‹ Voyages dans l'Amerique du Sud; contenantChapitre 78 sur 117 · LE DEUXIÈME R A 11 I) A L · texte numérisé non relu

LE DEUXIÈME R A 11 I) A L

instant notre radeau qui, pris par un remous, va passer sous une roche en surplomb, lorsque Apatou qui, malgré la gène que lui cause sa blessure, a repris pour ce passage ses fonctions de patron, vient encore nous tirer d'affaire avec un coup de gaffe si vigoureux, que la pièce de bois se brise dans ses mains. Sans lui, nous étions encore ou broyés ou noyés. C'est la deuxième fois que notre brave camarade nous sauve la vie dans des circonstances identiques.

Nous avons plusieurs fois à lutter contre des remous avant de sortir de cette longue brèche. Chose curieuse, nous voyons de nombreux caïmans dans les endroits abrités et sans courant de ce raudal. 11 faut croire qu'ils y trouvent une nourriture abondante.

A la sortie du raudal nous descendons sur la rive droite. Nous y trouvons un endroit charmant pour un campement. Quoique la journée ne soit pas bien avancée, nous nous arrêtons ici pour passer la nuit. Hourra ! nous allons rencontrer des hommes. Nous découvrons les restes d'un feu, avec ses trois pierres disposées en triangle, entre lesquelles s'avancent les pointes charbonnées des tisons éteints. Quelques arbres portent des cicatrices assez récentes de coups de sabre. Les Indiens ne sont pas loin.

Le Janne tire deux coups de fusil pour les avertir de notre présence, puis il suit le lit à demi desséché d'un ruisseau voisin, espérant trouver quelque gibier. Ce ruisseau court sur du grès dénudé percé par ci par là de réservoirs où frétillent une multitude de petits poissons. S'il avait un panier, il en ferait rapidement provision. Il revient non seulement sans poisson, mais encore sans gibier : ses coups de feu d'appel ont fait fuir les animaux.

Voulant faire dos observations de soleil et donner un peu de repos à mes compagnons, je décide que nous séjournerons ici la matinée de demain. Le Janne est très fatigué : il a de l'embarras gastrique, de la fièvre et une teinte subictérique.

Le soir vient. Nous ne recevons aucune visite, mais nous passons une excellente nuit sans moustiques.

10 novembre. — Pendant que je fais mes observations de soleil, Le Janne fait de souvenir un croquis du raudal, puis il dessine notre radeau avec son parapet. A midi et demi nous nous remettons en route. Il règne au début un vent d'est qui contrarie notre marche. Il se calme vers deux heures. Nous avons devant nous une nouvelle chaîne de collines qui semble devoir encore nous barrer la route. Aurons-nous à franchir une nouvelle trouée? Il faut s'y attendre. Ces monticules viennent heureusement mourir sur la rive et nous ne rencontrons aucun obstacle.

Vers cinq heures, nous apercevons de nombreux coui-ouis sur un arbre de la rive. Le Janne veut nous procurer un de ces oiseaux. Nous accostons à cet effet : il est d'ailleurs temps de s'arrêter. Je vais m'occuper du feu. François n'est pas bon tireur, Apatou ne peut marcher, c'est donc à Le Janne de nous rapporter de quoi diner. II se dirige vers l'arbre qui porte notre repas. Un instant après j'entends un coup de feu et des cris de: « François! François! » Je m'étonne qu'on ait besoin d'aide pour rapporter un coui-oui. Mais ma surprise augmente encore en apercevant le pécari qu'ils traînent sur le sol. Les pécaris vivent en effet en troupes plus ou moins nombreuses; ils décèlent leur présence par leurs grognements et le bruit de leurs défenses qui s'entrechoquent. Ils laissent en outre après eux une forte odeur musquée. Or je n'ai rien perçu de semblable. L'animal que Le Janne a tué, égaré sans doute, courait sous bois à la recherche de ses compagnons, lorsqu'il est venu, au prix de sa vie, sauver celle d'un heureux coui-oui. Cette substitution de gibier ne m'est nullement désagréable. J'enlève d'abord la glande musquée que cet animal porte sur le dos.

Nous nous préparons à le dépecer, lorsque Le Janne est pris de sueurs froides et de

défaillance. Je commence à éprouver quelque inquiétude sur son étal. Il est temps que nous arrivions chez les Indiens et que nous puissions en même temps nous reposer et jouir d'un régime plus convenable.

H novembre. — Vers huit heures, nous passons devant l'embouchure d'un affluent de gauche très considérable. Cette fois c'esl l'Areare, qui descend de San Juan de los Llanos en passant par le village de San Martin. Quelques trafiquants de ce village sont venus commercer avec les Indiens de la bouche de l'Areare. D'autres trafiquants de San Fernando de Atabapo ont remonté une fois ou deux le Guaviare et l'Areare jusqu'à San Martin. Nous savons que désormais nous n'avons plus à franchir qu'une angostura, située à peu près à moitié route du point où nous sommes à San Fernando.

