HAMAC POUR PORTEE LES ENFANTS
PACiRA (panier)
affluent du rio Branco, désignent sous le nom de Cariouus les soldats brésiliens de la petite forteresse de San Joachim.
J'apprends de ces indigènes que la partie du Yary comprise entre les chutes n'est pas déserte. On y trouve des Oyampis réfugiés sur le cours des pelits affluents ou dans l'intérieur des terres. Je reste un jour et demi dans cette tribu pour donner un peu de repos à mes hommes, dont les bras sont recouverts de vésicules produites par le su<' brillant des arbres du Rouapir. Ils sont si fatigués qu'ils ne quittent leurs hamacs que pour manger; il est vrai que, depuis quarante et un jours que nous avons laissé Saint- Georges, nous n'avons eu que cinq jours de relâche, dont deux employés à construire des pirogues.
Apatou vient d'être pris d'une arthrite du coude à la suite des coups de hache répétés qu'il a donnés dans cette affreuse rivière
Je fais sécher mes bagages et je les compte. Ce n'est pas sans ennui que je constate
230 VOYAGES DANS L'AMÉHIQUE lU SUD.
l'absence complète de sel de cuisine. Une bouleille a été gaspillée, laulre s'est égarée en descendant le Rouapir.
Nous partons le 7, escortés par une pirogue de Calayouas. Dans la soirée je suis pris d'un nouvel accès de fièvre.
Le 10 octobre, nous débouchons dans le Yary.
Je ne retrouve pas sans émotion cette belle rivière que j'ai parcourue depuis sa naissance jusqu'à son embouchure. Jéprouve le plaisir d'un soldat qui revoit son champ de bataille. 11 y aura un an, le 25 octobre, je passais devant l'embouchure de la crique Kou. J'étais à la veille d'une action décisive, puisque j'allais alTronlerles chutes, réputées infranchissables, avec une escorte de deux hommes.
Ma maladie s'aggrave chaque jour, mes hommes sont fatigués et découragés. Je pourrais être indécis sur le parti à prendre. En battant en retraite par le bas Yary je puis arriver au terme de mon voyage en dix jours, tandis que pour gagner les sources du Parou il faut un voyage de plus de trois mois. Sans la moindre hésitation je me décide à poursuivre mon itinéraire.
A cinq heures du soir, nous arrivons à une grande île de sable où, l'an dernier, presque à la même époque, nous avons rencontré une bande de Roucouyennes de la tribu de Yelemeu qui venait de faire des échanges dans l'Oyapock. Les Indiens nous avaient affirmé qu'il y avait une épidémie de dyssenterie dans l'Oyapock et des anthropophages dans le Yary. Nous avons parcouru les deux routes sans trouver ces obstacles. Apatou en conclut que tous les Indiens sont des menteurs.
Culluredu manioc. — Vie facile des Roucouyennes. — Trois malades dans une armée dequalie liommes. — Dcfeclion des convoyeurs. — Un lever de soleil. — Le dernier desApourouis. — Le vrai nom des Roucouyennes est Ouayanas. — On en parle dans les vieux grimoires. — Gourmandise punie. — Petite guerre entre Bonis et Apourouis. — Lne visite à feu Macouipy. — Sépulture d'un piay. — Législation du mariage chez les Ouayanas. — On épouse la mère pour épouser les filles. — Titre de noblesse et patrie sacrifiés à l'hyméuée. —Après l'accouchement c'est l'homme qui se couche. — Aspersions à l'arrivée d'un voyageur.
1 1 octobre. — A dix heures, nous voyons un grand feu sur la rive droite. Ce sont des habitants du Courouapi qui préparent une plantation de manioc.
Suivant l'usage habituel, ils ont fait l'abatis un mois avant la tin des pluies et ils y mettent le feu lorsque le bois est desséché. Les Roucouyennes coupent les petits arbres avec le sabre et les gros avec la hache ; mais, pour plus de facilité, ils n'abattent les arbres qu'à une certaine hauteur.
