NOUS HOVS QUELQUE PEINE A NOUS DÉGAGER DES ÉPAVES (P
Nos deux Peaux-Rouges nous accompagneront, au prix d'un couteau, jusqu'au prochain village, qui est peu distant. Depuis une demi-heure nous naviguons bord à bord, lorsque nous voyons venir un canot monté par un Indien et sa famille. Nous le hélons; il vient à nous. Son village n'est pas loin; il veut bien nous y conduire. Tout cela est dit en espagnol. Pendant que nous lui parlons, les autres Indiens ont tiré au large, après nous avoir volé noire ligne de pêche qui était fixée au parapet du radeau.
Notre nouveau compagnon nous prend à la remorque. Sa femme et lui pagayent avec vigueur. Je m'étonne que leur canot, très étroit et très instable, ne chavire pas. Enfin nous atteignons sans accident la bouche d'une crique de la rive droite. Cette
crique a un débit assez considérable. Son eau est jaune rougeàtre. L'entrée en est gardée par deux énormes caïmans qui trouvent dans les nombreux et volumineux poissons passant à leur portée une nourriture agréable. Leurs larges têtes et leurs yeux fixes respirent une quiétude incomparable et une bêtise absolue. A l'approche du radeau ils ont coulé un instant, pour reparaître petit à petit à la même place.
Depuis que nous avons franchi le raudal, nous sommes débarrassés des poursuites émouvantes de ces horribles reptiles. Nous n'y songeons plus qu'aux moments où Apatou, souffrant davantage de sa blessure, profère contre les caïmans les plus épouvantables menaces. 11 passerait le reste de son existence à inventer des tortures pour ces animaux. Il parle de fer rouge pour leur crever les yeux, que sais-je? 11 voudrait taire partie de l'équipage d'une chaloupe à vapeur envoyée dans le Guaviare pour les détruire avec le canon.
Nous amarrons solidement notre radeau à la rive droite de la crique et nous examinons un peu nos nouveaux compagnons. L'Indien est un garçon de vingt-cinq ans environ, de figure sympathique, bien fait, aux membres trop arrondis peut-être. Il est très propre. Sa peau, d'un jaune chaud, est peu foncée. Il porte le bandeau et les jarretières en feuilles de palmier. 11 a aux oreilles des bâtonnets de roseau qui en traversent les lobules et dont l'un des bouts est orné de plumes rouges.
Sa femme a des traits réguliers. Le Janne lui trouve un air de famille avec certaines mulâtresses de la Martinique. Elle a dû être belle, mais elle est déjà flétrie, quoiqu'elle ne soit guère plus âgée que son mari.
Elle porte comme vêtement le grand sac dont j'ai déjà parlé et qui a pris un ton rouge de roucou dans ses plis. Je lui achète sa chemise pour une brasse d'indienne. Elle connaît la pudeur, car son mari a beaucoup de peine à lui faire changer de vêtements en notre présence.
Elle remontera la crique en canot pendant que son mari nous conduira par terre, Le Janne et moi, au point où nous devrons la traverser pour nous rendre à sa demeure, qui est rapprochée et qui est située sur une savane habitée par de nombreux Indiens. Nous partons pleins d'enthousiasme et de curiosité pour ce village où nous nous promettons une abondante récolte de documents. Nous suivons longtemps le bord de la crique. Nous marchons sous de grands arbres dont les branches et les troncs envoient vers la terre de vigoureuses racines adventives. Les lianes forment comme un interminable entre-croisement de cercles de tonneaux à travers lesquels Le Jaune, à cause de son fusil, n'avance qu'avec difficulté. Le sol, noyé par l'eau dans les crues, est couvert d'un limon encore humide et ne porte pas de végétation herbacée. Il est semé de quelques feuilles tombées et de figues d'un rouge orangé, à peine grosses comme des pois. Nous rencontrons de nombreuses empreintes de tapir. \<>us marchons depuis un quart d'heure. L'Indien s'arrête brusquement! — « El tigre! » nous dit-il. Il a vu l'animal fuir sur la droite et nous montre la trace de ses pattes. Le Janne
Vu» VOYAGES DANS L'AMÉRIQUE DU SUD.
remplace par une balle un de ses coups de gros plomb et nous continuons notre route.
Près de là, une grande troupe d'urubus prend ses ébats sur les bords d'un ruisseau presque sec. Nous n'avons pas le temps de rechercher la cause de la présence en ce point de ces vautours au vol lourd et disgracieux.
