CHAPITRE II
DU MAGDALENA A LORENOQUB
Eli roule pour la Cordillère. — Puissance de végétation. — Au sommet de la Cordillère. — La Ciuddd EnccinUala cirl Espiritit Siiiito. — Yavia. — Nous arrivons sur le bord du Cojabero. — Apatou rentre en scène. — Le baisa. — L'n importun. — Construction d'une pirogue et d'un radeau. — Le baptême delà rivière et le <i mont Champasuo ».
— L'amarre est lâchée. — Au til du courant. — Notre flottille en déroute. — Une alerte. — Course vertigineuse sous les bambous. — Dans les rapides. — Un tapir insensible. — Le premier caïman. — Notre radeau remis en chantier.
— Le canot à la dérive. — Dans les bambous. — Sauve qui peut ! — Toutou poltron et fainéant. — Un cabiai do malencontre. — • François abandonné. — Un léopard trop complaisant, victime du préjuge de race. — Trois heures d'angoisse. — Confluent fort opportun. — Le grand bois. — Meflez-vous de l'eau qui dort. — Situation critique. — En avant ! — Le premier raudal. — Toutou, déserteur, est abandonné. — Première attaque. — Rouges et noirs. — La sieste. — Cuerre aux caïmans. — Apatou happé par un caïman. — Un sauvetage. — Le deuxième raudal. — Bonne chasse. — Confluent de l'Areare. — Arrivée chez les Indiens .Mitouas. — LesMitouas. — Silhouettes d'Indiens.
— Se méfier des sauvages en contact avec les civilisés. — Repas approximatifs. — Navigation monotone. — L'angostuni. — Encore une angastura. — Chez les Indiens Piapocos. — .Mapiripan. — Des amis. — La crique Téviéri. — Monotonie. — Le cano et l'île Amanaveni. — Sapoara et Récifal. — Les Mamiiiaïms ou diables d'eau.
— Mœurs des Piapocos. — Prospérité. — Au confluent de l'Ynirida. — Chez un blanc. — Dans les eaux noires de l'Alabapo. — San Fernando de Atabapo. — Humboldt et .Michelena. — Les Guaharibos. — Les Pouynaves, — Les Banivas. — Les Maquiritares, Franciscanos et Macos.
Le 12 octobre, on nous amène vers midi huit mules, dont (jualre sont sellées pour nous et quatre destinées à porter nos bagages. Deux péons les accompagnent, sanglés de ceintures en cuir auxquelles sont suspendus dans leurs fourreaux un machele ou sabre d'abalis et un cuchillo, couteau à manche fixe. Ils ont aux pieds des espadrilles percées à leur extrémité pour laisser écouler l'eau, au passage des mares et des torrents.
La journée est trop avancée pour que nous puissions atteindre San Pedro qui devait être notre première étape. Le chargement des bagages prend encore un temps bien long. Vers une heure, nous nous mettons en route pour Totuma, où nous passerons la nuit. Le Janne a devancé le départ général pour prendre, sur les bords de l'Ambicâ. la vue d'une corniche qu'il a remarquée lors de son excursion à la Puerla del Cielo.
Vers le soir, il nous rejoint à Totuma où don Lucio nous a accompagnés. Nous sommes pleins d'enthousiasme et, après le dîner que nous faisons à la ferme, nous nous livrons, sous un ciel étoile, dans une atmosphère fraîche et humide, à de longues causeries accompagnées par le bruit sourd de l'Ambicâ qui coule près de nous.
Le 13, nous parlons, et nous atteignons bientôt la corniche. Nous suivons un sentier taillé dans le flanc de la montagne, large de deux mètres, et situé à une hauteur à pic de deux cents mètres au-dessus de l'Ambicâ.
Les rochers, les arbres sont couverts d'orchidées.
Les arbres qui sont en contrebas de la route portent en outre, suspendues à leurs branches et pleurant vers le sol, une foule de plantes parasites à rameaux déliés et onduleux, à feuilles linéaires très allongées ; elles ont la couleur grisâtre des lichens (jui couvrent les chênes des côtes bretonnes. Elles ne portent ni fleurs ni fruits en ce moment. D'autres plantes se font remarquer par leur abondance dans ces parages : c'est un yucca qui égayé le paysage avec ses inflorescences hautes de plus de six mètres, des bégonias qui forment de nombreuses touffes très élégantes, des apocynées arborescentes à feuilles linéaires, à fruits gros comme une prune et marqués d'un sillon longitudinal.