La plantation du manioc est des plus simples.
Us font avec un bâton un trou de huit à neuf cenlimètres dans la terre et ils y placent
une bouture longue de trente centimètres qu'ils inclinent sous un angle de quarantecinq degrés. Les boutures proviennent des tiges, qu'ils coupent après avoir enlevé les racines. La plante est très vivace puisqu'une lige arrachée depuis un an et abandonnée sur le sol peut encore servir à la reproduction. Tous les abalis se font sur des terres élevées, parce qu'une trop grande humidité ne manque jamais de pourrir les racines. La plantation se fait vers le mois de décembre, au commencement de la saison des pluies; six mois après, les racines pourraient déjà servir à faire de la cassave, mais ce n'est généralement qu'au bout d'un an et demi qu'on commence l'exploitation. Elles peuvent encore grossir, mais la pulpe devient dure et prend une teinte rougeâtre, et la farine obtenue n'est plus que d'une qualité médiocre. Les Indiens n'aiment pas à planter deux fois de suite du manioc dans le même terrain; ils préfèrent abattre la forêt pour planter dans un terrain vierge. Pourtant dans certains cas, lorsqu'ils manquent de haches, ils reviennent à une plantation qui était abandonnée depuis plusieurs années. Il suffit alors de couper la broussaille et d'y mettre le feu. Bien qu'on ait détruit toutes les plantes qui recouvraient le sol, on ne tarde pas à voir apparaître des tiges de manioc. Cette repoussée laisse des lacunes plus ou moins considérables que l'on comble en plantant quelques boutures.
Le manioc est la seule plante que les indigènes de la Guyane cultivent sur une grande échelle; c'est qu'elle suffit à presque tous leurs besoins, elle leur fournit le pain et l'alcool. Nous avons calculé avec Apatou qu'un travail d'une journée sur huit suffit largement pour l'alimentation d'une famille composée de deux ou trois femmes et cinq ou six enfants. Nos heureux Roucouyennes ont le reste du temps à consacrer à lâchasse, à la pêche, à la danse et à de longues siestes dans leurs hamacs.
Vers midi nous arrivons à l'embouchure de la crique Couyary, habitée par des Indiens farouches {bravos) qui n'ont aucune relation avec leurs voisins. Apatou ayant fléché deux gros coumarous demande à les faire bouillir pendant que je fais des observations. Au moment où la fumée commence à s'élever, nous sommes assaillis par des guêpes qui piquent quelques-uns d'entre nous. Je reconnais les mouches dites sans liaison de nos créoles de Cayenne ; elles sont ainsi nommées à cause de leur trop grande susceptibilité. Elles piquent, dit-on, avant même qu'on songe à les attaquer.
Ici elles ont un motif d'agression : c'est que nous les incommodons en leur envoyant de la fumée. Apatou me dit que ces mouches sont toujours en compagnie d'une petite fourmi noire qui fait un grand nid allongé suspendu à une branche. Souvent elles s'associent un oiseau que les Bonis appellent tion-tion à cause de son cri et que nos créoles qualifient de cul jawie à cause de la couleur des plumes de la queue. Cet oiseau vit toujours en famille ; nous n'avons vu qu'un nid de cassique isolé, et une fois nous en avons compté dix qui pendaient comme de grandes poires aux branches d'un seul arbre. Le tion-tion n'aime pas seulement la société des fourmis et des guêpes, il aime
la société des hommes. Il est très peu d'habitations de l'Amérique équatoriale qui n'aient un arbre couvert de nids de cassiques. S'il n'est pas près d'un village, au moins le trouve-t-on dans une île où les canots ont l'habitude de s'arrêter.
