‹ Voyages dans l'Amérique du SudChapitre 52 sur 88 · I. F. Il F, U X I K M F E A U n A · texte numérisé non relu

I. F. Il F, U X I K M F E A U n A

instant notre radeau (|ui, pris |)ar un remous, va passer sous une roche <mi surplomb, lorsque Apatou qui, malgré la gène que lui cause sa blessure, a repris pour ce passage ses fonctions de patron, vient encore nous tirer d'affaire avec un coup de gaiïe si vigoureux, que la pièce de bois se brise dans ses mains. Sans lui. nous étions encore ou broyés ou noyés. C'est la deuxième fois que noire brave camarade nous sauve la vie dans des circonstances identiques.

Nous avons plusieurs fois à lutter contre des rcriKuis avant de sortir de celle longue brèche. ( liose curieuse, nous voyons de nombreux caïmans dans les endroits abrités et sans courant de ce raudal. Il faut croire qu ils y Irouveiil une nourriture alntudante.

A la sortie du raudal nous descendons sur la rive droite. Nous y trouvons un endroit charmant pour un campement. Quoique la journée ne soit pas bien avancée, nous nous arrêtons ici pour passer la nuit. Hourra ! nous allons rencontrer des hommes. Nous découvrons les restes d'un feu, avec ses trois pierres disposées en triangle, entre lesquelles s'avancent les pointes charbonnées des lisons éteints. Quelques arbres portent des cicatrices assez récentes de coups de sabre. Les Indiens ne sont pas loin.

Le Janne tire deux coups de fusil pour les avertir de notre présence, puis il suit le lit à demi desséché d'un ruisseau voisin, espérant trouver quelque gibier. Ce ruisseau court sur du grès dénudé percé par ci par là de réservoirs où frétillent une multitude de petits poissons. S'il avait un panier, il en ferait rapidement provision. Il revient non seulement sans poisson, mais encore sans gibier : ses coups de feu d'appel ont fait fuir les animaux.

Voulant faire des observations de soleil et donner un peu de repos à mes compagnons, je décide que nous séjournerons ici la matinée de demain. Le Janne est très fatigué : il a de l'embarras gastrique, de la fièvre et une teinte subictérique.

Le soir vient. Nous ne recevons aucune visite, mais nous passons une excellente nuit sans moustiques.

10 novembre. — Pendant que je fais mes observations de soleil, Le Janne fait de souvenir un croquis du raudal, puis il dessine notre radeau avec son parapet. A midi et demi nous nous remettons en roule. Il règne au début un vent d'est qui contrarie notre marche. 11 se calme vers deux heures. Nous avons devant nous une nouvelle chaîne de collines qui semble devoir encore nous barrer la route. Aurons-nous à franchir une nouvelle trouée? 11 faut s'y attendre. Ces monticules viennent heureusement mourir sur la rive et nous ne rencontrons aucun obstacle.

Vers cinq heures, nous apercevons de nombreux coui-ouis sur un arl)re de la rive. Le Janne veut nous procurer un de ces oiseaux. Nous accostons à cet efîet : il est d'ailleurs temps de s'arrêter. Je vais m'occuper du feu. François n'est pas bon tireur, Apatou ne peut marcher, c'est donc à Le Janne de nous rapporter de quoi dîner. Il se dirige vers l'arbre qui porte notre repas. Un instant après j'entends un coup de feu et des cris de: « François! François! » Je m'étonne qu'on ait besoin d'aide pour rapporter un coui-oui. Mais ma surprise augmente encore en apercevant le pécari (ju'ils traînent sur le sol. Les pécaris vivent en effet en troupes plus ou moins nombreuses; ils décèlent leur présence par leurs grognements et le bruit de leurs défenses qui s'entrechoquent. Ils laissent en outre après eux une forte odeur musquée. Or je n'ai rien perçu de semblable. L'animal que Le Janne a tué, égaré sans doute, courait sous bois à la recherche de ses compagnons, lorsqu'il est venu, au prix de sa vie, sauver celle d'un heureux coui-oui. Cette substitution de gibier ne m'est nullement désagréable. J'enlève d'abord la glande musquée que cet animal porte sur le dos.

