans trop de difficulté. Nous remettons cette opération à demain. Pendant qu'on prépare le dîner, Le Janne prend son fusil et va faire un tour de chasse dans les îlots qui s'étendent partout sur notre gauche. La rivière est bordée à droite d'une colline boisée très escarpée, tandis qu'à gauche s'étend un terrain plat entièrement formé de galets, de sable, de terre végétale, à travers lequel elle envoie des bras dans les grandes crues. C'est toujours, dans les îles, la même végétation de bois-canon, d'acacia, de synanthérée argentée, de roseaux qui détachent gaiement sur le tout leurs longs panaches blancs.
Le sol est fortement piétiné. Ce n'est partout dans le sable qu'empreintes de tapirs, de biches, de cabiais. Le Janne a le plus grand désir de voir les cabiais et les tapirs, qui ne lui sont connus que par les descriptions. Il revient sans avoir aperçu une pièce
de gibier. Après dîner nous nous couchons sur le sable, car nous ne trouvons pas dans les environs d'arbres convenablement disposés pour recevoir nos hamacs.
27 octobre. — Nous reprenons notre navigation lorsque le soleil vient éclairer la colline de la rive droite. Nous franchissons sans difficulté le saut, plus bruyant que dangereux, qui nous a arrêtés hier au soir. Nous ne rencontrons plus à chaque instant que petites chutes et rapides. Nous nous demandons si ce n'est pas folie de nous lancer tête baissée avec une embarcation si peu maniable qu'un radeau dans des courants si vertigineux. Une fois, nous sommes obligés de débarquer pour faire franchir successivement à notre balsa et à notre canot un barrage formé de grandes roches rapprochées. Vers dix heures, nous touchons fortement dans un rapide, notre radeau est traîné quelques instants sur les galets, puis il s'échoue tout à fait : l'eau l'envahit par l'arrière au point que nous craignons pour nos bagages.
Après vingt minutes d'efforts nous finissons par le dégager, à l'aide de leviers, et nous n'avons que le temps de sauter à bord pour être entraînés avec une grande violence vers des roches mi-noyées, situées à cent mètres. Nous heurtons l'une d'elles ; je ne sais comment nous ne nous y brisons pas tout à fait. Peu après nous sommes en bas du rapide. La rivière étant relativement calme, nous gagnons la rive droite pour réparer le désordre de nos embarcations. Nous avions notre provision de viande boucanée dans le canot. Celui-ci a échangé sa cargaison contre un chargement d'eau qui est fort peu de notre goût. Apatou le saisit par l'arrière et lui imprime un mouvement de balancement qui l'a bientôt à moitié vidé ; une calebasse fait le reste. Une liane du radeau s'est rompue, mais les pièces de bois sont encore assez solidement liées entre elles. Nous sommes heureux d'en être quittes à si bon marché.
Comme nous avons tous faim, nous nous décidons à déjeuner; nous avons encore quelques biscuits. François dégage une boîte de corned beef et se dispose à l'ouvrir lorsque j'aperçois sur la rive opposée un tapir qui se met à l'eau pour franchir la rivière. Le Jaune saisit vivement son fusil et sa cartouchière, et saute dans le canot qu'Apatou dirige vers l'animal. Il s'aperçoit en route qu'il n'a emporté que du 3/0. N'importe, il faut que l'animal n'ait pas le temps de traverser et qu'à défaut de balle il reçoive du gros plomb. Un malheur est si vite arrivé, même à un tapir. Le Janne lui tire quatre cartouches à vingt mètres et revient désappointé me demander si cet animal est en granit.
Après cette chasse infructueuse, nous déjeunons. Les miettes qui tombent de nos mains passent entre les pièces de bois du radeau et attirent autour de nous des myriades de petits poissons. Nous suivons curieusement leurs mouvements gloutons, au moment où leurs mâchoires irisées viennent saisir à la surface une bribe imperceptible. Si nous songions tout à l'heure avec quelque peine à la perte de notre provision de viande, nous sommes consolés maintenant en voyant le grand nombre d'êtres qui se contentent encore de nos restes. La philosophie est une belle chose.
Nous reprenons notre marche. Nous rencontrons dans l'après-midi le premier caïman. L'animal rôtissait au soleil sur la berge. Il paraît fort surpris d'abord, puis il se fâche, fait quelques frétillements rageurs et disparaît sous les flots.
Les rapides succèdent toujours aux rapides. Notre radeau frotte partout et se disloque de plus en plus. Vers cinq heures les lianes sont rompues ; celles du milieu seules tiennent encore.