Ces oiseaux imitent avec la plus grande facilité la voix humaine et les cris de tous les animaux qu'ils fréquentent. Ils prononcent plus distinctement que les perroquets. Ils disent le mot Apatou avec tant de netteté que mon patron croit qu'on l'appelle. Nous les avons entendus imiter l'aboiement du chien, le chant du coq. Les Bonis voulant qualifier une femme bavarde l'appellent tion-tion. L'épithète n'est pas juste, puisque chez ces oiseaux c'est la femme qui travaille et l'homme qui jacasse. La femme va chercher la pâture des enfants tandis que le mari garde la maison. Pourtant le soir le couple quitte le domicile conjugal pour aller dormir dans le voisinage, généralement au milieu des touffes de bambous. Ils conGent la garde des nourrissons aux fourmis et à ces affreuses guêpes, que je ne puis m'empêcher de maudire parce que ma main piquée gonfle et me fait mal.
On trouve une autre espèce de cul jaune plus grosse, faisant des nids plus grands et sur des arbres plus élevés, que les Roucouyennes appellent coulimao. Les plumes jaunes d'or qui parent son croupion sont très estimées des Indiens ; elles leur servent à faire de superbes bandeaux dans lesquels ils associent du rouge et du noir pour parer les chapeaux des jours de danse. Plus tard j'ai trouvé également cet oiseau sur le Yapura.
Apatou donne le conseil suivant aux personnes qui peuvent avoir affaire aux mouches sans raison ; c'est de se jeter à terre et de faire le mort ; en canot, il faut montrer le dos et cacher la tête entre les jambes sans remuer. On éprouve une douleur très vive si on fait un plongeon après la piqûre, et l'on reçoit de nouvelles piqûres dès qu'on met le nez à la surface.
12 octobre. — J'ai passé une nuit effroyable. Je me réveille avec un mal affreux dans le dos. Que je serais heureux de m'arrêter! mais il faut marcher, marcher toujours. A neuf heures je grelotte et mes dents claquent; je suis pris d'un fort accès de fièvre et il faut que je reste assis sur mon petit banc pour ne pas effrayer les Indiens qui m'accompagnent.
Une heure après, le patron du deuxième canot se met à crier pour nous faire arrêter, lïopou est si malade qu'il est obligé de descendre à terre afin de se coucher. Apatou lui-même a la fièvre. Ainsi voilà que, sur quatre hommes qui constituent mon expédition, trois sont obligés de se coucher en même temps. A peine nos hamacs sont-ils installés que les Calayouas qui nous accompagnent se mettent à prendre la fuite. Yolemeu luimême a bien envie de s'en aller. Je vois que ses enfants le supplient de partir; je n'ai qu'un moyen de le retenir, c'est de menacer de lui reiirendre le fusil (pie j'avais apporté.
Vers une heure les trois malades, ayant pris chacun une dose d'ipéca, se IrouvenI
un peu mieux, et chacun revient à son poste dans son canot. Le brave Hopou nous donne une preuve d'énergie en reprenant sa pagaye qu'il manœuvre jusqu'à quatre heures du soir. Pour ma part, je suis tellement fatigué que je ne puis me tenir sur mon banc. Je suis obligé de renoncer à la vérification de mon tracé du Yary.
13 octobre. — Le lendemain Hopou est presque guéri, tandis que je reste malade. Cet état n'est pas sans me donner des inquiétudes. Plus je vais, plus je m'éloigne des ports de sortie. Peut-être vais-je remonter le Yary jusqu'à ses sources, et arrivé là-haut, je serai si faible, si profondément anémié que je ne pourrai atteindre le Parou ! Je serai obligé de revenir par le Yary qui est déjà connu. Dans un moment de désespoir,
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l'albe (p. 23ij
je songe à abandonner bien vite celte marche ascendante, pour me laisser aller au courant de l'eau qui me porterait rapidement vers l'Amazone.
