LE RIDEAU APRES IXE DEMI-HEIRE DE XAVIGATION
Nous possédons heureusement une provision de bougies. Nous accourons avec de la lumière et nos fusils, et nous cherchons en vain l'animal qui nous a dérangés.
Serait-ce un caïman? c'est peu probable, car nous sommes encore à une altitude de cinq cent quatre-vingt-dix mètres, et l'eau de la rivière est trop froide pour (|ue nous ayons à redouter la présence de ces terribles crocodiliens.
Ne serait-ce pas un boa ?
Une loutre, peut-être? cela serait encore plus vraisemblable, car nous en avons déjà vu plusieurs à notre point de départ.
Pour éviter toute surprise, nous nous décidons à coucher tous sous la tente du radeau que nous avons dressée dans la journée.
Le .Tanne et Apatou occupent les deux portes de la maison avec leurs fusils sous la main, car ce sont les meilleure tireurs.
438 VOYAGES DANS L'AiMERlOUE DU SUD.
Nous passons une assez mauvaise nuit sur le sable dur et humide.
20 octobre. — Avec le jour, les pions reparaissent nombreux et enragés. Rien n'est agaçant comme ces piqûres continuelles et la démangeaison insupportable qui les accompagne. On aimerait mieux une bonne blessure une fois faite.
François, nommé maître queux en litre, à l'unanimité des voix moins la sienne, nous prépare un excellent chocolat. Il commence par se brûleries doigts; puis, un galet trop chauffé éclate comme un coup de pistolet et lui jette de la cendre à la figure. C'est un terrible métier que celui de cuisinier! Deux blessures au feu dans la même matinée ! De ce train-là, le nôtre sera en lambeaux avant huit jours.
Nous nous occupons ensuite de la reconstruction du radeau. Le Janne et moi, nous enlevons l'écorce des balsas ; elle se détache en longs rubans avec la plus grande facilité. François, en sa qualité de gabier, sait très bien relier entre elles les pièces de bois, et nous avons un radeau plus solide que le premier.
Je profite de cet arrêt involontaire pour faire des observations de soleil.
A deux heures, nous embarquons nos bagages que nous avons fait sécher sur le sable.
Nous passons sans accident l'île et ses bambous menaçants. Nous avons une vitesse vertigineuse. Nous heurtons par-ci par-là quelques arbres échoués et ensablés, le radeau tourne et poursuit sa course. Chacun se gare comme il peut contre les obstacles penchés sur l'eau; ces obstacles, bambous, branches d'arbres, constituent de véritables dangers et nous forcent de sauter, de nous baisser, de nous livrer enfin à une gymnastique continuelle. Dans un choc du radeau, Apatou, debout à l'avant, tombe à l'eau, il est trop bon nageur pour passer sous la balsa, et en un instant il se retrouve à son poste. Nous continuons notre course vertigineuse jusque vers cinq heures. En ce moment, la rivière court silencieuse. Nous entendons un bruit sourd en aval. Nous faisons force de rames vers la rive gauche, que nous finissons par atteindre, non sans que François ait cassé sa pagaie. Apatou va reconnaître ce bruit pendant que nous débarquons notre batterie de cuisine et notre matériel de campement. Il revient bientôt nous dire que nous pourrons passer sans trop de difficulté. Nous remettons cette opération à demain, l'endanl qu'on prépare le dîner, Lc.lanne prend son fusil et va faire un tour de chasse dans les îlots qui s'étendent partout sur notre gauche. La rivière est bordée à droite d'une colline boisée très escarpée, tandis qu'à gauche s'étend un tcrriiiii plat entièrement formedegalets.de sable, de terre végétale, à travers lequel elle envoie des bras dans les grandes crues. C'est toujours, dans les îles, la môme végétation de bois-canon, d'acacia, de synanthérée argentée, de roseaux i|iii (b'tachent gaiement sur le tout leurs longs panaches blancs.
Le soi est fortement piétiné. Ce n'est partout dans le sable qu'empreintes de tapirs, (le bielies, de cabiais. Le Janne a le plus grand désir de voir les eabiais et les tapirs, qui ne lui sont C(jrmus (pie p.ir les descriptions. Il re\ieiil sans avoir a|>eivu une pièce
de gibier. Après dîner nous nous couchons sur le sable, car nous ne trouvons pas dans les environs d'arbres convenablement disposés pour recevoir nos hamacs.