Nous nous préparons à le dépecer, lorsque Le Janne est pris de sueurs froides et de

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défaillance. Je commence à éprouver quelque inquiétude sur son étal. Il est temps que nous arrivions chez les Indiens et que nous puissions en même temps nous reposer et jouir d'un régime plus convenable.

11 novembre. — Vers huit heures, nous passons devant l'embouchure d'un affluent de gauche très considérable. Cette fois c'est l'Areare, qui descend de San Juan de les Llanos en passant par le village de San Martin. Quelques trafiquants de ce village sont venus commercer avec les Indiens de la bouche de l'Areare. D'autres trafiquants de San Fernando de Atabapo ont remonté une fois ou deux le Guaviare et l'Areare jusqu'à San Martin. Nous savons que désormais nous n'avons plus à franchir qu'une angostura, située à peu près à moitié route du point où nous sommes à San Fernando.

La rivière, grossie de son nouvel affluent, devient plus large. Nous rencontrons quelques bancs de sable qui sont isolés de chaque rive. Nous laissons aller le radeau à son gré et nous échouons à la pointe de l'un de ces bancs. Nous sommes bien engagés, car nous ne pouvons avec le takari (longue perche de bois dur) et les pagaies réussir à nous remettre à flot. Il n'y a pas de caïmans en vue, cependant on n'est guère friand de se mettre dans cette eau argileuse, boueuse et complètement opaque. François enfin dit à Le Jaune : « Prenez votre fusil et veillez, » et il est à l'eau. Je suis son exemple. Ce n'est pas sans peine que nous parvenons à dégager le radeau.

Peu après, nous apercevons une fumée épaisse derrière nous du côté de l'Areare. Elle fait sur le ciel des nuages cuivrés. Des Indiens sont là, brûlant les hautes herbes d'une savane ou une portion de forêt coupée pour l'établissement d'un village.

Chaque banc de sable que nous rencontrons ensuite est le théâtre d'un phénomène de mirage. Sa crête semble se détacher en longues flammes de sable qui s'inclinent toutes d'un même côté.

Vers une heure nous trouvons sur l'un d'eux une preuve nouvelle du passage des Indiens : huit poteaux sont plantés dans le sable en deux séries parallèles et ont dû servir à suspendre des hamacs. Tout auprès sont disposés en triangle les trois piquets d'un boucan.

Peu après la rivière fait un coude.

« Une case ! » s'écrie François.

C'est bien vrai ! nous approchons d'une grande savane coupée à pic par la rivière. La berge fait une longue ligne rougeàtre due à une argile ferrugineuse. Une case s'élève un peu en retrait au milieu des hautes herbes et fait l'effet d'une meule de foin large et peu élevée. Nous avons encore à longer un kilomètre de forêt avant d'atteindre celle haute prairie. Dans cette partie les arbres de la rive penchent leurs branches sur l'eau.

« Des enfants rouges ! » nous crie François. C'est encore vrai.

Sur des troncs d'arbres échoués nous apercevons quelques enfants accroupis dans diverses positions, la ièle un peu penchée, et nous regardant en dessous d'un air niétiaiil et craintif. Tout auprès se trouvent deux Indiens, debout dans leurs canots, leurs arcs

AnniVÉE CHEZ LES MITOIAS

et leurs flèches à la main. Nous fixons une chemise blanche au bout du takari et nous dressons ce drapeau parlementaire improvisé. Je fais tirer par Apatou quelques cartouches à poudre en manière de salut. Cette fusillade a pour but de faire comprendre aux Indiens que nous sommes des amis venant leur rendre visite; des ennemis ne les avertiraient pas de leur arrivée. Elle leur fait voir en même temps que nous sommes armés et qu'il serait imprudent de vouloir nous malmener.

Cela fait, nous nageons vigoureusement dans leur direction. A mesure que nous approchons, les sauvages abandonnent leur position et escaladent la berge qui est assez escarpée. Je passe mon revolver à ma ceinture et j'endosse un veston pour le dissimuler. Le Janne se sangle de sa cartouchière et glisse deux cartouches dans son fusil. Enûn nous atteignons la rive. Je recommande à François et à Apatou de bien veiller sur le radeau pendant que nous irons, Le Janne et moi, en reconnaissance jusqu'au village.

