‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 51 sur 88 · JN ENDROIT INCOMMODE POUR PRENDRE UN RELÈVEMENT (P · texte numérisé non relu

JN ENDROIT INCOMMODE POUR PRENDRE UN RELÈVEMENT (P

soient arrachés. Le Janne a la même crainte et passe à l'arrière pour saisir quelques branches sur lesquelles se portera une partie de la tension. 11 s'est assis derrière les bagages, contre lesquels il appuie les pieds pour faire plus de force. Apatou, qui est à terre, ne l'apercevant plus, le croit tombé à l'eau. En un clin d'œil, il a largué l'amarre et se trouve à bord pour aller à son secours. Quand il s'aperçoit de son erreur, il est trop tard, le radeau a repris sa marche, et ce n'est (ju'à un kilomètre et demi de ce point que nous pouvons nous arrêter définitivement. Nous avons laissé à droite et à gauche des bras de la rivière qui nous séparent de notre compagnon. Celui-ci a un moment de désespoir

quand, revenant avec le cabiai, il n'aperçoit plus la balsa. Il est dans une île : il ne peut gagner que la rive gauche à cause du courant ; il se jette à la nage et manque de se noyer pendant la traversée. Il est un peu réconforté en apercevant une chemise, que Le Jaune a hissée au bout d'une perche et qui lui fait voir que ses compagnons ne sont pas loin. Après avoir examiné sa situation, il ne la trouve pourtant pas brillante. Il est séparé de nous par deux bras très rapides. Il ne peut songer à nous rejoindre qu'en descendant en aval, à un point où la rivière coule dans un seul lit. Nous ferons tous nos efTorts pour passer à sa portée et lui jeter une amarre, in de ces points se trouve heureusement à deux ou trois cents mètres en aval du lieu où nous sommes. Nous le lui indiquons du geste, et il se met en marche à travers les broussailles inextricables de la rive. Il criera et nous fera signe, sitôt qu'il sera à son poste. Cela lui demandera plusieurs heures et lui coûtera de grandes fatigues.

A cause des obstacles, bambous, branches d'arbres, qui viennent à chaque instant heurter notre radeau, nous avons serré nos bagages sous la toile de tente solidement attachée. Un seul fusil est resté libre, celui de Le .lanne; les autres sont démoulés et se trouvent avec nos cartouches dans notre caisse à pacotille que nous pourrions appeler notre cofTre-forf, car c'est bel et bien de la monnaie indienne qu'elle renferme.

AyanI du temps devant nous, et le ciel étant pur, je fais dégager le théodolite par Apatou pour faire une observation de soleil.

Le Jaune, perché sur le radeau, suit les mouvements de François. Toutou est près de moi ; il a aboyé tout à l'heure, chose nouvelle pour nous, car nous ne connaissions pas encore le son de sa voix.

En tournant la tète pour consulter mon chronomètre, j'aperçois un léopard qui se frotte avec des mouvements de chat sur le sable chaud, à trente mètres de moi. — « Le Janne ! un tigre ! » fais-je doucement. Le Janne prend son fusil ; il n'a qu'une cartouche de 3/0, toutes les autres sont dans la caisse et il n'est plus temps de songer à les prendre ; il se dirige sur l'animal de façon à pouvoir le tirer en travers. Je le suis, armé d'un sabre d'abalis. Apatou nous accompagne tenant dans ses mains un énorme galet. A dix mètres. Le Janne s'arrête ; il vise au défaut de l'épaule cet animal par trop complaisant et fait feu. Le léopard fait un mouvement comme pour bondir et retombe sur le côté. Nous nous avançons piudcmnicnl. Ilot bien mort: il a été foudroyé.

C'est un vieux inàle, dont les crocs sont usés.

Nous n'avons été touchés ni par son âge, ni par son air de douceur.

Que nous avait-il fait? Bien, mais ses pareils ont une méchante réputation. C'est une victime du prejiii;e de race.

Les Indiens de la (iuyane a|tpellenl ce fi-lin mdrnmi. d'oii vient peut-èlre le nom (le .Maraca'ibo.

Nous n'avons guère le temps de préparer la peau. Le Janne arrache une grille comme trophée.

Vers midi et quart, François a gagné le poste que nous lui avons indiqué. Nous embarquons et nous faisons force de rames vers la rive opposée. Nous avons attaché l'amarre autour d'une pierre. Apatou la jette ; par fatalité elle se détache et la pierre seule atteint la rive.

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i.E LÉoi'Ai'.i) EST FOunnovÉ

Le moment est décisif. François se jette à la nage; il a le bonheur de saisir la gaffe qu'Apatou lui tend, et se trouve bientôt sur le radeau.

Il est midi et demi. François est resté trois heures séparé de nous. Il est pâle, car il a passé par des transes terribles que comprendront seuls ceux qui se sont crus, même un instant, perdus dans les grands bois. Maintenant qu'il nous a rejoints, il a une gaieté nerveuse et presque délirante.

Une demi-heure après, nous arrivons à la bouche d'un affluent de droite important, qui doit être l'Unilla et qui vient des environs de Neiva. Ses eaux sont tranquilles et un peu plus vertes que celles du Goyabero. Nous ne sommes plus, d'après le baromètre, qu'à trois cent soixante-dix mètres d'altitude.

448 VOYAGES DANS L'AMÉHIOUI^ l>L SUD.

Noire point de dépari élail à cinq ceni quatre-vingl-qiialorze nièlres.

Nous avons navigué le premier jour <» li. 1/2

— le deuxième jour 2 h. 1/2

— le troisième jour 8 li.

— le quatrième jour 3 li. 1/2

— le cinquième jour 2 h.

Tolai K) h. 1/2

En seize heures et demie nous avons descendu de deux cent vingt-quatre mètres, soit treize mètres et demi à l'heure. Qu'on juge de la rapidité du courant!

A deux cents mètres de la bouche de l'Unilla, sur la rive droite du rio de Lesseps ou Goyabero, se trouve une petite grève dont le fond est tapissé par un élégant rideau de bambous au pied desquels nous trouverons de l'ombre. Le courant est modéré.

Nous avons faim. Nous sommes tout joyeux de nous être si bien tirés de nos aventures de la matinée. Le tribut important que la rivière vient de recevoir nous promet pour l'avenir des eaux plus profondes ; nous n'aurons plus à choisir, pour franchir les larges rapides, le point exact où se porte la grande masse de l'eau. Nous sentons qu'une période de navigation plus agréable va s'ouvrir devant nous. Nous sommes enfin dans d'excellentes dispositions pour déjeuner. Aussi, nous décidons-nous à faire une halte sur cette plage.

