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DÉBARQUEMENT PDKS D'UNE CASCADE

Nous allons disparaître dans l'horrible tourbillon. Mais Apatou, admirable de sang-froid, a vu le danger. Il appuie un levier sur la roche; d'un effort surhumain il nous a renvoyés au large. Nous sommes sauvés ! Jusqu'à la sortie, tout va bien. Ici la rivière s'élargit, puis une jetée de grès s'avance de chaque rive, formant un V dont l'ouverture regarde la brèche. La pointe du V présente une ouverture très étroite; et il y existe un saut de un mètre que nous franchissons encore avec bonheur.

Au delà, sur la rive droite . nous apercevons une cascade pleine de fraîcheur et un large banc de grès que nous pouvons gagner facilement, car le courant nous porte de ce côté.

Nous y sommes bientôt. Nous débarquons avec plaisir. Nous avons besoin de nous reposer. Il nous semble que nous avons été privés longtemps de la vue du ciel. Qu'il esl bleu ! que la nature est belle autour de nous ! Comme les arbres ont l'ail toilette ! Nous

avons une gaieté nerveuse. Nous parlons beaucoup ; nous éprouvons le besoin de plaisanter l'infernal passage que nous venons de franchir. Mais, que nous sommes heureux d'avoir pris, un peu témérairement, la résolution de nous y lancer! Quelle peine n'aurions-nous pas eue, de l'autre côté de la brèche, à franchir la rivière et à faire passer nos bagages morceau par morceau ; puis, la traversée de la colline avec tout notre attirail, et la construction d'un nouveau radeau ou d'un canot ! Que de travail, que de souffrances et peut-être de périls évités avec un peu d'audace!

Et puis ! si c'est le raudal que nous venons de franchir, nous allons rencontrer bientôt l'Areare ; nous allons trouver des Indiens. Le Janne n'en a pas encore vu et il aurait le plus vif désir de faire leur connaissance. Ah ! je comprends bien pourquoi ils n'occupent pas le cours supérieur de la rivière.

Nous profitons de notre arrêt pour déjeuner. L'émotion nous a un peu coupé l'appétit. C'est le moment de prendre quelque réconfortant. Je fais dégager de nos caisses un flacon de chartreuse jaune ; nous en buvons une larme qui nous paraît exquise. Dieu ! que la France produit de bonnes choses ! on s'en aperçoit surtout à l'étranger. Avec quel plaisir ne boirions-nous pas un verre de vin, même de Suresne! Mais c'est un luxe que nous ne pouvons nous offrir.

Après déjeuner, Le Janne fait de souvenir un croquis du raudal, puis il dessine la cascade que nous avons derrière nous. — « Tiens! Le jardin des plantes! » me crie Apatou. Je regarde dans la direction qu'il m'indique et j'aperçois un nombreux troupeau paissant tranquillement sur la rive gauche, un peu en aval. Ce sont des cabiais qui fauchent l'herbe tendre d'une sorte de prairie naturelle. Avec leurs puissantes et longues incisives, larges d'un centimètre, ils coupent l'herbe au ras du sol; la section est nette à faire croire au passage d'une faux.

Nous rembarquons. Toutou, suivant sa déplorable habitude, se sauve dans la brousse. François le poursuit longtemps sans pouvoir l'atteindre. Personne n'a songé à observer son attitude pendant le danger. Il est probable qu'elle a dû être peu brillante, car il semble décidé à ne plus nous suivre. François revient, de guerre lasse. Toutcfu est condamné. Il deviendra la proie de quelque jaguar ou bien il périra de faim. Nous partons sans lui.

Nous sommes à peine à cent mètres qu'il hurle sur la berge. 11 est trop tard. Un bon chien nous rattraperait à la nage. Toutou ne se jette pas à l'eau. Il est oublié. Un deuxième saut se présente devant nous, bruyant mais peu dangereux. Il est de formation différente. Ce sont des galets qui en tapissent le fond et qui, s'entrechoquant, contribuent à le rendre tapageur. L'avant du radeau touche un peu en bas du saut ; les bagages sont mouillés, mais il n'y a pas d'autre accident.