La rivière, grossie de son nouvel affluent, devient plus large. Nous rencontrons quelques bancs de sable qui sont isolés de chaque rive. Nous laissons aller le radeau à son gré et nous échouons à la pointe de l'un de ces bancs. Nous sommes bien engagés, car nous ne pouvons avec le takari (longue perche de bois dur) et les pagaies réussir à nous remettre à flot. Il n'y a pas de caïmans en vue, cependant on n'est guère friand de se mettre dans cette eau argileuse, boueuse et complètement opaque. François enfin dit à Le Janne : « Prenez votre fusil et veillez, » et il est à l'eau. Je suis son exemple. Ce n'est pas sans peine que nous parvenons à dégager le radeau.

Peu après, nous apercevons une fumée épaisse derrière nous du côté de l'Areare. Elle fait sur le ciel des nuages cuivrés. Des Indiens sont là, brûlant les hautes herbes d'une savane ou une portion de forêt coupée pour l'établissement d'un village.

Chaque banc de sable que nous rencontrons ensuite est le théâtre d'un phénomène de mirage. Sa crête semble se détacher en longues flammes de sable qui s'inclinent toutes d'un même côté.

Vers une heure nous trouvons sur l'un d'eux une preuve nouvelle du passage des Indiens: huit poteaux sont plantés dans le sable en deux séries parallèles et ont dû servir à suspendre des hamacs. Tout auprès sont disposés en triangle les trois piquets d'un boucan.

Peu après la rivière fait un coude.

« Une case ! » s'écrie François.

C'est bien vrai ! nous approchons d'une grande savane coupée à pic par la rivière. La berge fait une longue ligne rougeâtre due à une argile ferrugineuse. Une case s'élève un peu en retrait au milieu des hautes herbes et fait l'effet d'une meule de foin large et peu élevée. Nous avons encore à longer un kilomètre de forêt avant d'atteindre cette haute prairie. Dans cette partie les arbres de la rive penchent leurs branches sur l'eau.

« Des enfants rouges ! » nous crie François. C'est encore vrai.

Sur des troncs d'arbres échoués nous apercevons quelques enfants accroupis dans diverses positions, la tête un peu penchée, et nous regardant en dessous d'un air méfiant et craintif. Tout auprès se trouvent deux Indiens, debout dans leurs canots, leurs arcs

ARRIVÉE CHEZ LES Ml TOI AS

et leurs flèches à la main. Nous fixons une chemise blanche au bout du takari et nous dressons ce drapeau parlementaire improvisé. Je fais tirer par Apatou quelques cartouches à poudre en manière de salut. Cette fusillade a pour but de faire comprendre aux Indiens que nous sommes des amis venant leur rendre visite; des ennemis ne les avertiraient pas de leur arrivée. Elle leur fait voir en même temps que nous sommes armés et qu'il serait imprudent de vouloir nous malmener.

Cela fait, nous nageons vigoureusement dans leur direction. A mesure que nous approchons, les sauvages abandonnent leur position et escaladent la berge qui est assez escarpée. Je passe mon revolver à ma ceinture et j'endosse un veston pour le dissimuler. Le Janne se sangle de sa cartouchière et glisse deux cartouches dans son fusil. Enfin nous atteignons la rive. Je recommande à François et à Apatou de bien veiller sur le radeau pendant que nous irons, Le Janne et moi, en reconnaissance jusqu'au village.

Nous ne savons pas encore quel accueil nous recevrons, mais nous sommes bien heureux de rencontrer enfin des visages humains. Nous venons de descendre en dixsept jours une rivière inconnue des hommes sur un parcours de cent vingt-cinq lieues. Nous avons couru de terribles dangers occasionnés autant par les caprices du Goyabero que par la stupide familiarité de ses innombrables caïmans.

Nos Indiens sont alignés sur la berge que nous escaladons lestement. Ils ressemblent à tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici. Nous avons devant nous trois hommes de vingt-cinq à trente ans, un adolescent de dix-sept à dix-huit ans et un vieillard, qui semble avoir dépassé la cinquantaine. Une toute petite clairière existe en ce point de la rive. La gauche en est occupée par un abri en feuilles de palmiers. Le sentier conduisant à la savane s'ouvre dans le fond. Les femmes y disparaissent portant dans des paniers une abondante provision de poissons. Au milieu de la clairière quelques enfants partagés entre la curiosité et la crainte semblent un instant vouloir venir se réfugier derrière leurs pères, mais se décident enfin, avec des petits frémissements et des regards effarés en arrière, à se sauvera toutes jambes sur les pas de leurs mamans.

