‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 33 sur 88 · FEMME FILANT · texte numérisé non relu

FEMME FILANT

Manière de grimper. — La vie future. — lUit de la crémation. — Les piays ne vont pas au cieL — .Manière d'indiquer les distances. — L'art de compter chez les Roucouyeiines. — La consultation d'un piay. — Les vétérinaires sont inutiles, puisque les bêtes ont leurs médecins. — Fumigation au tabac, exorcisme, ventouses, diète, honoraires conditionnels. — Un cas désespéré. — Sortilège. — Les Apalaï. — Le voyageur obligé de supplicier ceux qui voient un blanc pour la première fois. — Bonsoir. — L'oiseau fantôme, — On s'asphyxie pour éviter les moustiques. — Promenade nocturne. — Une idole. —Recrutement d!une escorte. — Peintures sur l)ois. — Crânes de singes servant à faire de? cuillers. — Manière simple d'éviter une bande de pécaris. — l'n vieux récalcitrant obligé d'être aimable. — Un nouveau caractère qui distingue l'Indien des autres races. — Je deviens imprimeur. — Voleur intimidé.

23 novembre (douzième jour démarche en descendant le Parou). — Nous rencontrons un grand affluent de gauche appelé Citaré, dont le débit est le tiers du Parou.

Pendant que je fais une reconnaissance à l'embouchure, Apatou tue un couati, qui reste suspendu par la queue ; un Indien s'empresse d'aller le chercher. Pour cela, il se passe les pieds dans un lien fait avec des feuilles de palmier et monte avec la vélocité d'un macaque. Arrivé aux branches, il dégage ses jambes et se promène à son aise; puis, après avoir décroché le gibier, il se met à descendre, toujours avec son lien qui l'empêche de glisser.

Nous passons à côté d'un village abandonné où un piay a été enterré.

<< Ho)iis lipoc oua (ne parlez pas), nous dit Yelemeu, Iteké piay taie yépé (le piay Iteké est là). »

Il se met à pagayer si doucement qu'on n'entend pas le clapotement de l'eau ; c'est à peine s'il respire pour éviter de faire du bruit. Nous avons un moment de frayeur, croyant qu'il y a un grand danger. Ce n'est que deux heures après, et lorsque nous sommes bien loin, que le patron me donne des explications. Si nous avions eu la témérité de descendre à terre à cet endroit, nous aurions rencontré le caïcouchi piay (le tigre piay), qui garde son frère.

Après la mort, l'esprit des bons et des mauvais s'élève vers le ciel, qu'ils appellent capoun. Les premiers vont haut, très haut, bien au-dessus des nuages. Ils trouvent là de jolies femmes ; on danse toutes les nuits, on boit du cachiri, on chasse, et on ne travaille pas à l'abalis. Les méchants s'arrêtent au-dessous des nuages, où ils courent toujours, sans espoir d'arriver plus haut. Si l'on brûle le corps aussitôt après la mort, c'est pour que l'âme s'envole avec la fumée.

Les piays, qui ne sont jamais livrés à la crémation, gardent l'àme attachée au corps. L'espril cl la matière restent dans la fosse, dit ils sont visités par les piays, et par des bêtes et des hommes qui viennent les consulter.

24 novembre. — Nous dormons à l'habilation de Pouimro. C'est le dernier village

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des Roucouyennes; nous allons pénétrer dans une nouvelle tribu d'Indiens, les Apalaï. Je rencontre un piay nommé Apipa, qui a la réputation d'avoir beaucoup voyag:é ; je profite de cette occasion pour lui demander des renseignements sur la route qui nous reste à faire. Voici textuellement les indications qu'il me fournit. 11 lève le bras droit et fait un demi-cercle dirigé de l'est à l'ouest, et, se frappant la poitrine, il dit: Moumou.... itouta tmicksé (dans le bois dormir). Hépétant le même geste, il ajoute : Moëneu (demain), moii-tnou.... Apalaï jKitipo tinicksé [Aovm\v habitation Apalaï); moëneu.... mou-mou Beymao tinicksé, etc., etc.