Au bout de trois quarts d'heure, nous arrivons au point où nous devons traverser la crique. L'Indien hèle sa femme qui ne répond pas. Nous attendons un quart d'heure. Personne ne vient.
Nous nous demandons si on n'a pas voulu nous berner et si notre radeau est bien en sûreté. Nous nous étonnons d'avoir marché si longtemps pour nous rendre à une case qu'on nous avait dit très voisine. Je me décide à retourner vers nos compagnons, mais il faut que notre Indien nous serve encore de guide, car, à moins de suivre la crique, nous nous égarerions infailliblement et ses nombreux détours nous allongeraient beaucoup la route. En conséquence, je lui dis de nous ramener à notre point de départ. Il semble ne pas comprendre. Le Jannele saisit par les épaules, et lui fait faire demi-tour avec une vigueur qui lui ouvre l'esprit instantanément. Nous rejoignons enfin nos compagnons. Notre fatigue se dissipe à l'aspect d'un ragoût de poissons et de bananes qu'ils ont préparé pendant notre absence. Ils ont acheté ces poissons à un Indien qui passait en canot. Notre guide a encore disparu sans nous dire adieu. Fiez-vous donc aux bonnes figures!
Décidément cette région est mal habitée. Le meilleur de ces Indiens ne paraît pas bon. S'ils étaient plus rassemblés, peut-être nous joueraient-ils de terribles tours. Nous ne leur accordons, du reste, que la confiance qu'ils méritent. Nous avons toujours nos armes sous la main.
Après avoir déjeuné, nous quittons cette crique et nous reprenons notre marche lente sur le Guaviare.
Vers quatre heures et demie, nous apercevons sur la rive droite une grande savane qui s'étend jusqu'au bord de la rivière. C'est une répétition de celle où nous avons trouvé les premiers Indiens. Deux cases s'élèvent bien loin, presque au fond de cette prairie. 11 est trop tard pour nous y rendre aujourd'hui. Nous campons à l'angle que la savane d'un côté, la rivière de l'autre, taillent dans la forêt. Nous installons notre feu et nos hamacs parmi les grands arbres pour dissimuler notre présence, car nous ne tenons nullement à des visites nocturnes. Nous dînons d'un peu de cassave et d'une boîte de sardines. Notre dernière conserve a disparu. Diane nous protège !
17 novembre. — A six heures, François tire un coup de fusil. Nous sortons, Le Janne et moi, de notre angle de forêt et nous débouchons dans la savane. 11 règne une brume épaisse qui nous empêche de voir à dix pas. Nous nous orientons dans la direction des cases, et, marchant à travers les hautes herbes, nous rencontrons bientôt un sentier qui doit y mener. Ces herbes mouillées, repliées de chaque côté, se rejoignent en son milieu et font sur lui deux longues galeries. Nous sommes trempés jusqu'à mi-cuisse.
J'aime à marcher dans la rosée, son frais contact me délasse. Mais notre chemin semble se rapprocher de la rivière. Nous le laissons pour nous engager sur un terrain où les herbes ont été brûlées récemment. Les brindilles de foin carbonisé ont bientôt noirci nos pantalons de toile mouillés. Le soleil se lève et donne à la brume une couleur grenat d'une étrange beauté. Quelques arbres isolés dans la prairie laissent deviner leur présence par une tache indécise et fuyante. Mais les cases sont toujours invisibles. Un moment il nous semble apercevoir un Indien s'avançant vers nous. Nous pouvons bientôt constater que ce que nous prenions pour un homme n'est qu'un arbrisseau isolé dont les feuilles séchées par le feu ont pris la couleur de la peau des Indiens. La brume se dissipe enfin, à mesure que le soleil prend corps en s'élevant dans le ciel. Nous apercevons alors sur notre gauche un Peau-Rouge qui, ses flèches sur l'épaule, s'avance, en longeant la rivière, dans la direction de notre campement. Il est suivi à quelque distance de sa femme et de deux petits enfants. Nous le saluons d'un « Hé! hé! amigo! » et nous l'avons bientôt rejoint à travers les hautes herbes. C'est un vigoureux gaillard, le plus grand des Indiens que nous ayons rencontrés jusqu'ici. lia les épaules larges, les bras et les jambes musculeux. 11 ne fait aucune difficulté pour nous conduire vers les maisons ; mais je m'aperçois d'une manœuvre qui ne nous annonce rien de bon. Notre homme nous conduit vers la case la plus éloignée, pendant que sa femme coupe au plus vite vers la plus rapprochée. Il s'agit évidemment de cacher quelque chose, les provisions peut-être, avant que les blancs n'arrivent. Nous nous élançons sur ses traces, mais elle a trop d'avance. Nous atteignons à notre tour cette case qui ressemble à celles des villages Andins. Elle a des murs en pisé et un toit débordant formant véranda. Ce simili-palais est habité par un Indien de figure assez patibulaire qui possède un chapeau de feutre mou, à cuve arrondie et à petits bords, dont il s'empresse de se coiffer à notre arrivée. Ce luxueux personnage a sans doute habité chez les blancs; il va nous donner de précieux renseignements. A toutes nos questions il répond: « Il n'y en a pas. Je no sais pas.» LeJanneaune terrible envie de le couvrir d'injures, je le voue aux cent mille diables rouges.