Je me dirige, la main tendue, vers le plus âgé de nos Indiens. Il porte au cou un collier fait d'une simple ficelle à laquelle sont fixées quatre canines de jaguar. Les personnages seuls ayant l'habitude de porter des colliers, chez les hommes du moins, je ne doute pas que je ne sois en présence du chef du village, tamouchi des Roucouyennes, capitaine des Colombiens. C'est un homme de taille un peu au-dessous de la moyenne, à torse très développé, à ventre proéminent, à jambes assez grêles. Sa figure est arrondie et barbouillée de roucou ; ses yeux sont légèrement obliques, roux et très brillants, ses pommettes saillantes.

Pensant que ces Indiens ont peut-être remonté l'Areare jusqu'à San Martin et qu'ils ont eu l'occasion d'apprendre quelques mots d'espagnol, j'aborde le clict par un « buenos dias, sehor capitan, » que j'accompagne de l'éclat de rire obligatoire. Il me serre la main et me rend mon éclat de rire. Le Janne lui touche la main à son tour

pendant que j'échange avec les autres hommes des poignées de main et des rires bruyants. L'un d'eux sait quelques mots d'espagnol et nous servira d'interprète auprès de ses camarades. Nous leur faisons entendre que nous voudrions visiter leurs cases et nous reposer chez eux. Nous nous mettons en marche et nous traversons à la suite de nos Indiens un rideau de foret de cinq cents mètres d'épaisseur qui nous sépare de la savane. Le sentier est assez large, bien battu, bordé de commelynas, d'une musacée, de nombreux mélastomas aux étamines recourbées et à larges feuilles tomenleuses, derrière lesquels s'élèvent les grands arbres avec leur gréement de lianes enchevêtrées. Un serpent gris noirâtre traverse le sentier devant nous sans que personne se dérange pour punir sa témérité. En débouchant dans la prairie nous apercevons trois cases, distantes l'une de l'autre de cinq à huit cents mètres environ et occupant les sommets d'un triangle rectangle. Dans le voisinage de chacune on a ménagé des bouquets d'arbustes envahis par les lianes herbacées qui forment de sauvages bosquets au milieu des hautes herbes de la savane.

Nous nous dirigeons vers la case la plus rapprochée. De nombreuses carapaces de tortues calcinées forment de larges taches blanches dans la verdure qui borde le sentier. De grands chiens maigres, à peau tigrée, à oreilles droites, à museau allongé, ont vu venir les étrangers, et nous reçoivent avec des aboiements à en perdre la respiration. Ils semblent fort décidés à entamer nos mollets, mais ils reçoivent de leurs maîtres une correction qui les décide à garder, non sans quelques sourdes velléités de révolte, une attitude plus calme et plus hospitalière. Un coq et sa compagne picorent au voisinage de la case. Celle-ci, de loin, a l'aspect d'une grande ruche. De près, je vois qu'elle est composée d'une charpente recouverte de feuilles de palmiers. Les pièces de bois qui y entrent, et qui forment deux rangées de piliers à l'intérieur, sont reliées par des lianes. Chaque côté de la case est fait d'un plan légèrement brisé en son milieu. Chaque extrémité est bouchée par un pignon plan percé d'une ouverture qui se ferme avec une porte en feuilles de palmiers. Les deux pans de la toiture ne se rejoignent pas exactement et ménagent entre eux une longue ouverture par où vient la lumière et s'échappe la fumée.

En pénétrant dans celte case nos yeux ont quelque peine à s'habituer à l'obscurité. Nous distinguons enfin quelques femmes accroupies, derrière lesquelles de petits enfants nus se dissimulent de leur mieux, tout en glissant vers nous, par-dessus l'épaule maternelle, un coup d'œil aussi curieux que peu rassuré. Nous renouvelons nos poignées de mains et nos éclats de rire. Les enfants pleurent, nous leur tapotons un peu les joues, ce qui semble les rassurer bientôt.

Je fais comprendre à nos Indiens, à l'aide de notre interprète, que je voudrais leur acheter des provisions de bouche, cassave, poisson, tout ce qu'ils pourront nous fournir enfin. Je voudrais en outre acheter un canot et payer deux hommes pour nous accompagner jusqu'au prochain village, après que nous nous serons reposés chez eux.

Je leur explique qu'Apatou a été blessé par un caïman et qu'il serait nécessaire qu'un homme lui prêtât son aide pour venir au village. Un autre aidera François à mettre au sec sur la berge nos bagages humides et quelque peu moisis. Je leur disiribue de menus objets, hameçons, ciseaux, couteaux, aiguilles, pour ces petits services. Ils ont l'air enchanté. Nous leur trouvons bonne physionomie et nous sommes absolument convaincus que nous avons affaire à de braves gens.

