‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 31 sur 88 · APATOU DEMANDE QUE J INSCRIVE MES INITIALES SDR DN GROS ARBRE · texte numérisé non relu

APATOU DEMANDE QUE J INSCRIVE MES INITIALES SDR DN GROS ARBRE

plumes près de la grosse extrémité, tandis que celles qui sont employées pour la chasse dans l'eau n'ont pas de garniture. Nous avons vu que ces dernières portent souvent un crochet fait avec un éclat de radius de couata ; celles qui sont destinées à la chasse des oiseaux et des singes sont terminées par un bois dur, armé de piquants tournés en arrière, de telle sorte qu'ils ne sortent pas de la plaie sous l'action de la pesanteur. Les plumes employées pour les flèches proviennent des ailes du hoco, de la maraye, du couioui, de l'ara et du pia. Pour la chasse des petits oiseaux, les Indiens de la Guyane terminent

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leurs flèches par une masse assez lourde taillée dans un os ou dans une graine d'aouara. Les hommes s'occupent seuls de la fabrication des arcs et des flèches.

La cuisine est faite : on sort le petit caïman de la marmite et on le dresse sur une spathe de palmier qui constitue un plat très commode. La perdrix est placée dans une écuelle en terre, fabriquée par une femme roucouyenne. Je veux prendre un peu de bouillon, mais je le trouve d'une amertume affreuse ; c'est que Stuart, qui ne connaît pas la cuisine des bois, a négligé de rejeter la tête de l'oiseau. Le caïman n'est pas meilleur, parce que nous n'avons plus de piment pour l'assaisonner. Nous sommes arrivés à nous passer de sel depuis plus d'un mois, mais la privation du piment nous paraît insupportable.

Pendant que j'observe le soleil, à midi, Apatou va faire une excursion et trouve une liane plus grosse que la cuisse, que les Roucouyennes appellent salisali {Robi?îia nicou Aublet). Elle est si lourde qu'elle a écrasé l'arbre sur lequel elle s'enlaçait. En sectionnant la tige noire, nous voyons couler un suc semblable à de l'eau de source, qu'Apatou me fait déguster. Quoique provenant d'une plante toxique, elle est absolument inofTensive. Les Indiens, lorsqu'ils traversent des montagnes, en boivent la sève, qui est plus fraîche que l'eau des claires fontaines. On ne doit boire que le premier jet du liquide, car ensuite il s'écoule un suc blanc laiteux qui a des propriétés toxiques.

Yacouman fait une grande provision de la tige du nicou, qui pourra nous être très utile pour prendre du poisson. La plante, desséchée, est presque aussi active qu'à l'état frais; on peut la conserver et s'en servir pendant une année.

Les cheveux des femmes tombent à l'abandon sur les épaules, tandis que ceux des hommes sont réunis en une grande mèche qui tombe dans le dos. Ils sont retenus dans une espèce de cornet formé d'une liane enroulée en spirale. Chez les Trios, ce sont donc les hommes qui portent la queue, tandis que chez les Galibis ce sont les femmes.

A la recherche des fruits de Yonrari. — Un hercule indien. — Abalage d'un arbre dans le grand bois. — Je m'étais trompé. — Le cri de la maraye. — Manière de l'appeler. — L'autorité d'un lamouchi. — Manière de reconnaître le meilleur gouvernement. — Princesse héritière. — Privilèges des jeunes tamouchis. — Du rôle de la femme chez les Indiens. — A chacun ses attributions. — Dévoré par les chiques. — L'Indien ne pardonne pas. — Albinos. — Fleurs animées. — Exemple de loyauté. — Industrie des Indiens. — Fabrication des colliers ouébù et chéri-chéri.

Nous arrivons à neuf heures chez Alamoïké, qui, pendant mon absence, a récollé des racines d'ourari. Je pourrais me contenter de mes indications sur l'ourari ; je possède les éléments d'une description de la plante, puisque j'ai recueilli les racines, la tige, les feuilles et les fleurs; mais je voudrais avoir les fruits. Alamoïké et son peïto, désireux d'avoir quelques hameçons, consentent à venir à la recherche de nouvelles plantes d'ourari.