A quelques mètres de là un énorme caïman vient si près du radeau qu'Apatou lui assène sur la tête un puissant coup de pagaie. Un peu plus loin nous en voyons d'autres; ils deviennent nombreux. Nous passons tout près d'un banc de sable où trois ou quatre

de ces énormes reptiles se vautrent au soleil. Ils se mettent à l'eau et l'un d'eux nage vers le radeau. Apatou veut lui jouer un tour de sa façon. Son intention est de l'attirer assez près et de lui broyer la tête avec le pesant levier qui nous a sauvé la vie dans le raudal. Il pousse une série de petits cris gutturaux avec lesquels les Indiens Roucouyennes ont l'habitude de les attirer.

Le caïman nage vigoureusement ; nous suivons sur l'eau ses yeux stupides et l'extrémité de sa mâchoire supérieure. Arrivé à quinze pas, il plonge. — «Attention! » nous

PREMIÈRE ATTAQll

crie Apatou. Chacun le cherche de son côté. Son museau émerge à côté de Le Janne qui se recule instinctivement et échappe ainsi à un terrible danger, car, au même moment le caïman lance hors de l'eau son énorme tête et une partie de son corps, et ses puissantes mâchoires se referment avec un bruit de tiroir devant la figure de notre camarade. Le Janne pâlit, on ne le comprendra que trop. Saisi, il était entraîné à l'eau, noyé et dévoré dans quelque gouffre vaseux. A partir de ce moment il voue une haine sauvage aux caïmans. Il voudrait posséder un fusil Gras avec une ample provision de cartouches pour leur faire expier leur inconvenance.

Il ne croyait guère aux caïmans qui attaquent l'homme. De mon côté, je prêtais peu de foi aux aventures de crocodiles. Aujourd'hui nous ne sommes plus incrédules.

Pourquoi, dans cette région inhabitée, ne témoigneraient-ils pas à l'homme une familiarité fondée sur l'ignorance où ils sont de son pouvoir et de ses ressources ?

La Fontaine a mis en vers une excellente recommandation dont nous devons faire notre profit dans notre situation actuelle.

« La défiance est mère de la sûreté. »

Nous la mettrons en pratique, toute répugnante qu'elle soit pour un esprit loyal.

En tout cas, je recommande à Apatoude ne plus recommencer une plaisanterie qui a failli devenir tragique.

Le ciel s'est couvert depuis notre sortie du raudal. Bientôt quelques éclairs sillonnent le ciel. Le tonnerre gronde, la pluie tombe à torrents. Nous la recevons philosophiquement, laissant aller le radeau à son gré. La surface de l'eau se hérisse de petits mamelons que nous regardons d'un œil assez maussade. Tout a une fin, surtout les grosses pluies; le jour lui-même approche de la sienne. Nous trouvons un endroit propice pour notre feu et nos hamacs, à mi-hauteur d'une berge escarpée. De notre plate-forme nous entendons un bruit sourd en aval.

Serait-ce encore un raudal ?

Les émotions de la journée, la pluie de l'après-midi nous ont un peu brisés. Nous dormons d'un sommeil lourd. Quelle désagréable surprise au réveil! Nous avons campé sur un passage de fourmis manioc. Ce sont des fourmis rouges assez grandes, qui sont toujours accompagnées d'énormes fourmis noires à mâchoires très puissantes, dont le rôle doit être de tailler dans les feuilles les morceaux que les fourmis rouges devront transporter au magasin général. Ces animaux aiment une nourriture variée, comme nous pouvons le constater en contemplant les ravages qu'ils ont faits dans notre mobilier. Ils ont rogné la visière de ma casquette, ma sacoche, la garniture de mon chapeau. Si le cuir leur est bon, les matières amylacées semblent aussi être du goût de ces fourmis. Elles ont taillé à l'emporte-pièce une foule de croissants et d'arabesques dans la partie basse de la moustiquaire de Le Janne. Il faut dire que toute cette partie était faite de calicot empesé n'ayant pas encore été lavé. Une manche de son veston de coutil est entamée. Son mouchoir porte des dessins fort élégants, mais il est devenu impropre à remplir son usage.