Nous franchissons le rio Blanco sur un pont assez délabré, et nous nous engageons bientôt dans les montagnes. Nous sommes frappés de la puissance de la végétation. Des arbres immenses portent sur leur large tronc, outre un fouillis d'orchidées, de broméliacées, de scolopendres et autres fougères, un lacis de lianes. Nous remarquons surtout une foule d'aroïdées du genre philodendron, aux feuilles élégamment et diversement découpées ; des lianes aplaties appartenant au genre bauhinia forment de grands rubans ondulés, percés à jour de place en place.
Nous voyons aussi de nombreux palmiers, appartenant surtout aux espèces dont le stipe atteint une grande hauteur.
Des fougères arborescentes élèvent à huit et dix mètres leurs frondes terminales roulées en crosse et de couleur rouillée, et leur large parasol de frondes déployées qui se détachent en vertes dentelles sur l'ombre bleuâtre du sous- bois. C'est partout la fête du règne végétal.
Peu d'animaux viennent mêler leurs rumeurs aux craquements des branches sèches qui se détachent, ou des vieux arbres qui s'effondrent parfois avec des bruits de tonnerre, longuement répercutés dans les recoins de la forêt. De petits ruisseaux, de petites cascades aux eaux pures et froides tombent sur le sentier (jui les arrêt, • un moment, et poursuivent leur marche murmurante vers le torrent quigronde dans la
vallée. De place en place, une trouée se fait dans le leuillage par suite d'un accident de terrain, et nous apercevons la crête vivement teintée de bleu de la montagne voisine qui semble être presque à portée de la main. Cette illusion sur la distance se produit continuellement. Le Janne me dit que, si jamais il se fait ermite, ce sera dans les Andes; il est saisi, effaré presque par la beauté du paysage.
Dans le fond de la dernière vallée que nous traversons avant d'arriver à San Pedro, nous trouvons un pont jeté sur un torrent presque à sec en ce moment et dont le lit
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est semé d'énormes blocs de rochers. Au delà est un campement occupé par un géomètre et ses aides, travaillant, je crois, à déterminer les limites du territoire concédé à la Compagnie de Colombia. Nous causons quelque temps avec eux et nous faisons l'achat d'un chien braque, de bonne race, nous dit-on, qui nous suivra dans notre voyage. Il chassera s'il le peut, et nous préviendra des dangers, s'il l'ose. Il reçoit le nom de Toutou. Nous franchissons encore une montagne. La descente est marquée par un incident. Hurban se vante k Le Janne d'être devenu bon cavalier, lorsque sa mule saute brusquement dans une crevasse et l'envoie piquer une tête sur le bord du sentier.
424 VOYAGES DANS L'AMKItlOUE DU SUD.
Il tombe lieureusoineiil sur une louire de gazon el une terre peu dure, et se relèv(; sans avoir eu le moindre mal. Le .l.inne. rassuré sur les suites de cette chute, lui insinue que non seulement il sait mouler à cheval, mais qu'il sait encore en descendre avec grâce et prestesse. Apatou se rappelant son départ de Neiva est tout heureux d'avoir eu un imitateur.
Nous déhourhons enfin dans une clairière, et nous apercevons le rancho oii nous passerons la nuil. Nous sommes à une hauteur de mille trois cents mètres. On trouve des quinquinas sur l(>s montagnes voisines, qui ont une altitude de dix-huit cents à deux mille mètres. Nous n'avons vu sur les bords du sentier que quelques jeunes |»ousses de ces précieux arbres. Nous apercevons un plus grand nombre de cascarilles dont les jeunes branches présentent une grande ressemblance avec celles du quinquina. Leurs feuilles sont un peu plus grande? et glabres. Leurs bractées, dressées de chaque côté du rameau comme celles des quinquinas, présentent les mêmes stries rouges. C'est une rubiacée (jue les quineros appellent cascarilla. Les cascarilles plus âgées sont en fleur et ne permettent plus de confusion. Leurs intlorescences sont accompagnées de longues bractées rouge cerise tout à fait caractéristiques.