27 octobre. — Nous reprenons notre navigation lorsque le soleil vient éclairer la colline de la rive droite. Nous franchissons sans difliculté le saut, plus bruyant que dangereux, qui nous a arrêtés hier au soir. Nous ne rencontrons plus à chaque instant que petites chutes et rapides. Nous nous demandons si ce n'est pas folie de nous lancer tète baissée avec une embarcation si peu maniable qu'un radeau dans des courants si vertigineux. Une fois, nous sommes obligés de débarquer pour faire franchir successivement à notre balsa et à notre canot un barrage formé de grandes roches rapprochées. Vers dix heures, nous louchons fortement dans un rapide, notre radeau est traîné quelques instants sur les galets, puis il s'échoue tout à fait : l'eau l'envahit par l'arrière au point que nous craignons pour nos bagages.
Après vingt minutes d'efforts nous finissons par le dégager, à l'aide de leviers, et nous n'avons que le temps de sauter à bord pour être entraînés avec une grande violence vers des roches mi-noyées, situées à cent mètres. Nous heurtons l'une d'elles ; je ne sais comment nous ne nous y brisons pas tout à fait. Peu après nous sommes en bas du rapide. La rivière étant relativement calme, nous gagnons la rive droite pour réparer le désordre de nos embarcations. Nous avions notre provision de viande boucanée dans le canot. Celui-ci a échangé sa cargaison contre un chargement d'eau qui est fort peu de notre goût. Apatou le saisit par l'arrière et lui imprime un mouvement de balancement qui l'a bientôt à moitié vidé ; une calebasse fait le reste. Une liane du radeau s'est rompue, mais les pièces de bois sont encore assez solidement liées entre elles. Nous sommes heureux d'en être quittes à si bon marché.
Comme nous avons tous faim, nous nous décidons à déjeuner; nous avons encore quelques biscuits. François dégage une boîte de corned beef et se dispose à l'ouvrir lorsque j'aperçois sur la rive opposée un tapir qui se met à l'eau pour franchir la rivière. Le Janne saisit vivement son fusil et sa cartouchière, et saute dans le canot qu'Apalou dirige vers l'animal. Il s'aperçoit en route qu'il n'a emporté que du 3/0. N'importe, il faut que l'animal n'ait pas le temps de traverser et qu'à défaut de balle il reçoive du gros plomb. Un malheur est si vite arrivé, même à un tapir. Le .lanne lui lire quatre cartouches à vingt mètres et revient désappointé me demander si cet animal est en granit.
Après cette chasse infructueuse, nous déjeunons. Les miettes qui tombent de nos mains passent entre les pièces de bois du radeau et attirent autour de nous des myriades de petits poissons. Nous suivons curieusement leurs mouvements gloutons, au moment où leurs mâchoires irisées viennent saisir à la surface une bribe imperceptible. Si nous songions tout à l'heure avec quelque peine à la perte de notre provision de viande, nous sommes consolés maintenant en voyant le grand nombre d'êtres qui se contentent encore de nos restes. La philosophie est une belle chose.
Nous reprenons notre marche. Nous rencontrons dans l'après-midi le premier caïman. L'animal rôtissait au soleil sur la berge. 11 paraît fort surpris d'abord, puis il se fâche, fait quelques frétillements rageurs et disparaît sous les flots.
Les rapides succèdent toujours aux rapides. Notre radeau frotte partout et se disloque de plus en plus, ^'ers cinq heures les lianes sont rompues ; celles du milieu seules tiennent encore.
Nous sommes entraînés dans un canal étroit où le courant est très rapide. 11 est infranchissable pour nous à cause des mille obstacles qui en hérissent le fond. Arrêtés par un enchevêtrement d'arbres et de bambous ensablés, nous craignons que les derniers liens du radeau ne viennent à se rompre. Les troncs de balsa jouent d'une façon peu rassurante ; l'un d'eux est presqu'entièrement sorti et fait éperon à l'avant.
Il n'est personne qui n'ait franchi des ruisseaux en sautant de pierre en pierre. Le même procédé permet à Apalou de traverser ce petit canal. Seulement les pierres sont ici remplacées par des épaves que l'eau contourne en bouillonnant. Nous lui jetons notre amarre. François va à son secours, et ils la portent d'arbre en arbre jusqu'à ce qu'enfin le radeau soit dégagé.