3 novembre. — Le bruit que nous entendions de notre campement est dû à une petite chute insignifiante que nous franchissons sans difficulté. Le fond de galets est cause du grand tapage de l'eau dans ce saut minuscule.

Nous rencontrons pendant toute la journée une grande abondance d'arbres à caoutchouc (hevea guyanensis). Le guarumo (clibadium) règne ici dans toute sa splendeur. Son tronc blanc, avec un soupçon de violet, borde partout la rivière. Ses larges feuilles palmées, argentées en dessous, pleuvent dans l'eau en produisant de petites détonations

dans le silence profond du milieu de la journée. Ce silence est remarquable. On dirait que la nature fait sa sieste pendant les heures chaudes du jour : les oiseaux se taisent, la brise aussi. La surface de l'eau est unie comme un miroir. Les quelques paroles que nous prononçons, les plus simples coups de pagaie sont répercutés par la forêt avec une énergie extraordinaire.

Le matin et le soir seulement les animaux se réveillent ; les perruches, les toucans, les aras surtout mènent grand bruit. Quelques cabiais poussent un cri étrange qui ressemble au plus formidable des éternuements et qui a le don, la première fois, de produire chez nous un invincible fou rire.

Nous rencontrons un affluent de gauche. Ne serait-ce pas l'Areare? Et pourtant! que deviendraient alors les eaux du Tigre, du Papanémé, du Duda, etc.? Il est probable que ces divers cours d'eau se réunissent et doivent former un affluent de gauche assez considérable du Goyabero, ou bien un affluent de droite de l'Areare. Par la suite, je pus me convaincre que la rivière que nous venons de rencontrer est le Duda, grossi des divers tributaires que nous avons rencontrés depuis le Tigre jusqu'à Yavia. Au premier moment je crois être en présence de l'Areare. Le Janne ne partage pas mon avis ; car, d'après les renseignements que nous avons pu recueillir, cette rivière, à son confluent avec le Goyabero, ne présente pas avec ce dernier cours d'eau une grande différence comme largeur. Or ce n'est pas ici le cas. Le Duda, à sa bouche, n'approche pas comme importance du cours d'eau que nous descendons.

Mais, dans ce cas, cette affreuse trouée que nous avons franchie n'est pas le raudal, et nous avons toujours devant nous ce terrible inconnu. Ce sera évident, si nous ne rencontrons pas bientôt des Indiens.

La fortune nous a été favorable jusqu'à ce jour. Nous espérons que la capricieuse ne nous abandonnera pas.

Pendant cette journée, les caïmans, à trois reprises, nagent vers notre radeau. Leurs yeux et leurs museaux brillent en taches blanches sur l'eau assombrie par le reflet de la rive et nous permettent de suivre leur marche. Le premier s'approche à quinze pas, puis il rebrousse chemin. Un second, arrivé à la même distance, plonge et vient émerger, un instant après, à toucher le radeau. Le Janne et Apalou lui envoient, ensemble, chacun une balle. Il coule et va reparaître à cinquante pas. Nos camarades ont dù tirer avec trop de précipitation. Ils l'ont effrayé, du moins, car il renonce à sa poursuite.

Le dernier enfin se dirige résolument sur nous, lorsque Le Janne l'arrête d'une balle à vingt pas. Il ne reparaît plus à la surface.