Le rancho de San Pedro se compose de quelques piliers en bois, surmontés d'une toiture à deux pans en feuilles de palmier. D'autres piliers dressés à l'intérieur permettent d'y suspendre des hamacs.
Au moment de notre arrivée, nous y trouvons quel(|ues quineros occupés à leur cuisine. Ils ont tué des singes gris qu'ils sont en train de dépouiller. L'un de ces animaux, écorché, est suspendu à un poteau. Sa tête penchée, ses bras ballants lui donnent un air affaissé et résigné, contrastant avec la joie de ses bourreaux qui se promettent un excelIfMit repas en contemplant sa chair rose et fraîche. Chacun de ces hommes possède un fusil à un coup, qui lui sert, non seulement pour la chasse, mais encore et surtout |»our se défendre contre les jaguars et les couguars qui infestent la forêt. Ils portent tous au coté un machete dans sou fourreau de cuir et le cuchillo ordinaire.
Pendant que les })éons déchargent les bagages, Burban, nommé aux fonctions de cuisinier, dégage nos provisions el notre vaisselle. iNous possédons une marmite, une bouillotte j)our le café, des calebasses qui remplacent le cristal, un couvert en métal jaune et une assiette pour chacun. Les assiettes sont toutes brisées dès le premier jour. Désormais le , calebasses en tiendront lieu.
Bientôt notre marmite est au feu. Au bout d'une demi-heure, François prononce la phrase consacrée :
« Le dîner z'est servi. »
Nous dévorons à belles dents de la viande sèche. l)ouillie avec du riz, el une denncalebasse de chocolat.
14 octobre. — Au point du jour, je fais le bianle-ba s.
Nous gravissons mie montagne assez élevé-e par un sentier im roxahle. Ce n'est parliiul (jue crevasses et ravins. Nos mules n'avancent que par bonds. C'est un des lieux les
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plus sauvages que j'ai vus. N'élait le sentier, on croirait que l'homme n'a jamais pénétré jusque-là. On a tenté d'établir en certains points une sorte de pavé qui s'est disloqué sur de larges espaces. De place en place nous rencontrons un squelette de bœuf, restes d'anciens campements de quineros.
A midi, nous atteignons le sommet de la Cordillère ; les eaux que nous rencontrerons maintenant se dirigent vers l'Orénoque. Nous nous trouvons à une altitude de mille neuf cent dix mètres.
La température est de 18°, 4. Nous remarquons en ce point beaucoup de croix grossièrement faites avec des branches d'arbres.
Nos regards se portent sur le versant oriental. Une série de mamelons boisés s'étagent au-dessous de nous à perte de vue. Sur la gauche, quelques sommets plus élevés sont coupés par des nuages blancs. On dirait de gigantesques flocons de laine accrochés aux grands arbres.
Nous dînons en cet endroit ; puis, nous commençons la descente. Nous voyons sur le bord du sentier une ronce qui porte des fruits noirs. Nous goûtons de ces fruits et nous en faisons manger à Apatou, qui reconnaît les drupéoles qu'il a déjà trouvées à Lorquin.
Vers deux heures, nous sommes à l'hacienda del Tigre, où se trouve un dépôt de quinquinas. On est prévenu de notre arrivée. Nous prenons un bain dans le rio Tigre, qui passe à un kilomètre de l'hacienda ; l'eau est fraîche ; elle vient des hauteurs. La ferme est à une altitude de mille mètres.
Le 15 octobre au matin, nous nous mettons en route pour Yavia. Nous traversons à gué ou en bac plusieurs cours d'eau sans grande profondeur, mais assez larges avec im courant très rapide. C'est d'abord le rio Tigre. Le Papanémé, au bord duquel nous descendons par un sentier de terre noire très glissant, est déjà un cours d'eau d'importance notable. Nous le franchissons dans la pirogue d'un passeur de la Compagnie. Cette opération nous prend un temps assez considérable à cause de nos mules et de la violence du courant. Nous dérivons de plus de cent mètres en traversant cette rivière, qui a au plus une largeur de soixante mètres.
