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CHAPITRE III

DE COTIGA AU PIED DES MONTS TUMUC-HUMAC

Excursion au placer d'Aoura. — L'ùlablissemenl de M. Labourdclle désole par la famine. — Saba et moi nous gagnons la fièvre. — Sans nouvelles de Cotica. — Trahison de Joseph. — Heureuse intervention de M. Labourdctle. — Je suis obligé de renvoyer des hommes et de me séparer de Saba — Joseph Foto. — Dogue -Mofou, Alamo et Apatou. — Leur passion pour la poche et la chasse. — Agréments d'une station de plusieurs heures sous un soleil torride. — Avantages de la résignation. — Une observation importante pour un voyageur. — • Vn accès de fièvre persistant. — Le programme d'une journée de voyage. ^Heureux contre-temps. — Les histoires d'Apatou et de Uugue-Mofou. — Iniluence de la fumée de mon cigare sur le moral d'.\patou. — iNous arrivons chez les Roucouyeunes. — La maladie me quitte la veille du départ. — En route pour les Tumuc-Humac. — Trente Indiens m'accompagnent. — Joseph et ses querelles. — Nègres et Indiens. — Quelques détails de mœurs. — Le Ivnopoyamoï. — Le Maroni. — Préparatifs de départ.

Joseph s'étanl chargé de faire mes provisions et de recruter un équipage, j'eus l'idée de remonter le fleuve pour aller faire des études géologiques au placer d'Aoura-Soula, situé à quatre jours de marche en amont. Je trouve l'établissement de M. Labourdelte désolé par la famine ; les Bonis, occupés de leurs danses, ont négligé de transporter les vivres qu'on attendait depuis plus d'un mois. A mon arrivée, tout l'établissement est en

émoi ; la moitié du personnel esl en proie à des accès de fièvre violents ; les coulies et les Arabes ne sont pas plus épargnés que les Européens. Sababodi et moi, nous reiombons malades le lendemain de noire arrivée.

Après cinq jours de fièvre continue, je me rétablis rapidement ; mais ce qui me désole, c'est que le délai de dix-sept jours s'est écoulé, et je ne reçois pas de nouvelles de Cotica. Après quatre longs jours d'attente on vient m'annoncer l'arrivée des canots, au moment où je me décidais à partir à la recherche des retardataires.

Joseph a manqué doublement à sa parole, d'abord en ne venant pas, ensuite en ne m'envoyant point de vivres. Les Bonis, après avoir tenté de m'arrèter par la maladie, essayent sur moi d'un autre petit jeu cent fois plus terrible : la famine. M. Labourdette, auquel je suis heureux de témoigner ici toute ma reconnaissance, me sauve de cette situation en m'ofîrant un baril de coac qu'il vient de recevoir; mais ce n'est pas assez pour nourrir dix hommes pendant une traversée de quinze jours. Je me vois, à mon grand regret, obligé de renvoyer quatre noirs de Mana et de me séparer de mon pauvre petit Sababodi, qui est d'ailleurs gravement malade.

Le lendemain, je me mets en route avec un seul canot et quatre hommes. Saba, que j'ai fait porter à la jilage sur le dos d'un Indien Emerillon qui chassait près de là, verse des torrents de larmes en me quittant. Forcé par les circontances de me séparer de lui, je lui donne des lettres pour mes collègues, le recommandant à leurs bons soins; ils se chargeront de le remettre sur pied, et il restera à leur service jusqu'à mon retour.

Mon équipage se compose d'un homme de Mana, nommé Joseph Folo, et de trois Bonis. Deux de ces sauvages sont des vieillards de soixante-cinq à soixanle-dix ans. L'un d'eux, nommé Dogue-Mofou, très grand et très gros, fait enfoncer par son poids mon canot au point de le faire submerger. L'autre, qui répond au nom d'Alamo et frère du précédent, est tout petit, malingre et incapable de marcher, par suite de nombreuses blessures qui lui ont occasionné la perte de tous les doigts du pied droit. Le troisième Boni se nomme Apatou. C'est un homme d'environ trente à trente-cinq ans, qui présente des qualités physiques parfaites. C'est lui que je choisis comme patron de noire embarcation. Joseph Folo, mon cuisinier, est un sujet rempli, j'allais diri» pétii, de bonnes intentions; mais c'est un canotier des plus médiocres. D'un autre cùlé, mes hommes ne lémoignenl pas d'un bien vif enthousiasme ; ce n'est (|u'en <loublant leur solde que je parviens à les entraîner.