Nous ne savons pas encore quel accueil nous recevrons, mais nous sommes bien heureux de rencontrer enfin des visages humains. Nous venons de descendre en dixsept jours une rivière inconnue des hommes sur un parcours de cent vingt-cinq lieues. Nous avons couru de terribles dangers occasionnés autant par les caprices du Goyabero que par la stupide familiarité de ses innombrables caïmans.

Nos Indiens sont aUgnés sur la berge que nous escaladons lestement. Ils ressemblent à tous ceux que j'ai rencontrés jusqu'ici. Nous avons devant nous trois hommes de vingt-cinq à trente ans, un adolescent de dix-sept à dix-huit ans et un vieillard, qui semble avoir dépassé la cinquantaine. Une toute petite clairière existe en ce point de la rive. La gauche en est occupée par un abri en feuilles de palmiers. Le sentier conduisant à la savane s'ouvre dans le fond. Les femmes y disparaissent portant dans des paniers une abondante provision de poissons. Au milieu de la clairière quelques enfants partagés entre la curiosité et la crainte semblent un instant vouloir venir se réfugier derrière leurs pères, mais se décident enfin, avec des petits frémissements et des regards effarés en arrière, à se sauvera toutes jambes sur les pas de leurs mamans.

Je me dirige, la main tendue, vers le plus âgé de nos Indiens. 11 porte au cou un collier fait d'une simple ficelle à laquelle sont fixées quatre canines de jaguar. Les personnages seuls ayant l'habitude de porter des colliers, chez les hommes du moins, je ne doute pas que je ne sois en présence du chef du village, tamouchi des Roucouyennes, capitaine des Colombiens. C'est un homme de taille un peu au-dessous de la moyenne, à torse très développé, à ventre proéminent, à jambes assez grêles. Sa figure est arrondie et barbouillée de roucou ; ses yeux sont légèrement obliques, roux et très brillants, ses pommettes saillantes.

Pensant que ces Indiens ont peut-être remonté l'Areare jusqu'à San Marfin et qu'ils ont eu l'occasion d'apprendre quelques mots d'espagnol, j'aborde le chef par un « buenos dias, sehor capitan, » que j'accompagne de l'éclat de rire obligatoire. Il me serre la main et me rend mon éclat de rire. Le Janne lui louche la main à son tour

pendant que j'échange avec les autres hommes des poignées de main et des rires bruyants. L'un d'eux sait quelques mots d'espagnol et nous servira d'interprète auprès de ses camarades. Nous leur faisons entendre que nous voudrions visiter leurs cases et nous reposer chez eux. Nous nous mettons en marche et nous traversons à la suite de nos Indiens un rideau de forél de cinq cents mètres d'épaisseur qui nous sépare de la savane. Le sentier est assez large, bien battu, bordé de commelynas, d'une musacée, de nombreux mélastomas aux étamines recourbées et à larges feuilles tomenleuses, derrière lesquels s'élèvent les grands arbres avec leur gréement de lianes enchevêtrées. Un serpent gris noirâtre traverse le sentier devant nous sans que personne se dérange pour punir sa témérité. En débouchant dans la prairie nous apercevons trois cases, distantes l'une de l'autre de cinq à huit cents mètres environ et occupant les sommets d'un triangle rectangle. Dans le voisinage de chacune on a ménagé des bouquets d'arbustes envahis par les lianes herbacées qui forment de sauvages bosquets au milieu des hautes herbes de la savane.

Nous nous dirigeons vers la case la plus rapprochée. De nombreuses carapaces de tortues calcinées forment de larges taches blanches dans la verdure qui borde le sentier. De grands chiens maigres, à peau tigrée, à oreilles droites, à museau allongé, ont vu venir les étrangers, et nous reçoivent avec des aboiements à en perdre la respiration. Ils semblent fort décidés à entamer nos mollets, mais ils reçoivent de leurs maîtres une correction qui les décide à garder, non sans quelques sourdes velléités de révolte, une attitude plus calme et plus hospitalière. Un coq et sa compagne picorent au voisinage de la case. Celle-ci, de loin, a l'aspect d'une grande ruche. De près, je vois qu'elle est composée d'une charpente recouverte de feuilles de palmiers. Les pièces de bois qui y entrent, et qui forment deux rangées de piliers à l'intérieur, sont reliées par des lianes. Chaque côté de la case est fait d'un plan légèrement brisé en son milieu. Chaque extrémité est bouchée par un pignon plan percé d'une ouverture qui se ferme avec une porte en feuilles de palmiers. Les deux pans de la toiture ne se rejoignent pas exactement et ménagent entre eux une longue ouverture par où vient la lumière et s'échappe la fumée.