Nous franchissons en outre, sans descendre de nos montures, le rio Sorrento et le rio de Aguas Claras ; chacun de ces cours d'eau est séparé du précédent par une montagne plus ou moins élevée. Les rivières sont à une altitude de sept cent cinquante mètres environ, et les sommets à mille et douze cents mètres. Nous gravissons enfin une nouvelle hauteur et nous restons béants d'admiration.
Nous avons sur notre droite la chaîne des Andes qui se perd par dégradations successives dans le lointain. Sur la gauche, c'est la plaine immense couverte de forêts à peine ondulées. Quelques lignes plus sombres y marquent évidemment le passage des rivières. Une chaîne de collines, venant du nord-est, fait une pointe vers le sud et se termine brusquement. De longues taches blanches, qui sont vivement éclairées par le soleil, se voient sur le flanc de ces collines. Je prévois un obstacle pour l'avenir; je
serais bien surpris si le Goyabero ne passe à travers ces hauteurs ou ne vient baigner l'extrémité de la chaîne. Dans l'un et l'autre cas, c'est une chute inévitable.
Les taches blanches, pour nos péons naïfs, sont une ville que jamais personne n'a
visitée.
C'est la Ciudad Encanlada (ou Encantadora) del Espiritu Santo (ville enchantée ou enchanteresse du Saint-Esprit). Pour moi, je crains que cette cité céleste n'ait à ses pieds quelque gouffre infernal.
Nous commençons la descente qui est en pente très douce. Une large trouée faite dans la forêt nous conduit tout près de Yavia. Nous nous lançons ensuite sur le versant rapide d'un coteau argileux et glissant. Une prairie se présente devant nous, puis une maison : c'est la ferme de Yavia.
Nous n'y trouvons qu'une femme malade et un domestique.
Tout le reste du personnel s'est fixé à la ferme de Duda, sur la rivière du même nom.
Je fais une pointe jusqu'à ce lieu ; grâce à la recommandation de don Lucio, j'y trouve du monde et un supplément de provisions. J'achète un bœuf que nous faisons boucaner, quatre arrobes de riz, une arrobe de maïs, du sucre, du café, du chocolat et quelque peu de biscuit. Avec six boîtes de corned beef ei six boîtes de sardines que nous avons trouvées à Colombia, cela nous fera suflisamment de vivres pour atteindre les premiers villages indiens. Il faut du reste compter sur la pèche et la chasse et ne pas nous embarrasser de bagages trop pesants que nous pourrions être obligés d'abandonner au premier obstacle sérieux rencontré sur la rivière.
De Yavia au Goyabero la distance n'est pas de plus de six lieues. Un sentier percé, il y a quelques années, parles soins de don Lucio, réunissait ces deux points, avons-nous dit. Ce sentier a été rapidement envahi par les plantes grimpantes et par les pousses des arbres abattus.
Nous envoyons nos hommes de Duda, pour nous rouvrir la route avec leurs sabres d'abatis. Le 19, l'un d'eux vient nous prévenir que nous pourrons nous mettre en marche le 20 au matin, et que nous trouverons le sentier frayé jusqu'à la rivière. Le jour dit, nous sommes en selle de bonne heure et nous nous engageons dans ce chemin rudimentaire. Le trajet ne s'efFectue pas sans de grandes difficultés; tantôt ce sont des arbres trop rapprochés qui refusent de livrer passage à nos mules de charge et qui nous obligent à des détours, tantôt nous sommes arrêtés par des lianes oubliées que nos péons coupent devant nous.
Nous franchissons des ruisseaux à bords escarpés. Nos mules borulissent sans nous jeter à bas. Une fois, pourtant, la mule de Le Janne, en sortant du lit d'un torrent, tombe à genoux; mon compagnon se trouve dans la même position à un mètre de l'animal. M l'un ni l'autre ne sont blessés. Vers njidi un orage se déclare. Le tonnerre fait lage sur nos têtes; il pleut à torrents. Le Janne et moi, nous sommes abrités par les deux seuls ponchos en toile imperméable que nous ayons pu trouver à .Neiva. La pluie
cesse, puis nous franchissons un cours d'eau bordé d'une plage de galets sur laquelle nous nous arrêtons un moment pour déjeuner. Apatou nous fait remarquer un singulier fruit suspendu à une liane tout près de nous.