Prenant des notes au fur et à mesure de ce récit qui dure une heure, sans interruption, je vois que nous sommes bien éloignés du terme de notre voyage, puisque mon collègue s'est frappé plus de quarante fois la poitrine de la main gauche.

Les Roucouyennes ne savent exprimer que trois nombres: aouini, un ; sakéné, deux; hélé-ouau, trois; après, ils montrent les doigts des mains et les orteils, et, lorsque le chiffre dépasse vingt, ils disent colepsi, qui est un diminutif de beaucoup, ou bien colé, colé, beaucoup, beaucoup.

Au coucher du soleil, mon collègue se prépare à donner une consultation. On établit, dans un coin du carbet, une petite cage en feuilles de palmier, où le piay pénètre en rampant. Le malade, qui reste en dehors, s'assied sur un cololo, au milieu des spectateurs.

Après un moment de silence, nous entendons un bruit de frottement; c'est le piay qui frappe avec les mains les feuilles de ouapou. Ensuite, soufflant avec force, il fait: hi.... hi..., en imitant le cri du tigre ; après, il siffle comme le macaque, chante comme le hoco, la maraye et toutes les bêtes du grand bois. C'est une invocation à tous ses collègues les piays animaux : caïcouc/u piay (sorcier tigre), tnecou piay [sorcier macaque) , 77iatapi piay (sorcier serpent), achitaû piay (espèce de pacou), qui doivent l'aider de leurs conseils ; ce sont eux qui lui indiqueront des remèdes pour guérir son malade. Pour que ceux-ci viennent sans crainte, on a eu soin d'éteindre tous les feux du village.

Le silence est profond ; c'est le moment solennel de la consultation entre le sorcier des hommes et les sorciers des bêtes.

Ensuite, on fait un peu de musique, le piay chante: Carvilanayol Carvilanayé! et s'accompagne en frappant des pieds sur une planchette. On fait alors entrer le malade, qui tremble de frayeur. Le piay hume la fumée d'une cigarette qu'on lui passe tout allumée et la projette avec force en soufflant comme un cachalot sur la partie malade. Puis, il fait ventouse et soufOe avec violence pour chasser le mal qu'il vient d'aspirer. Celte scène diabolique dure plus de deux heures; elle se termine par une prescription que l'on peut résumer en un mol : diète, diète. Le malade ne mangera pas de pakiri, de hoco, de gros poisson, ne boira pas de cachiri, etc. Mon collègue recevra en payement un hamac, mais à une condition, c'est que le malade se rétablira complètement.

Nous assistons à une autre consultation qui n'est pas moins intéressante : il s'agit d'un malade qui est dans une situation absolument désespérée.

Le piay fait les mêmes gestes, les mêmes invocations, mais il termine la scène d'une manière dramatique. Il se fait passer un petit arc et une flèche minuscule, puis, sortant de sa cabane d'un air triomphant, il montre le dard tout ensanglanté.

« Soueï yépé ! coiichynaiatH » (Je l'ai fléché, il succombera rapidement.)

Ces gens simples croient que tous leurs maux viennent de sortilèges. Quand on ne peut enlever la maladie, on se venge en envoyant un mauvais sort à une personne de la tribu voisine.

26 novembre. — Nous arrivons à deux heures à un petit village apalaï, commandé par un jeune tamouchi appelé Tioui. Ces Indiens ont les mêmes caractères physiques que les Roucouyennes, et leur langue est si peu difTérente, que nous comprenons un grand nombre de mots.

Ils ont un usage assez singulier que nous n'avons pas trouvé chez les Ouayanas.