Nous passons, dans la journée, devant la crique Courouapi, que nous avons remontée à deux jours de navigation à notre dernier voyage. Yelemeu veut m'y entraîner, me disant que je serai fort bien reçu par ses peïtos. Apatou insiste beaucoup pour que je fasse cette excursion sous prétexte qu'il trouvera d'excellent cachiri à boire, des chiens et des hamacs qu'il voudrait acheter pour les envoyer dans son pays. Mais déjà mes canots sont chargés d'objets appartenant à mon patron ; je lui défends absolument de rien acheter de plus. Ce surcroît de bagages ralentit la marche des embarcations et provoque la dissension dans mon équipage. Hopou et Stuart se plaignent amèrement de ce
qu'Apatou, qui ne pagaye plus parce qu'il est malade, leur donne un surcroil de travail en leur faisant traîner ses bagages.
Nous campons sur une pointe exposée à un vent agréable venant du sud. Cette brise du soir semble calmer mon cerveau excité parla maladie. Je passe une nuit plus calme et, le matin au réveil, je suis tout surpris de me trouver en admiration devant cette nature que je maudissais la veille. Tout en sommeillant je ne puis m'empècher de regarder le soleil qui se lève derrière les grands arbres de la rive opposée. On ne voit encore que la moitié de son disque, mais déjà il projette une vive lumière qui, en se décomposant sur les nuages, donne les couleurs brillantes de l'arc-en-ciel. Cette lumière éclatante fait contraste avec la couleur sombre des grands arbres éclairés par derrière et projetant leurs grandes ombres noires dans les eaux calmes du Yary.
En faisant une promenade autour du camp, Yelemeu donne un coup de sabre dans un arbre, et nous voyons couler un suc blanc qui a tout l'aspect du lait. Mon compagnon en recueille dans une calebasse, et, y ajoutant de l'eau, il le boit avec avidité. Cet arbre n'est autre que le balata (mimosops balata), qui forme une sorte de gutta-percha employée par tous les Indiens de l'Amérique équatoriale pour fixer les difTérentes parties d'une flèche. Cet arbre, qui certainement ne tardera pas à être exploité pour les besoins de la civilisation, n'existe pas seulement dans les affluents de l'Amazone, mais aussi dans l'Oyapock et le Maroni, où il est aussi commun que le sijringa dans le Yary. Sa graine est très savoureuse. Les Indiens la disputent aux singes qui en sont très friands, et son bois est employé à Surinam sous le nom de boteri pour faire des constructions.
Un peu plus loin, on nous montre un arbre qui joue également un grand rôle dans l'existence de nos Indiens : c'est le mani [moronobea coccmea Aubl.); son suc est employé comme la poix des cordonniers pour consolider les fils des arcs et des flèches. Cette espèce de goudron [breo des Portugais) se recueille comme l'encens au pied des arbres. Pour le séparer des impuretés qu'il renferme, les Indiens y mettent le feu après l'avoir placé dans une vieille marmite trouée au fond ; le mani entrant en fusion s'égoulte dans un récipient placé au-dessous qui renferme de l'eau. L'homme ne mange pas la graine du mani. mais le cariacou (biche) en est très friand; c'est ce que nous avons pu constater en dépeçant un do ces gibiers.
14 octobre. — Nous marchons vite pour arriver de bonne heure à l'habitation du tamouchi Alicolé, à l'embouchure de la crique Chimi-Chimi. Yelemeu me dit que ce chef, que j'avais pris pour un Roucouyenne, appartieiil à la Iribu des Apourouis. C'est un des rares survivants d'une tribu qui habitait le bas Yary et que les anciens géographes indiquaient sous le nom de Piriou. J'apprends également que les Roucouyennes, que l'on appelle ainsi parce qu'ils se peignent avec le roucou, sont connus par les autres Indiens sous le nom dt Oiun/anas. Ce nom est très ancien puisque nous le trouvons mentionné par Tlievcl.
Ce voyageur rapporte qu'ayant eu l'occasion d'interroger un prisonnier qu'avaient fait les Indiens Tapouyes qui habitaient vers l'embouchure de l'Amazone, celui-ci lui parla de la province Ouyana comme d'un pays très riche, et lui dit que pour s'y rendre il fallait remonter la rivière de Kourou '.