En pénétrant dans celte case nos yeux ont quehjue peine à s'habituer à l'obscurité. Nous distinguons enfin quelques femmes accroupies, derrière lesquelles de petits enfants nus se dissimulent de leur mieux, tout en glissant vers nous, par-dessus l'épaule maternelle, un coup d'œil aussi curieux que peu rassuré. Nous renouvelons nos poignées de mains et nos éclats de rne. Les enfants pleurent, nous leur tapotons un peu les joues, ce qui semble les rassurer bientôt.

Je fais comprendre à nos Indiens, à l'aide do notre interprèle, que je voudrais leur acheter des provisions de bouche, cassave, poisson, tout ce (ju'ils |iourront nous fournir enfin. Je voudrais en outre acheter un canot et payer deux lioinines pour nous accompagner jusqu'au prochain village, après (lue nous nous serons reposés chez eux.

Je leur explique qu'Apalou a été blessé par un caïman et qu'il serait nécessaire qu'un homme lui prêtât son aide pour venir au village. Un autre aidera François à mettre au sec sur la berge nos bagages humides et quelque peu moisis. Je leur distribue de menus objets, hameçons, ciseaux, couteaux, aiguilles, pour ces petits services. Ils ont l'air enchanté. Nous leur trouvons bonne physionomie et nous sommes absolument convaincus que nous avons affaire à de braves gens.

Le Janne me dit qu'il leur trouve un air de famille avec les habitants de l'Indo-Chine ;

VrSITE DANS L* HUTTE DES» MITOUAS

les yeux sont moins bridés, le nez est moins perdu au milieu des joues. A part cela, c'est la même taille, la même peau d'un jaune brùlé que celle de l'Annamite des campagnes, qui travaille, le torse nu, dans les rizières. Chez les uns et les autres, les cheveux sont noirs avec un retlet rougeàtre, épais, lisses, les pommettes sont saillantes, le buste est développé, les jambes sont grêles et arquées ; le gros orteil est fortement séparé des autres qui sont courts et cylindriques. Chez ces Indiens, en général, l'œil est d'un roux foncé. Les hommes portent les cheveux coupés droits sur le front, à un doigt des sourcils, et un peu longs en arrière et sur les côtés. Leur costume se compose du calimhé ou pièce d'étoffe de coton, venant, après avoir passé entre les cuisses, se re-

plier en avant el en arrière, sur une cordelette faisant ceinture, pour retomber ensuite au niveau des jarrets. Il est complété par des jarretières en feuilles de palmier enserrant les biceps et les jambes au-dessus du mollet et à la cheville. Une feuille semblable fait couronne autour de la tète. Ils portent des colliers à plusieurs tours , faits de graines noires ressemblant à celles du balisier, entremêlées de quelques perles en verre, bleues et rouges.

Les colliers du capitaine et de son fils sont différents. Nous avons parlé du premier, l'autre est fait de défenses de pécaris fixées à une cordelette.

Les hommes ont une certaine noblesse dans la démarche ; mais les femmes, si toutefois on peut donner ce nom aux femelles que nous avons sous les yeux, ont un air de bestialité et une démarche alourdie qu'expliquent peut-être les durs travaux qui leur incombent et le vêtement disgracieux qui les recouvre et les fait ressembler à des lanternes chinoises froissées ou à des vessies mi-dégonflées.