Nous nous rendons à l'autre case qui est très spacieuse et entièrement faite de branches et de feuillage. Elle est habitée par trois Indiens et leurs familles. Nous y recevons un accueil plus que glacial. Ils ne possèdent ni viande, ni poisson, ni bananes, ni cassave, à ce qu'ils prétendent. Ils ont en revanche une abondante provision d'arcs, de flèches, de lances, qu'ils tiennent à la main.
Nous revenons vers notre radeau, assez déconfits de cette inutile course de dix kilomètres. Nous traversons au retour une sorte de ravin ou de marigot, où poussent quelques palmiers morichés. Nous suivons un sentier qui borde la rivière et qui a été coupé par de nombreux éboulements. Nous n'apercevons pas une pièce de gibier «lancette longue marche à travers la prairie. Nous n'avons rien à déjeuner ; il faut au moins que nous péchions un poisson quelconque pour notre dîner, et pour cela il faut nous
procurer un oiseau qui servira d'appât. Des hirondelles très gracieuses volent autour de nous, rasant les hautes herbes et faisant une guerre acharnée aux insectes. Quelques aiglons noirs se tiennent hors de portée, poussant leur cri strident et chevrotant. Pas un autre oiseau, et nous approchons de notre campement. Le Janne fait feu et abat une hirondelle, légère, car c'est à peine s'il existe un corps dans ce paquet de duvet. Sa queue est ornée de deux plumes très longues. Je suis sûr que nos compagnons, en entendant le coup de fusil, ont rêvé biche, perdrix, que sais-je? Ils n'ont besoin que de nous re-
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garder pour deviner l'insuccès [de notre promenade. Notre cuisinier tenait ses marmites nettes pour apprêter les provisions et le gibier que nous allions rapporter. Il est réduit à nous faire cuire du riz à l'eau et des bananes vertes que nous mangerons en route et que nous arroserons de lalavure de caïman qui s'appelle l'eau du Guaviare.
C'est un régime peu succulent à la vérité, mais il a du moins un avantage: il ne congestionne pas beaucoup et convient aux personnes qui doivent affronter le soleil pendant de longues heures. N'ayant rien de mieux à faire, nous rions de nos misères. Le Janne m'offre du bordeaux puisé à la rivière; je lui offre du bourgogne de même
provenance. Le riz et les bananes perdent leur nom vulgaire et reçoivent les qualifications les plus pompeuses.
Cependant, notre radeau longe la savane dont le bord taillé à pic forme sur notre droite un interminable mur rouge élevé de six mètres environ, qui doit sa couleur à l'argile ferrugineuse qui le compose.
En passant à la hauteur des cases nous apercevons tous les Indiens assemblés sur les débris d'un éboulement de la rive.
Nous ne daignons pas tourner la tête de leur côté, mais nous les surveillons du coin de l'œil, décidés à faire feu à la moindre manifestation hostile; car ils sont tous armés et ont deux canots à leur portée.
Le paysage est d'une monotonie désespérante sur cette rivière, qui fait une série de détours parfaitement réguliers. D'un côté, la rive concave taillée à pic est couverte de grands arbres et de palmiers nombreux, qui semblent surmonter un long mur rougeâtre ; de l'autre, la rive convexe est couverte de bois-canon et prolongée en un banc de sable sur lequel de nombreux caïmans se chauffent au soleil. Le courant se porte toujours du côté de la rive concave, hérissée d'arbres échoués, qui donnent asile à de craintives tortues. L'eau a une couleur argileuse. Dans les endroits très calmes elle est couverte d'une mince couche grasse qui prend des teintes irisées, et de flocons d'écume sale. Le tout est baigné d'une lumière jaune. Le soleil très chaud est surtout fatigant, vers le soir, lorsque l'eau nous renvoie ses reflets implacables. Dix heures par jour nous sommes exposés à ses rayons, sans autre abri que nos panamas autour desquels nous enroulons une serviette. Les perfides rayons profitent de la moindre fissure dans nos vêtements pour déterminer sur notre peau des brûlures au premier degré. De temps en temps, nous mouillons nos cheveux pour nous procurer une fraîcheur passagère. Vers le soir de cette journée, Le Janne prend un mapourito de belle taille qui nous fournira un excellent dîner. Puis, la rivière devient très large et est divisée par un banc de sable qui occupe son milieu. Le courant nous porte vers la rive gauche, qui est couverte de bois-canon, line.garza perchée sur une branche soulève parmi les feuilles son cou en tire-bouchon. Apatou l'abat d'un coup de fusil. 11 s'installe dans le canot et nous rapporte bientôt ce héron d'odeur forte et répugnante.
