‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 30 sur 88 · L OMBRE DUNE GROSSE ROCHE · texte numérisé non relu

L OMBRE DUNE GROSSE ROCHE

notes, les pieds dans l'eau, à l'ombre d'une grosse roche formant une véritable grotte. Ensuite, je délasse mes jambes en parcourant les nombreuses petites îles, qui offrent un aspect des plus pittoresques.

Dans un endroit reculé, je surprends une petite fille qui, comme l'autruche, se cache le visage dans un trou, laissant son corps complètement à découvert.

A midi, je prends place autour de la marmite des Indiens, qui renferme un gros morceau de caïman bouilli avec force piment. Apatou ne veut pas goiiter à ce mets, pourtant très estimé par les Roucouyennes. J'éprouve aussi une certaine répugnance,

que je ne tarde pas à surmonter, en reconnaissant que cette chair blanche et tendre ne présente pas un fumet trop prononcé. La grosse espèce de caïman {jacarès) qu'on trouve à l'embouchure des fleuves de la Guyane et sur l'Amazone n'est pas comestible à cause d'une forte odeur de musc.

Après dîner, j'interroge mes hôtes sur les Trios et les indigènes des régions voisines. Entre autres indications intéressantes pour la géographie, j'apprends que les nègres Youcas établis sur le Tapanahoni viennent faire des échanges jusqu'aux sources du Parou. Il y a seulement trois jours de marche par terre pour passer du Tapanahoni à un point où le Parou devient navigable. Les Indiens Trios, qui seraient moins nombreux que les Roucouyennes, occupent le tiers supérieur du Tapanahoni et les sources du Parou '.

Une question qui m'intéresse vivement, c'est de connaître l'affluent de l'Amazone qui court à l'ouest du Parou. Les Roucouyennes, craignant que je ne pousse mes excursions jusque dans ces parages, ne me racontent que des histoires fantastiques. En marchant quatre jours vers le soleil couchant, on rencontre, disent-ils, des Indiens très méchants qu'il est impossible de surprendre, parce qu'ils passent la nuit plongés dans une rivière qu'ils appellent Parou, comme le cours d'eau que nous parcourons.

Cette légende a la plus grande analogie avec les renseignements qui ont été fournis à Brown dans le haut Essequibo par les Indiens Tarouma. Ils lui ont dit qu'il y avait vers les sources du Trombette des Indiens appelés Touna-hyannas, qui se retiraient la nuit dans des étangs entourés de palissades, où ils dorment le corps plongé dans l'eau. Notons en passant que tonna signifie eau, non seulement chez les Tarouma, mais dans la langue des Trios, des Roucouyennes, des Apalaï, des Carijonas. Les Caraïbes des Antilles désignaient l'eau par le mot toi2é.

Le nom de la rivière Parou n'a pas de sens ; mais il est probable que c'est un diminutif de parourou, qui signifie « balisier». En amont de la dernière chute le courant est faible, et les rives sont si basses que nous devons marcher jusqu'à cinq heures vingt minutes pour trouver un endroit propice au campement.

9 novembre. — Les rives ne tardent pas à s'élever et le lit présente un grand nombre de roches à découvert. .\ dix heures, nous voyons la rivière entrecoupée par une infinité de blocs granitiques mamelonnés et de couleur grise qui, vus de loin, ont l'aspect d'un troupeau de moulons. Ils sont si rapprochés que mon étroite pirogue a de la peine à trouver un passage. A midi et demi, nous arrivons à une espèce de couloir au fond duquel on voit un grand escalier, une espèce d'estrade qui semble avoir été élevée parla main de l'homme. Les gradins sont à sec; c'est que dans cette saison toute l'eau court en serpentant dans une rigole qui n'a pas plus de deux mètres de longueur.

1. En 18W, Schoniburgk a trouvé un village d'Indiens Trios établi prés des .«ources du fleuve Coreiilync, mais les voyageurs qui ont parcouru depuis ces régions ne les ont pus rencontrés.

La rivière des lombeaux. — Les imprécations d'une femme Trio. — Malade abandonnée. — Hutles. — Manière d'arréterla pluie. — Paragua. — Détails sur la composition des flèches. — La tête de la grosse perdrix est amère. — Le nicou. — Le langage des Trios a beaucoup de rapport avec le ouayana. — Sobriété de costume. — Coiffure des hommes et des femmes.

