LA HOCHE DU DIABLE
"lEnnE DANS LE RAPIDE UOCOni
Ces [)urres parallèles, qui ressemblent aux chevrons que [)ortent nos vieux soldats pour marquer leur temps de service, servent à indiquer le nombre iVahiri (enlaiits mâles) que ces malheureuses ont engendrés. Une de ces femmes me reconnait pour ni'avoir vu dans le Yary ; elle était alors l'épouse d'un peïto de Yacouman, le nommé Couloun, qui l'a renvoyée parce qu'elle ne pouvait pas s'accorder avec sa jeune femme. Apatou en reconnaît une autre qui a été congédiée parce qu'elle parlait trop, etc. , etc. Les Amazones légendaires n'étaient que des femmes répudiées.
Il est inulile de dire que je ne trouve pas de gibier chez ces pauvres créatures qui, au lieu d'apprendre à flécher, ont passé leur jeunesse à nourrir des enfants que leurs maris cruels ont arrachés au sein maternel. Mon repas se compose de la moitié d'une banane cuile sous la cendre et de petits coquillages que les malheureuses ont ramassés sur la rive.
Je déroge à l'habilude indienne de ne pas faire de cadeau, en ollVaiit un couteau et
quelques aiguilles à ces pauvres créatures, et au lever du soleil je m'empresse de quitter ce séjour qui n'est pas enchanteur. J'ai perdu mes dernières illusions sur la légende des belles Amazones.
En retournant au dégrad, je trouve le fils de Yacouman faisant un repas que je n'ai pas envie de partager. Assis devant un nid de termites qu'il vient de trouver, il plonge une feuille de maripa au milieu des
insectes affolés. Ceux-ci se crampon- , r. ,^,^
nent au bord de la. feuille comme à une planche de salut, et l'Indien les croque à belles dents, laissant les têtes adhérer par les mandibules.
1" novembre. — Je remarque que ma santé s'améliore chaque jour; c'est que la chaleur est moins accablante parce que nous nous écartons de l'équateur et que nous atteignons des régions plus élevées.
Dans l'après-midi, nous apercevons sur la rive un petit caïman suspendu au bout d'un bàlon. Il se débat en faisant une mine des plus grotesques.
Je fais approcher mon canot pour le voir de près. Le piège est composé d'un bois flexible, enfoncé dans la terre, à l'extrémité duquel sont attachées deux ficelles. L'une forme un nœud coulant et l'autre porte un bois effilé aux deux bouts. Notre caïman, alléché par un boyau entourant le bâton pointu, est venu se glisser sous une petite tonnelle arrangée avec des feuilles et a mordu dans l'appât qui lui était présenté. Cette traction sur la
ficelle a fait lâcher un morceau de bois qui était fixé comme un crochet à un arceau, et il a été enlevé du sol par le piège qui s'est redressé comme un arc distendu avec force. D'une part, il est saisi par le cou au moyen du nœud coulant, et, de l'autre, il a les mâchoires écartées par une espèce de bâillon qui s'est implanté dans sa bouche.
Nous rencontrons fréquemment des aras rouge de feu [kinoro) ; ils viennent par bandes manger des baies qui se trouvent sur de hauts arbres bordant la rivière. J'en tue
deux d'un coup de fusil, et les Indiens en arrachent aussitôt les grandes plumes qu'ils se passent dans les oreilles.
Nous ne marchons pas vite, car le courant est assez fort à cause de nombreuses roches qu'on rencontre à chaque instant. Vers trois heures, nous remarquons une roche granitique qui s'élève à trois mètres cinquante au-dessus du niveau de l'eau. Cette pierre, qui se trouve au milieu d'un rapide appelé Mocori, est considérée comme un monument élevé par un yolock qui fait chavirer les canots.
En amont, la rivière, devenant calme, fait des sinuosités qui quadruplent son parcours. Ici elle présente l'aspect du Maroni, de l'Oyapocket du Yary dans leur cours supérieur. D'un côté, la rive, taillée à pic sur une hauteur de trois mètres, est formée d'une argile blanche où l'on voit une infinité de trous que pratique un poisson appelé ya-ya par les Koucouyennes et cuirassier par nos créoles . De l'autre côté, elle est basse, marécageuse, encombrée de moucou-moucou. Les roches granitiques, qui deviennent rares, sont remplacées par des roches schisteuses.
2 novembre. — A quatre heures nous rencontrons des roches schisteuses que les Ouayanas appellent panakiri tepou (roches des Hollandais), parce qu'elles sont alignées comme les soldats de Surinam qui sont venus jadis faire la guerre dans le Maroni.