Nous marchons bien le premier jour ; mais, à peine arrivés dans les grands sauts à la bifurcation de l'Aoua, les Bonis, à l'exemple des Poligoudoux, passent de longues heures à flécher le coumarou, pendant que je me morfonds au soleil en les attendant. La chasse a pour eux encore beaucoup plus d'allrails ([ue la pèche. S'il- a|)ereoivenl la queue d'un gibier minuscule sur la rive, vite mes scélérats sautent à terre et courent le grand bois pendant des heures entières. Force est aux voyageurs de se résigner à les allendre avec la patience d'un autre Job : ce que je me résous à faire d'aulanl plus

LE DOCTELn CREVAUX ET SADABOIH

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facilement que j'ai la triste expérience de ce qu'il en coûte de contrarier les passions de ces faces de café au lait. Après avoir passé les grands sauts qui se trouvent près de l'embouchure de la crique Maroni, nous entrons dans les eaux calmes de l'Itany.

En remontant l'Itany on est frappé de la monotonie du paysage. La rivière présente souvent l'aspect d'une longue avenue masquée au fond par une colline au pied de laquelle on aperçoit des roches dénudées par les eaux. Devant ce tableau qui se renouvelle à chaque pas, le voyageur se demande souvent de quel côlé va tourner la rivière. Rien n'est cependant plus facile que la solution de ce problème. La rivière tourne toujours à droite si les rochers qui sont au pied de la colline se trouvent près de la rive gauche ; elle tourne à gauche si les roches sont situées près de la rive droite.

Le pourquoi, le voici, et il s'applique également auxsauls. Les rochers forment comme le squelette d'une partie de la colline ravagée par les eaux. Le courant n'ayant pu traverser le noyau de celte masse, a du, pour se frayer un passage, subir une déviation du côté opposé à la résistance. Cette remarque, sur laquelle j'ai insisté, est des plus importantes pour le voyageur ; elle m'a permis de prendre un grand ascendant sur mon escorte, lorsque à une distance très éloignée encore, sur la nappe d'eau qu'on aurait pu croire sans fin, j'indiquais à mes hommes, qui d'abord refusaient d'y croire, mémo après expérience, si la rivière tournerait à droite ou à gauche. Ces hommes naïfs, surpris de me voir deviner ainsi le cours de la rivière, ne lardèrent pas à partager ma confiance sur l'issue d'une expédition que le Gadou protégeait si visiblement.

Les rives basses et marécageuses de la rivière me plaisent d'autant moins que je prévois des accès de fièvre. En effet, après le cinquième jour de voyage, je sens mon appétit diminuer et finalement disparaître complètement. Je passe une nuit agilée, et le matin je vomis le café à la quinine que j'avais pris à mon lever. Je sens qu'un repos de quelques jours me serait indispensable, mais il faut marcher ; nous avons encore six jours de canotage pour arriver au pays des Roucouyennes.

Ce qui me fait le plus souffrir, c'est de ne pouvoir confier à personne le secret de ma maladie. Je trompe Joseph en jetant aux poissons le repas qu'il continue à me servir régulièrement. Nous marchons pendant six jours, et pendant tout ce temps la fièvre ne cesse de me tourmenter. Je n'ai d'autre soulagement que de m'arrêter pendant un instant au moment de la forle chaleur, qui coïncide généralement avec le maximum d'intensité de ma fièvre.