Quelques instants après mon arrivée, on m'apporte un treillis en feuilles de palmier où sontûxées par le milieu du corps de grosses fourmis noires aux piqîires douloureuses. Tous les gens de la tribu, sans distinction de sexe ni d'âge, se présentent à moi pour se faire piquer sur la figure, les reins, les cuisses, etc. Quelquefois je suis indulgent dans l'exécution; on me dit : « Encore! encore! » Tous ne sont satisfaits que lorsque la peau est parsemée de petites élevures semblables à celles qu'on produirait en donnant le fouet avec des orties.

Vers huit heures, le tamouchi nous dit : «- Tinikné yépé, » c'est-à-dire : « Allons nous coucher. » On nous présente à chacun un flambeau (oiiéyou), composé simplement d'une longue attelle en bois résineux. On l'allume, et, chacun portant son hamac, nous nous engageons dans le petit sentier qui traverse l'abalis.

Arrivés dans la forêt, nous entendons le chant d'un oiseau qui donne distinctement les cinq notes suivantes :

Une panique s'empare de mon escorte, les llambeaux s'éteignent, hommes et lemmes se sauvent dans l'obscurité de la nuit. Nous sommes obligés de retourner au village, et ce n'est que longtemps après que nous allons nous coucher. Quel est donc l'oiseau qui fait tant de peur aux Indiens de la Guyane? On connaît son chant, mais personne ne l'a jamais vu. H y a lieu de croire que c'est une espèce de chouette.

Il m'est impossible de m'endormir : la chaleur m'étouffe ; je me décide à sortir, mais c'est une opération très compliquée. D'abord il me faut rallumer mon flambeau, si je ne veux pas m'exposer, après m'être avancé le corps courbé sous les hamacs, à me

casser les jambes en marchant sur les traverses clairsemées qui forment le plancher. J'ai beaucoup de peine à descendre par une petite échelle composée de deux perches, sur lesquelles on a fixé quelques barres transversales au moyen de lianes. Mon flambeau s'éteint au moment où j'arrive au bas de l'escalier, et il me faut faire le tour de la hutte, à la recherche de la porte, qui n'est autre qu'un treillis en feuilles de palmier qu'on soulève doucement pour le refermer aussitôt, afin d'empêcher les moustiques de pénétrer. Mais quel bonheur de se trouver en dehors de cet étoufîoir ! Ma poitrine se gonfle, c'est avec volupté que mes poumons aspirent l'air frais de la nuit. Que vois-je au clair

FUMIGATION A I.A CIClAnETTE (P. 'i99)

de la lune sur des bâtons disposés en croix comme un gibet? C'est un mannequin empaillé de maïs représentant un guerrier prêt à décocher une flèche.

Le lendemain, ayant demandé ce que signifiait cette image, on me répondit : Yolock.

J'achète ce diable inoftensif au prix d'un hamac, avec l'intention de le rapporter en France.

Nous ne tarderons pas à gagner les grandes chutes, il nous faut des guides à tout prix. Au moment où j'engage Tioui à m'accompagner chez les Calayouas, je vois arriver un

jeu'ne Indien non,n,é Olori (,guane) qni sai, nnelques mois de por.ugais. C»™-,» d , q„-n a vi.>é les blancs, je làche de l'engager à nous accompagner. Manqu n, d je a' change je lui «ir,e mon palelot et de pelites pièces d'o,- pour fa.re des colhevs . des

:, da": dVeilles. On réfléchi, la nui., e. le lendemain n,es hôtes accep.en. mes

„,s : Ces. qu'Us son, décidés à fane le grand voyage. Je paye auss.lo,. senlemeuUe

demande à gardermon pale.o.iusquen bas de la rivié,.e. Mes hôtes n'y consenten qu a la

ondition que je leur donnerai d'avance les quelques boutons qu, restent a mon vêtement^

Nous nous mettons en route avec un renfort de trois hommes. Olor, s embarque

dans nta légère pirogue avec Apatou. Nous rencontrons des habUatious presque tous les

„u.s-i'ail'occasioudecauseraveclesindigèueselderecueillirdesobjetse,hnograph,ques.