Les Roucouyennes ont été frappés en voyant les soldats blancs s'aligner sur une seule ligne, tandis qu'eux marchent toujours les uns derrière les autres, c'est-à-dire à la file indienne. Ils ont remarqué deux autres particularités : c'est que les Hollandais marchaient en long et en large sur la place d'un village, sans autre but que de remuer les jambes. D'autre part, lorsqu'un tamouchi appelait un peïlo, celui-ci courait pour répondre au chef. Les Indiens ne marchent jamais que pour se transporter d'un point à un autre ; et quant à courir, ils le font dans des circonstances si rares que je n'ai jamais eu l'occasion de les voir aller autrement qu'au pas.
Le lendemain, à neuf heures, nous atteignons une habitation où nous prenons quelques heures de repos. Pendant que j'écris mes notes, Apatou fait une excursion avec Uuanica, fils de Yacouman. Je les vois revenir portant des catouris remplis d'ananas. Ils ont trouvé ces fruits en pleine maturité sur une grosse roche granitique au long d'un sentier qui conduit au dégrad de l'Itany en passant par le mont Lorquin. Apatou, qui connaît ce trajet, me dit qu'il faut douze jours pour aller du l'arou à l'Itany, dont quatre jours pour atteindre le Yary, cinq pour aller du Yary au mont Lorquin, et trois de ce point à l'Itany. En estimant la journée moyenne à dix-huit kilomètres, cela ferait une distance totale de deux cent vin'gl-cinq kilomètres avec les accidents de terrain et cent quarante à vol d'oiseau (direction nord-est).
Le voyageur (|ui traverse celle région pittoresque est fra|>pé par le cri d'oiseaux jaunes qui volligenl au iionihrc de cinq ou six d'un arbre à l'autre, comme des étourneaux, en ciiiiiil méoa, menu. Ces oiseaux sont connus des créoles sous le nom de coqs de roche, parce qu'ils font li'urs nids dans des excavations creusées dans le granit.
Les Ouayanas recherchent les méous pour faire des parures et aussi des échanges avec les Oyampis qui les transportent dans le bas Oyapock. Le mâle se distingue de la femelle par sa crête qui est plus développée. Les jeunes ont les plumes jaune pâle, tandis que les vieux ont une teinte jaune ardent presque rouge.
Un peu à l'est de l'Apaouani, on traverse des collines rocheuses que les Indiens appellent Ténénépata, mot dont la traduction est : ténéné, montagne , pata, village. Il s'agit non pas d'un village dans la montagne comme je le croyais d'abord, mais d'une réunion de montagnes dont le groupement est comparable à celui des carbets qui constituent un village.
Je me remets en roule à midi et demi, et bientôt nous rencontrons une petite chute assez difficile à franchir, parce que l'eau, resserrée entre des roches granitiques élevées, court
R(»CHES SCHISTEUSES DES II O L L A M> \ l S
avec une rapidité effrayante. Une embarcation ayant été mise en travers reçoit par le côté une volute d'eau qui la remplit et la fait submerger en un clind'œil. Heureusement que la rivière est peu profonde; nous nous jetons à l'eau et recueillons tous les bagages, à l'exception d'objets insignifiants. Nous sommes obligés de nous arrêter pour faire sécher les bagages. Grâce à un soleil ardent et à la chaleur des pierres qui sont brûlantes au milieu du jour, notre cassave ne tarde pas à être aussi sèche que sortant du four, et nos cartouches, qui ne sont pourtant pas métalliques, ne sont pas altérées. Nous avons bien perdu un sac de plomb dans ce petit naufrage, mais cela nous importe peu, puisque, à défaut de munitions, Apatou peut subvenir à l'alimentation avec son arc et ses flèches.
Les cent cartouches qui nous restent sont bien suffisantes pour un voyage de trois mois, car nous ne tirons jamais que sur du gros gibier et au posé.
A cinq heures, nous arrivons à un village de quarante personnes appelé Taliman, du nom du tamouchi.
Un Indien véritablement grand ; d'autres qui le paraissent. — Œil trompé par un buste disproportionné. - Sans pitié pour l'orphelin. — Révélation achetée à bon compte. — Excursion botanique. — La plante de mes rêves, Vourari ! — Cérémonial qui précède l'extraction de la précieuse racine. — J'ai les racines, la tige, les feuilles, les fleurs. — A la recherche de plantes accessoires du curare. — Plus sorcier qu'un piay. — La racine d'ourari est nmère et colore les doigts en jaune. — Détails de la fabrication de l'ourari ou curare. — Le curare se prépare à froid. — .Vddition de piment. — Expérience. — Les petites flèches empoisonnées sont décochées au moyen de l'arc. — Une révolte à propos du curare. — Ils sont punis par où ils ont péché. — Un équipage timoré.