Voici à peu près le programme d'une de ces journées, dont le souvenir restera éternellement gravé dans ma mémoire:

Je me lève à cinq heures avec un léger mal de tète. Je vais me laver le front au bord de la rivière, mais la fraîcheur de l'eau ne produit aucun effet. Joseph me prépare mon café, que je prends avec un morceau de biscuit, dont j'ai emporté une petite provision ; mais les insectes s'y sont mis, et je ne le mange qu'avec beaucoup de répugnance. Pendant ce temps, mes hommes mangent quelques gros poissons, aymaras oucouma-

rous, qu'ils ont fait bouillir avec du pimenl. Nous nous mêlions en roule vers sept heures ; je m'inslalle sur mon pelit banc, ma boussole d'embarcation en face de moi, mon cahier de notes sur les genoux. J'inscris le trace de la route au fur et à mesure que nous avançons ; ce travail ne me laisse de répit que lorsque la rivière suit un long trajet en ligne droite. Vers huit heures, la soif me prend. Je puise un peu d'eau le long du bord, avec une calebasse, et j'en bois une gorgée. Mais, cinq minutes après, le supplice recommence, ma soif devient aussi vive qu'auparavant, et malgré les pressantes recommandations du brave Apatou, qui parait me témoigner beaucoup d'intérêt, je bois en une heure environ un litre d'eau; et cela, en me retenant le plus possible.

Vers neuf heures, je suis pris de nausées suivies de vomissements. Ace moment, généralement, j'éprouve un peu de tranquillité. La soif disparaît peu à peu, mais j'ai plus chaud, et je suis obligé de changer mon gros veston de laine contre un autre [dus léger. A la fiaicheur du malin succède un soleil torride. Je mets une serviette sous mon chapeau de feutre pour me garantir contre les insolations, qui sont toujours très graves. Quelquefois cependant il s'élève un peu de vont vers dix heures; j'éprouve alors une sensation de froid telle, que je serais tenté de croire à un abaissement subit de la température de lair ; cependant mes thermomètres n'indiquent qu'une variation minime, quelquefois nulle.

^'ers midi, le soleil commence à devenir chaud ; l'altenlion que je suis obligé de donner à mon tracé me fatigue beaucoup. C'est le moment de prendre quelques instants de repos; malheureusement, le feuillage n'est jamais assez fourni pour ni'abriter complètement contre l'ardeur du soleil, qui, je lai déjà dit, est d'autant plus dangereux qu'on est inactif. Je remédie autant que possible à cet inconvénient en disposant tant l)ien que mal ma couverture au-dessus de ma tète. Vers une heure, je commence à transpirer, et, à deux heures au plus tard, nous reprenons notre marclie en avant. Parfois je me trouve tout à fait bien à partir de ce moment; d'autres fois j'éprouve une peine indicible à abandonner mon hamac, et il me faut un grand l)ain dans la rivière pour réveiller mon organisme. La température de l'air atteint son maximum vers le moment du départ; je mouille alors la serviette qui est placée sous mon chapeau. L'évaporalion de l'eau me procure une légère fraîcheur qui n'est pas désagréable.

A partir de (jualre heures, le soleil est généralement masqué par un rideau de grands arbres qui bordent la rive. Mais lorsque les bords sont marécag(Hi\ comme dans ritany, le soleil nous incommode jus(ju à cinq heures.

Cinij heures, c'est la lin de notre élapc; nous avons maiclic [irndanl liiiil heures en tout. 11 nous arrive (juehjuclois de ne pas trouver un (Midroil convenable pour y établir notre campenuMil; nous continuons alors jusqu'à six et même si'|il heures, (les conlrelemps, dont je suis loin de me plaindre, me font gagner beaucunp de elicniin. Mes canotiers. (|ue presse le besoin de se réconforter par un bon et solide repas, marchent deux fois plus vile que pendant la journée.

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Arrivé au lieu du campement, je crayonne rapidement le croquis d'un gibier ou d'un poisson que je rencontre pour la première fois, je calcule la distance parcourue, qui varie entre quinze et vingt-cinq kilomètres, suivant les obstacles que nous avons eu à franchir; je prends ensuite mon bain, et j'attends l'heure du repas sur mon hamac ou sur un rocher. J'écris quelques notes sur les montagnes, les îles, les cimes et les sauts que nous avons rencontrés.

