T E LÉOPARD EST FOUDROYÉ
Le moment est décisif. François se jette à la nage; il a le bonheur de saisir la gaffe qu'Apatou lui tend, et se trouve bientôt sur le radeau.
Il est midi et demi. François est resté trois heures séparé de nous. 11 est pâle, car il a passé par des transes terribles que comprendront seuls ceux qui se sont crus, même un instant, perdus dans les grands bois. Maintenant qu'il nous a rejoints, il a une gaieté nerveuse et presque délirante.
Une demi-heure après, nous arrivons à la bouche d'un affluent de droite important, qui doit être l'Unilla et qui vient des environs de Neiva. Ses eaux sont tranquilles et un peu plus vertes que celles du Goyabero. Nous ne sommes plus, d'après le baromètre, qu'à trois cent soixante-dix mètres d'altitude.
Noire point de départ était à cinq cent quatre-vingt-quatorze mètres.
Nous avons navigué le premier jour 0 h. 1/2
le deuxième jour 2 h. 1/2
— le troisième jour 8 h.
le quatrième jour 3 h. 1/2
— le cinquième jour 2 h.
Total 16 h. 1/2
En seize heures et demie nous avons descendu de deux cent vingt-quatre mètres, soit treize mètres et demi à l'heure. Qu'on juge de la rapidité du courant!
A deux cents mètres de la bouche de l'Unilla, sur la rive droite du rio de Lesseps ou Goyabero, se trouve une petite grève dont le fond est tapissé par un élégant rideau de bambous au pied desquels nous trouverons de l'ombre. Le courant est modéré.
Nous avons faim. Nous sommes tout joyeux de nous être si bien tirés de nos aventures de la matinée. Le tribut important que la rivière vient de recevoir nous promet pour l'avenir des eaux plus profondes ; nous n'aurons plus à choisir, pour franchir les larges rapides, le point exact où se porte la grande masse de l'eau. Nous sentons qu'une période de navigation plus agréable va s'ouvrir devant nous. Nous sommes enfin dans d'excellentes dispositions pour déjeuner. Aussi, nous décidons-nous à faire une halte sur cette plage.
Mis en garde par la mauvaise rencontre de ce matin, nous dégageons un deuxième fusil et une provision de cartouches.
Une troupe de singes gris prend ses ébats dans les bambous. Apatou, très friand de la chair de ces animaux, s'en approche ; il est d'abord ébloui par les mille traits de feu que le soleil envoie à travers le feuillage, puis son œil s'y habitue. Les singes nous regardent avec une certaine curiosité tout en poussant des ricanements stridents. Apatou choisit celui qui lui semble le plus gras, puis il fait feu. Le singe, mortellement blessé, reste un instant suspendu par la queue, et tombe lourdement sur le sol. 11 a une superbe fourrure. Le Janne le regarde curieusement et me déclare qu'il n'a nulle envie de manger de la chair de cet animal. 11 a vu des hommes plus laids que cet infortuné quadrumane et il ne veut nullement contredire l'école qui nous donne les primates pour ancêtres. 11 se croirait un peu cannibale s'il en faisait sa nourriture. S'il fajut en venir là, il aura la nécessité pour excuse. Quant à moi, qui ai mangé du singe dans mes précédents voyages, je n'éprouve pas les mêmes répugnances pour sa chair, et je partage les idées d'Apatou sur ses qualités gastronomiques.
Après avoir déjeuné de conserve de bœuf et de riz bouilli, nous nous remettons en route. Comme nous nous y attendions, la rivière devient plus tranquille ; ses eaux semblent avoir doublé de profondeur; notre radeau n'a plus à subir ces frottements
désastreux qui pourraient le meltre en pièces. Nous ne sommes plus uniquement occupés des hérissements des rives et des obstacles à éviter. Nous rencontrons encore quelques collines où des éboulements ont tracé de larges eschares rouges, dont la couleur est due à l'argile marbrée de sanguine. D'immenses forets s'étendent sur chaque rive. Des figuiers géants, des acajous énormes, des bombax ceibos à branches horizontales, des palmiers dominent cette armée de colosses végétaux. Mille lianes bizarres se tordent et s'élancent en grouillements vivants au front de ces Titans. Ce sont des bauhinias, aplatis, sinueux, des robinias nicou, et une foule d'autres lianes qui vont cacher dans le ciel leurs tleurs, leurs fruits et même leur feuillage. Quelquesunes de ces lianes, grosses comme la cuisse, sont recouvertes de taches de couleurs variées, produites par des algues, et simulent les enlacements d'énormes serpents. C'est toute une chevelure de Méduse. Des arbres chauves, mourant de vieillesse, disparaissent sous une forêt de parasites.