Mis en garde par la mauvaise rencontre de ce malin, nous dégageons un deuxième fusil et une provision de cartouches.

Une troupe de singes gris prend ses ébats dans les bambous. Apalou, très friand de la chair de ces animaux, s'en approche ; il est d'abord ébloui par les mille traits de feu que le soleil envoie à travers le feuillage, puis son œil s'y habitue. Les singes nous regardent avec une certaine curiosité tout en poussant des ricanements stridents. .Apatou choisit celui qui lui semble le plus gras, puis il fait feu. Le singe, mortellement blessé, reste un instant suspendu par la queue, et tombe lourdement sur le sol. Il a une superbe fourrure. Le Jaune le regarde curieusfMuent et me déclare qu'il n'a nulle envie de manger de la chair de cet animal. Il a vu des hommes plus laids que cet infortuné quadrumane et il ne veut nullement contredire l'école qui nous donne les primates pour ancêtres. Il se croirait un peu cannibale s'il en faisait sa nourriture. S'il faut en venir là, il aura la nécessité pour excuse. Quant à moi. (|ui ai mangé du singe dans mes précédents voyages, je n'éprouve pas les mêmes répugnances pour sa chair, et je partage les idées d'.Apatou sur ses qualités gastronomiques.

Après avoir déjeuné de conserve de bœuf et de liz bouilli, nous nous retniMIons en route. Comme nous nous y atiendidiis. I.i ri\ière devieiil plus liaii(|uille ; ses eaux senilileiil Mvoir doublé de prorniKlciir : imlre i-.nli'.m n a plus a subir ee< IVolterneiiU

désastreux qui pourraient le mettre en pièces. Nous ne sommes plus uniquement occupés des hérissements des rives et des obstacles à éviter. Nous rencontrons encore quelques collines où des éboulements ont tracé de larges eschares rouges, dont la couleur est due à l'argile marbrée de sanguine. D'immenses forêts s'étendent sur chaque rive. Des figuiers géants, des acajous énormes, des bombax ceibos à branches horizontales, des palmiers dominent cette armée de colosses végétaux. Mille lianes bizarres se tordent et s'élancent en grouillements vivants au front de ces Titans. Ce sont des bauhinias, aplatis, sinueux, des robinias nicou, et une foule d'autres lianes qui vont cacher dans le ciel leurs tleurs, leurs fruits et même leur feuillage. Quelquesunes de ces lianes, grosses comme la cuisse, sont recouvertes de taches de couleurs variées, produites par des algues, et simulent les enlacements d'énormes serpents. C'est toute une chevelure de Méduse. Des arbres chauves, mourant de vieillesse, disparaissent sous une forêt de parasites.

Des nids de caciques suspendus à leurs branches semblent leurs dernières larmes. Ces caciques, au plumage noir et jaune, déchirent l'air de leur chant rappelant un coup (le ciseau terminé par un miaulement. Des perruches sans nombre jacassent dans le feuillage. Des aras, par couple, passent au-dessus de nous en poussant leurs deux cris désagréables. Leur plumage rouge et bleu, leur longue queue, vivement éclairée par le soleil oblique, leur donnent des aspects de comètes. Les toucans semblent nous poursuivre de leurs aboiements de petits chiens. Parfois ils tentent la traversée de la rivière, et, en considérant leur vol pénible, je comnipurc à croire, comme me le dit Apatou, que souvent ils tombent à l'eau.

Quelques hérons gris, identiques à l'oiseau merveilleux du Magdalena, s'envolent à notre approche et nous donnent, par leur série de fugues agaçantes, l'air de les poursuivre.

Vers quatre heures et demie, nous arrivons en face d'un banc de sable où nous atterrissons pour passer la nuit. C'est un ancien lit de la rivière, qui ménage par-ci par-là quelques mares à demi desséchées. Le sable a gardé l'empreinte des ventres écailleux et des griffes allongées de nombreux caïmans; des biches, des tapirs, des oiseaux sans nombre ont aussi passé par là.

Pendant que j'allume du feu, François et Apalou descendent du radeau les hamacs, les couvertures et tout ce qu'il faut pour la cuisine.

Le Janne prend son fusil et s'élance sur les traces fraîches d'un tapir. J'entends bientôt un coup de feu. Mon compagnon revient avec un superbe canard à plumage cuivré, à ailes blanches et noires, à ventre blanc légèrement teinté de rouille, à pattes d'un rouge orangé, le puto real des Colombiens.

11 est rayonnant, car il ne sera pas forcé de manger du singe.

François, pour la même raison, prend part à sa joie et se met en devoir de plumer le gibier. Les plumes de ce canard ont une légère odeur musquée. Sa chair n'en

conserve pas trace après la cuisson. L'animal est gras et nous fournit un excellent dîner.

Apatou a flambé au-dessus du feu la superbe fourrure de son singe gris; armé d'un couteau, il en a gratté les derniers lambeaux et nous nous trouvons en présence d'un petit homme, à membres grêles, à peau bistrée, que le feu a rendu ventru en dilatant les gaz de son abdomen. Décidément, Le Janne n'en mangera qu'à la dernière extrémité.

Apatou a bientôt vidé et dépecé son gibier, puis il le dispose à la manière des Indiens sur un boucan, sorte de claie supportée par trois pieds.

En maintenant un feu convenable toute la nuit, la chair est bien boucanée et susceptible de se conserver quelques jours.

Une foule d'arbres couchés ont été abandonnés par les eaux sur notre banc de sable. Nous en proGtons pour suspendre nos hamacs à deux branches assez élevées au-dessus du sol, qui s'étendent presque parallèlement et à une distance convenable l'une de l'autre.

Après dîner, chacun, fatigué d'une journée passée au soleil, ne perd pas de temps en causeries et ne songe qu'au sommeil.

Etendu dans mon hamac, je rêve un peu les yeux ouverts. Le ciel, d'une limpidité admirable, s'est mis en frais d'étoiles. Il me semble en voir plus que d'habitude. La folle du logis songe à la pluralité des mondes et vagabonde sur d'autres terres ; puis il me semble que je me dissipe en atomes ; je dors.

Vers trois heures du matin je m'éveille ; le ciel s'est couvert, quelques gouttes de pluie tombent. François et Apatou s'éveillent également. Le Janne dort de si bon cœur que je me ferais un scrupule de le troubler. Nous prenons la toile de tente et nous la disposons sur les deux branches qui soutiennent nos hamacs. Bientôt la pluie tombe à torrents. Le Janne saute à bas de son hamac. La toile n'a pas une inclinaison suffisante; elle a retenu une grande quantité d'eau; ce lac aérien a son maximum de profondeur au-dessus du hamac de Le Janne; tout ce qui traverse forme un filet notable qui va se jeter dans le Goyabero après avoir réveillé et trempé mon infortuné compagnon. Plus favorisés par le hasard et les plis de la tente, nous pouvons rester couchés. Lui serait noyé s'il faisait comme nous.