Apalou et Dogue-Mofou éprouvent un vrai plaisir à me raconter, à propos de chaque accident de terrain, les faits historiques qui s'y rattachent. C'est par ce chemin que le fils de Boni vint surprendre les Youcas réunis en conseil, pour venger la mort de son père ; c'est là, près de la crique Inini, que les Youcas ont assassiné Boni.

En passant près de la crique Oyacoulet, ils me racontent le massacre de leurs ancêtres par les farouches Indiens qui ont donné leur nom à la crique. Actuellement les ennemis les plus redoutables des Bonis sont encore les Oyacoulets; c'est précisément pendant cette saison que ces sauvages viennent dans l'Itany à la recherche des œufs de lézard dans les bancs de sable mis à sec. Mes hommes font le quart à courir avec leurs fusils.

Entre six et sept heures du soir, Joseph ayant préparé le dîner pour tout le monde, Alamo et Dogue-Mofou ayant boucané le poisson et le gibier, nous mangeons à la lueur d'un morceau d'encens fixé dans un piquet planté en terre. Après le dîner, je m'assieds près du feu en fumant un cigare avec un plaisir qui est. toujours en rapport direct avec mon état sanitaire. Apatou est content de me voir fumer : non point parce que je lui donne habituellement la moitié de mon cigare, mais parce qu'il voit dans ces dispositions un signe de santé chez moi. Avant de me coucher, je partage avec lui, et quelquefois avec tout l'équipage lorsque la journée a été bonne, quelques gouttes de rhum fabriqué par les Sœurs de Mana. Apatou pend son hamac à côté du mien, et, quand je suis bien disposé, je lui fais raconter ses exploits de chasse. Je remarque que cet homme est très observateur; il me donne, sur les mœurs des animaux du pays, des détails pleins d'intérêt. Pendant la nuit mes hommes entretiennent un grand feu qui sert à boucaner le gibier et à chasser les animaux dangereux.

Après seize jours d'une marche non interrompue, nous arrivons enfin au village des Boucouyennes. Je fais un peu de toilette pour me présenter devant les chefs de ces sauvages et je fais tirer quelques coups de fusil en leur honneur. Personne ne vient au dégrada les aboiements des chiens indiquent seuls la présence d'habitants dans ces parages. Apatou me dit que les Indiens n'ont pas l'habitude de se déranger; il faut aller les trouver. A notre arrivée à la plus grande case, les hommes, nonchalamment étendus dans leurs hamacs, ne bougent pas, mais les femmes nous apportent deux escabeaux et deux vases en terre contenant du poisson bouilli avec du piment.

74 VOYAGES DANS LAMÉniOLE DU SUD.

Quelques oiseaux apprivoisés, des toucans, des aras et des agamis, paraissent seuls impressionnés par notre arrivée. Les agamis tournent autour de nous en faisant des bonds singuliers. Après une légère collation, je me couche dans mon hamac au milieu de quelques Indiens qui se reposent; leurs femmes travaillent aux abatis.

Pendant mon séjour au milieu de ces peuplades sauvages, je suis pris d'un nouvel accès de fièvre que je suis obligé de leur cacher. Devant leur surveillance incessante, il faut que je me donne les apparences d'un homme en bonne santé qui éprouve seulement une fatigue excessive et un pressant besoin de repos et de sommeil.

Une nuil, me trouvant un peu mieux, je m'entretiens avec les chefs que j'invite à un repas somptueux préparé par Joseph. Trois boîtes de conserve, une bouteille de vin, un lilre de tafia sont absorbés dans ce festin. Je ne me relire que lorsque mes invités me disent, dans leur langage fort réaliste, qu'ils sont satisfaits et que « leur ventre est plein ».

Je ne puis dormir une seconde : nous sommes littéralement dé'vorés par les moustiques.