Nous trouvons une de ces lianes à une |)elite dislance de l'habitation, mais elle s'élève si haut, que même avec ma lorgnetle je ne puis distinguer les fruits. Il n'y a qu'un moyen de bien voir notre plante, c'est d'abattre le gros arbre sur lequel elle s'appuie. Celui-ci a au moins quarante mètres de haut sur un mètre de diamètre. La lâche sera difficile, mais le vigoureux Indien se charge de l'abattre, et, la hache à la main, il se met aussitôt à l'œuvre. Cet homme rouge de feu, aux muscles énormes, à la chevelure épaisse flottant sur les épaules, ressemble aux géants de la Fable forgeant les foudres de Jupiter.

Enfin nous entendons un petit craquement qui est suivi d'un grondement épouvantable. Je me prépare à saisir ma proie, mais voilà que l'arbre reste suspendu, béquille pour ainsi dire par un robuste cèdre qui ne s'est pas laissé entraîner dans la chute. Il faut abattre celui-ci, puis un autre. Deux heures s'écoulent avant que notre liane soit à terre. Je grimpe au milieu du fouillis que forment des plantes parasitaires entremêlées avec l'ourari à des branches de plusieurs arbres. Je m'aperçois que les Indiens m'avaient induit en erreur. Les fleurs et les petits fruits que nous trouvons ne ressemblent pas à ceux qui nous avaient été présentés. Nous reconnaissons un strychnos, tandis que l'autre plante était étrangère à cette famille.

Malgré les instances d'Apatou pressé par la faim et encore plus par les moustiques qui nous dévorent, je ne me retire qu'après avoir suivi ma liane depuis les feuilles jusqu'à la racine.

Au retour de celte heureuse excursion nous entendons un oiseau. C'est une excellente maraye qui nous fournirait notre déjeuner. L'oiseau ayant disparu dans les branches d'un arbre élevé, un Indien se met à siffler comme un serpent en colère. Le gibier

affolé voltige au-dessus de la têle d'Apatou, qui pourrait le tuer au moment où il plane, mais qui attend qu'il se repose pour l'abattre à coup sur.

14 novembre. — En arrivant à Talimapo (village de Taliman),je m'aperçois de la disparition d'une hache que je suppose avoir été dérobée par Alamoïké. Apatou en informe le vieux tamouchi Taliman. Celui-ci me dit : « Ne crains rien, tu auras ta hache demain. »

Il donne des ordres, et une légère pirogue montée par deux jeunes Indiens se met en route pendant la nuit. Avant le départ, ces jeunes gens se font faire des scarifications sur les deux bras. On serre le biceps en haut et en bas et on taille légèrement la peau avec une lame de bambou ayant la forme d'un coupe-papier. Les coupures qui se font suivant l'axe du bras sont très rapprochées les unes des autres. Ils prétendent que cette opération leur donnera plus de force pour pagayer.

Ils ne partent jamais pour une grande chasse sans se tirer un peu de sang des bras, ce qui les empêche, disent-ils, de trembler en tirant l'arc. De même, avant de faire un voyage par terre, ils ne manquent jamais de se faire des incisions au niveau des mollets.

Les Roucouyennes ne se tatouent généralement pas, mais les Trios se font quelques marques noires à la partie interne du bras, au niveau du biceps. A propos du tatouage, Apatou me donne des détails très intéressants sur les cicatrices en relief que lui et tous les gens de sa tribu portent sur toutes les parties du corps. J'avais signalé la teinte plus foncée des cicatrices. Cela tient à un détail d'opération qu'on m'avait caché. Après l'incision, on saupoudre la plaie avec du charbon en poudre impalpable, et on frotte pendant longtemps avec une tendre pousse de bananier. C'est à l'introduction du charbon dans le tissu cellulaire qu'il faut attribuer la belle couleur noire que présentent les tatouages en reUef de tous les nègres marrons de la Guyane '.

Taliman paraît jouir d'une grande autorité. Yacouman, qui est le chef le plus important du Yary, fait le plus grand éloge de ce petit potentat.

« Se?ie oua inele péito capsac?» (Ne vois-tu pas, me dit-il, que ses soldats sont tous gras?)