Le Janne me dit qu'il leur trouve un air de famille avec les habitants de lTndo-Chine ;

les yeux sont moins bridés, le nez est moins perdu au milieu des joues. A part cela, c'est la même taille, la même peau d'un jaune brûlé que celle de l'Annamite des campagnes, qui travaille, le torse nu, dans les rizières. Chez les uns et les autres, les cheveux sont noirs avec un reflet rougeàtre, épais, lisses, les pommettes sont saillantes, le buste est développé, les jambes sont grêles et arquées; le gros orteil est fortement séparé des autres qui sont courts et cylindriques. Chez ces Indiens, en général, l'œil est d'un roux foncé. Les hommes portent les cheveux coupés droits sur le front, à un doigl des sourcils, et un peu longs en arrière et sur les côtés. Leur costume se compose du calimbé ou pièce d'étoffe de colon, venant, après avoir passé entre les cuisses, se re-

plier en avant et en arrière, sur une cordelette faisant ceinture, pour retomber ensuite au niveau des jarrets. Il est complété par des jarretières en feuilles de palmier enserrant les biceps et les jambes au-dessus du mollet et à la cheville. Une feuille semblable fait couronne autour de la tête. Ils portent des colliers à plusieurs tours , faits de graines noires ressemblant à celles du balisier, entremêlées de quelques perles en verre, bleues et rouges.

Les colliers du capitaine et de son fils sont différents. Nous avons parlé du premier, l'autre est fait de défenses de pécaris fixées à une cordelette.

Les hommes ont une certaine noblesse dans la démarche ; mais les femmes, si toutefois on peut donner ce nom aux femelles que nous avons sous les yeux, ont un air de bestialité et une démarche alourdie qu'expliquent peut-être les durs travaux qui leur incombent et le vêtement disgracieux qui les recouvre et les fait ressembler à des lanternes chinoises froissées ou à des vessies mi-dégonflées.

Trois sont jeunes mais déjà flétries. Leurs cheveux sont coupés, mais plus longs que ceux des hommes ; elles les séparent en deux bandeaux ou plutôt en deux touffes emmêlées qui n'ont jamais vu le peigne. Leur costume se compose d'une chemise ou plutôt d'une manière de sac avec des trous pour laisser passer la tête et les bras. L'étoffe de ce vêtement est de leur fabrication. Elle est faite de fibres végétales pilées et réunies en masse comme une sorte d'amadou. Il n'est guère besoin de dire que ce tissu n'a rien de moelleux et refuse absolument de se mouler au corps. L'écorce qui sert à le faire est employée comme papier à cigarettes par les Roucouyennes, qui lui donnent le nom de taouari.

Elles portent des colliers en verroterie à un seul rang. Un homme et une femme sont atteints de carate (bleu).

Tout le village se réunit dans notre case, aussi avons-nous bientôt fait connaissance avec tout le monde.

La langue de ces Indiens est très gutturale; Y h aspirée y revient à chaque mot.

Le sol de la case au moment de notre arrivée est jonché de poissons d'espèces variées ; certains ont un mètre de long. J'en achète quelques-uns que Le Janne dessine avant qu'on les fasse cuire. Le plus remarquable est recouvert d'une cuirasse de plaques écailleuses très dures et très rugueuses ; il possède une tête énorme, des branchies en houppes. C'est un lophobranche connu sous le nom de cuirassier. La matière cérébrale est très développée chez ce poisson. La masse musculaire est jaune après la cuisson. Apatou me dit que les trous que nous avons remarqués dans certaines barrancas ont été creusés par les cuirassiers.

Nos compagnons nous ont rejoints et bientôt nous mangeons, avec de la cassave fraîche, des poissons bouillis et rôtis que les femmes ont préparés à notre intention. Les Indiens de leur côté, accroupis sur leurs talons ou assis sur de petits bancs concaves, très bas, forment cercle autour de grandes jattes en terre noircies au feu où ils puisent

avec la main droite des morceaux de poisson qu'ils portent à leur bouche avec la main gauche. Ils y font tremper de la cassave qu'ils mangent de la même façon.

Puis, c'est le tour du poisson rôti. De temps en temps, ils se versent dans une calebasse l'eau d'une poterie aplatie, à large goulot droit, de forme assez élégante. C'est un repas interminable. Des monceaux de poisson sont engloutis et on cuisine toujours. J'aperçois dans un coin un régime de bacoves. Le Janne ne connaît pas cette banane dont on fait un cachiri excellent. J'en fais écraser quelques-unes dans de l'eau et je fais cuire cette pulpe grossière. L'épais breuvage obtenu est trouvé exquis par mon compagnon qui est enchanté de pouvoir enfin faire entrer quelques fruits dans son alimentation.

Quoique nos Indiens semblent justifier amplement le proverbe «l'appétit vient en mangeant », leur estomac n'est pas tellement élastique qu'il n'arrive à se remplir. Je puis donner notre linge à blanchir aux femmes du village et j'essaye de tirer quelques renseignements des hommes qui nous entourent. D'après ce que je puis constater, ils connaissent San Martin, mais point San Fernando.