Alicolé, qui vit depuis longtemps au milieu des Roucouyennes, parle leur langue et a pris leurs habitudes. Tout ce qui pourrait le différencier de ces Indiens, c'est le mauvais accueil qu'il fait aux étrangers. Au premier voyage, il n'a pas voulu nous donner de farine sous prétexte que son manioc n'était pas assez grand. Cette fois, il nous fait perdre un jour pour nous fournir cinq galettes de cassave que j'ai payées d'avance au prix d'une hache. De plus, je ne suis pas satisfait de lui parce qu'il n'a pas commandé à ses femmes de faire du cachiri. Enfin j'ai une autre raison de mécontentement ; c'est
que, m'étant levé pendant la nuit, j'ai trouvé ce misérable, qui disait ne pas avoir de vivres, occupé à manger un pakira que ses femmes n'avaient mis sur le feu qu'au moment où nous étions partis nous coucher.
Le 15 au matin, n'ayant pas fermé l'œil non seulement à cause des moustiques, mais à cause des hurlements de gros chiens que le tamouchi a fait lâcher pour nous intimider, je veux donner une leçon à ce chef inhospitalier. D'abord je refuse sa cassave et lui fais me rendre la hache que je lui avais donnée en payement; je le force ensuite à venir au milieu du village, où, en présence des rares péitos qui lui sont restés fidèles, je lui enlève le bâton qu'il porte à la main.
Je remets ce signe du commandement ainsi que la hache à un jeune Roucouyenne qui m'avait rendu des services au dernier voyage. Je lui fais remettre aussi le bandeau fait d'écaillés de caïman qui est l'emblème de la souveraineté.
Le nouveau tamouchi, voulant montrer sa fidélité au Parachichi, offre de m'accom-
\. Seizième siècle, manuscrits de la Bibliothèque nationale.
pagrier jusqu'aux sources du Yary. 11 entraîne avec lui les lionimes les [»lus vigoureux de la tribu et le vieux Chicaca qui, au premier voyage, nous a suivis jusqu'à la première chute du Yary. Ce vieil Indien, qui a passé quelques années de son enfance chez les blancs, change de tribu presque toutes les années. J'apprends qu'il s'est fixé chez Alicolé parce que ce petit chef, qui n'avait que très peu de peïtos, lui a cédé sa plus vieille femme afin de l'attirer chez lui.
Pendant la route, Apatou me fait le récit d'un petit drame qui s'est passé, il y a cinquante ans, chez les Apourouis.
« Un Boni nommé Coffi, aujourd'hui capitaine, va un jour chez les Apourouis avec son père le grand man * Gongo^ et un petit garçon nommé Alemé.
« Le soir, dit Apatou, Indiens qui dansé Toulé ' boire beaucoup cachiri. Coffi dit à so papa : « Toi, pouvé boire seulement petit morceau ; gagné beaucoup Indiens qui « pouvé faire bêtises avec nous. »
« Petits moun allé coucher carbet ou qui mettez fusil grand nian Gongo. Cofii, qui pas dormi, entende Indien qui veni doucement, doucement pour prendre fusil. Ly crié, Indien sauvé. Petit capitaine dit à so camarade : « Gader fusil, moi appeler papa. » « Coffi dit à grand man : « Indien veni pour voler fusil. »
« Grand man Gongo dit : « lo ! io ! pas vrai. Indiens la mo zamis, pas pouvez faire « méchants. »
« Coffi, qui couché dans so hamac, entendre Indien qui veni doucement, doucement. Lui couri dire à so papa : « Indiens vouler prendre fusil, veni vile. »
Au moment où Gongo s'abaisse pour saisir son arme, il reçoit une flèche qui lui traverse la joue. Une lutte s'engage dans l'obscurité, mais enfin il se retire avec son fusil à pierre, laissant son sac de munitions entre les mains de l'ennemi.
Les Indiens, connaissant la manière d'appeler du chef nègre, se mettent à parcourir les alentours du village en criant : Cofficon! (Coffi venez !) Aleiiiécon !...