Au jour, le temps est toujours couvert ; il tombe une pluie très légère qui n'est pour ainsi dire qu'un brouillard. Ne pouvant dormir. Le Janne se promène avec son fusil dans les environs. 11 revient sans gibier, mais avec trois épilobium, dont un à Heurs jaunes et deux à fleurs roses, un cassia alata et un autre cassia, idcMilique à celui .lu'il a déjà trouvé à Nare sur les bords du Magdalena.

:{0 oclobrc. — Nous parlons à neuf heures; la pluie a cessé; on sent que le soleil va bientùl paraître; les rouages qui le mas(|nent encore possèdent un éclat qui m'éblouil et me contraint de fermer les yeux à uioilié. Les aras, en relard ce malin, pass.'ul par

couples nombreux au-dessus de la rivière et semblenl, par leurs cris, reprocher au soleil son séjour prolongé dans la coulisse.

Vers onze heures, Apalou me signale à l'avant du radeau un long museau noir qui glisse sur les flots et disparaît de temps en temps. Bientôt nous voyons sortir sur la rive droite un tamanoir à belle fourrure et à longue queue bien fournie.

Le tamanoir possède des ongles très longs, avec lesquels il serre si fortement les objets qu'on ne peut lui faire lâcher prise qu'en lui coupant la patte. Apatou a eu affaire à lui et en porte encore des cicatrices.

Vers quatre heures et demie, nous cherchons un endroit pour passer la nuit. Hélas! là où la place est bonne le courant est trop fort pour nous permettre d'accoster. Enfin,

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vers six heures, nous débarquons sur une petite plage de galets, très plate et peu profonde.

Le fond est bordé d'ingas couverts de fleurs et qui portent en même temps des gousses ouvertes où les graines sont perdues dans une pulpe cotonneuse et rouge. Cette plage n'est que l'entrée d'un petit canal aujourd'hui presque sec, mais où la rivière a laissé quelques mares à eau verte et fétide. Le campement est peu de notre goût, mais où en trouver un meilleur ? La rivière est maintenant bien canalisée et ne laisse plus à découvert qu'un petit nombre de plages.

Au moment où nous allons dîner, nous sommes tout surpris par les cris de singes rouges perchés sur des bambous tout près de nous. Nous distinguons parfaitement une note grave et une note aiguë. On dirait un chien hurlant entre les griffes d'un tigre qui pousse des rauquements. ou bien encore la voix harmonieuse d'un cochon qu'on égorge.

Comme nous n'avons pas d'autre gibier, nous mangerons ce soir du singe boucané. Le Janne en goûte avec une certaine répugnance et le trouve affreusement mauvais ; le fait est qu'il a été imparfaitement nettoyé et qu'il possède un goût de poil brûlé réellement désagréable. Je me rappelle qu'il doit nous rester quelque part un saucisson acheté à bord du Lafayette. Il s'agit de savoir s'il sera mangeable. François le retrouve. Il est bien conservé. Hourra ! — « Foin du singe ! » crie Le Janne en jetant son chapeau

vers les nues.

Nous accrochons nos hamacs aux ingas. Apatou seul s'obstine à coucher sur le radeau. Pourquoi? Lui qui, d'habitude, est parfaitement navré s'il est forcé de coucher sur le sol. Nous renonçons à chercher les raisons qui le guident. S'il voyait quelque danger en cet endroit, il ne manquerait pas de nous en faire part.

31 octobre. — La rivière est large, le courant bon, l'eau profonde. Nous n'avons plus à nous occuper du radeau que nous laissons aller à son gré. Nous apercevons des cabiais sur la rive gauche. Nous accostons ; ils se sont sauvés sous bois ; Apatou les poursuit. Nous entendons deux coups de feu. Notre compagnon appelle François pour l'aider ;"i rapporter son gibier. C'est un animal de moyenne taille qui doit peser soixante kilogrammes. Nous faisons la curée. Toutou fait le dégoûté. A quoi est-il bon ? A surveiller attentivement les apprêts du dîner, rien de plus. Le Janne professe pour notre meute le plus profond mépris.

Nous embarquons le cabiai après l'avoir vidé et nous reprenons notre route.

A quelques centaines de mètres, nous apercevons, posés sur la terre végétale taillée à pic qui forme la rive, une multitude de papillons qui font une grande tache claire. Les uns sont blancs, les autres jaune-serin, le reste jaune d'or. Tout à coup ils s'envolent et font dans l'air un effet de neige tombante. J'ai déjà vu plusieurs de ces taches claires, mais sans avoir pu, à cause de l'éloignement, me rendre compte de leur formation.

Nous rencontrons quelques caïmans. Ils sont bien loin de montrer la férocité de ceux de la bouche de l'Areare contre lesquels on nous recommande de nous tenir en garde. Le soleil est assez bas sur l'horizon qui commence à prendre les riches teintes du soir, lorsque nous accostons un banc de sable où nous voudrions passer la nuit. La rivière a jadis passé entre ce banc et la rive, puis elle a abandonné cet ancien lit après l'avoir ensablé à l'une de ses extrémités. Le sommet de cette plage est élevé et porte un bouquet d'une simaroubée sans tronc, à longues et grosses branches rayonnantes, très propres à suspendre des hamacs.

Nous éprouvons quelque embarras pour lixer notre radeau, (ioiit ramanc n'est pas assez longue pour atteindre ces branches. Nous l'échouons et nous i'atlaclions ;'i une pièce de bois sec que nous recouvrons de galets.

Le cabiai est bientôt dépouillé ; on rejette la tète et les côtes. Apatou lait boucaner les quatre membres qui sont de jolis jambons, pendant que François nous l'ail rôtir pour notre dîner les couches musculaires du ventre.

A TRAVr^RS LA NOUVELLE-GRENADE ET LE VENEZUELA. 453

Pendant le repas nous entendons quelques moustiques. Funeste présage ! Ce sont les premiers depuis notre départ. Depuis deux jours les pions étaient devenus rares, nos nuits n'étaient troublées par aucun insecte malfaisant ; c'était trop beau. Nous pensons que nos moustiquaires vont bientôt jouer leur rôle; pour celte nuit nous nous en passerons, si c'est possible.

