INDIENS DU SAN MIGUEL ESCORTANT SANTA CRUZ
« Ne partez pas, me dit Valeriano, vous êtes certain de vous faire assassiner. »
Dans la soirée, je sers quelques bouteilles de vin à mes compagnons de voyage ; c'est le coup de l'élrier. Je suis absolument résolu à me mettre en route dès le lendemain matin.
Le 16, à huit heures du matin, nous serrons la main à nos compagnons et prenons place dans une embarcation. Valeriano nous suit de l'arrière du vapeur. M'étant retourné, je vois son chapeau qui s'agite; je crie : Adios, et, une minute après, ayant doublé une pointe, nous cessons d'apercevoir le Canuman.
La rivière, bordée d'une petite colline, est très étroite et par conséquent rapide ; il faut pagayer vigoureusement pour gagner contre le courant. Vers midi, nous passons devant un petit affluent de droite appelé Cuemby, et, quelques instants après, nous nous arrêtons à une plage appelée Kouri.
« Quelle est la signification de ce mot? » demandai-je à Gonzalo.
Sans dire mot, il ramasse une poignée de sable sur sa large pagaye, et, la tenant près de la rivière, il la lave en versant de l'eau avec la main. Les cailloux enlevés, le sable entraîné petit à petit, il reste quelques parcelles jaunes, brillantes au milieu de la pagaye.... « Kouri, dit-il, » je reconnais de l'or.
J'apprends que le rio San Miguel a de riches alluvions aurifères. Santa Cruz a trouvé les vestiges d'un ancien placer occupé par les Espagnols, peu de temps après la conquête. Les Indiens actuels ramassent encore un peu d'or qu'ils vendent à Santa Cruz, en échange des objets les plus indispensables.
17 mai. — 11 a plu toute la nuit; obligé de coucher dans le canot, sur les bagages, je me réveille les reins brisés. Gonzalo, qui s'est couché à côté de moi, a été obligé de se lever à chaque instant pour vider l'eau du canot. La rivière, qui a monté d'un mètre cinquante centimètres pendant la nuit, baisse subitement dans la matinée. L'amarre de mon canot étant trop courte, l'avant ne tarde pas à émerger de l'eau, tandis que l'arrière s'enfonce peu à peu.
Nous mangeons à déjeuner un agami bouilli avec des bananes coupées dans l'eau; ce plat additionné de force piment s'appelle sancocho. Avant le départ, on coupe des perches et des crochets pour haler le canot en s'appuyant tantôt sur le fond, tantôt sur les branches des arbres qui bordent la rivière.
Le 18, nous marchons lentement, à cause de la vitesse du courant, et le soir nous avons de la peine à trouver un endroit favorable pour coucher; nous nous arrêtons sur un banc vaseux, recouvert de balisiers, qui est submergé pendant les grandes eaux. Santa Cruz choisit le point culminant, fauche l'herbe à coups de sabre, et Antonio plante deux branches fourchues en terre sur lesquelles il pose une perche. C'est la charpente d'un édifice auquel il ne manque plus que la toiture. On appuie quelques baguettes sur le bois transversal et on les recouvre avec de larges feuilles de balisier. On étale sur le sol humide quelques feuilles, et par-dessus nous étendons nos couvertures.
Pendant ce temps, Apatou cherche du bois, et Domingo, ayant fait des copeaux avec du bois sec conservé dans le canot, allume son feu sans difliculté. La marmite est installée sur un trépied composé de trois gros pieux en bois vert enfoncés en terre. N'ayant pas de viande fraîche, nous faisons le sancocho avec une boite de corned beef. Nous ne sommes pas à plaindre puisque nous avons du vin et trois dames-jeannes de cachasse tellement alcoolisée qu'on peut la dédoubler. Après avoir mieux bu que mangé, nous allumons une cigarette, et nous nous alignons les uns à côlé des autres comme des soldats dans un corps de garde. Santa Cruz est au milieu, je me tiens à droite avec mon revolver dans la boîte et la main toujours dessus. Apatou est de l'autre côté el nos Indiens sont sur les flancs.
Vers onze heures, au moment oii nous commençons à nous endormir, un Indien crie: Sagou saké. Je ne puis traduire ce langage, mais je le comprends, Nous avons les cuisses dans l'eau, il s'agit d'un débordement.
Sauvons-nous bien vite. Nous sommes dans une obscurité totale, et le vent est si fort que nous ne pouvons allumer la bougie. Chacun ramasse sa couverture et se dirige vers le canot ;"i la lueur de quelques éclairs. C'est un orage, une pluie torrentielle. Quelle nuit!...