C'est une grande tortue terrestre que nos hommes ont accrochée là à notre intention. Apatou la saisit, lui imprime quelques secousses et nous annonce avec satisfaction que l'animal contient des œufs. 11 s'empare d'un sabre d'abatis et il a bientôt brisé le plastron. H met de côté les œufs, les membres, le mésentère, le foie, qu'il se propose de nous faire manger ce soir.
Notre repas terminé, nous nous engageons à travers de grandes touffes de bambous
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R4NCH0 ENTOtBE DE f. RAM) ES HERBES
énormes. Le sol humide en ce point est partout envahi par un lycopode atteignant une hauteur de trente centimètres. Nous traversons un vaste plateau de forêt. Un moment la vue peut embrasser la vallée à notre droite. Un long ruban de brume s'étend au-dessus des arbres ; le Goyabero est là. Nous saluons la rivière dont nous voulons faire la conquête.
A quatre heures du soir nous atteignons enfin la prairie, dont l'herbe a une très grande hauteur. Nous disparaissons avec nos mules parmi ces longs chaumes, dont le frémissement seul trahit notre présence.
Nous traversons une mare bourbeuse oi!i nos montures enfoncent jusqu'au ventre et d'où nous sortons fortement éclaboussés. Un instant après nous sommes au rancho. Celui-ci est encore en bon état ; mais il est trop petit pour nous et nos hommes ; de plus, il exhale une odeur insupportable de moisissure. Nous décidons à l'instant que le plus urgent est de construire un autre rancho dans une situation plus convenable, car ces hautes herbes doivent être des nids à fauves et à grosses couleuvres. Nous faisons
tracer un étroit sentier dans la direction de la rivière. Aveuglés par les herbes, nous pourrions ne pas trouver de prime abord le chemin le plus direct vers celle-ci, sans un petit ruisseau qui passe à deux mètres du rancho et qui vient nous tirer d'embarras. En suivant son cours, nous atteignons la rive qui est escarpée et qui s'élève d'une vingtaine de mètres au-dessus d'un bras de la rivière. Ce bras, aujourd'hui à sec, est semé de galets très polis et doit recevoir l'eau à la moindre crue.
Nous descendons de notre prairie et nous examinons le terrain. Une île, peu large mais longue d'un kilomètre, nous sépare de l'autre bras de la rivière. Cette île peu élevée au-dessus du niveau de l'eau est constituée par des galets recouverts de sable et de terre végétale.
Ce n'était encore qu'un banc de cailloux lorsque don Lucio vint jusqu'ici.
Nous trouvons aujourd'hui dans cette île la belle synanlhérée du Magdalena, des roseaux, quelques tiges de bois-canon, un acacia inerme arborescent ayant une hauteur de sept à huit mètres, des balsas d'un pied de diamètre, très précieux pour nous, un melasioma, quelques graminées herbacées et deux ou trois convolvulacées qui viennent enchevêtrer le tout et former un fouillis où l'on ne peut pénétrer que le machete en main. Nous avons bientôt choisi l'emplacement d'un rancho.
La rivière coule de l'autre côté de l'île. Les eaux sont basses et n'en remplissent pas complètement le lit. Elles ont pourtant une largeur de quatre-vingts mètres, une profondeur moyenne de un mètre trente-sept centimèfres ; la vitesse du courant est de un mètre cinquante-huit centimètres par seconde. Le débit est de cent soixante-treize mètres cubes environ pour le même temps.
Je n'ai p.is besoin de dire que tous ces chiffres sont changés par la moindre baisse ou par la plus légère crue.
Du point où nous avons plus tard pris ces mesures, nous entendons un bruit sourd à <|uelques centaines de mètres en aval et nous apercevons des eaux clapoteuses. 11 existe évidemment en ce point un rapide peu profond à fond de galets. Après l'avoir examiné, Apalou, dont le rôle commence, juge que nous le franchirons facilement en radeau.