Des nids de caciques suspendus à leurs branches semblent leurs dernières larmes. Ces caciques, au plumage noir et jaune, déchirent l'air de leur chant rappelant un coup de ciseau terminé par un miaulement. Des perruches sans nombre jacassent dans le feuillage. Des aras, par couple, passent au-dessus de nous en poussant leurs deux cris désagréables. Leur plumage rouge et bleu, leur longue queue, vivement éclairée par le soleil oblique, leur donnent des aspects de comètes. Les toucans semblent nous poursuivre de leurs aboiements de petits chiens. Parfois ils tentent la traversée de la rivière, et, en considérant leur vol pénible, je commence à croire, comme me le dit Apatou, que souvent ils tombent à l'eau.
Quelques hérons gris, identiques à l'oiseau merveilleux du Magdalena, s'envolent à notre approche et nous donnent, par leur série de fugues agaçantes, l'air de les poursuivre.
Vers quatre heures et demie, nous arrivons en face d'un banc de sable où nous atterrissons pour passer la nuit. C'est un ancien lit de la rivière, qui ménage par-ci par-là quelques mares à demi desséchées. Le sable a gardé l'empreinte des ventres écailleux et des griffes allongées de nombreux caïmans; des biches, des tapirs, des oiseaux sans nombre ont aussi passé par là.
Fendant que j'allume du feu, François et Apatou descendent du radeau les hamacs, les couvertures et tout ce qu'il faut pour la cuisine.
Le Janne prend son fusil et s'élance sur les traces fraîches d'un tapir, .l'entends bientôt un coup de feu. Mon compagnon revient avec un superbe canard à plumage cuivré, à ailes blanches et noires, à ventre blanc légèrement teinté de rouille, à pattes d'un rouge orangé, le puto real des Colombiens.
Il est rayonnant, car il ne sera pas forcé de manger du singe.
François, pour la même raison, prend part à sa joie et se met en devoir de plumer le gibier. Les plumes de ce canard ont une légère odeur musquée. Sa chair n'en
conserve pas trace après la cuisson. L'animal est gras et nous fournit un excellent dîner:
Apatou a flambé au-dessus du feu la superbe fourrure de son singe gris; armé d'un couteau, il en a gratté les derniers lambeaux et nous nous trouvons en présence d'un petit homme, à membres grêles, à peau bistrée, que le feu a rendu ventru en dilatant les gaz de son abdomen. Décidément, Le Janne n'en mangera qu'à la dernière extrémité.
Apatou a bientôt vidé et dépecé son gibier, puis il le dispose à la manière des Indiens sur un boucan, sorte de claie supportée par trois pieds.
En maintenant un feu convenable toute la nuit, la chair est bien boucanée et susceptible de se conserver quelques jours.
Une foule d'arbres couchés ont été abandonnés par les eaux sur notre banc de sable. Nous en profitons pour suspendre nos hamacs à deux branches assez élevées au-dessus du sol, qui s'étendent presque parallèlement et à une distance convenable l'une de l'autre.
Après dîner, chacun, fatigué d'une journée passée au soleil, ne perd pas de temps en causeries et ne songe qu'au sommeil.
Etendu dans mon hamac, je rêve un peu les yeux ouverts. Le ciel, d'une limpidité admirable, s'est mis en frais d'étoiles. Il me semble en voir plus que d'habitude. La folle du logis songe à la pluralité des mondes et vagabonde sur d'autres terres ; puis il me semble que je me dissipe en atomes; je dors.
Vers trois heures du matin je m'éveille ; le ciel s'est couvert, quelques gouttes de pluie tombent. François et Apatou s'éveillent également. Le Janne dort de si bon cœur que je me ferais un scrupule de le troubler. Nous prenons la toile de tente et nous la disposons sur les deux branches qui soutiennent nos hamacs. Bientôt la pluie tombe à torrents. Le Janne saute à bas de son hamac. La toile n'a pas une inclinaison suffisante ; elle a retenu une grande quantité d'eau ; ce lac aérien a son maximum de profondeur au-dessus du hamac de Le Janne; tout ce qui traverse forme un filet notable qui va se jeter dans le Goyabero après avoir réveillé et trempé mon infortuné compagnon. Plus favorisés par le hasard et les plis de la tente, nous pouvons rester couchés. Lui serait noyé s'il faisait comme nous.