Nous sommes entraînés dans un canal étroit où le courant est très rapide. 11 est infranchissable pour nous à cause des mille obstacles qui en hérissent le fond. Arrêtés par un enchevêtrement d'arbres et de bambous ensablés, nous craignons que les derniers liens du radeau ne viennent à se rompre. Les troncs de balsa jouent d'une façon peu rassurante ; l'un d'eux est presqu'entièrement sorti et fait éperon à l'avant.
Il n'est personne qui n'ait franchi des ruisseaux en sautant de pierre en pierre. Le même procédé permet à Apatou de traverser ce petit canal. Seulement les pierres sont ici remplacées par des épaves que l'eau contourne en bouillonnant. Nous lui jetons notre amarre. François va à son secours, et ils la portent d'arbre en arbre jusqu'à ce qu'enfin le radeau soit dégagé.
Ils réussissent à lui faire doubler la pointe qui nous sépare du bras voisin dont le passage est libre. En bas de celui-ci, le courant est moins fort et nous permet d'accoster. Nous passerons la nuit sur la plage où nous venons d'atterrir, et demain nous remplacerons les lianes du radeau.
Nous dormons mal sur cette plage. Les galets arrondis et imparfaitement recouverts de sable qui la composent constituent un sommier bien dur.
28 octobre. — Au point du jour, Apatou regagne la forêt par la même route qu'hier au soir. Il revient bientôt avec une provision de lianes flexibles.
François les met en place. Il serre chaque tour à l'aide d'un levier. Il remplace les lianes du milieu par trois tours de corde solide. Tout l'excédent des cordes de hamacs y a passé. François a eu la précaution d'entailler les troncs de balsa à l'endroit où passent les cordes. On reconnaît là l'anicen gabier. Le Janne a une confiance absolue dans notre nouveau radeau.
A une heure, nous embarquons. Toutou fait toujours des manières au moment de prendre place sur la balsa. Il a été quelque peu contusionné, puis jeté à l'eau. La navigation ne lui va plus. A chaque arrêt nous perdons une demi-heure à courir après lui. Cette fois, il se sauve dans la forêt. François le poursuit; nous rappelons notre compagnon, décidés à ne plus gaspiller notre temps pour un chien, lorsque nous les voyons venir l'un traînant l'autre. C'est réellement écœurant de voir sur le radeau ce graisseux animal, anxieux, tremblant de tous ses membres. La peur est une laide chose, même chez un chien.
A cent mètres de notre point de départ, le courant se porte violemment sur la rive
gauche. Tout près du bord, un arbre énorme sort à moitié de l'eau, qui fait, par derrière, une longue traînée de bouillonnements. Nous sommes précipités sur lui ; notre canot, qui se trouve à bâbord, fait entendre un craquement et se remplit. 11 est fracassé. Apatou le démarre rapidement et l'abandonne au courant. C'est une grande perte que nous venons de faire. Comment, désormais, si nous rencontrons un saut dangereux, pourrons-nous porter à terre une amarre qui nous permette d'arrêter le radeau ? Celui-ci est en effet si peu maniable que nous faisons parfois plusieurs kilomètres sans pouvoir accoster. Ne ferions-nous pas bien de creuser un autre canot? Nous adoptons cette résolution. Apatou nous avertira sitôt qu'il apercevra sur l'une des rives un arbre convenable et nous camperons le temps nécessaire. En attendant, nous continuons notre marche semée d'obstacles.
Les bambous deviennent extrêmement nombreux et font un rideau sur chaque rive. Nous n'avons pas le temps de contempler le miroitement sur le ciel de leurs feuilles mobiles. Nous sommes continuellement occupés à éviter leurs tiges inclinées. Ce sont les plus gros que j'aie jamais vus. Le Janne me dit que les bambous de Cochinchine, quoique aussi élevés que ceux-ci, n'en approchent pas comme diamètre ; il est étonné de les trouver envahis par les lichens.
Un moment, le courant devient très violent. Un de ces monstrueux bambous s'étend à soixante centimètres de l'eau, parallèlement à la surface. Le radeau passera dessous ; nos bagages seront heurtés inévitablement. Occupé à prendre un relèvement, je n'aperçois pas le danger. J'entends crier gare, et je me sens fortement comprimé une seconde ; pendant une minute, je ne me rends pas bien compte de ce qui m'est arrivé. J'ai été serré entre le bambou et les bagages. J'ai la poitrine, le menton contusionnés, mon nez saigne. Mes compagnons n'ont pas souffert. Apatou a sauté par dessus l'obstacle. Le Janne s'est réfugié derrière les bagages et n'a pas été atteint, pas plus que François qui, cramponné au radeau, s'est mis à la nage. Toutou, précipité dans la rivière, nous a bientôt rejoints.