Faute de mieux, ce sera notre déjeuner de demain. Apatou a l'idée de transformer en cachiri le peu de cassave qui nous reste de notre achat chez l'Indien au gymnote et qui est absolument gâtée. Il en prend les meilleurs morceaux et les détrempe avec un peu d'eau dans une poterie dont nous avons fait l'achat chez les habitants de la bouche de l'Areare.
Nous voici donc riches : nous possédons du poisson, de la viande, une liqueur fermentée.
18 novembre. — !\otre marche est assez lente. En douze heures de navigation, nous n'avançons pas de plus de vingt-huil kilomètres, d'après mon estimation. Nous ronron-
trons beaucoup de canards, mais ils sont très difficiles à approcher. On ne les dirait pas si malins avec leur visage épais. Nous guerroyons conlre eux sans succès. Les écloppés sont nombreux, mais les caïmans seuls feront bonne chère.
19 novembre. — Notre marche est encore très lente. Nous tuons enfin quatre canards qui, bouillis avec des bananes vertes, conslituent nos repas de deux jours. Les canards appartiennent à l'espèce que les Colombiens appellent canard royal (pato real). C'est la seule que nous ayons rencontrée jusqu'ici.
Notre voyage tourne en véritable lutte pour l'existence. Tout le temps que nous pouvons distraire à nos tracés, à nos observations, est consacré à la pêche et à lâchasse.
20 novembre. — Nous recevons un grain assez violent dans l'après-midi. Mais le temps s'est remis au beau avant que nous ne nous arrêtions pour camper. Nous faisons pénétrer notre radeau dans un espace libre au milieu d'un grand amas d'épaves ; nous le fixons solidement et nous nous occupons de nos installations pour le souper et pour la nuit. Pendant que j'allume du feu, François fait débarquer notre matériel indispensable. Le Janne et Apatou, auquel l'état de sa blessure permet quelques travaux, armés de sabres d'abatis, débarrassent le sol des broussailles qui l'encombrent et nous taillent autour du feu une petite clairière, en ayant soin d'épargner quelques arbustes placés à distance convenable pour suspendre les hamacs. Rientôt la marmite est au feu. Elle contient un canard superbe, découpé à l'aide d'un sabre d'abatis, et des tronçons de bananes vertes. Un peu d'eau et de sel sont les seuls accessoires de ce ragoût inconnu sur les tables européennes. Notre vigoureux appétit lui servira d'assaisonnement. Notre provision de cigares est presque épuisée; aussi, depuis quelques jours, en gardons-nous précieusement les bouts, que nous roulons dans une feuille de papier quelconque, après les avoir séchés et coupés en tranches minces. En attendant le dîner, nous fumons une de ces cigarettes qui, quoique volumineuses, seraient d'un placement difficile chez nos élégants.
Une étroite bande de nuages violacés, derniers vestiges du grain de l'après-midi, borde l'horizon du côté du couchant. Au-dessus, le ciel a pris une teinte verte striée de quelques rayons roses qui s'étendent vers nous en s'élargissant. Rien n'égale la pureté de ces couleurs tendres et insaisissables aux meilleurs pinceaux. Le plus brillant des yeux du ciel, injustement qualifié de borgne par un grand poète, va rejoindre dans l'autre hémisphère son frère plus modeste, si cher aux amoureux et si redouté des criminels. La nuit vient tôt après, le crépuscule étant très court sous ces latitudes. Nous dînons à la hâte, car les moustiques sont nombreux et nous interdisent les longues causeries après le repas. Chacun gagne son hamac et se met à l'abri sous sa moustiquaire.
