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LE GROS CAÏMAN SE PRÉCIPITE A L'EAU

canalisée. De nombreux bouquets de bambous viennent de nouveau disputer les rives au bois-canon.

Vers dix heures, nous éprouvons tous un sursaut occasionné par un brusque et puissant bruit de souffle. C'est un delphinidé ressemblant comme forme à un marsouin, mais de couleur plus claire, qui est venu produire avec son évent ce bruit rappelant le premier souffle d une locomotive au départ. Nous ne sommes pas peu surpris de rencontrer ce mammifère presque au pied des Andes. A partir de ce moment nous en avons constamment autour de nous. Ils passent trois ou quatre à la file, faisant de gracieux sauts de moulons au voisinage de notre radeau.

Dans l'après-midi, François pèche à la ligne et prend trois mapouritos. Pourquoi toujours des mapouritos? Parce que probablement ils sont plus voraces qu'une foule d'autres poissons à écailles qui existent dans la rivière.

Ils sont les bienvenus pour notre dîner qui depuis longtemps se compose invariablement de viande boucanée bouillie avec du riz.

Notre campement est assez mauvais à cause du grand nombre de débris organiques qui pourrissent sur le sol et qui exhalent une odeur de fièvre et de moisissure. C'est la lutte victorieuse de l'infiniment petit contre les orgueilleux colosses. Des êtres unicellulaires anéantissent les plus grands arbres dans un temps plus ou moins long.

Tous ces détritus organiques sont phosphorescents dans l'obscurité.

6 novembre. — 11 pleut légèrement au départ. Nous naviguons tranquillement sous cette pluie fine. Vers dix heures les nuages se dissipent non sans laisser au sommet des grands arbres quelques traînées de brouillard dont le soleil a bientôt raison.

Chacun s'occupe de ses petites affaires. Je relève ma carte, pendant que Le Janne prend des notes. Le radeau suit un courant honnête dans une rivière presque sans obstacle; aussi, nos canotiers le laissent-ils aller à son gré. Ils sont occupés des moustiquaires qui ont besoin de quelques raccommodages, car on ne les traîne pas sans accrocs dans la forêt.

A midi moins un quart, Apatou pousse un cri qui nous glace. II a disparu sous les flots. Nul doute possible. C'est un caïman qui vient de le happer. Quelle situation épouvantable ! Impossible de lui porter le moindre secours. Un instant nous sommes sans respiration ; un frisson nous court dans les cheveux.

Mais j'aperçois une main crispée sur une liane qui pend à l'arrière du radeau. Je saisis vivement cette main et je tire de toutes mes forces. La tête d'Apatou reparaît. Ses yeux sont rouges, sa figure exprime une suprême angoisse. Sa voix, étranglée, ne peut que répéter : « caïman ! caïman ! » Aidé de François, je le tire par les épaules pendant qu'il s'accroche de toutes ses forces aux pièces de bois du radeau. Le caïman le tient toujours. Dans quel état sera-t-il, notre malheureux compagnon ! Le Janne, armé de son fusil, attend l'apparition du monstre pour lui envoyer une balle et le forcer de lâcher prise. Apatou lui échappe enfin, et l'animal glouton reçoit un coup de feu au moment où il happe ma casquette d'uniforme qui est tombée à l'eau. Puissent balle et casquette lui avoir été indigestes ! Nous pouvons enfin examiner l'état de notre camarade.

Il porte une blessure sans gravité à la partie externe et un peu au-dessous du genou droit. Il vient d'échapper à la mort la plus horrible et il ne doit la vie qu'à des circonstances insignifiantes.

En tombant à l'eau, il a rencontré sous sa main une liane rompue qui pendait à l'arrière du radeau ; il s'y est accroché avec toute la force que donne l'instinct de la conservation.

Il n'a été saisi que par les dents antérieures de l'animal et à la partie la moins charnue de la jambe. Un rien de plus, le tibia entrait dans la gueule du monstre et nulle force humaine n'eût pu l'en arracher. On peut dire, du reste, que le caïman n'a pas lâché prise. Tout ce qu'il tenait s'est déchiré, peau et pantalon.

La plaie d'Apatou, longue de cinq doigts, large de trois, forme une grande tache blanche sur sa peau noire et ne laisse échapper que quelques gouttes de sang. Je fais tout de suite le premier pansement.

Voilà deux d'entre nous qui manquent de devenir victimes des caïmans. Il faut que nous nous mettions pour l'avenir à l'abri de surprises comme celles d'aujourd'hui.

Nous nous dirigeons sur la rive droite où nous apercevons des bambous ; nous accostons et François a bientôt, avec leurs tiges longues, adapté au radeau un parapet qui nous protégera ou nous donnera du moins le temps de voir le danger, si les crocodiles prennent l'habitude de nous assaillir. Pendant que François s'occupe de ce travail, Le Janne tire encore deux de ces terribles ennemis qui viennent rôder dans le voisinage.

Nous reprenons notre route. Notre blessé est hors d'état de pagayer. Nous

PLAIE DAPATOl

convenons, Le Janne et moi, de nager tour à tour, lorsque François aura besoin de notre aide.

Peu après, nous sommes de nouveau attaqués par un caïman qui, au moment où il va s'élancer,' reçoit deux balles qui lui fracassent la tête. Nous goûtons la satisfaction sans mélange de le voir se renverser sur le dos et disparaître sous le radeau.

Nous sommes étonnés de ne pas rencontrer d'Indiens. Notre fusillade continuelle devrait en attirer sur la rive si le pays était habité. Nous en tirons comme conséquence que nous n'avons pas passé l'embouchure de l'Areare el que le raudal est devant non-. Celte dernière perspective est d'autant moins rassurante que notre patron, à cause de sa blessure, ne jouit plus de tous ses moyens.

Le soir, nous trouvons un agréable campement. Nous avons quelque peine a hisser notre blessé qui dit ne pas souffrir beaucoup.

Le Janne ne possède encore qu'un rudiment do moustiquaire qui se trouve être tout à fait insuffisant. Vers deux heures du matin il n'a pas encore fermé l'œil, pas plus

que les deux nuils précédentes. Je lui offre mon hamac pour qu'il puisse enfin se reposer. Il est souffrant et amaigri.

7 et 8 novembre. — Au lever du soleil j'ai peine à l'éveiller : on supporte difficilement, en effet, trois journées chaudes et trois nuits sans sommeil.

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