Nous nous étendons dans nos hamacs ; il me semble que les affreuses petites bêtes deviennent plus nombreuses. Nous résistons longtemps à leurs piqiàres. La paresse nous empêche de nous lever, mais nous ne pouvons fermer l'œil. Enfin nous nous armons d'un tison et nous nous dirigeons vers le radeau, autour duquel nous entendons à chaque instant le bruit d'un animal puissant qui saute dans l'eau. La tête et les côtes du cabiai que nous avons jetées doivent attirer les voraces habitants de la rivière, poissons et caïmans. Notre présence les intimide, car nous n'entendons plus aucun bruit pendant que nous sommes sur le radeau, agitant notre tison. Nous installons nos moustiquaires et bientôt nous dormons à poings fermés.

1" novembre. — A six heures et demie nous sommes en route. Nous avons devant nous une chaîne de collines se détachant en bleu clair sur la verdure de la rive. On dirait des remparts couverts de forêts. Nous n'en sommes pas très éloignés, car nous pouvons distinguer les taches faites par la végétation. La rivière fait d'énormes détours ; toute notre journée se passe à balancer devant ces collines que nous longeons tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre. Nous hésitons tant à passer à l'une ou à l'autre extrémité qu'il est probable que nous passerons à travers. Le raudal que nous devons rencontrer avant la bouche de l'Areare, ne se trouverait-il pas ici? Rientôt, dans ce cas, notre fermeté sera mise à l'épreuve. Si du moins nous connaissions la situation approximative et la nature de l'obstacle à franchir ! Et puis, n'y en a-t-il pas d'autres avant celui dont on nous a parlé ? Nous serons les premiers à le savoir. Mes compagnons sont pleins de résolution comme moi-même, et parfaitement calmes dans l'attente du danger. Le Goyabero, cependant, semble aujourd'hui une honnête rivière peu disposée aux grandes frasques et aux grandes cascades. Elle est bien canalisée ; elle a un courant moins rapide. Serait-ce pour donner raison au proverbe : Méfiez-vous de l'eau qui dort?

2 novembre. — C'est une date assez lugubre, et, dans la situation où nous sommes, chacun de nous y songe un peu. Pourtant la journée ne s'annonce pas trop mal. Notre marche est bonne ; le soleil est clair ettrès chaud. Les collines, il est vrai, sont toujours comme une menace devant nous et envoient quelques petits contreforts s'effacer dans la rivière. Des cabiais nombreux paissent sur les rives et traversent par endroit sans montrer la moindre frayeur de notre approche. Nous sentons bien, par la tranquillité de tous les animaux que nous rencontrons, que l'homme n'a pas encore fait son apparition en ces lieux. Du reste, pas un morceau de bois brûlé ou coupé ne vient annoncer sa présence.

Vers neuf heures du matin, François jette à l'eau d'un coup de pagaie un petit ser-

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pent qui était monté à bord à son insu et qu'il a le bonheur d'apercevoir à temps près de son pied. 11 est long d'environ quarante centimètres. Il possède une tête large, aplatie, de mauvais augure. Ce reptile se maintient quelque temps assez près du radeau, grâce au courant et à ses efforts. Il s'éloigne enfin et nous le perdons de vue.

Vers onze heures, nous atteignons un renflement de la rivière. Elle acquiert une largeur de quatre cents mètres. Son milieu est occupé par un banc de sable, dont un bord taillé à pic s'éboule à chaque instant, près de nous, car nous le longeons à dix pas. Le courant est assez rapide. Apatou, debout à l'avant, semble peu attentif. Tout à coup il crie à François : « Attention I Pagayez fort. » Nous atteignons le banc de sable, nous débarquons. « Rivière faire mauvais », nous dit Apatou. ]\ous amenons le radeau en le retenant par l'amarre jusqu'à la pointe aval du banc de sable. De là nous pouvons enQn voir de quoi il s'agit. Nous avons devant nous et un peu sur la droite un amas de rochers percé d'une brèche qui doit être fort étroite, et oii la rivière vient s'engouffrer en écumant. Notre situation est critique. Nous ne pouvons espérer de gagner avec le radeau l'une ou l'autre des rives; le courant nous aurait, avant cela, amenés à l'entrée de la brèche. Abandonner nos bagages? Il ne faut pas y songer. Le voyage serait manqué et nous péririons misérablement.

Il faut pourtant que nous sachions à quoi nous en tenir avant de nous précipiter dans ce gouffre. Peut-être est-il moins dangereux qu'il n'en a l'air !

Apatou prend sa pagaie dont il se sert en même temps et comme point d'appui et pour mesurer devant lui la profondeur de l'eau, puis il s'engage dans la rivière pour gagner la rive gauche. Ce n'est pas sans une grande anxiété que nous suivons la difficile traversée tentée par notre brave camarade.

Parfois il a de l'eau jusqu'aux épaules et nous craignons de le voir entraîné. S'il venait à perdre pied, pourrait-il lutter contre le courant? C'est douteux. Il faut songer en outre aux caïmans que nous avons déjà rencontrés. Rien qu'en pensant à ces horribles bêles, nous frissonnons pour notre intrépide compagnon. Enfin il atteint la rive gauche ; il descend jusqu'à ce qu'il soit bien en face de la brèche qui, avons-nous dit, est un peu sur la droite de l'espèce de cul-de-sac où nous nous trouvons. Rientôt il revient vers nous en renouvelant cette traversée qui nous fait frémir. Qu'a-t-il vu ? Notre anxiété est grande.

C'est une longue trouée à travers la colline ; d'après la faible partie qu'il en a aperçue, il résume son opinion en deux mots : « Ça mauvais, pouvé passer peut-être. »

Nous nous regardons une seconde. Chacun l'ait un geste. Nous nous sommes compris. En avant !

C'est un terrible moment.

En cinq minutes nous sommes à l'entrée de la hrècho, dont la largeur varit\ pendant deux kilomètres, de douze à vingt-cinq mètres environ.

Nous avons de chaque coté un mur haut de quaranle mètres et fait d'énormes tables

de grès superposées, les unes en reirait, les autres en surplomb. Des arbustes sortent partout des crevasses que ces roches laissent entre elles. Quelques minces filets d'eau coulent par endroit de ces parois abruptes.

Des blocs à moitié submergés font, de place en place, saillie sur l'une des rives et refoulent l'eau qui tourbillonne en grondant.

La rivière mugit d'être ainsi emprisonnée et cherche avec rage une sortie. Les remous semblent autant de fauves tournant dans leurs cages.

Nous rasons parfois la crête de blocs noyés pour retombera un mètre plus bas. Un moment, nous sommes entraînés vers une roche en surplomb qui rase l'eau à cinquante centimètres. C'en est fait de nous ; tout ce qui est sur le radeau va être broyé ou balayé.