Les arbres échoués sont toujours aussi nombreux : on dirait une hydre énorme sortant de l'eau mille têtes curieuses. Vers trois heures, Apatou tombe à l'eau une seconde fois dans un choc du radeau. Il se tire d'affaire assez vite et aussi heureusement que la première.
A quatre heures et demie, il casse son aviron ; à dix mètres se trouve une plage sur laquelle sont échoués des arbres secs qui nous fourniront du bois pour notre feu, des postes pour nos hamacs et un amarrage solide pour notre radeau. 11 est urgent du reste de tuer quelque gibier, car depuis deux jours nous ne mangeons avec noire riz que du corner! bref que nous avons intérêt à ménager. Nous nous arrêterons ici pour cette nuit.
Le Janne va faire un tour de chasse ; s'il lue quelque gibier, nous aurons de la viande et des amorces pour utiliser nos hameçons.
Il rencontre sur le sable des empreintes de biche toutes fraîches, qu'il suit jusqu'à l'îlot de verdure qui tapisse le fond de la plage.
Le chien n'a pas voulu l'accompagner, quoiqu'il lui ait mis le nez sur la piste. Il s'engage sous bois, tenant son fusil d'une main, tandis que de l'autre il écarte les branches avec le moins de bruit possible. 11 ne peut retenir une exclamation en sentant sur sa main pendante qui tient le fusil un corps froid et vivant qu'il prend pour un serpent et qui est tout simplement le museau de Toutou, qui s'est décidé, mais bien tard, à le suivre. Cette exclamation fait lever la biche, qu'il n'a pas le temps d'apercevoir, mais qu'il entend courir en froissant le feuillage. 11 veut ensuite mettre le chien sur la piste, mais celui-ci le regarde étonné, puis se sauve à toutes jambes vers le radeau. 11 revient bredouille et peu content des services que nous rend notre chien, auquel il adresse un discours qui peut se résumer ainsi : Monsieur Toutou, rappelez-vous que j'ai mangé du chien pendant le siège de Paris et que les Chinois font de vos pareils des saucisses parfumées à la cannelle ; si vous nous laissez manquer de gibier, nous ne pourrons plus vous nourrir, car votre appétit est aussi grand que votre paresse. Plutôt que d'épuiser nos provisions, nous sommes décidés à nous repaître de votre adipeuse personne. Ainsi, gare à la marmite !
Peu après, il tue un aigle noir que les Bonis appellent pagani. Les intestins sont disposés sur un hameçon adapté à une ficelle solide. François va mouiller cette ligne, au bout de laquelle il espère trouver demain matin un mapourito comme ceux que nous avons déjà mangés au port d'embarquement. Le mapourito est un poisson sans écailles, à tète un peu aplatie horizontalement, qui porte six barbillons, dont les deux de la mâchoire supérieure sont aussi longs que le corps.
Apatou éprouve pour ce poisson, que nous trouvons tous excellent, une répugnance qui doit tenir à des préjugés de sa tribu.
29 octobre. — Nous embarquons à huit heures sans avoir pris ni poisson ni gibier.
Une heure après, nous apercevons sur la rive une famille de cabiais qui broutent paisiblement les hautes herbes. Cette famille se compose de quatre individus, le père, la mère et deux petits.
Le cabiai est un rongeur, le seul qui ait des circonvolutions cérébrales. Il atteint la grosseur d'un cochon, avec un corps moins allongé. Son poil est long, rare, très épais, d'un gris fauve, ses oreilles sont courtes et arrondies, sa queue très courte. C'est un animal tout à fait inoffensif. Il nage et plonge admirablement. Sa chair blanche et grasse est un régal pour Apatou.
Le Janne vise un des petits, plus faciles à tuer avec du gros plomb. L'animal tombe blessé, mais fait encore des efforts pour arriver jusqu'à l'eau. Un deuxième coup l'étend raide mort. Les trois autres ont plongé et nous voyons paraître tout près de l'autre rive leurs têtes à yeux fixes.