Vers quatre heures, nous arrivons à un village situé sur un petit aftluent de droite appelé Aracoupina. Toutes les maisons sont désertes et au milieu on remarque un

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ARACOUPINA

enfoncement dans la terre : ce sont les sépultures d'un grand nombre d'Indiens. Apatou est parti en éclaireur avec Yacouman pour tâcher de trouver quelques habitants dans les alentours ; ils reviennent bientôt suivis d'un couple d'Indiens. La femme refuse mes présents, et, me montrant trois fosses fraîchement comblées, prononce d'un air sombre les paroles suivantes ;

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« Pana kù'i oiiani oiia, h\ams besoin pas. .1 /a pikininialele, là enfanls morts. Nom poti, terre trou. Echimen oitaca, vile pars. Cassava miaoïia, cassave manger pas. »

A ces mots, elle se retire farouche et disparaît dans le bois avec l'Indien qui l'accompagnait.

Nous passons la nuit dans ces lieux sinistres, et le lendemain nous continuons à remonter le Parou. Bientôt nous trouvons le cours de cette rivière si difficile à la navigation, même avec une embarcation minuscule, que je me décide à ne pas aller plus loin.

Le succès de ma mission est assuré ; je n'ai plus qu'à efTecluer mon retour en relevant le tracé de la rivière à la boussole, et en prenant des hauteurs de soleil dans les points principaux. Apatou ne veut pas quitter ces régions sans laisser une trace de notre passage. 11 me demande d'inscrire mes initiales sur un gros arbre qui se trouve sur une pointe, à la rive gauche de la crique Aracoupina.

En redescendant, nous avons bien soin de regarder de tous côtés, pour découvrir des habitations. Nous apercevons deux villages, mais ils sont complètement abandonnés, et au milieu des maisons, qui pour la plupart sont brîilées, se trouvent des fosses récemment comblées. Près d'une de ces habitations, je vois une pauvre femme malade qui n'a plus de vivres. La malheureuse a été abandonnée par ses compagnons, fuyant la maladie. Le premier mouvement de cette femme est de m'insulter, mais la faim et l'instinct de conservation portent conseil : elle n'hésite plus à prendre passage dans un de mes canots pour gagner un village roucouyenne où je lui ferai donner l'hospitalité.

Cette femme me dit que le chef du village appelé Pacani et le piay Toutey, qui jouissaient d'une grande réputation parmi les Trios, ont été les premières victimes de cette épidémie, que je suppose être la variole.

Les maisons trios sont moins confortables que celles des Oyanipis et des Ouayanas. Non seulement elles n'ont pas d'étage, mais quelques-unes d'entre elles ne sont couvertes que d'un côté; ce sont de simples abris qui ne sont guère plus perfectionnés que les ajoupas que l'on fait en voyage.

11 novembre. — A six heures du matin, le temps est couvert et la température ne dépasse pas 22 degrés. Je grelotte comme si j'avais la fièvre. J'éprouve un vif plaisir à me chauffer près du feu qui fait bouillir un petit caïman et une grande perdrix que les Ouayanas appellent sosotTo, à cause du bruit qu'elle fait en s'envolant.

Une averse est tombée pendant la nuit. Pour empêcher la pluie, Apatou recommande à Stuart de ne plus laver l'intérieur de la marmite. Cet usage singulier, pratiqué par les nègres marrons de la Guyane, a sans doute été emprunté aux Indiens. En ellet, l'.Anglais Brown, voyageant dans le Mazaroni, demanda un jour à ses canotiers pourquoi ils ne lavaient pas la marmite qui devait servir à cuire du riz. Ils lui répondn-ent que s'ils plongeaient leur pot dans l'eau, la pluie qui commençait à tomber redoublerai! d'intensité.

Nous entendons près du camp un oiseau qui fait paraqiia.... par(i'///a! C'est le paragua, que les Ouayanas appellent aroqita ei considèrent comme l'oiseau de la piuif.

Ouanica cherche à le tromper en imitant son chant, mais il s'envole au moment où le chasseur tend son arc pour lui décocher une flèche.

Disons en passant que les flèches qui servent pour la chasse en l'air portent des

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