Les qualités d'un chef ne sont pas seulement dans la guerre, il peut les montrer en temps de paix en donnant des ordres intelligents pour la pêche, la chasse et la culture <Iu manioc. Taliman n'est pas le tils d'un tamouchi; autrement dit, ce n'est pas un prince héritier; il a obtenu le diadème d'écaillés de caïman en épousant la lille du chef. Vous voyez que les femmes ne sont pas seulement considérées là comme des bêtes de somme, puisqu'elles héiiliMit de la couronne, sinon pour elles, du moins pour un peïto de leur choix.

Le défunt avait pourtant laissé des enfants mâles plus âgés que sa Illle, mais, ne les

I. Aputou, ayant passé un hiver rigoureux en France, a souffert quelquefois de ces cicatrices qui se gonflaient au moment de la recrudescence du froid. Le mCme phénomène se produit chaque fois qu'il a la fièvre.

ACAÏAGE 1)'l\ AP.Br.E (p. 570;

ayant pas jugés capables de commander, il a donné la couronne à un de ses sujets en même temps que la main d'un enfant préféré. Son fils Couloun, étant' obligé d'obéir à son beau-frère en qualité de simple peïto, a préféré quitter la tribu pour s'établir dans le Yary, où nous l'avons rencontré.

Les tamouchis héritiers, Ouanica est de ce nombre, ont certains privilèges sur les autres enfants. Lorsqu'ils mangent, ils ont le droit de s'asseoir sur un cololo comme le chef régnant, tandis que les sujets sont accroupis sur leurs talons. D'autre part, ils se distinguent des peïtos par les honneurs qu'on leur rend dans les tribus qu'ils traversent. La veille du départ, la jeune femme du chef du village prend le soin de peindre le beau Ouanica des pieds à la tète avec du roucou. Comme nous rencontrons des habitations presque tous les jours, il est continuellement peinturluré de frais.

Les voyageurs américains prétendent à tort que les hommes n'ont d'autres occupations que la pêche et la chasse, tandis que la femme fait tous les travaux. L'homme a le soin des arbres, coupe l'abatis, plante le manioc, les bananes, etc. Lorsque la famille se rend à l'abatis, ce sont les hommes qui pagayent; les femmes n'interviennent qu'autant que ces derniers ne sont pas en nombre suffisant. Ils arrachent le manioc ensemble; mais c'est toujours l'homme qui coupe les bananes, grimpe sur les arbres pour cueillir les papay, les graines de comou et de ouapou. Les femmes ramassent les fruits et les portent à la maison ; quand les hommes reviennent de la chasse, ils apportent leur gibier jusqu'à la lisière de la forêt, où les femmes vont le prendre pour traverser le village. Les femmes font la cassave, le cachiri, enfin s'occupent de tous les détails de la cuisine et tissent les hamacs. En voyage, les femmes portent le catouri comme les hommes, mais il est beaucoup moins chargé ; il ne renferme généralement que la marmite et un hamac. Les hommes travaillent seuls à la construction des maisons. Le rôle de chacun est si bien défini que le voyageur est certain de ne rien obtenir s'il commande aux hommes un travail qui est l'attribut des femmes.

J'aurais besoin moi-même d'un badigeonnage au roucou, car je me sens dévoré par une infinité d'insectes que j'ai ramassés en faisant une excursion botanique; je fais enduire mes pieds d'huile de carapa au moment du coucher. Je pensais dormir comme un bienheureux, sachant que cette huile amère a la propriété de tuer les chiques et les tiques, mais voilà que pendant la nuit j'éprouve des démangeaisons insupportables. Les chiques empoisonnées font dans la peau de mes orteils des ravages diaboliques.

14 novembre. — Je n'ai pas fermé l'œil, et au réveil je vois sur l'extrémité des orteils de petites vésicules remplies d'eau. Une jeune femme se met à l'œuvre avec un os taillé en pointe et retire onze cadavres de cette affreuse puce pénétrante que les Roucouyennes appellent chiqué. L'opérateur m'offre les premiers parasites qu'elle retire pour les mettre sous ma dent. Je ne puis me résoudre à l'usage des Ouayanas, qui croquent leurs chiques au fur et à mesure de l'extraclion.