La fièvre me reprend dans la journée; je fais accrocher mon hamac sous un carbet, dans le grand bois, où les Indiens passent la nuit pour éviter les moustiques. Un peu remis dans la soirée, j'offre un nouveau festin au tamouchi (chef) et aux deux membres les plus notables de la tribu. Je trouve mes hôles plus communicatifs que la veille: c'est sans doute parce qu'ils ont vu tous mes bagages étalés au soleil ; ces beaux couteaux, ces glaces, ces étoffes aux couleurs brillantes ont excité leur convoitise. Le lamouchi consent à me donner tous les hommes valides de la tribu pour m'accompagner jusqu'au ^ary. 11 enverra le lendemain une embarcation pour prévenir tous les gens qui se trouvent dans leurs abatis. En attendant, les femmes nous préparent des galettes de coiiseive pour le voyage.

Le lendemain, me sentant encore indisposé, je prends un purgatif et de la quinine, dans mon carbd où je me traite sans être vu par personne. Malgré ces précautions, il est évidcnl que les Indiens et les Bonis commencent à avoir des craintes sur ma santé. Parfois ils s'approchent de mon hamac pendant la nuil pour ni'épier. La vérité est que ji' me trouve dans un ('■ial de faiblesse extrême, et, en essayant mes forces, je constate que je ne puis faire cent pas sans m'asscoir.

Commi'iil Iciai-je donc pour Iranchir loule la cliaine des monts Tninucllumac? .Ala silualion est dcplorahlc : je n'ai |diis qu'une iniiiinii- confiance dans le résultai de mon exploralion. !> ailleurs l'insuccès de mes prédécesseurs n'est pas fait pour m'encourager : c'est dans ces parages que s'est arrêtée la Commission franco-ludlaiulaise (|ui avait l'inlenlion d'aller au \\\y\. Mou collègue Chevalier a lenlé deux l'ois le passage des montagnes, et deux l'ois la nialailie a trahi son énergie et sa lénacil(''. Il est arrivé une première fois jusqu'à Colna. cl une deuxième au dôfjrod des Uoucouycnnes, à la tèle du sentier de l'.Apaouani. Joseph, (|ui l'aeeompagnait, m'a dil que l'elat de faiblesse dans

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lequel il se trouvait lui fil perdre l'équilibre en traversant le premier ruisseau qu'on rencontre sur la route. Une chute violente acheva de l'épuiser et le contraignit d'abandonner son projet. Le R. P. Krœnner n'a pas été plus heureux: la maladie l'a arrêté une première fois chez les Indiens Roucouyennes, et cette fois-ci chez les Bonis. Dernièrement un chercheur d'or audacieux, M. Labourdette, est venu tenter fortune jusque dans cette région. Ce jeune homme a été obligé de se retirer devant les pluies, qui l'ont empêché de faire aucune observation.

Par un bonheur extrême la fièvre me quitte la veille du jour que j'avais fixé pour le départ. Le lundi 17 septembre, je me mets en route avec trente Indiens Roucouyennes, hommes et femmes. Nous arrivons au point de campement vers cinq heures du soir.

Pressés d'avancer, mes Bonis et mes Indiens n'ont pris que deux aymaras et un petit couata. Le chef de mon escorte indienne, Apoïké, qui se montre très flatté des égards que j'ai pour lui, m'apporte un gros morceau du poisson qu'il a préparé luimême. Il se montre fort étonné, presque humilié, en voyant que je consomme à peine la dixième partie de son plat. La vérité est que, ne jouissant pas encore d'une santé très florissante, bien que la fièvre ait cessé, je dois prendre beaucoup de ménagements. Mon système nerveux n'est pas remis des secousses violentes qu'il a éprouvées.