Nous trouverons quelques pueblos d'Indiens en aval; le village le plus rapproché est à un jour de canotage. Deux hommes veulent bien nous accompagner jusque-là et recevront en payement chacun un sabre d'abatis.

Le capitan nous cède un canot en échange d'une hache et d'un lambeau d'indienne.

L'argent n'a pas cours ici bien entendu ; il n'est pourtant pas inconnu, car j'aperçois au cou d'une petite fille deux pièces de cinquante centimes à l'effigie de Louis-Philippe et de Napoléon III.

Comment ces pièces françaises se trouvent-elles ici? c'est le moment de répondre : Mystère! comme dans les romans populaires. Mais n'y a-t-il pas une grande ironie du hasard dans le rapprochement de ces deux souverains sur la poitrine d'une petite Indienne au fond des bois de l'Amérique du Sud?

Nos Indiens possèdent comme mobilier leurs hamacs, quelques poteries, quelques petits bancs concaves, des plastrons de tortue servant de siège, trois haches, un sabre d'abatis; leurs armes se composent d'arcs et de flèches; ils n'ont pas de sarbacanes et ne se servent pas de curare.

La nuit est venue. François nous a disposé nos hamacs avec leurs moustiquaires à l'intérieur de la case.

Nous causons avec nos Indiens à l'extérieur, toujours par l'intermédiaire de noire interprète. Les femmes ont allumé au grand air des feux au-dessus desquels elles font boucaner le poisson qui reste. Je n'ai pas songé à demander le moyen employé pour faire une pêche si fructueuse. J'ai tout lieu de penser que ce poisson a dû être enivré avec le nicou (Hobinia Nicou), car il ne porte pas de blessures faites avec la Mèche, et je ne vois pas de filets chez ces sauvages.

11 t'ait un clair de lune superbe. Le ciel est sans nuages, il règne une légère brise, l'air est frais. Tout serait pour le mieux sans les moustiques qui sont venus avec le soir.

Le capitan et son fils ont regagné leur demeure. Nous prions les trois hommes qui restent de vouloir bien nous donner un échantillon de leurs chants et de leurs danses. Ils font d'abord quelques difficultés; mais je me suis aperçu dans la journée que ces infortunés n'avaient pas de tabac et fumaient avidement nos bouts de cigares. Je prends trois cigares dans ma poche, je les leur offre et ils consentent enfin à ce que nous désirons. Leur chant est très mélancolique et assez mélodieux, mais fort monotone, car il ne se compose que d'une seule phrase qui se répète indéfiniment. L'un d'eux secoue en mesure une gourde contenant des graines dures et traversée par un roseau. Cette gourde est ornée de dessins semblables à ceux des poteries. Les femmes sont trop occupées pour prendre part à ces jeux. Les enfants, en revanche, se mettent à la file derrière les hommes et, comme eux, tout en marchant, frappent la terre en cadence de leur pied droit. Tout ce monde paraît heureux. Ayant peu de besoins, ces hommes sont vite satisfaits. Vers dix heures, nous gagnons nos hamacs et, pour la première fois depuis dix-sept jours, nous goûtons un sommeil paisible sous un toit.

12 novembre. — Au lever, nous courons dans la savane qui est coupée de nombreux sentiers, dont plusieurs sans issue, sans doute pour égarer les indiscrets. A diverses reprises je veux me faire montrer l'abatis, car je ne doute nullement qu'une plantation de manioc et de bananes ne soit cachée dans la foret. Chaque fois on me remet à plus tard. Notre journée se passe à prendre des croquis, des photographies, à faire des observations de soleil et de météorologie. Demain, nos bagages seront secs et nous partirons le 14 au matin.

Après le dîner, tous les habitants, grands et petits, hommes et femmes sont réunis près de notre case. Tous paraissent gais. Les hommes recommencent leur chant monotone et leur danse boiteuse qui n'ont plus le pouvoir de nous intéresser. Les moustiques sont nombreux et cuisants. Aussi nous couchons-nous, non sans avoir disposé nos fusils par terre sous nos hamacs. Apatou s'aperçoit bientôt d'un tripotage qui lui paraît suspect. Pendant que les chants continuent au dehors, les femmes enlèvent les armes et ustensiles qui se trouvent dans la case. Il m'éveille pour me faire remarquer la chose ; mais je pense que nos Indiens vont simplement s'installer dans les cases voisines, laissant celle-ci à notre disposition. Je me rendors bien tranquille. Apatou m'interpelle de nouveau : « Moun là faire mauvais ! » Les chants ont cessé. Nous sautons à terre et nous sortons armés de nos fusils.