Le 19, le courant est moins rapide; nous trouvons de grandes plages formées de cailloux (quartz, granit et roches schisteuses); nous ne manquons jamais de descendre, autant pour nous délasser les jambes que pour tâcher de surprendre des canards ou des aigrettes. Le gibier est si rare que nous ne devons pas compter sur la chasse pour l'alimentation. La rivière se rétrécit peu à peu, déjà on trouve un barrage formé d'arbres sur lesquels l'eau court plus rapidement.
Santa Cruz nous fait arrêter pour coucher sur une belle plage appelée Cantinelo. Apatou voudrait aller en face sur une berge taillée à pic. Mon patron, comme tous les indigènes de la Guyane, a tellement l'habitude de coucher en hamac qu'il ne trouve aucun repos à dormir sur le sol; c'est pour cela qu'il voudrait s'installer dans le bois pour établir son hamac à deux arbres. D'autre part, Santa Cruz et les lndi<'ns du San Miguel n'ayant même pas de hamacs préfèrent dormir sur le sable que sur la terre dure.
Apatou maugréant, je lui dis : « Va coucher dans le bois, si tu veux. »
Le reste de l'équipage se met à l'ouvrage; on cherche du bois, des feuilles ; en une demi-heure nous avons une part de couchage convenable. Assis sur le sable, je prenais des notes, lorsque je vois passer Apatou silencieux avec une grande perche sur les épaules. J'ai deviné qu'il s'agissait d'établir le patao'ùa des Oyampis pour suspendre nos hamacs. L'idée est très bonne, j'en proliterai.
Vers six heures, nous voyons monter un grand canot; c'est don Pcilm avec son patron Monténégro qui uni (|iiillé le bord (juelques heures après noire départ. Ce dernier noir, très vigoi-.rcux, est résolu .1 iiraccom|»agiier dès qu'il aura réglé ses comptes avec l'agent de la Com|)agiiie Ueyes.
Couchant seul avec Apalou dans le pataoua, je cause un peu avec lui sur nos projets de voyage. Lui ayant l'ait mes confidences sur Santa Cruz, il se contente de répondre : « Tous les Indiens sont traîtres, je n'en ai pas peur parce que je les connais. » 11 me fait remarquer que son sabre est toujours à sa portée; il est debout en terre, non pas à côté de sa tête, mais près des pieds. Se soulevant dans son hamac : «Tu vois, me dit-il, en me soulevant je mets la main sur mon sabre et je lui fends la tête. »
Je ne fais aucun cas de Domingo pour nous défendre. Indien avant tout, il se
sauvera ou se mettra du côté du plus fort. Gonzalo, avec sa face aux traits durs, osseux, est un brave garçon qui ne tardera pas à s'attacher à moi autant qu'à son patron. Antonio, avec ses grosses lèvres toujours souriantes, sa face arrondie et charnue, est un grand enfant qui ne connaî-t pas le mal.
En voyant Cantinelo indiqué sur les caries par des lettres majuscules, je me demande si je ne suis pas sur les ruines de quelque cité bàlie par les conquérants. Cantinelo vient du nom d'un Indien qui avait une hutte sur la barranca située en face. Cette pauvre maison en chaume a servi de magasin pendant un an à la Compagnie Reyes, qui déposait là ses quinquinas.
Un vapeur affrété par M. Rafaël Reyes a remonté la rivière jusqu'à ce point; on m'en montre les vesti^-es au fond de l'eau. Un soir, la rivière était pleine; le Ttmdama, fixé par un câble à un gros arbre, était accosté à la rive pendant que l'équipage dormait à terre. Le lendemain malin, quelle ne fut pas la surprise du capitaine en voyant son navire au fond de l'eau! C'est que pendant la nuit les eaux avaient baissé subitement, et le vapeur, soulevé par l'avant, avait submergé par l'arrière.
La hutte de Cantinelo se trouvait à une certaine distance de la rivière ; aujourd'hui elle est sur le bord de la barranca. Peut-être l'année prochaine, aura-1-elle été entraînée par les eaux, qui mangent cette rive presque à vue d'oeil.
Santa Cruz cherche en vain une croix qui indiquait la sépulture du mécanicien du Tundama. C'est qu'à la dernière crue il s'est produit un grand éboulement, et les restes du malheureux Brésilien ont été jetés à la rivière. Les eaux torrentielles qui s'échappent des Andes ne respectent pas les sépultures. Mon pilote me fait remarquer que Cantinelo était autrefois dans une grande île, tandis qu'elle occupe une véritable presqu'île. C'est que le bras de rivière qui passait derrière s'est obstrué en amont.