Vers le soir nous avons un orage. La pluie tombe encore drue et serrée, lorsque nous nous arrêtons pour passer la nuit. Notre campement est excellent. La berge est escarpée, mais de grosses lianes soutenues par les grands arbres obliques de la rive envoient jusqu'au niveau de l'eau leurs premières sinuosités et nous fournissent une échello pour

m VOYAGES DANS L'AMÉRIQUE DU SUD.

l'escalade. Au delà, le sol est occupé par des musacées d'entre lesquelles s'élèvent de g ros troncs et de nombreux palmiers.

Une sombre voûte de feuillage nous masque le ciel et pleure sur nous l'eau qu'elle arrête. Quelques jeunes plants, très longs et très minces, semblent s'empresser de croître pour atteindre cette voûte. Ils ont soif d'air et de lumière. Ce sont les géants de demain. Leurs grands parents gisent sur le sol, dévorés par les champignons.

Le débarquement des hamacs et de la batterie de cuisine est assez difficile. Une opération non moins laborieuse, sous cette pluie, c'est d'allumer du feu. J'y parviens pourtant en allant du petit au grand.

Le Janne me découpe de petits copeaux avec lesquels j'allume quelques brindilles qui à leur tour mettent le feu à des branches mortes. Puis nous possédons un brasier où sèchent et brûlent rapidement les plus grosses pièces de bois. Pendant ce temps, Apatou nous construit avec quelques branchages et des feuilles de palmier un abri contre la pluie. C'est un simple plan incliné sous lequel nous pouvons nous tenir accroupis pendant que notre dîner se prépare.

La pluie cesse enfin, mais le feuillage s'égoutte dans nos hamacs que nous venons de suspendre. La fatigue est plus forte que ce petit inconvénient et bientôt nous dormons d'un profond sommeil.

François se lève pendant la nuit pour reconnaître des pas qu'il a entendus dans le voisinage. Apatou pense que c'est un tatou qui l'aura éveillé.

4 novembre. — Nous ne rencontrons plus d'arbres à caoutchouc. 11 nous semble extraordinaire de les voir disparaître si subitement après en avoir aperçu hier en si grande abondance. Toute la journée nous guerroyons contre les caïmans. Nous les tirons à trente pas, ce qui les fait s'éloigner à coup sûr. 11 y en a d'énormes que nous pouvons contempler sur les bancs de sable. Ils dépassent comme dimension tous ceux que j'ai pu voir, tant dans les rivières que dans les collections.

Lorsque le courant nous porte du côté de ces bancs de sable, leurs terribles habitants se mettent à l'eau et il est rare que l'un ou l'autre, parfois plusieurs à la fois, ne se dirigent vers notre radeau.

L'un deux nous donne aujourd'hui un moment d'émoi. Un banc de sable, peu élevé, taillé à pic, est devant nous. Nous passerons presque à le toucher. Un caïman exceptionnellement long et gros repose inerte sur le bord. Son ventre atteint de telles proportions qu'il semble avoir été écrasé. Que fera-t-il quand nous passerons à quelques brasses de lui ? Le Janne pense qu'il est prudent de le faire fuir en lui envoyant une balle. Au premier coup de feu le reptile enlr'ouvre la gueule et se penche un peu sur le côté avec un vif tremblement de la queue. Serait-il mort, ou bien est-il simplement sur la défensive ?

A dix mètres, Le Janne lui envoie une deuxième balle qui l'atteint dans le ventre. Il

se précipite à l'eau qu'il projette violemment autour de lui. Il semble venir vers nous. Mais il a plongé laissant un peu de sang après lui et le passage libre pour nous.

Pendant la nuit du 4, les fourmis manioc achèvent leur travail de destruction sur la moustiquaire de Le Janne. L'infortuné sera livré sans défense aux piqûres des moustiques et maringouins jusqu'à ce que François lui en ait taillé une autre dans une pièce de calicot que nous possédons.

5 novembre. — Pendant celte journée les caïmans nous laissent tranquilles. Ils sont moins nombreux et moins familiers. Dois-je attribuer leur rareté relative à l'absence de ces grandes plages de sable qu'ils semblent tant affectionner? La rivière est bien

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