Nous faisons tous nos efforts pour atteindre la berge ; nous y parvenons à deux cents mètres de là. François saute vivement à terre avec l'amarre et la fixe à une poignée de jeunes branches ; mais le courant est trop fort, celles-ci se rompent, et nous allons à la dérive, laissant notre compagnon en arrière. Ce n'est qu'à cinq cents mètres en aval que nous passons à portée d'arbrisseaux qui s'inclinent sur la rivière. Nous les saisissons de toutes nos forces et Apatou parvient à fixer enfin l'amarre ; mais l'eau inonde le radeau et mouille les bagages. L'amarre s'attache aux liens de l'avant et je crains que ceux-ci ne
UN ENDROIT INCOMMODE P O li II PRENDRE IN RELÈVEMENT (P. 443)
soient arrachés. Le Janne a la même crainte et passe à l'arrière pour saisir quelques branches sur lesquelles se portera une partie de la tension. Il s'est assis derrière les bagages, contre lesquels il appuie les pieds pour faire plus de force. Apatou, qui est a terre, ne l'apercevant plus, le croit tombé à l'eau. En un clin d'œil, il a largué L'amarre et se trouve à bord pour aller à son secours. Quand il s'aperçoit de son erreur, il est trop tard, le radeau a repris sa marche, et ce n'est qu'à un kilomètre et demi de ce point que nous pouvons nous arrêter définitivement. Nous avons laissé à droite et à gauche des tu as de la rivière qui nous séparent de notre compagnon. Celui-ci a un moment de desespoir
quand, revenant avec le cabiai, il n'aperçoit plus la balsa. Il est dans une île : il ne peut gagner que la rive gauche à cause du courant ; il se jette à la nage et manque de se noyer pendant la traversée. Il est un peu réconforté en apercevant une chemise, que Le Janne a hissée au bout d'une perche et qui lui fait voir que ses compagnons ne son t pas loin. Après avoir examiné sa situation, il ne la trouve pourtant pas brillante. Il est séparé de nous par deux bras très rapides. Il ne peut songer à nous rejoindre qu'en descendant en aval, à un point où la rivière coule dans un seul lit. Nous ferons tous nos efforts pour passer à sa portée et lui jeter une amarre. Un de ces points se trouve heureusement à deux ou trois cents mètres en aval du lieu où nous sommes. Nous le lui indiquons du geste, et il se met en marche à travers les broussailles inextricables de la rive. Il criera et nous fera signe, sitôt qu'il sera à son poste. Cela lui demandera plusieurs heures et lui coûtera de grandes fatigues.
A cause des obstacles, bambous, branches d'arbres, qui viennent à chaque instant heurter notre radeau, nous avons serré nos bagages sous la toile de tente solidement attachée. Un seul fusil est resté libre, celui de Le Janne ; les autres sont démontés et se trouvent avec nos cartouches dans notre caisse à pacotille que nous pourrions appeler notre coffre-fort, car c'est bel et bien de la monnaie indienne qu'elle renferme.
Ayant du temps devant nous, et le ciel étant pur, je fais dégager le théodolite par Apatou pour faire une observation de soleil.
Le Janne, perché sur le radeau, suit les mouvements de François. Toutou est près de moi ; il a aboyé tout à l'heure, chose nouvelle pour nous, car nous ne connaissions pas encore le son de sa voix.
En tournant la tête pour consulter mon chronomètre, j'aperçois un léopard qui se frotte avec des mouvements de chat sur le sable chaud, à trente mètres de moi — « Le Janne ! un tigre ! » fais-je doucement. Le Janne prend son fusil ; il n'a qu'une cartouche de 3/0, toutes les autres sont dans la caisse et il n'est plus temps de songer à les prendre ; il se dirige sur l'animal de façon à pouvoir le tirer en travers. Je le suis, armé d'un sabre d'abatis. Apatou nous accompagne tenant dans ses mains un énorme galet. A dix mètres, Le Janne s'arrête ; il vise au défaut de l'épaule cet animal par trop complaisant et fait feu. Le léopard fait un mouvement comme pour bondir et retombe sur le côté. Nous nous avançons prudemment. Il est bien mort ; il a été foudroyé.
C'est un vieux mâle, dont les crocs sont usés.
Nous n'avons été touchés ni par son âge, ni par son air de douceur.
Que nous avait-il fait? Rien, mais ses pareils ont une méchante réputation. C'est une victime du préjugé de race.
Les Indiens de la Guyane appellent ce félin maracaï, d'où vient peut-être le nom de Maracaïbo.
Nous n'avons guère le temps de préparer la peau. Le Janne arrache une griffe comme trophée.
Vers midi et quart, François a gagné le poste que nous lui avons indiqué. Nous embarquons et nous faisons force de rames vers la rive opposée. Nous avons attaché l'amarre autour d'une pierre. Apatou la jette ; par fatalité elle se détache et la pierre seule atteint la rive.