Trois sont jeunes mais déjà flétries. Leurs cheveux sont coupés, mais plus longs que ceux des hommes; elles les séparent en deux bandeaux ou plutôt en deux touffes emmêlées qui n'ont jamais vu le peigne. Leur costume se compose d'une chemise ou plutôt d'une manière de sac avec des trous pour laisser passer la tète et les bras. L'étoffe de ce vêtement est de leur fabrication. Elle est faite de fibres végétales pilées et réunies en masse comme une sorte d'amadou. 11 n'est guère besoin de dire que ce tissu n'a rien de moelleux et refuse absolument de se mouler au corps. L'écorce qui sert à le faire est employée comme papier à cigarettes par les Roucouyennes, qui lui donnent le nom de taouari.

Elles portent des colliers en verroterie à un seul rang.

Un homme et une femme sont atteints de carate (bleu).

Tout le village se réunit dans notre case, aussi avons-nous bientôt fait connaissance avec tout le monde.

La langue de ces Indiens est très gutturale; \h aspirée y revient à chaque mot.

Le sol de la case au moment de notre arrivée est jonché de poissons d'espèces variées ; certains ont un mètre de long. J'en achète quelques-uns que Le Janne dessine avant qu'on les fasse cuire. Le plus remarquable est recouvert d'une cuirasse de plaques écailleuses très dures et très rugueuses ; il possède une tête énorme, des branchies en houppes. C'est un lophobranche connu sous le nom de cuirassier. La matière cérébrale est très développée chez ce poisson. La masse musculaire est jaune après la cuisson. Apatou me dit que les trous que nous avons remarqués dans certaines barrancas ont été creusés par les cuirassiers.

Nos compagnons nous ont rejoints et bientôt nous mangeons, avec de la cassave fraîche, des poissons bouillis et rôtis que les femmes ont préparés à notre intention. Les Indiens de leur côté, accroupis sur leurs talons ou assis sur de petits bancs concaves, très bas, forment cercle autour de grandes jattes en (erre noircies au feu où ils puisent

avec la main droite des morceaux de poisson qu'ils portent à leur bouche avec la main gauche. Ils y font tremper de la cassave qu'ils mangent de la même façon.

Puis, c'est le tour du poisson rôti. De temps en temps, ils se versent dans une calebasse l'eau d'une poterie aplatie, à large goulot droit, de forme assez élégante. C'est un repas interminable. Des monceaux de poisson sont engloutis et on cuisine toujours. J'aperçois dans un coin un régime de bacoves. Le Janne ne connaît pas cette banane dont on fait un cachiri excellent. J'en fais écraser quelques-unes dans de l'eau et je fais cuire cette pulpe grossière. L'épais breuvage obtenu est trouvé exquis par mon compagnon qui est enchanté de pouvoir enfin faire entrer quelques fruits dans son alimentation.

Quoique nos Indiens semblent justifier amplement le proverbe «l'appétit vient en mangeant », leur estomac n'est pas tellement élastique qu'il n'arrive à se remplir. Je puis donner notre linge à blanchir aux femmes du village et j'essaye de tirer quelques renseignements des hommes qui nous entourent. D'après ce que je puis constater, ils connaissent San Martin, mais point San Fernando.

Nous trouverons quelques pueblos d'Indiens en aval; le village le plus rapproché est à un jour de canotage. Deux hommes veulent bien nous accompagner jusque-là et recevront en payement chacun un sabre d'abatis.

Le capitan nous cède un canot en échange d'une hache et d'un lambeau d'indienne.

L'argent n'a pas cours ici bien entendu ; il n'est pourtant pas inconnu, car j'aperçois au cou d'une petite fille deux pièces de cinquante centimes à l'effigie de Louis-Philippe et de Napoléon IIL

Comment ces pièces françaises se trouvent-elles ici? c'est le moment de répondre : Mystère ! comme dans les romans populaires. Mais n'y a-t-il pas une grande ironie du hasard dans le rapprochement de ces deux souverains sur la poitrine d'une petite Indienne au fond des bois de l'Amérique du Sud?

Nos Indiens possèdent comme mobilier leurs hamacs, quelques poteries, quelques petits bancs concaves, des plastrons de tortue servant de siège, trois haches, un sabre d'abatis; leurs armes se composent d'arcs et de flèches; ils n'ont pas de sarbacanes et ne se servent pas de curare.

La nuit est venue. François nous a disposé nos hamacs avec leurs moustiquaires à l'intérieur de la case.