Ils réussissent à lui faire doubler la pointe qui nous sépare du bras voisin dont le passage est libre. En bas de celui-ci, le courant est moins fort et nous permet d'accoster. Nous passerons la nuit sur la plage où nous venons d'atterrir, et demain nous remplacerons les lianes du radeau.
Nous dormons mal sur cette plage. Les galets arrondis et imparfaitement recouverts de sable qui la composent constituent un sommier bien dur.
28 octobre. — Au point du jour, Apatou regagne la forêt par la même roule qu'hier au soir. 11 revient bientôt avec une provision de lianes flexibles.
François les met en place. Il serre chaque tour à l'aide d'un levier. Il remplace les lianes du milieu par trois tours de corde solide. Tout l'excédent des cordes de hamacs y a passé. François a eu la précaution d'entailler les troncs de balsa à l'endroit où passent les cordes. On reconnaît là l'anicen gabier. Le Janne a une confiance absolue dans notre nouveau radeau.
A une heure, nous embarquons. Toutou fait toujours des manières au moment de prendre place sur la balsa. Il a été quelque peu contusionné, puis jeté à l'eau. La navigation ne lui va plus. A chaque arrêt nous perdons une demi-heure à courir après lui. Celle fois, il se sauve dans la forêl. François le poursuit; nous rappelons notre compagnon, décidés à ne plus gaspiller noire temps pour un chien, lorsque nous les voyons venir l'un traînant l'autre. C'est réellement écœurant de voir sur le radeau ce graisseux animal, anxieux, tremblant de tous ses membres. La peur est une laide chose, même chez un chien.
A cent mètres de notre point de départ, le courant se porte violemment sur la rive
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gauche. Tout près du bord, un arbre énorme sort à moilié de l'eau, qui fait, par derrière, une longue traînée de bouillonnements. Nous sommes précipités sur lui ; notre canot, qui se trouve à bâbord, fait entendre un craquement et se remplit. Il est fracassé. Apatou le démarre rapidement et l'abandonne au courant. C'est une grande perte que nous venons de faire. Comment, désormais, si nous rencontrons un saut dangereux, pourrons-nous porter à terre une amarre qui nous permette d'arrêter le radeau? Celui-ci est en effet si peu maniable que nous faisons parfois plusieurs kilomètres sans pouvoir accoster. Ne ferions-nous pas bien de creuser un autre canot? Nous adoptons cette résolution. Apatou nous avertira sitôt qu'il apercevra sur l'une des rives un arbre convenable et nous camperons le temps nécessaire. En attendant, nous continuons notre marche semée d'obstacles.
Les bambous deviennent extrêmement nombreux et font un rideau sur chaque rive. Nous n'avons pas le temps de contempler le miroitement sur le ciel de leurs feuilles mobiles. Nous sommes continuellement occupés à éviter leurs tiges inclinées. Ce sont les plus gros que j'aie jamais vus. Le .lanne me dit que les bambous de Cochinchine, quoique aussi élevés que ceux-ci, n'en approchent pas comme diamètre ; il est étonné de les trouver envahis par les lichens.
Un moment, le courant devient très violent. Un de ces monstrueux bambous s'étend à soixante cenlimèlres de l'eau, parallèlement à la surface. Le radeau passera dessous ; nos bagages seront heurtés inévitablement. Occupé à prendre un relèvement, je n'aperçois pas le danger. J'entends crier gare, et je me sens fortement comprimé une seconde ; pendant une minute, je ne me rends pas bien compte de ce qui m'est arrivé. J'ai été serré entre le bambou et les bagages. J'ai la poitrine, le menton contusionnés, mon nez saigne. Mes compagnons n'ont pas souffert. Apatou a sauté par dessus l'obstacle. Le Janne s'est réfugié derrière les bagages et n'a pas été atteint, pas plus que François qui, cramponné au radeau, s'est mis à la nage. Toulon, précipité dans la rivière, nous a bientôt rejoints.
Les arbres échoués sont toujours aussi nombreux : on dirait une hydre énorme sortant de l'eau mille têtes curieuses. Vers trois heures, Apatou tombe à l'eau une seconde fois dans un choc du radeau. Il se tire d'affaire assez vite et aussi heureusement que la première.