DEBiVr.QUEMENT PRES II t! N E CVSCADE

Nous allons disparaître dans l'horrible tourbillon. Mais Apalou, admirable de sang-froid, a vu le danger. 11 appuie un levier sur la roche ; d'un effort surhumain il nous a renvoyés au large. Nous sommes sauvés ! Jusqu'à la sortie, tout va bien. Ici la rivière s'élargit, puis une jetée de grès s'avance de chaque rive, formant un V dont l'ouverture regarde la brèche. La pointe du V présente une ouverture très étroite et il y existe un saut de un mètre que nous franchissons encore avec bonheur.

Au delà, sur la rive droite . nous apercevons une cascade pleine de fraîcheur et un large banc de grès que nous pouvons gagner facilement, car le courant nous porte de ce côté.

Nous y sommes bientôt. Nous débarquons avec plaisir. Nous avons besoin de nous reposer. Il nous semble que nous avons été privés longtemps de la vue du ciel. Qu'il est bleu ! que la nature est belle autour de nous ! Comme les arbres ont fait toilette ! Nous

avons une gaieté nerveuse. Nous parlons beaucoup ; nous éprouvons le besoin de plaisanter l'infernal passage que nous venons de franchir. Mais, que nous sommes heureux d'avoir pris, un peu témérairement, la résolution de nous y lancer! Quelle peine n'aurions-nous pas eue, de l'autre côté de la brèche, à franchir la rivière et à faire passer nos bagages morceau par morceau ; puis, la traversée de la colline avec tout notre attirail, et la construction d'un nouveau radeau ou d'un canot ! Que de travail, que de souffrances et peut-être de périls évités avec un peu d'audace!

Et puis! si c'est le raudal que nous venons de franchir, nous allons rencontrer bientôt l'Areare ; nous allons trouver des Indiens. Le Janne n'en a pas encore vu et il aurait le plus vif désir de faire leur connaissance. Ah ! je comprends bien pourquoi ils n'occupent pas le cours supérieur de la rivière.

Nous profitons de notre arrêt pour déjeuner. L'émotion nous a un peu coupé l'appétit. C'est le moment de prendre quelque réconfortant. Je fais dégager de nos caisses un flacon de chartreuse jaune ; nous en buvons une larme qui nous parait exquise. Dieu ! que la France produit de bonnes choses ! on s'en aperçoit surtout à l'étranger. Avec quel plaisir ne boirions-nous pas un verre de vin, même de Suresne! Mais c'est un luxe que nous ne pouvons nous offrir.

Après déjeuner, Le Janne fait de souvenir un croquis du raudal, puis il dessine la cascade que nous avons derrière nous. — « Tiens ! Le jardin des plantes ! » me crie Apatou. Je regarde dans la direction qu'il m'indique et j'aperçois un nombreux troupeau paissant tranquillement sur la rive gauche, un peu en aval. Ce sont descabiais qui fauchent l'herbe tendre d'une sorte de prairie naturelle. Avec leurs puissantes et longues incisives, larges d'un centimètre, ils coupent l'herbe au ras du sol; la section est nette à faire croire au passage d'une faux.

Nous rembarquons. Toutou, suivant sa déplorable habitude, se sauve dans la brousse. François le poursuit longtemps sans pouvoir l'atteindre. Personne n'a songé à observer son attitude pendant le danger. Il est probable qu'elle a dùi être peu brillante, car il semble décidé à ne plus nous suivre. François revient, de guerre lasse. Toutou est condamné. Il deviendra la proie de quelque jaguar ou bien il périra de faim. Nous partons sans lui.

Nous sommes à peine à cent mètres qu'il hurle sur la berge. 11 est trop tard. Un bon chien nous rattraperait à la nage. Toutou ne se jette pas à l'eau. Il est oublié. Un deuxième saut se présente devant nous, bruyant mais peu dangereux. Il est de formation différente. Ce sont des galets qui en tapissent le fond et qui, s'entrecho(iuant, contribuent à le rendre tapageur. L'avant du radeau louche un peu en bas du saut ; les bagages sont mouillés, mais il n'y a pas d'autre accident.

A quelques mètres de là un énorme caïman vient si près du radeiiu (jif Apatou lui assène sur la tête un paissant coup de pagaie. Un peu plus loin nous en voyons d'autres; ils deviennent nombreux. Nous passons tout près (iiiii banc de sable où trois ou quatre

de ces énormes reptiles se vautrent au soleil. Ils se mettent à l'eau et l'un d'eux nage vers le radeau. Apatou veut lui jouer un tour de sa façon. Son intention est de l'attirer assez près et de lui broyer la tète avec le pesant levier qui nous a sauvé la vie dans le raudal. Il pousse une série de petits cris gutturaux avec lesquels les Indiens Roucouyennes ont l'habitude de les attirer.

Le caïman nage vigoureusement ; nous suivons sur l'eau ses yeux slupides et l'extrémité de sa mâchoire supérieure. Arrivé à quinze pas, il plonge. — «Attention! » nous

PnEMIEr.E ATTAQLF.

crie Apatou. Chacun le cherche de son côté. Son museau émerge à côté de Le Janne qui se recule instinctivement et échappe ainsi à un terrible danger, car, au même moment le caïman lance hors de l'eau son énorme tète et une partie de son corps, et ses puissantes mâchoires se referment avec un bruit de tiroir devant la figure de notre camarade. Le Janne pâlit, on ne le comprendra que trop. Saisi, il était entraîné à l'eau, noyé et dévoré dans quelque gouffre vaseux. A partir de ce moment il voue une haine sauvage aux caïmans. Il voudrait posséder un fusil Gras avec une ample provision de cartouches pour leur faire expier leur inconvenance.

Il ne croyait guère aux caïmans qui attaquent l'homme. De mon côté, je prêtais peu de foi aux aventures de crocodiles. Aujourd'hui nous ne sommes plus incrédules.

Pourquoi, dans cette région inhahitée, ne témoigneraient-ils pas à l'homme une familiarité fondée sur l'ignorance où ils sont de son pouvoir et de ses ressources ?

La Fontaine a mis en vers une excellente recommandation dont nous devons faire notre profit dans notre situation actuelle.

« La défiance est mère de la sûreté. »

Nous la mettrons en pratique, toute répugnante qu'elle soit pour un esprit loyal.

En tout cas, je recommande à Apatou de ne plus recommencer une plaisanterie qui a failli devenir tragique.