Nous causons avec nos Indiens à l'extérieur, toujours par l'intermédiaire de notre interprète. Les femmes ont allumé au grand air des feux au-dessus desquels elles font boucaner le poisson qui reste. Je n'ai pas songé à demander le moyen employé pour faire une pêche si fructueuse. J'ai tout lieu de penser que ce poisson a dû être enivré avec le nicou [Robinia Nicou), car il ne porte pas de blessures faites avec la flèche, et je ne vois pas de filets chez ces sauvages.

H lail un clair de lune superbe. Le ciel est sans nuages, il règne une légère brise, l'air est frais. Tout serait pour le mieux sans les moustiques qui sont venus avec le soir.

Le capitan et son flls ont regagné leur demeure. Nous prions les trois hommes qui restent de vouloir bien nous donner un échantillon de leurs chants et de leurs danses. Ils font d'abord quelques difficultés; mais je me suis aperçu dans la journée que ces infortunés n'avaient pas de tabac et fumaient avidement nos bouts de cigares. Je prends trois cigares dans ma poche, je les leur offre et ils consentent enfin à ce que nous désirons. Leur chant est très mélancolique et assez mélodieux, mais fort monotone, car il ne se compose que d'une seule phrase qui se répète indéfiniment. L'un d'eux secoue en mesure une gourde contenant des graines dures et traversée par un roseau. Cette gourde est ornée de dessins semblables à ceux des poteries. Les femmes sont trop occupées pour prendre part à ces jeux. Les enfants, en revanche, se mettent à la file derrière les hommes et, comme eux, fout en marchant, frappent la terre en cadence de leur pied droit. Tout ce monde paraît heureux. Ayant peu de besoins, ces hommes sont vite satisfaits. Vers dix heures, nous gagnons nos hamacs et, pour la première fois depuis dix-sept jours, nous goûtons un sommeil paisible sous un toit.

12 novembre. — Au lever, nous courons dans la savane qui est coupée de nombreux sentiers, dont plusieurs sans issue, sans doute pour égarer les indiscrets. A diverses reprises je veux me faire montrer l'abatis, car je ne doute nullement qu'une plantation de manioc et de bananes ne soit cachée dans la forêt. Chaque fois on me remet à plus lard. xNotre journée se passe à prendre des croquis, des photographies, à faire des observations de soleil et de météorologie. Demain, nos bagages seront secs et nous partirons le 14 au matin.

Après le dîner, tous les habitants, grands et petits, hommes et femmes sont réunis près de notre case. Tous paraissent gais. Les hommes recommencent leur chant monotone et leur danse boiteuse qui n'ont plus le pouvoir de nous intéresser. Les moustiques sont nombreux et cuisants. Aussi nous couchons-nous, non sans avoir disposé nos fusils par terre sous nos hamacs. Apatou s'aperçoit bientôt d'un tripotage qui lui paraît suspect. Pendant que les chants continuent au dehors, les femmes enlèvent les armes et ustensiles qui se trouvent dans la case. Il m'éveille pour me faire remarquer la chose ; mais je pense que nos Indiens vont sim[»leuient s installer dans les cases voisines, laissant celle-ci à notre disposition. Je me rendors bien tranquille. Apatou m'uiterpelle de nouveau : « Moun là faire mauvais ! » Les chants ont cessé. Nous sautons à terre et nous sortons armés de nos fusils.

loul l(î monde a disparu. François et Apatou veillent ici pendant (|ue je vais avec Lt; Jaune m'assurer que les autres cases sont aussi abandonnées. Ce n'est pas sans in- (juiétude que nous constatons le fait. Pourquoi nos Indiens se sont-ils enfuis? Est-ce [loiii nous voler nos bagages? Il n'y a pas une minute à perdre. Il faut lâcher de les rejoindre. Le .lanne lire deux coups de fusil pour leur faire voir (jue nous nous sommes