Tout le monde a disparu. François et Apatou veillent ici pendant que je vais avec Le Janne m'assurer que les autres cases sont aussi abandonnées. Ce n'est pas sans inquiétude que nous constatons le fait. Pourquoi nos Indiens se sont-ils enfuis? Est-ce pour nous voler nos bagages? Il n'y a pas une minute à perdre. Il faut tâcher de les rejoindre. Le Janne tire deux coups de fusil pour leur faire voir que nous nous sommes

aperçus de leur fuite. Il espère que, s'ils sont encore au dégrad, ils s'embarqueront au plus vite sans prendre le temps d'emporter nos bagages, qui sont étalés sous l'abri en feuilles de palmiers construit près de la berge. Nous nous élançons à travers la forêt, marchant aussi vite que nous le permet l'obscurité. Nous ne traversons pas ce bois sombre sans regarder de côté, car rien ne serait plus facile que de nous décocher des flèches à bout portant, et, si nos Indiens ont l'intention formelle de nous voler, ils ne se feront pas scrupule de nous tuer. Nous arrivons enfin sur la berge. Un rayon de lune éclaire la rive et la clairière. Nos bagages sont intacts ; notre radeau est paisiblement échoué. En revanche, tous les canots ont disparu, même celui que nous avons acheté. En l'état, nous poussons un grand soupir de soulagement. Le Janne tire deux nouveaux coups de fusil qui feront croire à nos fuyards que nous veillons au dégrad et qui les empêcheront d'y venir fureter de sitôt. Puis nous revenons vers la savane. En chemin, un animal assez grand traverse brusquement le sentier devant moi et je crie à Le Janne : « Attention ! » mais il a reconnu un chien que les Indiens ont oublié dans leur précipitation. Rientôt il hurle sur la berge derrière nous. Je suis bien sur que ses maîtres ne viendront pas le reprendre tant que nous habiterons leur village.

Nous avons bientôt rejoint et rassuré nos compagnons qui ont été sur le point de venir vers nous en entendant les deux coups de fusil que Le Janne a tirés sur le bord de l'eau. Cette alerte nous a ôté le sommeil. Nous ranimons avec quelques bûches le feu d'un des boucans. Nous tenons nos fusils à notre portée, prêts à tout événement et nous causons longtemps en fumant quelques cigares. Rien ne bouge. Nul autre bruit que les longs hurlements du chien abandonné ne vient troubler le silence profond de la nuit. Nous regagnons nos hamacs et nous nous réveillons assez tard dans la matinée.

13 novembre. — Nous trouvons dans un coin notre linge mouillé que nous étendons sur l'herbe au soleil, et les sabres d'abatis que nous avions donnés aux deux hommes qui devaient nous accompagner. Seul, le capitan s'est montré indélicat en emportant le prix d'un canot qu'il ne nous a pas livré.

Nos Indiens ont oublié leur coq et leur poule qui, avec leurs chiens, constituaient toute leur richesse en animaux domestiques. Nous ne nous faisons aucun scrupule d'enlever ces volatiles pour prix de notre canot.

Notre radeau déchargé pendant deux jours s'est un peu séché, il enfonce beaucoup moins et il portera encore notre fortune. Rrave radeau ! ne nous a-t-il pas sauvé la vie plus d'une fois ? Quand je songe aux frêles canots que l'on creuse dans un tronc d'arbre, à leur peu de stabilité, à l'audace des caïmans dans cette rivière que nous venons de descendre, je suis presque tenté d'être heureux de la fuite de nos Indiens? Car jusqu'ici tout ce qui nous a semblé un malheur sur le moment a tourné ;i notre avantage.

Vers midi, nos bagages parfaitement secs sont disposés sur le radeau et nous reprenons notre navigation. Nous longeons d'abord la savane, puis nous nous trouvons de

nouveau entre deux forêls. De place en place un arbre brûlé indique un ancien campement d'Indiens.

Des goélands nombreux font tapage sur nos tètes lorsque nous approchons de quelque banc de sable où ils ont dù déposer leurs œufs. Des marsouins sans nombre viennent souffler à la surface et font leurs plongeons gracieux tout autour du radeau. Le soir, nous couchons de nouveau dans la foret.

14 novembre. — Nous rencontrons sur divers bancs de sable des pièces de bois régulièrement enfoncées dans le sol, débris de campements abandonnés. La navigation est assez pénible pour Le Janne et pour moi, qui, peu habitués à pagayer, sommes obligés à chaque instant, pour éviter une épave, de remplacer Apatou que sa blessure a mis hors de service. L'après-midi, nous avons devant nous une île jeune, dont la végétation vert tendre fait une tache gaie dans le paysage. Un canot s'en détache. Notre lorgnette nous permet d'y distinguer une famille d'Indiens. Nous les hélons, du plus loin, mais ils gagnent vivement la rive gauche et disparaissent dans le bois, laissant leur canot amarré sur le bord. Nous arrivons bientôt auprès de cette embarcation qui ferait magnifiquement notre affaire. J'éprouve une violente tentation de m'en emparer, après avoir déposé en payement, sur la rive, une de nos superbes haches américaines. En l'ouvrant avec le feu, et en y adaptant un bordage, ce canot serait à même de nous porter avec nos bagages et nous pourrions beaucoup plus vite atteindre San Fernando. Tel quel, il nous serait aussi de la plus grande utilité pour nos chasses à venir. Nos provisions s'épuisent. Il ne nous reste guère de riz. Une arrobe de maïs constitue toute notre provision de farineux, car la fuite précipitée de nos Indiens de la savane nous a empêchés de faire provision de cassave.