Les nombreuses lagunes qu'on rencontre sur le rio Iça aussi bien que sur l'Amazone sont des restes du vieux cours de la rivière délaissé par les eaux capricieuses.
Aujourd'hui les navires ne dépassent pas Cuemby, parce qu'à partir de ce point la navigation n'est possible que par les grandes eaux.
Nous rencontrons un bel affluent de gauche, le rioGuames, qui prend sa source dans une cocha, c'est-à-dire un lac, située près de Pasto.
« L'exploration de cette rivière serait très intéressante, dit mon collègue André, parce qu'elle pourrait servir à l'établissement d'une voie de communication entre une ville des Andes et l'océan Atlantique. Les quinquinas venant de Pasto sont obligés de faire un long chemin par terre, qui est onéreux, pour gagner le rio Guineo au point où il commence à être navigable. »
Santa Cruz a remonté plusieurs fois leGuames jusqu'à trois jours de marche, en un point où l'on trouve une vingtaine d'Indiens. Il prétend qu'en amont la navigation est très difficile à cause des chutes et des rapides. De ce village indien, Sanla-Cruz a gagné plusieurs fois le rio San Miguel par un sentier qui se dirige généralement vers le sud. On atteint cet autre affluent de l'iça à un village qui est à huit jours de canotage en remontant depuis l'embouchure. De là on gagne le Napo, et on arrive dans l'Amazone un peu en aval d'Iquitos. Les Colombiens qui ont gagné le Brésil par le rio Iça reviennent toujours par cette route. Un vapeur les conduisant jusqu'à la bouche du Napo, il ne leur faut qu'un mois pour atteindre le Guames, tandis qu'ils en mettraient quatre pour remonter l'iça en canot.
J'insiste sur celle roule, parce quelle peut simplilier considérablement le Iransit entre la Colombie et le Brésil. Je ne vois pas la nécessité des bateaux à vapeur j)our le transport du quinquina ; un grand radeau n'ayant qu'un homme à bord peut descendre
riça sans la moins difficulté en un mois, s'il navigue jour et nuit, puisqu'il n'y a pas la moindre chute. On décharge le quinquina à l'embouchure de la rivière, où les vapeurs qui sillonneut l'Amazone peuvent le charger. Les hommes qui n'ont d'autre fret que quelques objets manufacturés qu'ils achètent aux Brésiliens prennent le premier vapeur remontant l'Amazone et gagnent rapidement la Colombie, tantôt en canot, tantôt par terre.
Le 20 mai, nous arrivons à un hameau composé de trois maisons qui servent d'abri au quinquina de la Compagnie Reyes. Elles sont élevées sur une petite colline qui surplombe la rive gauche. Nous sommes bien accueillis par don Fernando et la femme de Monténégro, qui est une cuisinière accomplie. Dans la soirée, don Pedro me dit un mot à l'oreille : « Défiez-vous des caresses du sieur Fernando; jamais vous ne sortirez des griffes de ce petit potentat, qui, en sa qualité de neveu des frères Reyes, est absolument maître du haut Putumayo. »
En effet, je veux partir le lendemain matin, mais il n'y a pas d'Indiens pour m'accompagner. « Vous partirez demain, me dit Fernando, je vous le promets. »
Je demande une pirogue, mais on assure faussement que toutes les pirogues sont occupées pour la journée.
Le lendemain, à dix heures, Monténégro, qui avait reçu quatre cents francs sur les mille francs que je lui avais promis, me dit qu'il ne peut pas partir parce que Fernando s'y oppose sous prétexte d'une dette. Je paye la somme séance tenante, et alors on me dit : « Monténégro ne partira pas parce que nous ne voulons pas. »
Que faire au milieu de ces coquins qui ont bu mon vin et mangé mes provisions? « A moi Santa Cruz, Apatou ! » Je saisis mon fusil, mon patron me suit l'arme au bras, et nous montons sur notre lourde pirogue, à l'ébahissement de don Fernando.
Deux heures après, nous atteignons un petit village où l'on a fait expédier les pirogues qu'on nous a refusées. Santa Cruz parle au vieux touchao chargé de les garder et lui dit : « Prends deux pirogues et viens avec nous par l'ordre de don Fernando. »
Le procédé n'est pas honnête, mais la guerre c'est la guerre.