Nous nous décidons en conséquence à nous installer dans cette île; dès demain matin, on y construira un rancho et on y dressera une tente, car nous avons fait à Duda l'emplette d'une toile de colon servant à cet usage et dont on comprendra facilement l'utilité contre la pluie ou le soleil.
Pendant ce temps, Apatou avec l'un des hommes choisira et abattra l'arbre nécessaire |)our la construction d'un canut pouvant porter quatre personnes. A eux deux, ils tailleront et creuseront cette pirogue en quatre ou cinq jours. Les instruments ne leur manqueront pas. Nous possédons une herminette courbe, des haches, des sabres qui nous serviront, avec les menus objets qui forment notre pacotille, pour nos échanges futurs avec les Indiens.
I.ii même temps, les autres hommes nous construiront un radeau avec les troncs de
balsa qu'ils couperont dans les environs, qu'ils feront sécher au feu après les avoir écorcés, et qu'ils réuniront à l'aide de fortes lianes bien flexibles et bien résistantes. Le balsa est une malvacée de la tribu des malvées, remarquable par ses larges feuilles, son bois léger et les quelques amas de mucilage épaissi qu'on trouve entre le bois et l'écorce. Ses fleurs sont. grandes et charnues.
Ar.KiVEE sur, i.E boud du r.OïAEEr.o
11 a une grande valeur pour les habitants du haut Magdalena, qui s'en servent pour construire des radeaux auxquels ils donnent le nom de l'arbre, et qui sont destinés au transport des marchandises, surtout des écorces de quinquina, jusqu'à Honda.
Demain donc, chacun se mettra au travail. Je relèverai les sommets voisins, je ferai des observations de soleil, pendant que Le .Janne déterminera l'allilude du lieu et
consultera ses instruments de météorologie; il tâchera en outre de nous procurer quelques vivres frais, car le gibier est commun dans les environs. Nous trouvons, en effet, dans notre île des empreintes de cerfs et de tapirs. François cuisinera comme d'habitude. Tout ceci convenu, nous rentrons dans notre prairie en gravissant la rive escarpée qui nous en sépare. Nos hommes cuisinent de leur côté, pendant qu'Apatou nous fait un bouillon de tortue pimenté qui est exquis. Le Janne goiite pour la première fois la chair et les œufs de cet animal, et déclare qu'il n'a jamais rien mangé de plus savoureux.
Nous prenons un peu de café, bien mérité après cette journée fatigante, et nous disposons nos hamacs autour du rancho. Mais le ciel s'est de nouveau couvert ; bientôt il tombe quelques gouttes de pluie. Nous rentrons dans notre puant domicile. Je me demande encore par quel prodige d'aménagement nous avons tous pu tenir dans cet étroit espace. La fatigue se charge de nous faire dormir.
Au matin, chacun est à l'ouvrage. Apatou a découvert l'arbre qu'il lui faut et les coups de sa hache retentissent dans la foret. Le Janne est étonné du petit diamètre de ce futur canot. Il lui semble tout à fait impossible que l'embarcation qui en sortira puisse porter plus d'un homme ; encore ne pourra-t-il pas s'y asseoir. Quant à moi, je suis rassuré, ayant déjà vu, dans mes précédents voyages, construire de nombreuses pirogues.
Le 22 au matin, notre nouveau rancho est terminé ; mais les bagages n'y ayant pas été transportés, François se trouve encore occupé à l'ancien. L'homme qui travaille avec Apatou lui apporte un coui-oui (pénélope), que notre compagnon a tué pendant un repos. 11 est environ neuf heures du matin. Un puma superbe vient se présenter à l'entrée du rancho et se retire pendant que François terrifié, et ayant quelque peu perdu la tête, ne retrouve pas son fusil qu'il a pourtant sous la main. Notre Colombien, plus habitué à ces sortes d'aventures, avait dégainé son machete et se préparait à la défensive. Burban reste frappé de cette rencontre, et, dans la suite du voyage, cet homme, brave au-dessus de tout éloge dans toutes les circonstances, conserve une secrète terreur des félins. Tout le temps que nous restons en cet endroit, il ne marche plus que le fusil sur l'épaule.
Le gibier est très abondant. Le Janne tue une biche, des coui-ouis [pava des Colombiens, pénélope); Apatou tue deux pécaris dans la forêt.