Je demande à un Indien : « Pourquoi manges-tu tes chiques? »

11 me répond : « Parce qu'elles m'ont dévoré les pieds. »

Dans la matinée nous passons devant un petit affluent de gauche que les Ouayanas ne remontent jamais, à cause des singuliers habitants qui habiteraient près des sources. Yacouman raconte sur la foi du piay qu'on y rencontre des Indiens aux cheveux blonds qui dorment le jour et marchent toute la nuit.

Nous rencontrons à chaque pas des bandes de kinoros [ara Canga) qui mangent des graines. Les oiseaux en repos sur la haute cime des arbres simulent de belles fleurs d'un rouge flamboyant. Nous en tuons cinq ou six tous les jours, c'est-à-dire autant qu'il en faut pour notre alimentation. Je remarqué que mes cuisiniers rejettent à la rivière

UNE JEUNE FEMME SE MIT A M E X T R » I R E MHS C II I Q l) E S

les becs d'ara : c'est qu'ils prétendent que les chiens qui les mangeraient pourraient s'empoisonner. /

lu novembre. — Nous avons campé sur une île ravissante, où nous sommes réveillés par le bruit d'un canot qui descend la rivière. Ce sont les jeunes peïtos de Taliman (jui ont marché toute la nuit pour nous apporter la hache qui était restée à riiabilalion où nous avions étudié l'ourari. Je récompense ces braves gens en leur donnant un petit couteau; je fais également un cadeau à leur tamouchi : c'est un collier composé de petits grelots qu'il désirait vivement. Je les charge également de remettre au grand tamouchi du haut l'arou une feuille de papier sur laquelle j'ai signalé cet acte de probité.

Les voyageurs qui suivront mon itinéraire trouveront cette pièce dans le fond d'un petit pagara où il sera conservé comme un féliche.

16 novembre. — Nous dormons à l'iiabitalion de Tacalé, où sont les objets que j'ai payés d'avance, c'est-à-dire un petit hamac de nourrice, des animaux en cire, un tapira en terre cuite et de petites courges enfilées en collier sur lesquelles des femmes ont dessiné des hommes, des diables et des animaux. La jeune femme qui me présente le petit hamac fort bien tissé me dit : Amole oli amolita chiri. Traduction : Tu le donneras à la femme.

Nous assistons à la fabrication de colliers composés de petits cylindres juxtaposés que les Roucouyennes appellent tairoii, et que nos créoles connaissent sous le nom de oiiabé. Ils emploient la coque d'une graine portée par une liane [Omphalea diandra) qui s'élève

FABItlCATlON D l K COLLIEH

jusqu'à la cime des grands arbres. L'amande, très savoureuse, donne une huile légèrement aromatique employée par les Bonis en cuisine pour faire rôtir les coumarous, et en parfumerie pour lustrer leurs cheveux crépus. L'Indien casse l'enveloppe avec les dents, et, saisissant un éclat de la main gauche, il le perfore au moyen d'une dent à'aymara ou de sakané (grands poissons) fixée à l'extrémité d'un petit bâton qu'il roule vivement sur la cuisse droite. Les morceaux perforés sont enfilés et polis à la main avec des débris de poteries pulvérisés et mouillés.

Le ouabé que les nègres font dans la basse Guyane à Kourou et à Iracoubo est plus fin que celui des Roucouyennes. C'est qu'on se sert d'instruments perfectionnés; on perfore la graine avec une vrille mise en mouvement au moyen d'un archet. Les Trios font des colliers absolument semblables et les appellent avourou. Ils emploient une graine ayant la coque beaucoup plus épaisse.

Les Roucouyennes font également devant nous une espèce de collier appelé oiiayary,

que nos créoles désignent sous le nom de chéri-chén. Ce sont des grames con.ques que l'on enfile en les appuyant base contre base. Leur fabrication est plus simple que celle du ouabé- on casse en deux une petite graine ovalaire appelée ouayary ; la grosse extrémité est rejetée, tandis que l'autre est appliquée dans une cavité creusée au bout d'un petit bâton. La base du cône est usée par le frottement sur une pierre plate.