Le grand man apprend ainsi que les enfants n'ont pas été tués dans la bagarre, puisqu'il les entend héler par les Indiens.
Coffi et Alemé, blottis derrière un arbre, entendent également cet appel, mais ils ne répondent pas parce qu'ils s'aperçoivent du piège.
A la pointe du jour, le petit capitaine distingue un sifflement léger (ju'il reconnaît pour ne pas être celui d'un serpent... Bientôt il entrevoit son père tout couvert de sang. Les trois nègres se mettent en roule au plus vite pour traverser la chaîne de montagnes qui sépare le Yary du Maroni. Ces malheureux marchent trois jours sans d'autre nourriture que le cœur tendre du palmier ouapou (chou palmiste). Enfin ils arrivent près d'un village ouayana situé sur le sentier qui va du Yary au mont Lorquin.
1. L'auleur, dans le récil de son premier voyage, écrit Gram-man. {Note de l'éditeur.)
2. fiongo était un (ils du Dmeux chef boni dont nous avons raconte les aventures.
3. Tuiilé, grande f«Me pour célébrer l'anniversaire de ia mort d'un homme.
Gongo, s'élant introduit dans l'abatis pendant la nuit, dérobe quelques racines de manioc, mais il n'a pas de feu pour les faire cuire. Ayant retiré le plomb et la moitié de la charge de poudre, il sacrifie le reste pour enflammer une bourre de coton.
Il retourne le lendemain à l'abatis, mais il est aperçu par un Indien qui, faisant semblant de ne pas le voir, se met à jouer un air de flùte. Ce signal fait accourir un grand nombre de Ouayanas et d'Apourouis qui sont à sa poursuite. Gongo veut se sauver, mais il est trop tard ; les Indiens le somment de se rendre.
Le grand man met en joue le tamouchi, en disant qu'il le tuera s'il ne veut pas le laisser passer. Celui-ci se moque bien du chef nègre, croyant qu'il a briilé depuis longtemps son unique charge de poudre.
Mais voilà que le fusil part, et le tamouchi tombe à terre en criant : « Oké ! oké ! »
Gongo profite d'un mouvement de panique pour se sauver. Après trois jours de marche, en suivant la crique Coulé-Coulé, il arrive à un village ouayana, oi^i il est obligé de s'arrêter pour prendre des vivres et un canot. Ayant caché les enfants dans les arcabas d'un gros cèdre, il entre résolument dans le village avec le fusil sur l'épaule. Arrivé au carbetdes hommes, une femme lui apporte un cololo (peUt banc), un autre le tourna (bouillon) où il trempe de la cassave. Lorsqu'il a fini de manger, le tamouchi Araouata vient s'asseoir à côté de lui pour causer.
« Nepo amolé pitani? » (Où sont vos enfants?)
Gongo répond : « Acominé (Ils viennent derrière).
— Nepo amolé peito? (Où sont vos soldats?)
— Peïto oua eou. » (Je n'ai pas de soldats), répond franchement le grand man en montrant son fusil.
Le tamouchi lui dit : « Eou ?necro malé totopock oua » (Je ne suis pas en guerre avec les nègres). Eou (je) mecro (nègre) ?na/é {a.\ec) totopock (guerre) oua (non).
A cette déclaration, le grand man va chercher ses enfants et revient chez son hôte. On lui donne des vivres, des hamacs et un canot, et trois jours après il rentre dans son pays, le village de Cotica.
Nous arrivons quelques heures après à l'habitation de Marcouipy, avec qui j'ai fait connaissance à mon premier voyage.
Ayant appris sa mort, je m'empresse d'adresser des condoléances à sa veuve. Cette brave femme, nommée Sourouï, se met à pleurer en chantant. Je distingue les paroles suivantes : Maria, eh, eh; sapa, eh, eh; ouioui, eh, eh; cachourou eh, eh. [Maria, couteau; sapa, sabre; ouioui, hache; cachourou, collier.)