Le sommeil vient vite, mais un violent coup de tonnerre nous réveille. Rientôt la pluie tombe en nappes. Le Janne et François quittent leurs hamacs fixés à de grands arbres qui pourraient attirer la foudre. Il n'est pas d'étoffes impénétrables à de pareilles pluies. Nous sommes trempés, nous grelottons. Nous n'échangeons pas une parole : nous
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sommes presque aussi privés de sentiment que le noyé au fond de l'eau. Cette pluie dure avec quelques accalmies et quelques redoublements de violence jusqu'au matin. Le Janne s'étonne d'avoir été harcelé au plus fort de l'orage par des légions de moustiques.
21 novembre. — Nous rencontrons des palmiers morichés. Apatou me dit que ce palmier ne se trouve qu'à l'embouchure des grandes rivières. Nous ne serions donc pas loin de San Fernando. Mais Y angostura ? Les deux mauvais passages que nous avons franchis seraient donc, le premier le raudal, le second Y angostura. Je commence à le croire sérieusement dans l'après-midi, lorsque Apatou me fait remarquer une foule d'oiseaux portant le nom de sasa, qui mènent grand bruit dans un bosquet de la rive gauche. Ces oiseaux, je ne les ai rencontrés qu'à la bouche du Yary et du Parou. Nous sommes naturellement quelque peu portés à prendre nos désirs pour la réalité.
Le Janne, cependant, ne partage pas l avis général. Nous n'avons pas rencontré la grande île Amanaveni portée sur la carte de Codazzi, et, selon lui, nous n'avons pas encore atteint V angostura. Je ne puis arriver à lui faire abandonner son opinion, en Lui faisant observer que le géographe italien n'a tracé que d'après renseignements la carte du Guaviare.
Nous venons de doubler une crique. Apatou nous signale un canot monté par trois Indiens qui sort de ce petit affluent de gauche. Nous hélons ces hommes qui pourraient nous renseigner sur la distance qui nous sépare encore de San Fernando. Ils nous ont entendus, car ils nagent avec ardeur pour s'éloigner de nous. Leurs larges pagaies soulèvent des nappes liquides qui brillent au soleil en éclairs très rapprochés. C'est donc toujours la même hostilité ou la même crainte des blancs.
22 novembre. — Dans la matinée du 22. nous apercevons un superbe jaguar blotti
m VOYAGES DANS L'AMÉRIQUE DU SUD.
sous les arbrisseaux qui bordent la rive. Chacun sait que sur l'eau les objets paraissent beaucoup plus rapprochés. Le Janne envoie à ce félin une balle qui ne le touche pas. C'est à peine si la détonation lui occasionne un petit frémissement, et il continue de nous regarder impassible. François, à son tour, lui tire un coup de chevrotines. Il se sauve dans les hautes herbes, mais sans précipitation.
Vers onze heures, nous approchons d'un banc de sable. Le soleil est très chaud, le ciel presque sans nuages. C'est une belle occasion pour faire une observation au théodolite et en même temps pour sécher nos bagages. Je fais monter mon instrument et disperser sur le sable brûlant le contenu de nos caisses, pendant que Le Janne fouille les environs pour tâcher de se procurer quelque gibier. Il blesse des canards, dont l'un est happé sous ses yeux par un caïman.
Vers quatre heures, Apatou démarre le canot et se met à la poursuite d'une troupe de canards qui volètent devant nous. Avons-nous affaire à de jeunes canards, ou bien serait-ce la mue qui alourdirait leur vol? La première supposition me parait être la meilleure, car les trois volatiles que notre compagnon nous rapporta, des parents sans doute qui restaient en arrière pour protéger leurs jeunes couvées, sont parfaitement munis de plumes.
Au campement, nous entendons par deux fois les rauquements d'un jaguar assez près de nous. C'est un bruit que François n'aime guère. Apatou prend un malin plaisir à l'effrayer davantage en lui racontant des histoires de tigres de son pays. C'est d'abord un petit Boni enlevé et dévoré près de son village, puis un chien saisi dans un campement sous le hamac de son maître. Le Janne essaie de détruire l'effet produit par ces récits, en assurant à Burban que le tigre d'Amérique n'est qu'un animal inoffensif auprès de celui de la Cochinchine. François, du reste, a une confiance absolue dans l'adresse et le sang-froid de Le Janne, et, chaque soir, il a bien soin de mettre son hamac en quelque sorte sous la protection du sien. Comme mesure de précaution, nous allumons deux grands feux que chacun promet d'entretenir pendant la nuit.