FilinlCATlON Dr COl.I.lEn CHKlM-CIlÉni

XXUi

Ma femme. — Mariage précoce. — Poche miraculeuse. — ElTets du nicou. — Apatou malade imaginaire. — fiéophages. — Le couioui. — Vampires. — Une prison dans le grand liois. — Un coup de tête d'Apatou. — Sentier entre le Yary et le Parou. — Scènes de l)arbarie. — Une lacune dans le grand bois. — Prairies et forêts do l'Amérique du Sud. — Tortues. — Recherche des œufs d'iguane. — Fabrication de la ficelle. — Danse du toute. — Manière d'offrir un présent.

17 novembre. — Je trouve dans mon hamac une fillelle de cinq à six ans qui m'appelle okiri. Ce joli bébé, à qui j'avais fait des caresses en remontant le Parou, est destiné à devenir ma femme. J'avais dit au père : « Quel bel enfant! je voudrais bien l'avoir. » On a réfléchi pendant mon absence, et la pauvre petite, que les Ouayanas ont déjà qualifiée deparachichi o/i, c'est-à-dire l'épouse du Français, est toute prête à voyager avec moi. Le vieux Tacalé ne m'impose qu'une condition : il faudra que je revienne dans la tribu, où je lui succéderai comme tamouchi.

18 novembre. — Nous arrivons à deux heures à Canéapo, l'habitation du tamouchi Canéa. Celui-ci, voyant que nous apportons du nicou, nous propose une grande pèche pour le lendemain matin.

Nous acceptons avec empressement, et pendant que mes hommes se reposent et que je fais des études de mœurs, les peïtos se mettent à écraser la liane enivrante sur les belles roches qui sont en face du village.

Au lever du soleil, on jette une grande quantité de nicou en amont du petit saut; des coumarous affolés courent avec la rapidité de la flèche et bondissent en faisant jaillir l'eau comme des pierres qu'on jette obliquement pour faire des ricochets. Ces mouvements désordonnés sont bientôt suivis d'un état de paralysie ; le poisson vacille un peu, puis se renverse sur le dos. Armés de bâtons, nous courons entre les roches, tantôt à la nage, tantôt ayant de l'eau jusqu'au cou, et nous ramassons les coumarous, qui ne tarderaient pas à reprendre leurs sens engourdis. Apatou n'assiste pas à cette pêche sous prétexte de malaise ; mais, en l'examinant au retour, je m'aperçois qu'il n'a pas la moindre fièvre ; sa maladie n'affecle que le moral.

En attendant la cuisson du poisson, je vois plusieurs Indiens manger de la terre.

Tous les Roucouyennes sont géophages. On trouve dans chaque maison, sur le boucan où l'on fume la viande, des boules d'argile qui se dessèchent à la fumée et qu'on mange en poudre. Dans la journée, à une heure toujours éloignée des repas, ils prennent une de ces boules, enlèvent la couche qui est noircie par la fumée, et raclent l'intérieur avec un couteau. Ils obtiennent une poudre impalpable dont ils avalent cinq ou six grammes en deux prises.

Il m'esl impossible de recruter des hommes pour ni'accompagner dans la descente du Parou. Les Indiens font tout ce qui leur est possible pour me détourner de mes projets; ils disent que nous trouverons des monstres fantastiques, des chutes insurmontables.

Nous partons quand même le 18 au matin. 3Iais, deux heures après, nous faisons une petite reconnaissance à l'embouchure d'une crique à la recherche de quelque gibier. Nous ne tardons pas à voir un couioui [Pénélope leucolophia) , qui s'éloigne d'abord, mais qu'Apatou fait retourner en criant couioui. Cet oiseau, qui est de la grosseur d'une poule, a le corps noir, la tète blanche et les ailes tachetées de blanc. Quoique très voisin de la maraye, c'est un gibier moins estimé ; on le rencontre souvent dans les terrains marécageux avoisinant l'embouchure des petits cours d'eau, parce qu'il y trouve des graines de palmier ouapou [assaï).