Au jour, le temps est toujours couvert ; il tombe une pluie très légère qui n'est pour ainsi dire qu'un brouillard. Ne pouvant dormir, Le Janne se promène avec son fusil dans les environs. 11 revient sans gibier, mais avec trois épilobium, dont un à fleurs jaunes et deux à fleurs roses, un cassia alata et un autre cassia, identique à celui qu'il a déjà trouvé à Nare sur les bords du Magdalena.
30 octobre. — Nous partons à neuf heures; la pluie a cessé; on sent que le soleil va bientôt paraître ; les nuages qui le masquent encore possèdent un éclat qui m'éblouit et me contraint de fermer les yeux à moitié. Les aras, en retard ce matin, passent par
couples nombreux au-dessus de la rivière et semblent, par leurs cris, reprocher au soleil son séjour prolongé dans la coulisse.
Vers onze heures, Apatou me signale à l'avant du radeau un long museau noir qui glisse sur les flots et disparait de temps en temps. Bientôt nous voyons sortir sur la rive droite un tamanoir à belle fourrure et à longue queue bien fournie.
Le tamanoir possède des ongles très longs, avec lesquels il serre si fortement les objets qu'on ne peut lui faire lâcher prise qu'en lui coupant la patte. Apatou a eu affaire à lui et en porte encore des cicatrices.
Vers quatre heures et demie, nous cherchons un endroit pour passer la nuit. Hélas! là où la place est bonne le courant est trop fort pour nous permettre d'accoster. Enfin,
TAN YNOin
vers six heures, nous débarquons sur une petite plage de galets, très plate et peu profonde.
Le fond est bordé d'ingas couverts de fleurs et qui portent en même temps des gousses ouvertes où les graines sont perdues dans une pulpe cotonneuse et rouge. Cette plage n'est que l'entrée d'un petit canal aujourd'hui presque sec, mais où la rivière a laissé quelques mares à eau verte et fétide. Le campement est peu de notre goût, mais où en trouver un meilleur? La rivière est maintenant bien canalisée et ne laisse pl us à découvert qu'un petit nombre de plages.
Au moment où nous allons dîner, nous sommes tout surpris par les cris de singes rouges perchés sur des bambous tout près de nous. Nous distinguons parfaitement une note grave et une note aiguc. On dirait un chien hurlant entre les griffes d'un tigre qui pousse des rauquements, ou bien encore la voix harmonieuse d'un cochon qu'on égorge.
Comme nous n'avons pas d'autre gibier, nous mangerons ce soir du singe boucané. Le Janne en goûte avec une certaine répugnance et le trouve affreusement mauvais ; le fait est qu'il a été imparfaitement nettoyé et qu'il possède un goût de poil brûlé réellement désagréable. Je me rappelle qu'il doit nous rester quelque part un saucisson acheté à bord du Lafayette. Il s'agit de savoir s'il sera mangeable. François le retrouve. Il est bien conservé. Hourra ! — « Foin du singe ! » crie Le Janne en jetant son chapeau vers les nues.
Nous accrochons nos hamacs aux ingas. Apatou seul s'obstine à coucher sur le radeau. Pourquoi ? Lui qui, d'habitude, est parfaitement navré s'il est forcé de coucher sur le sol. Nous renonçons à chercher les raisons qui le guident. S'il voyait quelque danger en cet endroit, il ne manquerait pas de nous en faire part.
31 octobre. — La rivière est large, le courant bon, l'eau profonde. Nous n'avons plus à nous occuper du radeau que nous laissons aller à son gré. Nous apercevons des cabiais sur la rive gauche. Nous accostons ; ils se sont sauvés sous bois ; Apatou les poursuit. Nous entendons deux coups de feu. Notre compagnon appelle François pour l'aider à rapporter son gibier. C'est un animal de moyenne taille qui doit peser soixante kilogrammes. Nous faisons la curée. Toutou fait le dégoûté. A quoi est-il bon ? A surveiller attentivement les apprêts du dîner, rien de plus. Le Janne professe pour notre meute le plus profond mépris.
Nous embarquons le cabiai après l'avoir vidé et nous reprenons notre route.