Entre autres choses, j'achète des peintures sur bois analogues à celle que , a, trouvée

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Cl'lLLEr, FAITE AVEC l'oCCIPUT D'uN SINGE

che. Macouipy au premier voyage, et des cuillers qui ne manquent pas d or.grnahte.

Elles sont faites d'un occiput de couata qui est adapté avec une ftcelle à un manche en bo,s.

Ces instruments sont si commodes, que nous les employons pour notre usage personne . 29 novembre - Une demi-heure après le départ, nous courons a terre a la poursuite d'une bande de pécaris qui vient de traverser la rivière. Olor,, voulant les faire retourner, imite l'aboiement du chien. La troupe fa,t volte-face et s avance sur nous. Apatou et moi nous nous empressons de grimper sur des arbres, ma,s l'Indien reste à terre avec un sang-froid qui m'élonne. Il se place derr.ère un petit arbre recourbé jusqu'au sol, et, couvert par cet arceau qu'il mamt.en. du p>ed a,.,,;,, ,1 décoche ses flèches aux premiers arrivants. La bande ne larde pas a reprendre sa course, mais se ravise, revient une seconde fois et l'Indien fait de nouvel es v.ehmes. Vers neuf heures, nous apercevons une petite savane sur la nve droite; ce e lacune dans la foret n'a pas d'autre raison que la pauvreté du sol, qu, est mcapable

d'alimenter des arbres.

Un peu en aval, nous rencontrons un petit saut formé par des roches sclusteuses, eutremêlées de quelques roches granitiques; sur les rives, on remarque de pet.tes montagnes mamelonnées recouvertes d'une végétation puissante.

1 p I" décembre (vingtième jour en descendant), nous voyons une cruiue assez imporlanl. appelée Tapou-K.urou, mol qui signifie textuellement . rivière des roches» {tapou^ roche; kourou, riv.ère). Deux petites montagnes s'élèvent près de son embouchure. Nous arrivons dans l'après-midi à Malaripo. pet.t village s.tue au milieu des bois, à de-ix kilomètres de la rive droite.

J'y passe deux jours pour faire des provisions de cassave. .Malan est un gredm q.u

nous refuse des vivres sous prétexte que son manioc n'est pas niùr, et cherche à détourner mon équipage. L'ayant surpris pendant la nuit à faire une orgie de cachiri et à gaspiller la cassave que ses femmes m'ont préparée dans la journée, je le fais saisir et le force à rester tout le temps assis au pied de mon hamac. Le vieux rusé, se sentant pris, déploie une grande activité, et en l'espace de deux jours j'ai soixante-dix galettes de cassave, que je fais sécher au soleil et emballer dans des catouris bien fermés. Je profite de mes loisirs pour faire une collection de dessins que les Apalaï crayonnent eux-mêmes sur mon album. En les regardant à l'œuvre, je remarque que ces Indiens, comme les Roucouyennes et les Oyampis, ont les plis de la peau beaucoup plus saillants que chez les races blanche et noire. Les plis du genou ressemblent à une peau d'orange. Je voudrais représenter exactement ces détails, qui m'intéressent au point de vue anthropologique, mais je trouve la difficulté insurmontable. Il me vient toutefois une idée : je fais barbouiller un Indien avec du roucoudes pieds à la tète, et, au moyen d'un papier mince que j'applique avec la main, j'obtiens tous les détails de structure. Le roucou agit comme de l'encre d'imprimerie. Avec un peu d'exercice, je recueille les détails anatomiques de toutes les parties du corps, et particulièrement des pieds, des mains, du genou et des coudes. Il est à noter que la peau de l'enfant à la mamelle

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PEAU DE GEiNOU (ENFANT DE 13 ANS)

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