Joseph, dont l'unique souci est de me bourrer de poisson bouilli ou de gibier, ne s'occupe en rien de mon état sanitaire ; il passe des heures entières à me remplir les oreilles de ses histoires, qui, par malheur, ne sont ni instructives ni intéressantes. Ensuite surviennent des discussions stupides à propos de rien entre cet irascible cuisinier et Dogue-Mofou. Ce sont à tout moment des disputes animées, qui finiraient par des coups de poings si je n'étais constamment là pour m'interposer. Leur ignorance leur suggère incessamment les questions les plus absurdes du monde, ce que je ne parviens pas à leur persuader. Ces aftreux nègres passent le reste de leur temps à gémir et à se plaindre du défaut de nourriture et de l'excès de travail.

Les Indiens, au contraire, ont marché toute la journée sans se plaindre et presque sans parler. Quand ils se sentaient fatigués, je les ai vus prendre leurs flûtes, qui sont faites de tibias de biche, et donner le change à leur fatigue en jouant de pefils airs pendant que les autres continuaient à pagayer. Arrivés au lieu du campement, ils se mettent à rire et à causer entre eux, avec une modération qui me frappe beaucoup et qui contraste singulièrement avec la grossièreté de mes noirs.

L'Indien des grands bois, sobre dans son langage comme dans ses amusements, se rapproche plus de la civilisation que les noirs qui ont été élevés ou qui ont vécu parmi les blancs. L'esclavage ou le mépris dont ils ont eu à souffrir ont sans doute contribué à dégrader ces derniers. Les voyageurs en Afrique, tels que Livingstone, ont trouvé plus de quahtés intellectuelles et morales chez beaucoup d'indigènes.

Me trouvant assez dispos au réveil, je me mets en route après le lever du soleil, dans une toute petite pirogue montée par deux Indiens de bonne volonté. Le jeune "^'aouchi, le meilleur joueur de flùte de sa tribu, me sert de patron de canot. Le beau Tartaicu, qui a eu l'originale idée de se peindre en noir des pieds à la tète, pour paraître plus beau, se tient à l'avant de ma pirogue. L'embarcation n'étant pas cbargée de bagages, nous marchons avec une rapidité prodigieuse. Mais si notre vitesse est considérable, notre attention doit être bien grande pour nous tenir en équilibre, car le moindre mouvement de travers peut faire chavirer notre fragile esquif et nous envoyer prendre un bain dans les eaux profondes de l'Itany, ce qui, par parenthèse, ne nous eût souri que tout juste.

. Vers dix heures, nous abordons enfin à un abalis des Indiens Roucouyennes, situé dans le bois à une distance d'un kilomètre environ de la rive gauche. Nous récoltons quelques bananes et des cannes à sucre; je fais suspendre mon hamac entre deux arbres et me repose en attendant l'arrivée de mes canots.

Alamo étant tombé subitement malade dans la matinée, je le fais redescendre. .le regrette beaucoup la perle de cet homme qui se montrait très serviable et dont la belle humeur égalait la bonne volonté.

Nous nous remettons en roule vers une heure pour arriver à cinq heures à notre lieu de campement. Notre navigation sur le fleuve Maroni est terminée. Enfin! Après trente-trois jours de marche, avec une moyenne de huit heures par jour, nous arrivons au dégrad oh les Indiens laissent leurs canots dans leurs voyages à travers la chaîne des Tumuc-Humac. La largeur de l'Itany à ce point varie entre douze et quinze mètres. Les Indiens nous apprennent que la rivière cesse d'être navigable à une demi-journée de marche de notre station, un peu au-dessus de l'embouchure des criques Saranaou et Coulé-Coulé. Nous pourrions aller visiter nne énorme roche de quartz blanc, réputée dans le pays et désignée par les Bonis sous le nom de Knopoyamoï. Ce nom barbare est composé de knop ou knopou, qui en boni veut dire bouton ((i'est le hollandais knoop), et de moi ou amoi, qui veut dire joli (c'est le hollandais mooï). C'est à ce mamelon célèbre que s'est arrêtée la Commission franco-hollandaise dans son exploration du Maroni. En raison de ce souvenir nous lui avons donné le nom de .M. Vidal, président de cette commission, qui est encore aujourd'hui au service de la marine française.