A quelques centaines de mètres, nous apercevons, posés sur la terre végétale taillée à pic qui forme la rive, une multitude de papillons qui font une grande tache claire. Les uns sont blancs, les autres jaune-serin, le reste jaune d'or. Tout à coup ils s'envolent et font dans l'air un effet de neige tombante. J'ai déjà vu plusieurs de ces taches claires, mais sans avoir pu, à cause de l'éloignement, me rendre compte de leur formation.
Nous rencontrons quelques caïmans. Ils sont bien loin de montrer la férocité de ceux de la bouche de l'Areare contre lesquels on nous recommande de nous tenir en garde. Le soleil est assez bas sur l'horizon qui commence à prendre les riches teintes du soir, lorsque nous accostons un banc de sable où nous voudrions passer la nuit. La rivière a jadis passé entre ce banc et la rive, puis elle a abandonné cet ancien lit après l'avoir ensablé à l'une de ses extrémités. Le sommet de cette plage est élevé et porte un bouquet d'une simaroubée sans tronc, à longues et grosses branches rayonnantes, très propres à suspendre des hamacs.
Nous éprouvons quelque embarras pour fixer notre radeau, dont l'amarre n'est pas assez longue pour atteindre ces branches. Nous l'échouons et nous l'attachons à une pièce de bois sec que nous recouvrons de galets.
Le cabiai est bientôt dépouillé ; on rejette la tète et les côtes. Apatou fait boucaner les quatre membres qui sont de jolis jambons, pendant que François nous fait rôtir pour notre dîner les couches musculaires du ventre.
Pendant le repas nous entendons quelques moustiques. Funeste présage ! Ce sont les premiers depuis notre départ. Depuis deux jours les pions étaient devenus rares, nos nuits n'étaient troublées par aucun insecte malfaisant ; c'était trop beau. Nous pensons que nos moustiquaires vont bientôt jouer leur rôle; pour cette nuit nous nous en passerons, si c'est possible.
Nous nous étendons dans nos hamacs ; il me semble que les affreuses petites bêtes deviennent plus nombreuses. Nous résistons longtemps à leurs piqûres. La paresse nous empêche de nous lever, mais nous ne pouvons fermer l'œil. Enfin nous nous armons d'un tison et nous nous dirigeons vers le radeau, autour duquel nous entendons à chaque instant le bruit d'un animal puissant qui saute dans l'eau. La tête et les côtes du cabiai que nous avons jetées doivent attirer les voraces habitants de la rivière, poissons et caïmans. Notre présence les intimide, car nous n'entendons plus aucun bruit pendant que nous sommes sur le radeau, agitant notre tison. Nous installons nos moustiquaires et bientôt nous dormons à poings fermés.
ier novembre. — A six heures et demie nous sommes en route. Nous avons devant nous une chaîne de collines se détachant en bleu clair sur la verdure de la rive. On dirait des remparts couverts de forêts. Nous n'en sommes pas très éloignés, car nous pouvons distinguer les taches faites par la végétation. La rivière fait d'énormes détours ; toute notre journée se passe à balancer devant ces collines que nous longeons tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Nous hésitons tant à passer à l'une ou à l'autre extrémité qu'il est probable que nous passerons à travers. Le raudal que nous devons rencontrer avant la bouche de l'Areare, ne se trouverait-il pas ici? Bientôt, dans ce cas, notre fermeté sera mise à l'épreuve. Si du moins nous connaissions la situation approximative et la nature de l'obstacle à franchir ! Et puis, n'y en a-t-il pas d'autres avant celui dont on nous a parlé ? Nous serons les premiers à le savoir. Mes compagnons sont pleins de résolution comme moi-même, et parfaitement calmes dans l'attente du danger. Le Goyabero, cependant, semble aujourd'hui une honnête rivière peu disposée aux grandes frasques et aux grandes cascades. Elle est bien canalisée ; elle a un courant moins rapide. Serait-ce pour donner raison au proverbe : Méfiez-vous de l'eau qui dort?
2 novembre. — C'est une date assez lugubre, et, dans la situation où nous sommes, chacun de nous y songe un peu. Pourtant la journée ne s'annonce pas trop mal. Notre marche est bonne ; le soleil est clair et très chaud. Les collines, il est vrai, sont toujours comme une menace devant nous et envoient quelques petits contreforts s'effacer dans la rivière. Des cabiais nombreux paissent sur les rives et traversent par endroit sans montrer la moindre frayeur de notre approche. Nous sentons bien, par la tranquillité de tous les animaux que nous rencontrons, que l'homme n'a pas encore l'ait son apparition en ces lieux. Du reste, pas un morceau de bois brûlé ou coupé ne vient annoncer sa présence.