Ce qui peut se traduire librement de la façon suivante : « la pauvre vieille déplore la mort de son mari parce qu'elle ne pourra plus se procurer les objets indispensables à son ménage et à sa toilette. »
Yelemeu, qui m'a déclaré il y a quelques instants qu'il était très content d'être débarrassé de son voisin, pleure et chante en faisant chorus avec la veuve.
J'apprends que Macouipy, en sa qualité de piay, c'est-à-dire de médecin, n'a pas été briilé comme le reste des mortels. Conduit sur le lieu de la sépulture, je vois une petite hutte au milieu de laquelle se trouve un large trou ayant deux mètres de profondeur ; au fond j'aperçois mon ancien hôte couché dans un hamac où il semble dormir. Le corps desséché, dur comme un parchemin, est complètement peint en rouge. La tête est parée de plumes aux couleurs les plus éclatantes, le front est ceint d'une couronne faite avec des écailles de caïman ; c'est l'emblème de la souveraineté. Au cou il porte une petite fliite en os et plusieurs sachets qui renferment des couleurs; c'est le signe que Macouipy avait un talent particulier pour la peinture. Je vois près de
bÉi'ULTuni; u'us piaï (médecin)
lui un grand vase, mais il est vide; les Roucouyennes ne donnent pas à mangera leurs morts. D'ailleurs le cadavre a sous la main un arc, des flèches et une massue qui pourront lui servir au besoin pour se défendre contre ses ennemis et pourvoir à sa nourriture.
Après cette visite, nous allons nous reposer quelques instants dans une hutte ronde où sont accrochés un grand nombre de hamacs; le nouveau tamouchi, fils aine dn défunt, nous apporte une calebasse pleine d'excellent cachiri. Je bois avec plaisir celle liqueur acide, légèrement alcooli(juc, (|ui m'avait d'abord répugné. Chacun vide trois ou quatre calebasses qui lui sont servies par le tamouchi. En pays roucouyenne, ainsi que chez les Oyampis, c'est le chef qui présente aux étrangers la cou[te do l'amitié.
Ensuite le jeune taniouchi s'écrie: « OH towna énepké )> (femmes, apportez le bouillon).
Le mot toimia désigne généralement le suc exprimé du manioc bouilli avec du piment ; mais je remarque au fond de la marmite une tète de pakira boucanée qui constitue un bon plat de résistance.
Les tendresses de Yelemeu à la vieille femme de Macouipy me paraissent singulières. Toutefois je ne tarde pas à saisir la clef de l'intrigue : c'est que la vilaine Sourouï a deux jolies filles qui deviendront les femmes de celui qui contractera une alliance avec la mère. Ces deux fillettes, capables d'exciter la jalousie du voyageur, qualifieront Yelemeu non point de papa, mais d'okiri, c'est-à-dire d'homme ou d'époux légitime. En échange de ces avantages, Yelemeu abandonnera son titre de taniouchi pour venir se joindre à la tribu de ses femmes. Le jeune fils de Macouipy, qui n'est pourtant qu'un enfant, aura le droit de commander le mari de sa mère comme un sujet. Il cessera de l'appeler taniouchi pour le qualifier de peïto.
11 importe de remarquer que, chez les Ouayanas, c'est l'homme qui suit la femme. Une condition sifie qud non du mariage, c'est que le jeune homme viendra s'établir dans la tribu de sa future.
En nous promenant dans le village, nous remarquons une jeune femme qui a perdu la jambe à la suite d'une piqûre au talon que lui a faite un serpent à sonnettes. De même que dans beaucoup d'autres piqûres d'animaux venimeux, elle a été prise d'une inflammation des vaisseaux lymphatiques suivie d'un phlegmon diffus, et bientôt de gangrène.
Les crotales circulent plus dans la saison des pluies que pendant la sécheresse. Je n'ai pas eu l'occasion d'en rencontrer un seul. Il faut que je m'adresse à mon compagnon Apatou pour avoir des renseignements sur la manière d'attaquer de cet animal.