Nous faisons boucaner les gros animaux et nous donnons à nos aides le bœuf préparé è Yavia, dont la conservation ne nous semble pas parfaite, mais qu'ils acceptent avec enthousiasme.
Le 24 octobre, les troncs de balsa nécessaires pour la construction du radeau, coupés à la dimension voulue, sont rassemblés à la pointe de l'île. Il ne reste plus qu'à les faire sécher. Après dîner, on les disposera au-dessus d'un grand feu, et on les fera boucaner toute la nuit. Des arbres et des branchages ont été abandonnés par le courant en cet endroit, et fourniront le bois sec nécessaire pour entretenir le feu.
Le canot est entièrement creusé. Le Janne le trouve fort étroit ; c'est qu'il lui manque
l'OnTHAIT DE JI. E. LE JAWE
une dernière opération. On le dispose au-dessus d'un grand feu, on le recouvre de feuillages, il s'ouvre et devient une fort jolie pirogue, large de soixante-cinq centimètres, longue de six mètres et profonde de trente centimètres environ.
Malheureusement le feu a été poussé sans ménagement, et elle se trouve un peu brûlée. On lui met des pièces solidement calfatées avec une sorte de caoutchouc, et elle pourra quand même servir d'embarcation légère pour porter une amarre à terre ou pour faire quelques tours de chasse sur la rivière.
Le 25, à midi, tout est prêt ; le canot a été transporté sur la rive, le radeau vient de recevoir comme toiture la toile de tente disposée sur des lanières de bambou recourbées. Nous allons dire adieu à ce lieu qui marque notre dernière étape en pays civilisé et où nous avons cruellement souffert, c'est le moment de le dire. Depuis le lever jusqu'après le coucher du soleil, nous avons été harcelés, chaque jour, par des myriades de pions. Ce diptère, plus petit, surtout moins allongé que le moustique, s'attaque à toutes les parties nues du corps; il ne se relire que le ventre gonflé, rougi, ayant quadruplé de volume ; il laisse après lui un point rouge aréole qui passe bientôt au noii'.
Le cinquième jour, Le Jaune a la figure et les mains considérablement tuméfiées, Rurban peut à peine ouvrir les yeux. J'ignore la raison pour laquelle je suis attaqué par les pions moins que mes compagnons.
Une guêpe jaune, une mouche verte avec ses gros yeux marqués de bandes parallèles, alternativement noires et vertes, viennent se joindre aux pions pour nous rendre l'existence intolérable. Nos nuits sont heureusement plus favorisées: il n'y a pas de moustiques là où les pions sont nombreux; quantité de papillons nocturnes viennent, il est vrai, frôler nos figures, mais, du moins, ne s'attaquent pas à notre épiderme.
Nous faisons embarquer les bagages; le radeau ne s'enfonce pas trop; il est fait de deux assises de balsa et la première seule est immergée, mais nous nous apercevons qu'il n'est pas suffisamment large et qu'il manque un peu de stabilité. Tant pis, nous l'arrangerons plus tard s'il devient dangereux de se fier à lui.
Nos aides nous regardent avec un ahurissement croissant, à mesure que le moment du départ approche; ils nous considèrent comme des fous, et refusent toutes les offres que nous faisons à chacun d'eux pour nous accompagner. Le Goyabero pour eux est l'inconnu, et par conséquent quelque chose de terrible. Quelqu'un naguère en a, d'après eux, tenté la descente; il est rentré au bout de la journée, fou de terreur, après avoir rencontré des Indiens féroces. Et puis, celte ville mystérieuse du Saint-Esprit ! Que sais-je, enfin ? Tout leur fait peur.