Le ciel s'est couvert depuis notre sortie du raudal. Bientôt quelques éclairs sillonnent le ciel. Le tonnerre gronde, la pluie tombe à torrents. Nous la recevons philosophiquement, laissant aller le radeau à son gré. La surface de l'eau se hérisse de petits mamelons que nous regardons d'un œil assez maussade. Tout a une fin, surtout les grosses pluies; le jour lui-même approche de la sienne. Nous trouvons un endroit propice pour notre feu et nos hamacs, à mi-hauteur d'une berge escarpée. De notre plate-forme nous entendons un bruit sourd en aval.

Serait-ce encore un raudal ?

Les émotions de la journée, la pluie de l'après-midi nous ont un peu brisés. Nous dormons d'un sommeil lourd. Quelle désagréable surprise au réveil! Nous avons campé sur un passage de fourmis manioc. Ce sont des fourmis rouges assez grandes, qui sont toujours accompagnées d'énormes fourmis noires à mâchoires très puissantes, dont le rôle doit être de tailler dans les feuilles les morceaux que les fourmis rouges devront transporter au magasin général. Ces animaux aiment une nourriture variée, comme nous pouvons le constater en contemplant les ravages qu'ils ont faits dans notre mobilier. Ils ont rogné la visière de ma casquette, ma sacoche, la garniture de mon chapeau. Si le cuir leur est bon, les matières amylacées semblent aussi être du goût de ces fourmis. Elles ont taillé à l'emporte-pièce une foule de croissants et d'arabesques dans la partie basse de la moustiquaire de Le Janne. Il faut dire que toute cette partie était faite de calicot empesé n'ayant pas encore été lavé. Une manche de son veston de coutil est entamée. Son mouchoir porte des dessins fort élégants, mais il est devenu impropre à remplir

son usage.

3 novembre. — Lo bruit que nous entendions de notre campement est dû à une petite chute insignifiante (jue nous franchissons sans difficulté. Le fond de galets est cause du grand tapage de l'eau dans ce sauf minuscule.

Nous rencontrons pendant toute la journée iiin' grande alxmdance d'arbres à caoutchouc {hevea gia/anensis). Le guarumo [cithadiimi) règne ici dans toute sa splendeur. Son tronc blanc, avec un soupçon de violet, borde partout la rivière. Ses larges feuilles palmées, argentées en dessous, pleuvent dans l'eau en produisant de petites détonations

dans le silence profond du milieu de la journée. Ce silence est remarquable. On dirait que la nature fait sa sieste pendant les heures chaudes du jour : les oiseaux se taisent, la brise aussi. La surface de l'eau est unie comme un miroir. Les quelques paroles que nous prononçons, les plus simples coups de pagaie sont répercutés par la forêt avec une énergie extraordinaire.

Le matin et le soir seulement les animaux se réveillent ; les perruches, les toucans, les aras surtout mènent grand bruit. Quelques cabiais poussent un cri étrange qui ressemble au plus formidable des éternuements et qui a le don, la première fois, de produire chez nous un invincible fou rire.

Nous rencontrons un affluent de gauche. Ne serait-ce pas l'Areare? Et pourtant! que deviendraient alors les eaux du Tigre, du Papanémé, du Duda, etc.? Il est probable que ces divers cours d'eau se réunissent et doivent former un affluent de gauche assez considérable du Goyabero, ou bien un affluent de droite de l'Areare. Par la suite, je pus me convaincre que la rivière que nous venons de rencontrer est le Duda, grossi des divers tributaires que nous avons rencontrés depuis le Tigre jusqu'à Yavia. Au premier moment je crois être en présence de l'Areare. Le Janne ne partage pas mon avis ; car, d'après les renseignements que nous avons pu recueillir, cette rivière, à son confluent avec le Goyabero, ne présente pas avec ce dernier cours d'eau une grande différence comme largeur. Or ce n'est pas ici le cas. Le Duda, à ga bouche, n'approche pas comme importance du cours d'eau que nous descendons.

Mais, dans ce cas, cette affreuse trouée que nous avons franchie n'est pas le raudal, et nous avons toujours devant nous ce terrible inconnu. Ce sera évident, si nous ne rencontrons pas bientôt des Indiens.

La fortune nous a été favorable jusqu'à ce jour. Nous espérons que la capricieuse ne nous abandonnera pas.

Pendant cette journée, les caïmans, à trois reprises, nagent vers notre radeau. Leurs yeux et leurs museaux brillent en taches blanches sur l'eau assombrie par le reflet de la rive et nous permettent de suivre leur marche. Le premier s'approche à quinze pas, puis il rebrousse chemin. Un second, arrivé à la même distance, plonge et vient émerger, un instant après, à toucher le radeau. Le Janne et Apalou lui envoient, ensemble, chacun une balle. Il coule et va reparaître à cinquante pas. Nos camarades ont dû tirer avec trop de précipitation. Ils l'ont effrayé, du moins, car il renonce à sa poursuite.

Le dernier enfin se dirige résolument sur nous, lorsque Le Janne l'arrête d'une balle à vingt pas. Il ne reparaît plus à la surface.

Vers le soir nous avons un orage. La pluie tombe encore drue et serrée, lorsque nous nous arrêtons pour passer la nuit. Notre campement est excellent. La berge est escarpée, mais de grosses lianes soutenues par les grands arbres obliques de la rive envoient jusqu'au niveau de l'eau leurs premières sinuosités et nous fournissent une échelle pour

l'escalade. Au delà, le sol est occupé par des musacées d'entre lesquelles s'élèvent de

gros troncs et de nombreux palmiers.

Une sombre voûte de feuillage nous masque le ciel et pleure sur nous l'eau qu'elle arrête. Ouel(|ues jeunes plants, très longs et très minces, semblent s'empresser de croître pour atteindre celle voùle. Ils ont soif d'air et de lumière. Ce sont les géants de demain. Leurs grands parents gisent sur le sol, dévorés par les champignons.

Le débarquement des hamacs et de la batterie de cuisine est assez difficile. Une opération non moins laborieuse, sous celte pluie, c'est d'allumer du feu. J'y parviens pourtant en allant du petit au grand.

Le Janne me découpe de petits copeaux avec lesquels j'allume quelques brindilles qui à leur tour mettent le feu à des branches mortes. Puis nous possédons un brasier où sèchent et brûlent rapidement les plus grosses pièces de bois. Pendant ce lemps, Apatou nous construit avec quelques branchages et des feuilles de palmier un abri contre la pluie. C'est un simple plan incliné sous lequel nous pouvons nous tenir accroupis pendant que notre dîner se prépare.

La pluie cesse enfin, mais le feuillage s'égoulte dans nos hamacs que nous venons de suspendre. La fatigue est plus forte que ce petit inconvénient et bientôt nous dormons d'un profond sommeil.