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aperçus de leur fuite. Il espère que, s'ils sont encore au dégrad, ils s'embarqueront au plus vite sans prendre le temps d'emporter nos bagages, qui sont étalés sous l'abri en feuilles de palmiers construit près de la berge. Nous nous élançons à travers la forêt, marchant aussi vite que nous le permet l'obscurité. Nous ne traversons pas ce bois sombre sans regarder de côté, car rien ne serait plus facile que de nous décocher des flèches à bout portant, et, si nos Indiens ont l'intention formelle de nous voler, ils ne se feront pas scrupule de nous tuer. Nous arrivons enfin sur la berge. Un rayon de lune éclaire la rive et la clairière. Nos bagages sont intacts ; notre radeau est paisiblement échoué. En revanche, tous les canots ont disparu, même celui que nous avons acheté. En l'état, nous poussons un grand soupir de soulagement. Le Janne tire deux nouveaux coups de fusil qui feront croire à nos fuyards que nous veillons au dégrad et qui les empêcheront d'y venir fureter de sitôt. Puis nous revenons vers la savane. En chemin, un animal assez grand traverse brusquement le sentier devant moi et je crie à Le Janne : « Attention ! » mais il a reconnu un chien que les Indiens ont oublié dans leur précipitation. Rientôt il hurle sur la berge derrière nous. Je suis bien sijr que ses maîtres ne viendront pas le reprendre tant que nous habiterons leur village.

Nous avons bientôt rejoint el rassuré nos compagnons qui ont été sur le point de venir vers nous en entendant les deux coups de fusil que Le Janne a tirés sur le bord de l'eau. Cette alerte nous a ôté le sommeil. Nous ranimons avec quelques biiches le feu d'un des boucans. Nous tenons nos fusils à notre portée, prêts à tout événement et nous causons longtemps en fumant quelques cigares. Rien ne bouge. Nul autre bruit que les longs hurlements du chien abandonné ne vient troubler le silence profond de la nuit. Nous regagnons nos hamacs et nous nous réveillons assez tard dans la matinée.

13 novembre. — Nous trouvons dans un coin notre linge mouillé que nous étendons sur l'herbe au soleil, et les sabres d'abafis que nous avions donnés aux deux hommes qui devaient nous accompagner. Seul, le capitan s'est montré indélicat en emportant le prix d'un canot qu'il ne nous a pas livré.

Nos Indiens ont oublié leur coq et leur poule qui, avec leurs chiens, constituaient toute leur richesse en animaux domestiques. Nous ne nous faisons aucun scrupule d'enlever ces volatiles pour prix de notre canot.

Notre radeau déchargé pendant deux jours s'est un peu séché, il enfonce beaucoup moins et il portera encore notre fortune. Rrave radeau ! ne nous a-t-il pas sauvé la vie plus d'une fois? Quand je songe aux frêles canots que l'on creuse dans un tronc d'arbre, à leur peu de stabilité, à l'audace des caïmans dans cette rivière que nous venons de descendre, je suis presque tenté d'être heureux de la fuite de nos Indiens? Car jusqu'ici tout ce qui nous a semblé un malheur sur le moment a tourné à notre avantage.

Vers midi, nos bagages parfaitement secs sont disposés sur le radeau et nous reprenons notre navigation. Nous longeons d'abord la savane, puis nous nous trouvons de

ASi VOYAGES DANS L'AMÉRIQUE DU SUD.

nouveau entre deux forèls. Do place en place un arbre brûlé indique un ancien campement d'Indiens.

Des goélands nombreux font tapage sur nos tètes lorsque nous approchons de quelque banc de sable où ils ont dû déposer leurs œufs. Des marsouins sans nombre viennent souffler à la surface et font leurs plongeons gracieux tout autour du radeau. Le soir, nous couchons de nouveau dans la forêt.

14 novembre. — Nous rencontrons sur divers bancs de sable des pièces de bois régulièrement enfoncées dans le sol, débris de campements abandonnés. La navigation est assez pénible pour Le Janne et pour moi, qui, peu habitués à pagayer, sommes obligés à chaque instant, pour éviter une épave, de remplacer Apatou que sa blessure a mis hors de service. L'après-midi, nous avons devant nous une île jeune, dont la végétation vert tendre fait une tache gaie dans le paysage. Un canot s'en détache. Notre lorgnette nous permet d'y distinguer une famille d'Indiens. Nous les hélons, du plus loin, mais ils gagnent vivement la rive gauche et disparaissent dans le bois, laissant leur canot amarré sur le bord. Nous arrivons bientôt auprès de cette embarcation qui ferait magnifiquement notre afTaire. J'éprouve une violente tentation de m'en emparer, après avoir déposé en payement, sur la rive, une de nos superbes haches américaines. En l'ouvrant avec le feu, et en y adaptant un bordage, ce canot serait à même de nous porter avec nos bagages et nous pourrions beaucoup plus vite atteindre San Fernando. Tel quel, il nous serait aussi de la plus grande utilité pour nos chasses à venir. Nos provisions s'épuisent. Il ne nous reste guère de riz. Une arrobe de maïs constitue toute notre provision de farineux, car la fuite précipitée de nos Indiens de la savane nous a empêchés de faire provision de cassave.