Le 4 novembre, vers dix heures, je vois la rivière se diviser en deux branches. La crique Ataouélé, qui tombe à gauche, a un débit qui est à peu près le quart de celui du Parou. Son cours est entrecoupé par de grosses roches granitiques qui en gênent la navigation. Enfin, dans l'après-midi, nous atteignons l'habitation du tamouchi Alamoïké qui doit nous enseigner la fabrication de Vourari.
Le village n'est composé que de deux petites familles, de sorte que le tamouchi Alamoïké n'a qu'un seul peïto à commander. Ce dernier est un jeune homme très robuste qui ne mesure pas moins d'un mètre quatre-vingts centimètres. C'est un véritable géant pour le pays, car la taille des Roucouyennes est en général moins élevée que celle des Français. Ces Indiens vus de loin paraissent pourtant très grands ; cela tient sans doute à leur buste énorme qui fait contraste avec leurs membres courts et grêles. La femme d'Alamoïké est de la tribu des Trios; elle me raconte qu'ayant perdu ses parents quand elle était encore très jeune, elle a été recueillie par des Roucouyennes en voyage.
Les habitants des sources du Parou, comme tous les Indiens de la Guyane, ne font aucun cas des orphelins. Ces malheureux, obligés de travailler à outrance, n'ont à manger que les restes de la cuisine qu'ils partagent avec les chiens.
Dans la soirée, je fais mes arrangements avec mon hôte qui doit me montrer le secret de la fabrication du poison des flèches. Suivant l'usage, je le paye d'avance avec une hache, et lui promets en outre une pièce de cinq francs qu'il portera au cou en guise de médaille. Les Roucouyennes ne connaissent pas la fabrication du curare. Alamoïké n'en possède le secret que depuis mon premier voyage; il a pu en obtenir la révélation près d'un chef Trio, au prix d'un couteau d'un sou et d'une petite glace que lui a remise .-Vpoïké, que j'avais envoyé, l'an dernier, à la recherche du fameux poison.
5 novembre. — Nous partons de bon matin avec le tamouchi, son peïto et Apalou. Nous descendons en canot au pied d'une petite colline située sur la rive droite. Après une course accélérée de deux heures, Alamoïké s'arrête devant une liane de la grosseur d'un serpent boa. qui fdi'tne une grande courbe en sortant de Inif. puis
s'élève tout droit jusqu'à la cime d'un arbre de vingt-cinq à trente mètres avec lequel elle confond ses feuilles. Je briile d'impatience de posséder cette plante qui est appelée ourari par tous les Indiens de la Guyane.
Avant de commencer son opération, Alamoïké donne à chacun des spectateurs un grain de piment que nos créoles qualifient à'enragé, et qu'il faut mordre à belles dents. Ce n'est qu'après s'être assuré que nous avions mâché et avalé la pilule, que
L'OliRARl (STRÏCHNOS CBEViUXl)
le piay se met à fouiller la terre avec un bâton pour dégager les racines. Une seconde après, il me présente un gros scorpion noir qu'il tient par la queue en disant : Yolock (diable), sans manifester ni crainte ni horreur. Se gardant de tuer cet animal qu'il considère comme un gardien du poison, il ajoute quelques mots au milieu desquels je saisis l'adjectif iroupa, qui signifie bon et que je crois pouvoir traduire par ces mots : Tout va bie?i.
Le piay continue à fouiller et ne tarde pas à mettre à nu de longues racines qui se dirigent horizontalement en rampant presque à fleur de terre. Pendant ce temps, je coupe des rejets recouverts de feuilles tendres qui poussent du tronc et montent verticalement à une hauteur de plus d'un mètre. Je suis déjà bien aise de posséder ces quelques feuilles, mais cela ne suffirait pas pour une détermination botanique; il faut avoir des feuilles complètement développées et des fleurs.
Un enfant grimpe sur le gros arbre et de là passe sur la liane, le long de laquelle il descend après m'avoir jeté une poignée de fleurs. Sans en perdre la moindre parcelle, je m'empresse de les ranger dans un cahier tandis qu'Apatou coupe un morceau de la tige. Alamoïké a ramassé une grande quantité de racines qu'il renferme dans deux catouris faits séance tenante avec des feuilles de palmiers, et nous nous mettons en route.