François se lève pendant la nuit pour reconnaître des pas qu'il a entendus dans le voisinage. Apatou pense que c'est un tatou qui l'aura éveillé.

4 novembre. — Nous ne rencontrons plus d'arbres à caoutchouc. Il nous semble extraordinaire de les voir disparaître si subitement après en avoir aperçu hier en si grande abondance. Toute la journée nous guerroyons contre les caïmans. Nous les lirons à trente pas, ce qui les fait s'éloigner à coup sûr. Il y en a d'énormes que nous pouvons contempler sur les bancs de sable. Ils dépassent comme dimension tous ceux que j'ai pu voir, tant dans les rivières que dans les collections.

Lorsque le courant nous porte du côté de ces bancs de sable, leurs terribles habitants se mettent à l'eau et il est rare que l'un ou l'autre, parfois plusieurs à la fois, ne se dirigent vers notre radeau.

L'un deux nous donne aujourd'hui un moment d'émoi. Un banc de sable, peu élevé, taillé à pic, est devant nous. Nous passerons presque à le toucher. Un caïman exceptionnellement long et gros repose inerte sur le bord. Son ventre atteint de telles proportions qu'il semble avoir été écrasé. Que fera-f-il quand nous passerons à quelques brasses de lui ? Le Janno pense qu'il est prudent de le faire fuir en lui envoyant une balle. Au premier coup de feu le reptile enlr'ouvre la gueule et se penche un peu sur le côté avec un vif tremblement de la queue. Serait-il mort, ou bien est-il sim|>lemenl sur la défensive ?

A (li\ mètres. Le .lanne lui envoie une deuxième balle (|ui l'alleint dans le ventre. Il

se précipite à l'eau qu'il projette violemment autour de lui. Il semble venir vers nous. Mais il a plongé laissant un peu de sang après lui et le passage libre pour nous.

Pendant la nuit du 4, les fourmis manioc achèvent leur travail de destruction sur la moustiquaire de Le Janne. L'infortuné sera livré sans défense aux piqiîres des moustiques et maringouins jusqu'à ce que François lui en ait taillé une autre dans une pièce de calicot que nous possédons.

5 novembre. — Pendant cette journée les caïmans nous laissent tranquilles. Ils sont moins nombreux et moins familiers. Dois-je attribuer leur rareté relative à l'absence de ces grandes plages de sable qu'ils semblent tant affectionner? La rivière est bien

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LE GKOS CiIMA\ SE PRÉCIPITE * l'EAU

canalisée. De nombreux bouquets de bambous viennent de nouveau disputer les rives au bois-canon.

Vers dix heures, nous éprouvons tous un sursaut occasionné par un brusque et puissant bruit de souffle. C'est un delphinidé ressemblant comme forme à un marsouin, mais de couleur plus claire, qui est venu produire avec son évent ce bruit rappelant le premier souffle d'une locomotive au départ. Nous ne sommes pas peu surpris de rencontrer ce mammifère presque au pied des Andes. A partir de ce moment nous en avons constamment autour de nous. Ils passent trois ou quatre à la file, faisant de gracieux sauts de moulons au voisinage de notre radeau.

Dans l'après-midi, François pêche à la ligne et prend trois mapouritos. Pourquoi toujours des mapouritos? Parce que probablement ils sont plus voraces qu'une foule d'autres poissons à écailles qui existent dans la rivière.

46i VOYAGES DANS L'AMÉRIQUE DU SUD.

Ils sont les bienvenus pour notre dîner qui depuis longtemps se compose invariablement de viande boucanée bouillie avec du riz.

Notre campement est assez mauvais à cause du grand nombre de débris organiques qui pourrissent sur le sol et qui exhalent une odeur de fièvre et de moisissure. C'est la lutte victorieuse de l'infiniment petit contre les orgueilleux colosses. Des êtres unicellulaires anéantissent les plus grands arbres dans un temps plus ou moins long.

Tous ces détritus organiques sont phosphorescents dans l'obscurité.

6 novembre. — Il pleut légèrement au départ. Nous naviguons tranquillement sous cette pluie fine. Vers dix heures les nuages se dissipent non sans laisser au sommet des grands arbres quelques traînées de brouillard dont le soleil a bientôt raison.

Chacun s'occupe de ses petites affaires. Je relève ma carte, pendant que Le Janne prend des notes. Le radeau suit un courant honnête dans une rivière presque sans obstacle ; aussi, nos canotiers le laissent-ils aller à son gré. Ils sont occupés des moustiquaires qui ont besoin de quelques raccommodages, car on ne les traîne pas sans accrocs dans la forêt.

A midi moins un quart, Apatou pousse un cri qui nous glace. Il a disparu sous les flots. Nul doute possible. C'est un caïman qui vient de le happer. Quelle situation épouvantable ! Impossible de lui porter le moindre secours. Un instant nous sommes sans respiration ; un frisson nous court dans les cheveux.

Mais j'aperçois une main crispée sur une liane qui pend à l'arrière du radeau. Je saisis vivement cette main et je tire de toutes mes forces. La tête d'Apatou reparaît. Ses yeux sont rouges, sa figure exprime une suprême angoisse. Sa voix, étranglée, ne peut que répéter : « caïman ! caïman ! » Aidé de François, je le tire par les épaules pendant qu'il s'accroche de toutes ses forces aux pièces de bois du radeau. Le caïman le tient toujours. Dans quel état sera-t-il, notre malheureux compagnon ! Le Janne, armé de son fusil, attend l'apparition du monstre pour lui envoyer une balle et le forcer de lâcher prise. Apatou lui échappe enfin, et l'animal glouton reçoit un coup de feu au moment où il happe ma casquette d'uniforme qui est tombée à l'eau. Puissent balle et casquette lui avoir été indigestes ! Nous pouvons enfin examiner l'état de notre camarade.

Il porte une blessure sans gravité à la partie externe et un |ieu au-dessous du genou droit. Il vient d'échapper à la mort la plus horrible et il ne doit la vie qu'à des circonstances insignifiantes.

En tombant à l'eau, il a rencontré sous sa main une liane rompue qui pendait à l'arrière du radeau ; il s'y est accroché avec toute la force que donne l'instinct de la conservation.

Il n'a été saisi que par les dents antérieures de l'animal et à la paille la moins charnue de la jambe. Un rien de plus, le tibia entrait dans la gueule du monstre et nulle force humaine n'eût (»u l'en arracher, (hi peut dire, du reste, que le caïman n'a pas lâché prise. Tout ce qu'il tenait s'est déchiré, peau et pantalon.