Vers neuf heures du matin, François jette à l'eau d'un coup de pagaie un petit ser-
pent qui était monté à bord à son insu et qu'il a le bonheur d'apercevoir à temps près de son pied. 11 est long d'environ quarante centimètres. Il possède une tète large, aplatie, de mauvais augure. Ce reptile se maintient quelque temps assez près du radeau, grâce au courant et à ses efforts. Il s'éloigne enfin et nous le perdons de vue.
Vers onze heures, nous atteignons un renflement de la rivière. Elle acquiert une largeur de quatre cents mètres. Son milieu est occupé par un banc de sable, dont un bord taillé à pic s'éboule à chaque instant, près de nous, car nous le longeons à dix pas. Le courant est assez rapide. Apatou, debout à l'avant, semble peu attentif. Tout à coup il crie à François : « Attention ! Pagayez fort. » Nous atteignons le banc de sable, nous débarquons. « Rivière faire mauvais », nous dit Apatou. Nous amenons le radeau en le retenant par l'amarre jusqu'à la pointe aval du banc de sable. De là nous pouvons enfin voir de quoi il s'agit. Nous avons devant nous et un peu sur la droite un amas de rochers percé d'une brèche qui doit être fort étroite, et où la rivière vient s'engouffrer en écumant. Notre situation est critique. Nous ne pouvons espérer de gagner avec le radeau l'une ou l'autre des rives; le courant nous aurait, avant cela, amenés à l'entrée de la brèche. Abandonner nos bagages ? Il ne faut pas y songer. Le voyage serait manqué et nous péririons misérablement.
Il faut pourtant que nous sachions à quoi nous en tenir avant de nous précipiter dans ce gouffre. Peut-être est-il moins dangereux qu'il n'en a l'air !
Apatou prend sa pagaie dont il se sert en même temps et comme point d'appui et pour mesurer devant lui la profondeur de l'eau, puis il s'engage dans la rivière pour gagner la rive gauche. Ce n'est pas sans une grande anxiété que nous suivons la difficile traversée tentée par notre brave camarade.
Parfois il a de l'eau jusqu'aux épaules et nous craignons de le voir entraîné. S'il venait à perdre pied, pourrait-il lutter contre le courant ? C'est douteux. Il faut songer en outre aux caïmans que nous avons déjà rencontrés. Rien qu'en pensant à ces horribles bêtes, nous frissonnons pour notre intrépide compagnon. Enfin il atteint la rive gauche ; il descend jusqu'à ce qu'il soit bien en face de la brèche qui, avons-nous dit, est un peu sur la droite de l'espèce de cul-de-sac où nous nous trouvons. Rientôt il revient vers nous en renouvelant cette traversée qui nous fait frémir. Qu'a-t-il vu ? Notre anxiété est grande.
C'est une longue trouée à travers la colline ; d'après la faible partie qu'il en a aperçue, il résume son opinion en deux mots : « Ça mauvais, pouvé passer peut-être. »
Nous nous regardons une seconde. Chacun fait un geste. Nous nous sommes compris. En avant !
C'est un terrible moment.
En cinq minutes nous sommes à l'entrée de la brèche, dont la largeur varie, pendant deux kilomètres, de douze à vingt-cinq mètres environ.
Nous avons de chaque côté un mur haut de quarante mètres et fait d'énormes tables
de grès superposées, les unes en retrait, les autres en surplomb. Des arbustes sortent partout des crevasses que ces roches laissent entre elles. Quelques minces filets d'eau coulent par endroit de ces parois abruptes.
Des blocs à moitié submergés font, de place en place, saillie sur l'une des rives et refoulent l'eau qui tourbillonne en grondant.
La rivière mugit d'être ainsi emprisonnée et cherche avec rage une sortie. Les remous semblent autant de fauves tournant dans leurs cages.
Nous rasons parfois la crête de blocs noyés pour retomber à un mètre plus bas. Un moment, nous sommes entraînés vers une roche en surplomb qui rase l'eau à cinquante centimètres. C'en est fait de nous ; tout ce qui est sur le radeau va être broyé ou balayé.