Enfin nous sommes devant la rivière, où nous avons grand plaisir à nous désaltérer. Le piment que nous avons mâché nous a donné une soif intense. Arrivés à l'habitation, Alamoïké met les deux catouris à la rivière. Je passe le restant de la journée et du soir à faire quelques observations astronomiques et à causer de choses et d'autres avec mes hôtes qui sont fort aimables et dont les récits et les réflexions, qui ne sont pas toujours à dédaigner, ajoutent à mes connaissances sur le pays.
Le lendemain, nous faisons une nouvelle excursion à la recherche des plantes accessoires qui entrent dans la composition du poison. La première espèce recueillie, appelée potpeu, ne m'est point inconnue; elle est très voisine d'un faux Jahorandi que j'ai rapporté du Brésil en 1874. Étant certain que ce n'est pas une plante toxique, je me mets à la mâcher devant Alamoïké, qui veut m'en empêcher en me criant : « Natati, » ce qui signifie « mourir ».
« Natati otta. lui dis-je, piay eou. » (Traduction : « Il n'y a pas de danger, je suis sorcier aussi bien que toi. »)
Alamoïké, me voyant avaler impunément une plante qu'il croyait toxique, n'a plus de secrets pour un collègue qu'il croit plus fort que lui. 11 me fait cueillir moimême toutes les plantes qu'il faut ajouter pour faire le poison.
Nous recueillons ainsi quatre espèces de la famille des pipéritées, Varacoupani, Valimerc. le potpeu et une autre dont j'ai oublié le nom.
Elles ont toutes une saveur piquante qui fait saliver.
Alamoïké ramasse également des feuilles d'un palmier appelé parasa.
Nous passons l'après-midi à racler les racines de l'ourari qui ont passé vingt-quatre heures dans l'eau. Je remarque que l'écorce présente quelques plis annulaires (jui rappellent un peu certaines racines d'ipéca. En me livrant à ce travail je ne tarde pas à avoir les mains jaunes comme si j'avais touché de la teinture d'iode. Je goùle un peu de celte écorce, qui se détache par petites plaques, el je remarque qu'elle a une saveur amère très prononcée.
Ce n'estquele troisième jour, que j'assiste, non pas seulement comme témoin, mais comme aide-préparateur, à la fabrication du poison.
L'opération se fait dans la hutte du tamouchi. Nous commençons à préparer des ustensiles qui doivent servir à filtrer les liquides et à les recevoir. Pour faire un entonnoir, on roule une feuille de palmier en cornet et on l'attache avec de grandes épines. Cet instrument est placé à demeure fixe sur une anse formée par une baguette pliée. Les récipients, appelés carana, se composent d'une feuille de palmier pineau, repliée et relevée aux deux extrémités de manière à former une petite auge. Alamoïké prend quelques échantillons A' aracoupa7ii , enlève les feuilles, qu'il rejette, et se met à battre la tige et la racine avec un bâton. 11 les plonge quelques minutes dans un litre d'eau froide contenu dans un carana en les serrant entre ses larges mains. Il mouille et écrase de nouveau jusqu'à ce que les fibres déchirées n'aient plus la saveur piquante qui caractérise les pipéritées. Il opère identiquement de la même manière avec les racines des autres pipéritées. Lepotpeu entre dans une proportion beaucoup plus grande que les autres espèces. La même eau sert à toutes ces préparations.
Pendant que mon collègue exprime le suc de ces plantes, je suis occupé de mon côté à exprimer des feuilles de ^ara^a dans un autre carana contenant un demi-litre d'eau. Le liquide exprimé, qui n'a pas de saveur particulière, moussecomme du savon. Il contient sans doute une forte proportion de sels alcalins puisque les cendres de ce palmier servent à la préparation du sel de cuisine. Nous arrivons au troisième temps de l'opération qui est la plus importante. Il s'agit d'extraire le suc de ïouran. Alamoïké mouille l'écorce avec le liquide alcalin provenant du parasa, et, en prenant une grosse poignée, il l'exprime de toutes ses forces. Le suc, qui ressemble à du jus de tabac, est mélangé aussi de pipéritées et filtré sur des feuilles qui ont été introduites dans le fond de l'entonnoir. Le liquide, qui mesure à peu près un demi-litre, est recueilli dans une marmite de terre et additionné d'une poignée de piment sec écrasé avec un pilon. Alamoïké met le pot sur le feu et va se laver les mains à la rivière. Étant resté dans la hutte pour garder la marmite, je suis bientôt pris d'un éternuement qui me force d'abandonner mon poste. Deux enfants couchés dans un hamac sont réveillés par les vapeurs de piment.