Nous ne pouvons chasser, notre radeau étant trop peu maniable, et nos réserves de viande ne se composent que d'une boîte de corned beefei d'une boîte de sardines.

Je songe à notre blessé, au temps que nous gagnerions. Malgré tout, Le Janne n'est pas partisan de l'achat forcé qui m'est venu en tête, et il trouverait mérités les mauvais tours que le propriétaire dépossédé pourrait nous jouer par surprise en nous rattrapant quelque nuit et en disloquant ou pillant notre radeau. Nous nous arrêtons de bonne heure pour tâcher de nous procurer quelque gibier. Naïfs! il est comme les amis: on ne le trouve que quand on n'eu a que faire.

15 novembre. — Au point du jour nous sommes en route. Chaque matin, vers cinq heures, je réveille François qui nous prépare un peu de café et fait cuire le riz qui composera notre déjeuner et nous soutiendra jusqu'au soir. Vers huit heures, nous apercevons un Indien péchant, dans son canot, à la bouche d'une crique de la rive gauche. Il nous hèle le premier. Nous nous dirigeons vers lui, et le courant nous permet d'accoster. Il est accompagné d'un garçonnet de treize à quatorze ans et d'un enfant de sept à huit ans. 11 est barbouillé de roucou des pieds à la tète. Il parle couramment l'espagnol. C'est évidemment un échappé de la civilisation. Il a pris un superbe gymnote

A TRAVERS LA NOUVELLE-GRENADE ET LE VENEZUELA, .s.»

et un autre poisson. Son village n'est pas loin; il a des provisions à nous vendre. Nous pousserions des hourras, quoique cet Indien rouge, parlant si bien l'espagnol, ne nous inspire qu'une médiocre confiance. Le Janne prend son fusil, je passe mon révolver à ma ceinture, et, après avoir recommandé à nos compagnons de bien veiller en nous attendant, nous prenons place à côté de notre Peau-Rouge. Son canot est très long, très peu large et d'une instabilité parfaite. Nous sommes assis sur le fond, les jambes serrées, dans une position très fatigante. Nous nous engageons dans la crique. Notre marche est très rapide, mais nous heurtons fréquemment des arbres submergés, des branches inclinées, et c'est vraiment un bonheur que nous n'ayons pas chaviré dans cette navigation d'un quart d'heure.

En arrivant au dégrad, nous trouvons un autre Indien qui descend du village, son arc et ses flèches sur l'épaule. Il rebrousse chemin pour nous accompagner. Nous suivons dans la foret un sentier à peine tracé, nous traversons un ancien abalis déjà envahi par les arbustes, mais où nous remarquons encore quelques chétifs bananiers, puis nous franchissons un petit pont jeté sur un ruisseau, encadré et formé de deux minces troncs de palmiers. Une liane tendue d'un bord à l'autre sert de parapet à ce pont tremblant. Nous débouchons enfin dans une savane. Nous n'y voyons qu'une case formée d'une toiture montée sur des piliers, sans murs ni pignons, vers laquelle on nous conduit. Nous y trouvons un troisième Indien, avec deux femmes et quelques enfants.

Les hommes sont solides, petits, mais bien découplés. Deux d'entre eux sont atteints d'une sorte d'ichthyose très remarquable par la forme des squames. Leur peau semble couverte d'arabesques; son aspect est moiré; on la dirait tatouée avec une patience infinie.

Serail-ce une tache originelle chez toutes les Indiennes du Guaviare? Les femmes sont absolument laides.

Quatre hamacs, quelques poteries, des arcs et des flèches forment tout l'ameublement de la case.

Les femmes viennent de fabriquer de la cassave. Celle-ci est encore un peu molle; elle aura besoin, pour se conserver, d'être séchée au soleil. Nous en achetons quelques galettes, ainsi qu'un régime de bananes que les hommes vont nous cueillir. Nous nous faisons préparer à manger un peu de poisson bouilli avec du piment et des bananes. Notre appétit est immense et nous dévorons à belles dents ce sancocho qui est presque une friandise pour nous. Mais il est temps de rejoindre nos compagnons qui doivent nous attendre pour déjeuner.