Le serpent est enroulé; vous passez près de lui, il agite sa sonnette, et gare à vous ! puisqu'il peut vous atteindre à une distance de six mètres. Comme tous les serpents, au moment où il a l'air le plus apathique, il bondit et décoche son dard avec la vitesse de l'éclair. C'est au commencement de la saison des pluies qu'on rencontre le plus de serpents ; il faut dire qu'ils sont beaucoup plus communs autour des habitations que dans la forêt vierge.
J'arrive, le lendemain, chez une autre connaissance, le chef Namaoli. Il n'est pas au débarcadère, mais je trouve à sa place le piay Panakiki. Celui-ci m'informe que le tamouchi ne peut pas sortir parce qu'il vient d'avoir un enfant.
« Si tu pénètres dans sa hutte, me dit-il, tes chiens mourront bien vile. »
Cette menace n'a rien qui soit bien effrayant pour moi puisque je n'ai pas de chiens.
Je trouve Namaoli couché dans son hamac, tandis que sa femme circule dans l'intérieur de la maison. 11 a un air si sérieux que je pourrais le croire malade, mais
242 A'OYAGES DANS L'AMÉRIOUE DU SUD.
il n'en est rien. Après l'accouchement, chez les Roucouyennes, c'est l'homme qui se couche tandis que la femme se promène.
Mon confrère Panakiki répète devant moi la prescription qu'il a déjà faite à son client. Il restera couché pendant une lune et ne mangera aucun poisson, aucun gibier tué avec la flèche. Il se contentera de cassave et de petits poissons pris avec une plante enivrante appelée nicoit. S'il enfreint cette ordonnance, son enfant succombera ou bien deviendra vicieux.
Aussitôt après l'accouchement la femme prend un bain de vapeur de la manière suivante : elle s'étend dans un hamac au-dessous duquel on place un gros caillou rougi au feu : on jette sur ce caillou de l'eau qui se vaporise. La malade n'est pas astreinte k une nourriture spéciale. L'enfant, outre le lait maternel, boit de temps à autre un
l!Al\ DE V.iPElR pour, f N E ROICOUÏENNE ACCOICUÉE
breuvage composé avec le suc de bananes bien mûres et cuites, exprimé avec la main dans de l'eau chaude. La section du cordon ombilical est pratiquée avec une sorte de coupe-papier fait avec du bambou.
Nous mettons huit jours pour atteindre la tribu de Vacouman où j'ai failli mourir au premier voyage. A notre arrivée, nous voyons le chef se promener dans le village en faisant des aspersions. Il tient à la main un pinceau en |)lumes quil trom|>e dans une calebasse remplie d'un liquide blanc laiteux. C'est le suc d'un tubercule appelé ,yflw/>oî//o» (chou caraïbe) râpé dans l'eau.
Vacouman, en faisant ces aspersions, qui paraissent avoir pour but de chasser le diable, a l'air solennel d'un prêtre de nos pays bénissant la cam|»agne le jour des Rogations.
YACOUMAN CHEF nOUCOLÏENNE CIIASSA.\r LE DIABLE
Le maraké. — Préparatifs de la fête. — Un chapeau monumental. — Ceinture en poil de couata. — Grelots. — Panache dans le dos. — Battant du tamljouravec les pieds. — Le supplice des fourmis et des guêpes. — Un médecin qui se fait prier. — Les trois diables qui gardent les sources du Yary.
Les Roucouyennes n'ayant plus de secrets pour nous ne craignent pas de célébrer à leur aise une cérémonie appelée maraké. Il s'agit d'un supplice imposé à des enfants à l'âge de huit à douze ans et à des adultes qui sont candidats au mariage. Un grand nombre d'étrangers ont été invités à cette cérémonie, parmi lesquels je trouve mon confrère le vieux piay Panakiki.
On passe l'après-midi à ranger les costumes de danse et particulièrement des chapeaux couverts de plumes qui sont d'un effet ravissant. Les chapeaux des Roucouyennes