Dans le Parou, comme dans les autres rivières de la Guyane, le voyageur rencontre souvent des bandes de petites chauves-souris qui s'envolent en tourbillonnant d'un arbre à l'autre. Cette espèce est inofTensive. Ces animaux dorment sous un tronc d'arbre incliné dans la rivière, auquel ils sont suspendus par les pattes. Il y a une espèce de vampire un peu plus grosse qui se tient dans les maisons et qui fait des morsures à l'homme et aux animaux. Dans la plupart des cas il s'attaque au gros orteil; il mord de préférence entre les deux sourcils et au bout du nez. Ces plaies, très légères, guérissent généralement sans laisser de cicatrices et n'ont qu'un inconvénient, c'est de saigner assez abondamment dans un pays où l'on a déjà trop de tendance à l'anémie. Les bœufs, les chevaux et les chiens succombent quelquefois d'épuisement à la suite de piqûres répétées produites par les vampires.

Un fait curieux est que cet animal, qui attaque toujours pendant la nuit, ne réveille jamais sa victime. Ce n'est que le lendemain matin qu'on s'aperçoit de la blessure, non pas par la douleur qu'elle provoque, mais par une assez grande quantité de sang qu'on trouve dans son lit ou dans son hamac.

Vers deux heures, nous atteignons une habitation où je retrouve deux personnages de connaissance. C'est ce couple d'assassins fugitifs de l'Amazone que nous avons rencontrés l'an dernier dans les eaux du Yary. Ces misérables, ayant trompé leurs voisins, sont obligés de vivre dans l'isolement le plus complet. Leur liberté est plus dure (pie les verrous de la geôle ; âgés et malades, ils sont destinés à mourir de faim au milieu de la forêt qui menace d'envahir leur habitation. Je défends à mes noirs d'avoir aucune relation avec ces malfaiteurs: la \ieille femme au nez de vautour, aux yeux de hibou, serait bien capable de nous faire subir le sort de son premier mari, c'est-à-dire de nous empoisonner avec un breuvage de sorcière.

10 novembre. — Apatou ayant (Mifreint ma consigne pour acln'lcr un hamac, je lui lais (|url(jues reproches sur sa conduilc. S'étanl fâché, il me dit : « Toi pas content, moi parti. » Je ne réponds pas à celte impertinence.

Bientôt nous arrivons à une chute où il faut passer bagages et canots par terre. Apafou ramasse sa pacotille qu'il charge sur un petit canot et demande à me serrer la main en signe d'adieu. Je veux lui payer, séance tenante, cinq cents francs que je lui dois ; mais il refuse, disant que je n'ai pas besoin de le payer puisque je ne suis pas content de ses services.

Une demi-heure après, au moment où je croyais mon patron déjà bien loin, je le vois avec une lourde charge sur le dos. 11 n'a pas tardé à redescendre et s'est mis au travail sans dire mot.

Nous passons vers dix heures devant la tète d'un sentier suivi par les Indiens qui vont du Parou au Yary. 11 faut deux jours et demi pour atteindre le village d'Akiépy, et de là un jour de canotage en descendant la crique Apaqua, qui débouche dans le Yary, un peu en aval du village de Macouipy. Si l'on ne veut pas se servir de canot, il faut quatre jours et demi de marche pour aller à cette habitation.

Des Indiens que nous trouvons campés au débarcadère consentent à nous accompagner jusqu'à leur petit village appelé Paléouman. En route, ils nous racontent une histoire qui s'est passée l'an dernier dans ces parages.

Le tamouchi Akiépy, n'ayant pas planté de manioc en quantité suffisante, alla s'installer chez Macouipy, qui lui fournit de la cassave et du cachiri pendant toute la mauvaise saison. Revenu chez lui, il ne se donna pas la peine de faire un abatis, trouvant plus commode d'aller mendier ou voler le manioc de ses voisins. Ce paresseux, très rusé, ne se servait pas de sabre d'abatis pour couper les tiges de manioc : il les arrachait, de manière à faire croire que les dégâts avaient été produits par des agoutis.

Macouipy, qui se laisse prendre au piège, passe des journées à chercher avec des chiens le gibier qui détruit sa plantation ; enfin ce chef habile ne tarde pas à découvrir une piste qui conduit de son abatis au village d'Akiépy. 11 part dans la nuit avec deux de ses fils et un peïto et arrive au jour à l'habitation du voleur ; il n'y trouve que des femmes et des enfants, qui lui disent que leur tamouchi est allé pêcher avec du nicou dans la crique Apaqua. Macouipy part aussitôt à la poursuite de son voisin. Arrivé près de la rivière, il aperçoit les deux enfants d'Akiépy occupés à boucaner du poisson. Ces jeunes gens, complices de leur père, reçoivent à l'improviste une grêle de flèches sous lesquelles ils succombent.