23 novembre. — Au réveil, nous constatons que nos feux sont éteints depuis longtemps. Nous avons dormi comme des sourds. Nous rencontrons pendant cette journée un nombre incalculable de tortues. Elles sont alignées par dix et vingt sur des bancs de sable très bas et taillés à pic ou sur des troncs d'arbres échoués. Ces tortues, auxquelles les Vénézuéliens donnent le nom de térékdi, sont très peureuses, et à notre approche elles se jettent successivement à l'eau avec une régularité toute militaire et une prestesse qu'on ne leur accorde pas en général.
Ces tortues constituent un excellent manger, mais nous ne pourrions nous les procurer qu'avec des flèches. Celles-ci percent facilement leur carapace et trahissent, avec leur long roseau émergeant, la retraite de l'animal blessé.
Nos armes à feu nous permettraient de les tuer, mais en tombant à l'eau, les térékaïs
seraient perdues pour nous. Nos cartouches sont trop précieuses pour que nous les dépensions dans une chasse d'un résultat si problématique.
Dans l'après-midi, Le Janne pêche deux poissons assez singuliers ou plutôt deux branchiostomes. Ils doivent être voisins de l'amphioxus, s'ils ne sont l'amphioxus lui-même. Leur peau blanche et bleue a une apparence d'émail ; elle n'a pas d'écaillés et laisse adhérer aux doigts des filaments visqueux qui nous inspirent de la répugnance et nous les font rejeter. Les yeux sont rudimenlaires et consistent en deux ponctuations noirâtres. Les branchies sont situées au fond de la bouche et Le Janne ne les aperçoit que par hasard, en retirant l'hameçon fortement engagé.
Tous les jours suivants nous ne rencontrons plus d'Indiens. La navigation devient d'une monotonie agaçante. Aucun incident ne vient jeter dans notre existence une émotion ou une distraction. Nous suivons les vueltas de la rivière qu'on dirait tracées au compas et copiées l'une sur l'autre, avec leur rive haute taillée à pic et leur rive basse couverte de bois-canon et prolongée en banc de sable.
Un ibis noir à long bec arqué, un petit héron blanc à tète bleu tendre, viennent s'ajouter aux habitants ailés des berges.
Le 25, nous constatons avec peine que notre dernière parcelle de tabac s'est envolée en fumée.
Notre provision de maïs diminue sensiblement. Nous voyons le moment où les farineux vont nous manquer tout à fait.
Le 26, je fais une méridienne qui nous donne une latitude de 20i."i'. Nous sommes donc bien loin de San Fernando, qui est par 4° environ. Mon chronomètre n'étant pas réglé, je ne puis calculer la longitude.
Le 27, notre horizon s'accidente un peu. Des collines se profilent en bleu clair sur un ciel lavé de vert et de rose, un peu embrumé. Plus haut, un amas de nuages moutonnés ne laissent apercevoir du ciel que quelques échappées très bleues. Une légère brise souffle du nord. Un banc de sable sur notre gauche est couvert de sarcelles et de canards. Quatre de ceux-ci se livrent un combat homérique. Les larges becs spatulés fouillent sous les plumes et doivent imprimer dans les chairs des meurtrissures sérieuses. Si l'un des combattants, fatigué, se retire, il est remplacé par l'un des spectateurs. Le Janne émet le vœu barbare qu'ils s'égorgent tous les quatre, après s'être arraché toutes les plumes. Notre canot pourrait se détacher pour ramasser les morts.
L'après-midi nous traversons les collines. La rivière s'étrangle légèrement en ce point et forme au delà des remous dont le passage doit présenter de sérieuses difficultés dans les grandes eaux.
Nous avons alors devant nous une bulle élevée de deux cents mètres et longue de cinq à six cents ; on dirait une immense butte de polygone ou le toit d'un earbet gigantesque. Nous la contournons et nous franchissons un deuxième étranglement de
la rivière, suivi d'un remous encore plus considérable que le premier. Nous croyons sérieusement cette fois avoir passé l'angostura de Codazzi. Point.
Vers cinq heures et demie, nous l'atteignons enfin et nous sommes définitivement fixés sur notre situation.
Nous nous engageons dans une nouvelle trouée de même nature que les deux vandales que nous avons déjà franchis.
Elle a la même longueur, mais sa largeur est plus grande. Chaque côté de la rivière est bordé d'une banquette de grès élevée de deux ou trois mètres et large de cinq à six, en arrière de laquelle s'élève une colline extrêmement escarpée et par endroits taillée à pic. De nombreuses cascatelles tombent sur les banquettes de grès et s'y sont creusé un passage. La végétation des collines se ressent du sol pierreux qui lui donne asile. Les arbres sont tourmentés, noueux et tortueux. Plusieurs sont en tleurs et font dans la verdure des taches roses, lilas, blanches et jaunes. C'est un immense bouquet qui s'étend de chaque côté de la rivière. Le Janne peut examiner des tleurs détachées par le vent et qui suivent le fil de l'eau. 11 les attribue à des bignoniacées. Il fait nuit lorsque nous atteignons la sortie de l'angostura. Nous campons sur une grande plate-forme de rochers. Pas d'arbres pour suspendre nos hamacs, aussi coucherons-nous sur le sol. Le débarquement de notre matériel est assez long et se fait à la bougie.