A TRAVERS LA NOUVELLE-GRENADE Eï LE VENEZUELA. 467

La plaie d'Apatou, longue de cinq doigts, large de trois, forme une grande tache blanche sur sa peau noire et ne laisse échapper que quelques gouttes de sang. Je fais tout de suite le premier pansement.

Voilà deux d'entre nous qui manquent de devenir victimes des caïmans. Il faut que nous nous mettions pour l'avenir à l'abri de surprises comme celles d'aujourd'hui.

Nous nous dirigeons sur la rive droite où nous apercevons des bambous ; nous accostons et François a bientôt, avec leurs liges longues, adapté au radeau un parapet qui nous protégera ou nous donnera du moins le temps de voir le danger, si les crocodiles prennent l'habitude de nous assaillir. Pendant que François s'occupe de ce travail, Le Janne tire encore deux de ces terribles ennemis qui viennent rôder dans le

voisinage.

Nous reprenons notre route. Notre blessé est hors d'élat de pagayer. Nous

convenons. Le Janne et moi, de nager tour à tour, lorsque François aura besoin de notre aide.

Peu après, nous sommes de nouveau attaqués par un caïman qui, au moment où il va s'élancer, reçoit deux balles qui lui fracassent la tète. Nous goûtons la satisfaction sans mélange de le voir se renverser sur le dos et disparaître sous le radeau.

Nous sommes étonnés de ne pas rencontrer d'Indiens. Notre fusillade continuelle devrait en attirer sur la rive si le pays était habité. Nous en tirons comme conséquence (|ue nous n'avons pas passé l'embouchure de l'Areare et que le raudal est devant nous. Cette dernière perspective est d'autant moins rassurante que notre patron, à cause de sa blessure, ne jouit plus de tous ses moyens.

Le soir, nous trouvons un agréable campement. Nous avons quelque peine à hisser notre blessé qui dit ne pas souffrir beaucoup.

Le Janne ne possède encore qu'un rudiment de moustiquaire qui se trouve être tout à fait insuffisant. Vers deux heures du matin il n'a pas encore fermé l'œil, pas plus

,„. les deux „ui,s précédentes. Je lui offre mou hamac pour quil puisse enOu se

renouer 11 est souffrant et amaigri.

Te, 8 novembre. - Au lever du sole.l j'ai peine à l'évedler : «u supporte

difficilemeut, en effet, trois journées chaudes et trois nuits sans somme.l.

NOTHF. CAMPEMKNT BU 6 N O V E M B H F.

J. pans, la ,.laie d'Apalou et je la fais dessiner par Le .lanne. Nous prenons un peu de raie, chose bien précieuse en voyage. Nous descendons ensuite sur le radeau rnarnntes, calebasses et objets de couchage. Ceux-ci, enveloppés dans nos caoutchoucs pour être à l'abri de la pluie, forment deux pa.,uels. Le .lanno, en descendant la berge, on laisse échapper un qui contient son hamac et celui .le François avec leurs

couvertures et leurs moustiquaires, 11 roule à l'eau et est immédiatement saisi par le courant. Se mettre à la nage pour le rattraper, ce serait folie. Nous faisons descendre notre blessé, nous embarquons à notre tour, mais le paquet a déjà pris une terrible avance. Le caoutchouc, heureusement, l'empèche de s'imbiber trop vile, de sorte que nous pourrons peut-être l'atteindre avant qu'il ne soit englouti.

Pourvu que quelque caïman ne vienne pas s'attaquer à cette proie indigeste! Les plus intéressés. Le Janne et François, nagent de toutes leurs forces. Nous suivons, inquiets, la disparition graduelle du paquet. Qu'on se figure, en effet, les souffrances horribles que vont endurer nos camarades s'ils ne parviennent à l'atteindre. CiOucher sur le sol humide, sans couverture, parmi les feuilles pourries, être sans défense contre les moustiques les plus nombreux et les plus acharnés qu'on puisse voir! personne ne pourrait y résister. C'est la mort par la fièvre et la privation de sommeil. Courage! Nous approchons. Enfin nous sommes à portée. Il était temps. Les couvertures sont tellement imbibées que nous avons de la peine à soulever le paquet et que c'est merveille qu'il n'ait pas sombré.

Pendant ces deux journées les caïmans nous laissent parfaitement tranquilles. Serait-ce l'effet de notre parapet? Il n'est guère solide, mais la symétrie de ses barres entrecroisées ferait-elle deviner à ces brutes la présence d'êtres supérieurs munis d'une puissance redoutable ? Je n'ai pas la prétention de pénétrer les secrètes pensées d'animaux de commerce si peu agréable et de nature si peu communicative. Toujours est-il qu'ils semblent avoir renoncé à nous faire voyager à la façon du célèbre Jonas, après nous avoir préalablement mis en pâtés, perspective que nous trouvons parfaitement repoussante.

Pendant la journée du 8, nous avons encore devant nous une chaîne de collines de tous points semblables à celles que nous avons traversées le 2 novembre. Le doute ne nous est plus permis. C'est là que nous trouverons le raudal, et la bouche de l'Areare doit être derrière ces collines.

9 novembre. — A deux heures de l'après-midi, nous nous trouvons à l'entrée d'une deuxième trouée, analogue à la première. Plus prudents, cette fois, nous avons longé la rive gauche et nous pouvons accoster pour nous rendre compte de l'obstacle. L'entrée est rétrécie et forme un coude brusque dont le passage présentera quelque difficulté. Au delà, la percée est moins étroite; il y existe beaucoup de remous, mais nous ne distinguons pas de chute.

Notre vue n'embrasse qu'une faible partie de ce long boyau, et cette partie peut se franchir sans trop de danger. Confiants dans la fortune, nous nous lançons encore dans l'inconnu. A l'entrée du coude nous sommes saisis par un remous. Le radeau part comme une flèche, court vers la rive et revient en arrière avec une grande rapidité. Nous faisons ainsi trois tours complets. Au troisième nous sommes hors du remous, nous franchissons le coude et nous entrons dans le tourbillon. La largeur moyenne de la

trouée esl de quarante à cinquante mètres. Les parois sont encore faites de tables de o-rès ; les inférieures sont noircies et vernissées. L'a peu plus loin, ces parois prennent un caractère d'étrange beauté.

Les eaux ont sculpté ces blocs noircis et y ont taillé de longues rangées de magots superposés. Ce sont des chinoiseries, ce senties ruines d'Angkor, c'est le musée de Cluny. Ces milliers de statues alignées ont pris un ton de vieux chêne enfumé. Nous sommes béants d'admiration. Nous regardons de tous nos yeux et nous oublions un

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