La direction générale du iMaroni est sud un (|Mail sud-ouest, en consideiani 1 '.Voua et l'Itany comme la continuation du fleuve.

Les affluents dignes d'être signalés sont :

Sur la live gauche, les criques Ana, Païamaka. Tapaiialioni, (innini. les Trois Iles, Oyacoulet, Aroué, Oueï-Foutou.

Sur la rive droite, les criques S|)ar\\ine, .Vbounanii. Inini, Aramia, Maroni. Alama, Saranaou, Coulé-Coulé et Ouaremapan.

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Le Maroni esl un beau fleuve qui n'a pas moins de douze à quinze cents mètres de largeur jusqu'à une dislance de vingt lieues au-dessus de l'embouchure, et quatre à cinq cents mètres à quatre-vingt-dix lieues dans l'intérieur. Sa longueur n'est pas en proportion avec le débit des eaux; en comptant les détours, il n'y a que six cent quatrevingts kilomètres depuis sa source dans les monts Tumuc-Humac jusqu'à son embouchure. La hauteur du Maroni au-dessus du niveau de la mer est d'environ cent dix mètres au point où nous l'avons quitté près de la crique Saranaou. Son cours est entravé par des barrages formant une série de bassins; il présente plutôt l'image d'un escalier que d'un plan incliné.

Dans la soirée, mes hommes descendent tous les bagages et font leurs derniers préparatifs de départ pour le lendemain matin. Après une bonne nuit de repos, je vais prendre un bain dans la rivière et faire une petite promenade pour essayer mes forces. Je m'aperçois avec plaisir que je suis plus solide sur mes jambes que les jours précédents. Joseph, avec sa franchise brutale, m'avait annoncé, il y a quelques jours, que mes yeux devenaient jaunes. Je trouve par hasard, en défaisant mes bagages, une petite glace qui faisait partie des objets que je destinais aux sauvages ; je constate eflfectivement que mon domestique avait raison; mais peu m'importe la teinte de ma peau et la couleur de mes yeux, je suis trop heureux de pouvoir me tenir sur mes jambes. Si mes forces ne viennent pas à me trahir, dans une heure j'aurai dépassé tous mes devanciers.

Du reste, si je vouhiis me laisser aller à mes réflexions sur ma situation présente, je la trouverais aussi mauvaise, sinon plus, que celle de tous les explorateurs qui sont arrivés jusque dans celle région. N'est-ce pas, en somme, une véritable folie que de s'engager dans ces forêts désertes, avec des accès de fièvre presque journaliers, et une maladie de foie qui a déjà profondément altéré ma constitution et qui peut devenir très grave? Que vais-je devenir si le mal vient à empirer dans ces solitudes? J'ai la triste perspective de me voir abandonné par mes hommes aux premiers symptômes du mal.

Les Indiens m'ont déclaré, en effet, avant de se mettre en route, qu'ils seraient obligés de me quitter en cas de maladie, pour ne pas succomber eux-mêmes à la famine. Mais, en vue du résultat, je ne veux pas arrêter ma pensée sur ce que je puis craindre. Le sort en est jeté. En avant !

Le 29 septembre, à huit heures et demie, mes trois Indiens ont fini de charger mes bagages et mes provisions sur des hottes qu'ils ont fabriquées avec des feuilles de palmier. Pour les mettre en train, je leur distribue trois litres de tafia ; au fond, je dois avouer que ma générosité n'est pas aussi grande qu'ils pouvaient le supposer : je ne saurais emporter ce liquide.

A trois heures nous nous mettons en route. J'éprouve un moment de défaillance au départ ; je crains que mes jambes ne se refusent à un trajet aussi fatigant. 11 me

^2 VOYAGES DANS L'AMÉRlOin' Dl SUD.

laul un grand cilort de volonté pour me mellre au pas ordinaire sans que mes

'aperçoivent de ma faiblesse. J'y réussis mieux que je ne

avab

compagnons s aperce

espéré.

Nous sommes obligés de traverser sur des rochers et des troncs d'arbres les

nombreux cours d'eau qui sillonnent notre roule.

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