Nous avons la chance de trouver du bois à feu et nous faisons rôtir un canard que nous mangeons sans autre accompagnement, car nous avons épuisé notre provision de maïs. Après ce dîner de carnassiers, nous nous roulons dans nos couvertures et nous nous étendons sur les rochers, les pieds tournés vers le feu. Les moustiques ont pitié de nous et nous laissent dormir tranquilles.
28 novembre. — Nous partons à six heures. 11 fait à peine jour, car le ciel est nuageux. La rivière un peu encaissée paraît noire. De grands flocons d'écume jaune courent à sa surface. Nous apercevons de superbes palmiers maripas. Je pense que le bourgeon de ce palmier, bouilli, pourra remplacer nos féculents disparus.
Apatou et François prennent une hache, montent dans le canot et gagnent la rive pour dépouiller un de ces arbres. Pendant ce temps, Le Janne et moi nous continuons notre route sur le radeau. Nos compagnons nous rejoindront facilement, grâce à la grande supériorité de leur marche. Au bout d'une demi-heure, nous apercevons à une faible distance devant nous de grandes roches arrondies qui forment un barrage interrompu et que l'eau contourne en bouillonnant. Peu confiants dans notre habileté, nous gagnons la rive droite pour attendre nos compagnons. C'est une heureuse inspiration.
Apatou et François nous rejoignent enfin ; nous franchissons le barrage, puis le courant nous saisit et nous sommes entraînés dans une deuxième angostura plus dangereuse que la première.
Elle est plus^ étroite, les banquettes y sont plus élevées, la vitesse de l'eau est plus
grande. Vers le milieu elle présente un renflement, une sorte d'ampoule où l'eau revient sur elle-même avec une grande violence. Nous avons grand'peine à éviter ce remous; c'est en nageant de toutes nos forces que nous y échappons. Je ne verrais pas la possibilité d'en sortir si nous y entrions avec notre radeau.
Nous n'avançons que très péniblement et avec une extrême lenteur jusqu'à la sortie. Alors la rivière s'élargit. Nous avons vent debout et une forte houle. Notre marche esl insignifiante.
A six heures, nous allumons notre feu de bivouac sous un arbre immense, revêtu d'un fouillis de racines advenlives qui se sont aplaties et collées sur son tronc. Il laisse
pleuvoir sur nous une grêle de petites figues, détachées par une véritable population de singes, d'aras, de paraquois.
Les premiers se sauvent de branche en branche, et s'enfoncent dans la foret avec des bruissements de feuilles froissées et des ricanements stridents.
Le .Janne abat un coui-oui et un paraquoi. François, souffrant, se couche sans dîner. Nous autres, nous mangeons un canard boucané et du maripa bouilli, qui, quoique insuffisamment cuit et un peu trop sucré, se trouve être supportable.
29 novembre. — Au réveil, François va mieux. Nous mesurons à la hauteur de notre bivouac la largeur de la rivière qui se trouve être de six cent soixante-dix mètres, y compris cent cinq occupés par un banc de sable qui est couvert par les grandes eaux. Il pleut légèrement à notre départ. Vers huit heures, Apatou nous signale un abatis droit devant nous. Une assez vaste clairière s'étend en effet jusqu'à la rive. Elle semble occupée par une plantation de bananiers, si toutefois ces larges feuilles ne sont pas celles de cette autre musacée que nous prenions au début pour un balisier. Le cœur nous bat bien fort pendant que nous approchons de cette clairière.
Si nous allions être déçus? Notre radeau n'avance pas à notre gré. Nous lui voudrions des ailes et il semble avoir un chargement de plomb. Je regarde avec ma lorgnette. J'aperçois un tronc à demi carbonisé en suspens sur la rive, puis un régime de bananes. Hourra! Voilà l'abondance. Mais quelle sera l'attitude des habitants? Nous sommes assez montés par les privations des derniers jours pour livrer bataille au cas où l'on ne voudrait encore nous rien vendre. La misère est mauvaise conseillère.