Macouipy et ses soldats emportent au loin les cadavres et se cachent près du boucan en attendant le retour d'Akiépy. Celui-ci ne revenant pas, Macouipy descend le long de la rivière Apaqua. Bientôt il aperçoit son ennemi dans une petite pirogue et lui décoche une flèche, mais celui-ci plonge à la rivière et prend la fuite. Macouipy, qui s'est jeté à l'eau, veut lui donner un coup de sabre en nageant, mais l'instrument lui tombe des mains. Akiépy se retourne, s'élance sur son adversaire qu'il prend par la gorge. Une lutte terrible s'engage au milieu de la rivière et les deux combattants vont

s'entraîner au fond de l'eau, lorsqu'une flèche lancée de la rive frappe Akiépy dans le cou. Les femmes et les enfants de ce malheureux, qui a payé trop cher ses larcins, sont venus se réfugier à l'habitation d'Apaqua.

20 novembre. — Le matin, je rencontre une lacune dans l'immense foret qui recouvre les quatre cinquièmes de l'Amérique du Sud. Il y a deux zones bien distinctes dans cette partie du continent américain : ici le grand bois sans horizon, là-bas des prairies sans un arbre, sans un arbuste, où la vue se perd sur une masse de graminées.

La richesse de l'Uruguay, de la République Argentine et de la Palagonie est dans les prairies qui alimentent des milliers de bœufs et de chevaux; l'avenir du Venezuela, de la Guyane et du Brésil n'est pas dans l'exploitation de l'or et des pierres précieuses, mais dans celle des forêts. Quand la soif de l'or sera apaisée dans la Guyane française, on s'occupera des bois précieux et de construction qui tombent de vétusté sur les bords du Maroni, de l'Oyapock et de tous les affluents de l'Amazone.

Cette savane, qui a plusieurs kilomètres d'étendue, me rappelle l'aspect d'un champ de blé mûr. L'herbe est si sèche qu'elle prend feu à la moindre étincelle. En la traversant avec Apatou, nous faisons lever quelques serpents et tuons un cariacou, c'est-à-dire une petite biche, qui broutait l'herbe.

Nous relevons dans le lointain de jolies montagnes qui paraissent élevées de cent cinquante à deux cents mètres au-dessus de la rivière. Mon compagnon me fait remarquer que l'une d'elles, avec son sommet arrondi recouvert d'arbres touffus au feuillage sombre, a rasjiect d'une tète de nègre.

Le courant est faible et l'eau n'a pas plus d'un mètre de profondeur, bien que la rivière n'ait pas deux cents mètres de largeur. Cette navigation qui dure dix heures par jour est des plus monotones; nous n'avons d'autre distraction que de flécher de petites tortues, qui sont très communes dans cette rivière, tandis que nous n'en avons pas trouvé une seule dans le Yary. D'autre part, nous rencontrons beaucoup de bancs de sable, où mes hommes ne manquent jamais de s'arrêter. On distingue les traces de pattes terminées par cinq doigts effilés, et au milieu de la piste une traînée produite par le frottement d'une queue. Çà et là on voit de petits monticules semblables à ceux que produisent les taupes dans nos prairies. Nous devons trouver des œufs d'iguane dans ces parages. Un Indien, à genoux près d'un monticule, remue le sable avec un bâton. Rencontrant une galerie qui se dirige horizontalement, il la poursuit jusqu'à ce qu'il arrive sur les œufs, et il en recueille une vingtaine. C'est au commencement de la saison sèche, au moment où les eaux se retirent, (lue commence la ponte. A cette époque les œufs renferment quelquefois de petits iguanes, mais ce n'est pas un»^ raison pour les rejeter; l'Indien trouve l'embryon plus délicat que le jaune de l'œuf, .lai une folle passion pour les œufs d'iguane boucanés; je les trouve beaucoup plus savomcux que les œufs de poule.

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