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NOTRE CAMPEMENT DU 6 NOVEMBRE

Je panse la plaie d'Apatou et je la fais dessiner par Le Jannc. Nous prenons un peu de café, chose bien précieuse en voyage. Nous descendons ensuite sur le radeau marmites, calebasses et objets de couchage. Ceux-ci, enveloppés dans nos caoutchoucs pour être à l'abri de la pluie, forment deux paquets. Le Janne, en descendant la berge, en laisse échapper un qui contient son hamac et celui de François avec leurs

couvertures et leurs moustiquaires. Il roule à l'eau et est immédiatement saisi par le courant. Se mettre à la nage pour le rattraper, ce serait folie. Nous faisons descendre notre blessé, nous embarquons à notre tour, mais le paquet a déjà pris une terrible avance. Le caoutchouc, heureusement, l'empêche de s'imbiber trop vite, de sorte que nous pourrons peut-être l'atteindre avant qu'il ne soit englouti.

Pourvu que quelque caïman ne vienne pas s'attaquer à cette proie indigeste ! Les plus intéressés, Le Janne et François, nagent de toutes leurs forces. Nous suivons, inquiets, la disparition graduelle du paquet. Qu'on se figure, en effet, les souffrances horribles que vont endurer nos camarades s'ils ne parviennent à l'atteindre. Coucher sur le sol humide, sans couverture, parmi les feuilles pourries, être sans défense contre les moustiques les plus nombreux et les plus acharnés qu'on puisse voir! personne ne pourrait y résister. C'est la mort par la fièvre et la privation de sommeil. Courage ! Nous approchons. Enfin nous sommes à portée. Il était temps. Les couvertures sont tellement imbibées que nous avons de la peine à soulever le paquet et que c'est merveille qu'il n'ait pas sombré.

Pendant ces deux journées les caïmans nous laissent parfaitement tranquilles. Serait-ce l'effet de notre parapet? 11 n'est guère solide, mais la symétrie de ses barres entrecroisées ferait-elle deviner à ces brutes la présence d'êtres supérieurs munis d'une puissance redoutable ? Je n'ai pas la prétention de pénétrer les secrètes pensées d'animaux de commerce si peu agréable et de nature si peu communicative. Toujours est-il qu'ils semblent avoir renoncé à nous faire voyager à la façon du célèbre Jonas, après nous avoir préalablement mis en pâtés, perspective que nous trouvons parfaitement repoussante.

Pendant la journée du 8, nous avons encore devant nous une chaîne de collines de tous points semblables à celles que nous avons traversées le 2 novembre. Le doute ne nous est plus permis. C'est là que nous trouverons le raudal, et la bouche de l'Areare doit être derrière ces collines.

9 novembre. — A deux heures de l'après-midi, nous nous trouvons à l'entrée d'une deuxième trouée, analogue à la première. Plus prudents, cette fois, nous avons longé la rive gauche et nous pouvons accoster pour nous rendre compte de l'obstacle. L'entrée est rétrécie et forme un coude brusque dont le passage présentera quelque difficulté. Au delà, la percée est moins étroite; il y existe beaucoup de remous, mais nous ne distinguons pas de chute.

Notre vue n'embrasse qu'une faible partie de ce long boyau, et cette partie peut se franchir sans trop de danger. Confiants dans la fortune, nous nous lançons encore dans l'inconnu. A l'entrée du coude nous sommes saisis par un remous. Le radeau part comme une flèche, court vers la rive et revient en arrière avec une grande rapidité. Nous faisons ainsi trois tours complets. Au troisième nous sommes hors du renions, nous franchissons le coude et nous entrons dans le tourbillon. La largeur moyenne de la

trouée est de quarante à cinquante mètres. Les parois sont encore faites de tables de grès ; les inférieures sont noircies et vernissées. Un peu plus loin, ces parois prennent un caractère d'étrange beauté.

Les eaux ont sculpté ces blocs noircis et y ont taillé de longues rangées de magots superposés. Ce sont des chinoiseries, ce sont les ruines d'Angkor, c'est le musée de Cluny. Ces milliers de statues alignées ont pris un ton de vieux chêne enfumé. Nous sommes béants d'admiration. Nous regardons de tous nos yeux et nous oublions un

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