A quatre heures et demie, il casse son aviron ; à dix mèlres se trouve une plage sur laquelle sont échoués des arbres secs qui nous fourniront du bois pour notre feu, des postes pour nos hamacs et un amarrage solide pour notre radeau. Il est urgent du reste de tuer quelque gibier, car depuis deux jours nous ne mangeons avec notre riz que du conier/ heef que nous avons intérêt à ménager. Nous nous arrêterons ir-i pdui' cette nuit.
Le Janne va faire un four de chasse ; s'il lue quelque gibier, nous aurons de la viande et des amorces pour utiliser nos hameçons.
Il rencontre sur le sable des empreintes de biche toutei^ IVaiches, qu'il suit jusqu'à l'ilot de verdure qui tapisse le fond de la plage.
Lechien n'a pas voulu l'accompagner, quoiqu'il lui ail mis le nez sur la piste. Il s'engage sous bois, tenant son fusil d'une main, tandis que de l'autre il écarte les branches avec le moins de bruit possible. 11 ne peut retenir une exclamation en sentant sur sa main pendante qui tient le fusil un corps froid et vivant qu'il prend pour un serpent et qui est tout simplement le museau de Toutou, qui s'est décidé, mais bien tard, à le suivre. Cette exclamation fait lever la biche, qu'il n'a pas le temps d'apercevoir, mais qu'il entend courir en froissant le feuillage. Il veut ensuite mettre le chien sur la piste, mais celui-ci le regarde étonné, puis se sauve à toutes jambes vers le radeau. Il revient bredouille et peu content des services que nous rend notre chien, auquel il adresse un discours qui peut se résumer ainsi : IMonsieur Toutou, rappelez-vous que j'ai mangé du chien pendant le siège de Paris et que les Chinois font de vos pareils des saucisses parfumées à la cannelle ; si vous nous laissez manquer de gibier, nous ne pourrons plus vous nourrir, car votre appétit est aussi grand que votre paresse. Plutôt que d'épuiser nos provisions, nous sommes décidés à nous repaître de votre adipeuse personne. Ainsi, gare à la marmite !
Peu après, il tue un aigle noir que les Bonis appellent pagnni. Les intestins sont disposés sur un hameçon adapté à une ficelle solide. François va mouiller cette ligne, au bout de laquelle il espère trouver demain matin un mapourito comme ceux que nous avons déjà mangés au port d'embarquement. Le mapourito est un poisson sans écailles, à tète un peu aplatie horizontalement, qui porte six barbillons, dont les deux de la mâchoire supérieure sont aussi longs que le corps.
Apatou éprouve pour ce poisson, que nous trouvons tous excellent, une répugnance qui doit tenir à des préjugés de sa tribu.
29 octobre. — Nous embarquons à huit heures sans avoir pris ni poisson ni gibier.
Une heure après, nous apercevons sur la rive une famille de cabiais qui broutent paisiblement les hautes herbes. Cette famille se compose de quatm individus, le père, la mère et deux petits.
Lecabiai est un rongeur, le seul qui ait des circonvolutions cérébrales. Il atteint la grosseur d'un cochon, avec un corps moins allongé. Sou poil est long, rare, très épais, d'un gris fauve, ses oreilles sont courtes et arrondies, sa queue très courte. C'est un animal tout à fait inofTf'iisif, Il nage et plonge adniirablcmenl. Sa chair blanrhc et giassc est un régal pour Apatou.
Le .lanne vise un des petits, plus faciles à lucravcc du gros plomb. L'animal lombi' blessé, mais fait encore des eirorts pour arrixci' jii>(|uà l'eau, V\\ dciixiéiiR' coup l'clfiid raidi' mort. Les Iniis auli-es onl plouf^c ri umis vovuus iiaraîtrc tuut prés de l'autii' ri\c leurs lèlf's à veux li\t's.
Nous faisons tous nos efforis pour atteindre la berge ; nous y parvenons à deux cents mètres de là. François saute vivement à terre avec l'amarre et la fixe à une poignée de jeunes branches ; mais le courant est trop fort, celles-ci se rompent, et nous allons à la dérive, laissant notre compagnon en arrière. Ce n'est qu'à cinq cents mètres en aval que nous passons à portée d'arbrisseaux qui s'inclinent sur la rivière. Nous les saisissons de toutes nos forces et Apatou parvient à fixer enfin l'amarre ; mais l'eau inonde le radeau et mouille les bagages. L'amarre s'attache aux liens de l'avant et je crains que ceux-ci ne