SIR LES TALONS 11 E S MITOl'AS

Depuis quelque temps, nos Indiens parlent très haut entre eux. Au moment de partir, ils refusent de transporter jusqu'au radeau les provisions que nous avons achetées. Ils nous rient au nez sans se gêner autrement.

Serions-nous chez des chenapans ? Nous élevons la voix à notre tour. Le Janne caresse son fusil qu'il a couché sur son bras. J'ai ramené mon révolver en avant. Nous parlons en maîtres. Nos Indiens deviennent plus respectueux. Ils chargent les provisions et se mettent en route vers le dégrad. En y arrivant, Le Janne me fait remarquer qu'il leur serait bien facile de nous faire chavirer dans le trajet. Nous irons donc par terre jusqu'au radeau. — Mais ! — Pas de mais ; en route !

Nous sommes entrés en défiance. Nous faisons marcher nos Indiens devant nous, ce qui semble les contrarier beaucoup, car à chaque instant l'un ou l'autre trouve un prétexte pour s'arrêter; mais nous le surveillons et nous attendons qu'il ait repris sa place. Nous

revenons vers la savane; nous longeons la forêt pendant quelque temps et nous nous y engageons. Il n'y existe pas de sentier, aussi forçons-nous nos Indiens de ralentir le pas et nous marchons sur leurs talons. Nous traversons le ruisseau encaissé, sans pont cette fois, et en faisant une gymnastique vigoureuse. Nous atteignons enfin le radeau après une marche des plus fatigantes.

Les femmes et les enfants du village sont déjà sur la berge. Trois canots sont cachés sous les branches tout près de ce point. J'en achète un au prix d'une hache. Nous l'amarrons à tribord, le long du radeau, et nous nous remettons en route, en contemplant avec une certaine satisfaction l'air désappointé de ces Indiens naguère si insolents.

Question d'intuition. Nous sommes convaincus, Le Janne et moi, que, sans notre défiance et notre fermeté, nous aurions été victimes d'une machination quelconque.

Dans l'après-midi, nous rencontrons successivement trois canots. Le premier se sauve en toute hâte devant nous. Le second porte un homme, une femme et un enfant. Malgré nos assurances d'amitié, ces Indiens se tiennent loin de nous. Ils nous disent qu'ils se rendent à San Martin. Le dernier canot porte encore une famille. Le mari et la femme ont de bonnes figures. Ils nous abordent en toute confiance. Ils n'entendent pas l'espagnol, de sorte que nous n'en pouvons tirer aucun renseignement. Nous leur achetons quelques bacoves. Ils nous en offrent plus que nous n'en désirons. Nous ne nous séparons pas sans nous être serré la main.

Vers le soir, nous apercevons un canot vide amarré à la rive. Y aurait-il une case dans les environs? Demain matin nous tirerons des coups de fusil pour appeler les habitants, car notre devoir est de visiter le plus d'Indiens possible.

Nous entamons notre dernière boîte de corned beef. Que la cassave fraîche nous semble délicieuse à la place de notre riz sempiternel !

Nous passons ici une nuit excellente, presque sans moustiques.

16 novembre. — Au réveil, nous brûlons une cartouche pour appeler le possesseur du canot. Nous attendons longtemps. Personne ne venant, nous parlons. Nous avons d'abord quelque peine à nous dégager des épaves enchevêtrées qui hérissent le fond, près de la rive. Enfin, nous sommes en route. Au même moment, nous voyons deux Indiens prendre place dans l'embarcation et se diriger vers nous. Us ressemblent, pour la physionomie et le costume, à tous ceux que nous avons déjà rencontrés. Ils savent quelques mots d'espagnol, donc ils ont parfois des rapports avec les blancs. Ils ne connaissent, ce qui me semble assez difficile à admettre, ni San Martin, ni San Fernando. Je suis plutôt tenté de croire qu'ils ne veulent nous fournir aucun renseignement. Ce sont des Indiens d'avant-poste. Ils ont dù être souvent trompes et mallraités, car, c'est bien triste à dire, il est rare que le sauvage n'ait pas beaucoup à souffrir de son contact avec les premiers hommes civilisés. Ceux-ci l'abordent en conquérants, et profitent de son ignorance pour lui escroquer ce qu'il possède. Un trafiquant s'est vanté à nous d'avoir obtenu, pour un bouchon de carafe, auquel il

attribuait une grande puissance de sorcellerie, dix paniers de couac (farine de manioc torréfiée) ayant une valeur de cent francs. La famille de l'indigène n'est guère plus respectée que sa propriété. Rien d'étonnant, par suite, dans le peu de sympathie qu'il accorde au blanc. Sitôt qu'il possède une hache, un sabre d'abatis, quelques perles pour en faire des colliers, quelques lambeaux d'indienne, il n'éprouve plus que de la répulsion pour les trafiquants. Et nous ne sommes pas autre chose aux yeux des Indiens dont nous traversons le territoire.

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