J'ai décidé qu'au moment d'embarquer nous baptiserons la rivière en vidant notre dernière bouteille de Champagne. Elle est posée à terre, à moitié couchée entre deux galets, en attendant qu'elle subisse sa destinée. Je fais un dernier tour d'horizon à la boussole et je la heurte du pied. J'entends un bruit douloureux. La bouteille vient d'éclater; la précieuse liqueur se répand sur le sable avide; elle pétille un instant et
semble me murmurer quelques reproches. Le nom de mont Champagne est décerné à lunanimité à la montagne cause de l'accident. Nos aides, j'en suis sur, voient dans cette bouteille brisée un grave avertissement pour nous, car, an moment où nous prenons place sur la balsa, après avoir amarré le canot le long du bord, ils ont les larmes aux yeux ; ils sont devenus nos amis et nous crieraient volontiers de ne pas tenter ce voyage plein de catastrophes futures. Nous ne partageons nullement leurs terreurs; malgré cela, ce n'est pas sans une certaine émotion que nous nous engageons dans cette lutte où il faut réellement vaincre ou mourir.
Il est midi vingt minutes. J'ai pris place à l'avant avec Le Janne sur notre caisse à pacotille. A*patou est debout devant nous, une longue pagaie à la main. François se tient à l'arrière ; Toutou est couché sur les bagages ; un des aides lâche l'amarre. Nous jetons un dernier adieu à ces braves gens. Nous sommes en route.
Notre radeau est bientôt saisi par le courant, et nos deux compagnons ont toutes les peines du monde à le maintenir droit. Nous atteignons le premier rapide ; l'eau court avec une vitesse inouïe ; les galets du fond roulent et s'entrechoquent avec le bruit d'un sac de noix. Nous ne sommes plus maîtres de nous diriger. Le radeau tourne, nous atteignons un endroit relativement calme ; puis, un nouveau rapide se présente ; la rivière se divise, nous sommes entraînés dans le bras qui longe la rive droite. L'eau manque de profondeur; elle rebondit furieuse sur les énormes galets; notre radeau touche, ses liens sont en partie rompus, deux troncs de balsa se détachent et sont entraînés ; le canot va avoir le même sort. Nous nous jetons tous à l'eau, et nous poussons, vers le banc de sable qui se Irouve à notre gauche, les débris disloqués de notre flotte. Toutou arrive premier à terre ; on l'avait du reste embarqué de force. Nous avons navigué juste trente minutes, mais nous sommes déjà loin de notre point de départ.
Nous devrons donc reconstruire le radeau, mais sur l'autre bras qui a plus d'eau. Notre banc de sable fait la pointe amont d'un îlot hérissé de bambous dont beaucoup sont couchés sur la rivière, et le fort du courant vient raser l'île. Nous passerons infailliblement sous ces bambous. Il sera urgent de nous priver de toiture et de disposer nos bagages de façon à leur donner le moins de hauteur possible.
Ceci reconnu, nous transportons notre radeau pièce par pièce de l'autre côté du banc de sable. Apatou coupe quelques nouveaux troncs de balsa dans notre île et sur la rive droite, qu'il gagne facilement malgré le courant, à cause du peu de profondeur de l'eau. Vers le soir, il ne nous reste plus qu'à écorcer ces nouvelles billes et à les relier solidement avec les autres. Nous remettons celle opération à demain, car le soleil baisse à l'horizon et il est temps de s'occuper du dîner et du couchage. En somme, notre naufrage s'est borné aux bagages mouilles cl à la perle de (]U('lques etVets d'habillement. Le vêtement de nuit en drap de Le Janne est déjà bien loin sans doute. Hien d'indispensable n'a été avarié. Nos cartouches, enfermées dans des caisses en fer-blanc soudées, n'ont pu être atteintes par l'eau : celles même qui se tmuvaient dans
DÉPART DU RADEiU
une boîte entamée n'ont aucunement soutTert. Notre provision d'allumettes est intacte, car nous avons eu la précaution de l'enfermer dans des flacons de verre bien bouchés. François nous fait cuire du pécari boucané avec un peu de riz et de sel, puis nous cherchons des places convenables pour nous coucher. Quelques arbres oubliés par le courant nous offrent leurs branches pour accrocher nos hamacs, qui se trouvent un peu dispersés. Celui d'Apatou fait pont sur un filet d'eau qui sépare le banc de sable de l'île. Je me balance depuis cinq minutes, lorsque Apalnu pousse un : Oui ça ça? qui nous fait lever avec précipitation.
— Eh bien ! qu'y a-t-il donc ?
— Moi voir là dans l'eau bête qui gagné grosse tète.