Une vue des Andes. — Le Guineo. — San José. — Orage. — De l'Iça au Yapura. — Espadrilles. — Rio Guineo. — Rio Picudo. — Un affluent du Yapura. — Le hameau Limon. — La rivière Caqueta. — Le Remolino, qui ça, ça? — Achat de poules. — Accident déplorable. — Un métis blanc noir. — Forêts du Yapura. — Deux jeunes Indiennes de la tribu des Tamas. — Renseignements sur le Yapura. — Les Carijonas. — Les sauts Cuemany et Araraquara. — Indiens anthropophages Ouitotos. — Une tête dans une marmite. — Les pipes. — Trafic d'esclaves supprimé. — L'Amazone. Départ pour Saint-Nazaire. —Résumé.
22 mai. — Nous laissons notre grosse pirogue el partons au lever du soleil. Inutile
de dire que nous regardons de temps à autre derrière nous, non pas dans la crainte d'une attaque, mais de peur de nous voir dépasser par quelque canot qui informerait en amont d'autres agents de M. Reyes.
Nous marchons toute la journée et donnons sur une grande plage de cailloux au confluent du rio San Juan. De ce point on a un spectacle dont je ne pourrais me lasser. Ce sont les Andes avec leurs pentes abruptes. Le brave Apatou, qui n'avait jamais vu que les Tuniuc-Humac, est frappé d'admiration devant ces colosses de la nature. Tout noir qu'il est, il me fait à ce sujet une question intelligente :
« Où va donc l'eau qui tombe de l'autre côté de la montagne? n'y a-t-il pas une autre mer pour la recevoir? »
Il est ravi lorsque je lui apprends que nous ne sommes pas à plus de vingt jours de marche de l'océan Pacifique. Quelle tentation n'avons-nous pas de franchir ces montagnes au plus vite pour retourner en Europe à bord des jolis paquebots du Paciflque ! Mais ce n'est pas à nous de voir ces beaux pays qui ont été explorés par les Humboldt, les Roussingault et de nombreux voyageurs modernes. Notre tâche ingrate, aride, ne commence qu'au point où les autres ont fini. A eux les grands spectacles de la nature, les belles montagnes, les pays salubres! A nous les terres basses et marécageuses.
Le 23, dans la journée, la rivière se divise en deux branches. Nous nous engageons dans le Guineo, cet affluent qui est le tiers du Putumayo. La navigation devient difûcile à cause de la faible profondeur des eaux. Il serait impossible de naviguer avec un canot à quille : notre embarcation touche à chaque instant sur un banc de sable ou sur des roches.
Nous passons la nuit à la belle étoile, dans nos hamacs suspendus au pataoïia, tandis que mes Indiens couchent à l'abri de quelques feuilles de palmier enfoncées dans le sable et recourbées en arceau. Si nous avons l'avantage d'une couchette plus molle dans nos hamacs, nous avons l'inconvénient d'avoir froid. Rien que le baromètre n'indique pas une altitude de plus de trois cents mètres et que nous soyons presque sous l'équateur, la température de l'air s'abaisse en passant au-dessus des montagnes glacées dont nous approchons chaque jour.
Nous naviguons presque sans relâche. Nous campons près d'un affluent appelé San José, sur une plage d'où l'on voit les Andes. Santa Cruz raconte qu'il y avait en face une habitation occupée par un Rrésilien et un Colombien, qui se sont tués l'un l'autre à coups de couteau.
Après avoir mangé chacun la moitié d'un petit poisson, nous prenons un coup de cachasse et allumons la cigarette. Notre couche est bien dure : le sable est entremêlé de gros cailloux. A la fin, mon patron, ne pouvant dormir, va se réfugier au milieu des bagages de la pirogue. A peine nous a-l-il quittés que le vent s'élève; il f.iiit lutiis cramponner aux feuilles de notre abri pour les empêcher de s'envoler. Le liil (ItMicnl noir, ce sont des éclairs, des cou|)s de tonnerre inress.nits.
Le 25, à neuf heures du matin, nous arrivons au hameau de Guineo, qui est occupé par des magasins de quinquina.
« D'où venez-vous? nous demande l'agent de la Compagnie.
— De l'Amazone, répondons-nous.
— Et comment?
— Par un vapeur qui est arrivé depuis plus de dix jours. »
Ils ont vu passer, il y a cinq jours, un exprès qui devait prévenir M. Reyes, à Pasto, mais il s'est bien gardé d'annoncer l'arrivée du vapeur. Don Fernando, craignant les