Le canard nous écœure. Le maïs fermenté que nous avons mangé, les jours passés, nous a tous indisposés. Un champ de bananiers est devant nous. Nous payerons le prix qu'on voudra, mais, coûte que coûte, nous aurons de leurs fruits.
Nous longeons un banc de sable dont le fond est occupé par une foret de bois-canon. Nous apercevons sur le sol une natte en feuilles de palmiers, disposée sur des arceaux, qui doit servir de couverture ou de rouff à un grand canot. Voici une case qui nous présente son pignon et qui, avec son toit débordant, nous fait l'effet d'un chalet perdu dans le feuillage.
Le Janne tire deux coups de fusil pendant qu'Apatou me prend dans le canot et me dirige en toute hâte vers ce chalet. Nous remontons quelques instants une crique qui vient déboucher à l'angle du banc de sable.
Les Indiens, effrayés, ont d'abord pris la fuite, mais ils reviennent bientôt, et, sur notre assurance que nous n'avons ni fiebre ni catarro, ils nous font le meilleur accueil.
J'envoie deux Indiens avec un canot pour donner la remorque à notre radeau qui, sans leur aide, ne pourrait remonter la crique, si faible qu'en soit le courant. J'attends mes compagnons au dégrad.
— « Eh bien ? me crie Le Janne du plus loin.
— Nous sommes chez Lucullus. »
Nous atteignons bientôt le village qui s'appelle Mapiripan, comme la crique sur laquelle il est situé et comme le défilé que franchit le Guaviare un peu en amont.
Il est composé de trois cases dont une seule est visible de la rivière. Quatre Indiens l'habitent avec leurs familles. Le plus âgé, qui doit approcher de la cinquantaine, est en même temps le plus vigoureux. 11 a un torse puissant et une bonne figure placide, quoiqu'il ait la peau entièrement bleuie par le caraté.
Un autre, âgé de vingt-cinq ans environ, est atteint de fièvre intermittente. Je
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gagne sa confiance en lui administrant un peu de sulfate de quinine. C'est un garçon plus intelligent que la moyenne des Indiens, qui a vécu chez les blancs et qui, possédant une connaissance suffisante de la langue espagnole, me fournit de précieux déments pour l'étude de sa propre langue.
Un troisième, enfin, petit (un mètre cinquante i, un peu voùlé, me semble d'intelligence très bornée. Il porte le nom peu mérité de Narcisse.
Us possèdent tous, à l'exception de ce dernier, des pantalons et des chemises.
L'infortuné Narcisse n'a qu'un misérable poncho taillé dans l'étoffe de fabrication indienne que nous avons rencontrée précédemment.
Les trafiquants de San Fernando remontent chaque année jusqu'ici. Ils ne doivent pas tarder à venir et nos Indiens tiennent prêtes les provisions de cassave et de couac qu'ils doivent leur vendre.
Ils nous cèdent au prix de quelques sabres d'abatis, couteaux, ciseaux, aiguilles, hameçons, un panier de cassave, un panier de couac, des bananes, des citrouilles, deux tortues, du tabac.
. Nous achetons en outre de la graisse de tortue, de la mélasse, que nous sommes
fort heureux de trouver, car nous possédons un peu de café en grains qu'elle nous permettra d'utiliser.
Bientôt nous mangeons, nous dévorons plutôt une tortue avec des bananes cuites sous la cendre. Jamais repas ne nous a paru plus exquis. Nos Indiens nous font boire du cachiri de bananes. Puis, quelle volupté ! nous fumons des feuilles de tabac séchées au feu.
Bientôt nos estomacs nous reprochent l'excès de travail que nous leur avons donné. Nous ne voulons pas paraître indisposés de peur d'effrayer nos Indiens, qui par malheur s'attachent trop à nos pas et nous semblent en cette circonstance extraordinairement importuns.
Nous sommes pourtant moins embarrassés que les invités du roi Louis le onzième dans les contes de Balzac. François est le plus malade d'entre nous.
Le soir vient. Nos Indiens nous annoncent qu'ils vont coucher sur la plage voisine. Ils agissent ainsi dans cette saison, à cause des moustiques. Ils reviendront au jour. François se figure que ceux-ci vont encore nous brûler la politesse, mais je lui fais remarquer que leurs cases sont remplies de provisions et d'instruments qu'ils n'auraient garde d'abandonner.
30 novembre. — Nos amis sont de retour au lever du soleil. Je fais l'emplette d'un canot assez grand pour nous permettre d'abandonner notre vieux radeau. Nous achetons en outre un hamac, un arc, des flèches, des poteries. Nos Indiens fabriquent