Cette action du piment sur l'appareil olfactif nous permet d'admettre un fait qui nous avait paru d'abord invraisemblable. Au dire du capitaine Jean-Pierre, les vieux Oyampis voulant arrêter l'ennemi, entouraient leur village d'un cercle de fer où ils jetaient des poignées de piment sec. Il est impossible de combattre quand on est pris d'un fol éternuement.
Le pot est reUré du feu après dix minutes, bien avant le commencement de l'ébullition. La femme du chef, étant entrée en ce moment, dit avec fierté en montrant sa préparation : « Aiimi oto couata, » c'est-à-dire : voilà un engin qui nous procurera une grande quantité de gibier. Alamoïké coupe alors le stipe d'un niaripa et se met à tailler des flèches qu'il trempe dans Vourari et fait sécher au soleil. Il ajoute de nouvelles
couches au fur et à mesure de la dessiccation. Pour que le suc adhère mieux, il a eu soin de faire sur la flèche de petites incisions qui s'entre-croisent.
Un petit singe qui gambadait est frappé à l'épaule avec une de ces flèches ; il se met à courir pendant une minute, puis, s'arrètant, je lui vois faire quelques grimaces : il cligne de l'œil, et bientôt ses mains paralysées lâchent prise, et il tombe à la renverse. Six minutes après la blessure, il est dans un état d'inertie très voisin de la mort ; ses muscles ne répondent plus aux piqûres d'une aiguille. Après sept minutes, ce n'est plus qu'un cadavre.
Les dards empoisonnés ont la longueur et la forme d'une lame effilée de couteau ; la base est appliquée dans une taille faite à l'extrémité d'une flèche. On la projette au moyen d'un arc ordinaire. Lorsque le gibier est atteint, le roseau entraîné par son poids tombe à terre, tandis que la petite flèche reste dans la plaie.
Pendant que je me livre à ces études, Sfuart et Hopou deviennent chaque jour plus récalcitrants et refusent de m'accompagner jusqu'aux sources du Parou. Me voyant faire des provisions de curare, ils prétendent que j'ai l'intention de livrer la guerre aux Indiens Trios. Stuart, qui est le plus fort et le plus méchant, m'a refusé l'obéissance dans la journée, et dans la soirée il ose venir à moi pour m'insulter devant le chef indien. Je saisis mon fusil et le couche en joue. Le bruit des batteries qui s'arment agit sur l'agresseur comme un coup de foudre ; sa loquacité furieuse fait place au silence.
Je pars le lendemain avec Apatou ; mes deux noirs révoltés assistent au départ et se flattent de me forcer à battre en retraite faute d'équipage. Je m'embarque avec Yacouman et Apatou dans une toute petite pirogue. Une heure après, j'aperçois un canot qui s'efforce de nous rejoindre : ce sont nos déserteurs qui viennent faire leur soumission en pleurant comme des enfants.
L'n équipage linioré. — Caïniiin bouilli. — De la proximité des sources du Tupaiinhoni el du Parou. — Deux rivières Parou. — Indiens|an)phibies. — Élymologie du mot Parou. — Roches moulonuées. — Saut du grand escalier.
8 novembre 1878 (sixième jour de navigation en remontant le Parou). — A onze heures, nous trouvons la rivière entrecoupée par des roches et des îles absolument identiques aux rapides et aux petites chutes du haut Oyapock. A un détour, un Indien me dit qu'il vient de sentir de la fumée. Nous étant arrêtés pour scruter les alentours, nous percevons le timbre d'une voix humaine. Ilopou et Sluarl, craignant un combat avec les Indiens Trios^ veulent redescendre au [dus vite; mais Yacouman les rassure en disant qu'il vient de reconnaître le langage oiiayana.
Quelques instants après, nous débarquons dans une petite ile rocheuse où six Indiens, avec autant de femmes, s'occupent de la cuisson d'un petit caïman qu'ils viennent de prendre. Le chef de la bande m'informe qu'il revient d'une excursion au pays des Trios; mais il n'a rencontré personne dans les villages qu'il a visités. Une épidémie ayant ravagé le pays, les survivants ont quitté la rivière pour se réfugier dans la forêt. Il nous engage vivement à retourner sur nos pas, parce que là-haut nous ne trouverons que la famine et peut-être la guerre.
En attendant le repas auquel nous invitent ces braves Indiens, j'écris quelques