Nous ne pouvons chasser, notre radeau étant trop peu maniable, et nos réserves de viande ne se composent que d'une boîte de corned beefei d'une boîte de sardines.

Je songe à notre blessé, au temps que nous gagnerions. Malgré tout, Le Janne n'est jtas partisan de l'achat forcé qui m'est venu en tête, et il trouverait mérités les mauvais tours que le propriétaire dépossédé pourrait nous jouer par surprise en nous rattrapant quehjue nuit et en disloquant ou pillant notre radeau. Nous nous arrêtons de bonne heure pour tâcher de nous procurer quelque gibier. Naïfs! il est comme les amis: on ne le trouve que quand on n'en a que faire.

15 novembre. — Au point du jour nous sommes en route. CIkkiuc matin, vers ciii(| heures, je réveille François qui nous prépare un peu de café et fuit cuire le riz qui composera notre déjeuner et nous soutiendra jusqu'au soir, ^'ers huit heures, nous apercevons un Indien péchant, dans son canot, à la bouche d'une (•ri(|U(' de la rive gauche. Il nous hèle le premier. Nous nous dirigeons vers lui. et If cnuraul nous permet d'accoster. Il est accompagné d'un garçonnet de treize à quatorze ans .1 dun enfant de sept à luiit ans. 11 esi barbouillé de roucou des pieds à la tête. 11 parle couramment l'espagnol. C'est évidemment un échappé de la civilisation. Il a pris un superbe gymnote

et un aulre poisson. Son village n'est pas loin; il a des provisions à nous vendre. Nous pousserions des hourras, quoique cet Indien rouge, parlant si bien l'espagnol, ne nous inspire qu'une médiocre confiance. Le Janne prend son fusil, je passe mon revolver à ma ceinture, et, après avoir recommandé à nos compagnons de bien veiller en nous attendant, nous prenons place à côté de notre Peau-Rouge. Son canot est très long, très peu large et d'une instabilité parfaite. Nous sommes assis sur le fond, les jambes serrées, dans une position très fatigante. Nous nous engageons dans la crique. Notre marche est très rapide, mais nous heurtons fréquemment des arbres submergés, des branches inclinées, et c'est vraiment un bonheur que nous n'ayons pas chaviré dans cette navigation d'un quart d'heure.

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HUTTE Al ITOU DANS I, * Si V AXE

En arrivant au dégrad, nous trouvons un autre Indien qui descend du village, son arc et ses flèches sur l'épaule. Il rebrousse chemin pour nous accompagner. Nous suivons dans la forêt un sentier à peine tracé, nous traversons un ancien abatis déjà envahi par les arbustes, mais oii nous remarquons encore quelques chétifs bananiers, puis nous franchissons un petit pont jeté sur un ruisseau, encadré et formé de deux minces troncs de palmiers. Une liane tendue d'un bord à l'autre sert de parapet à ce pont tremblant. Nous débouchons enfin dans une savane. Nous n'y voyons qu'une case formée d'une toiture montée sur des piliers, sans murs ni pignons, vers laquelle on nous conduit. Nous y trouvons un troisième Indien, avec deux femmes et quelques enfants.

Les hommes sont solides, petits, mais bien découplés. Deux d'entre eux sont atteints d'une sorte d'ichthyose très remarquable parla forme des squames. Leur peau semble couverte d'arabesques ; son aspect est moiré ; on la dirait tatouée avec une patience infinie.

Serait-ce une tache originelle chez toutes les Indiennes du Guaviare? Les femmes sont absolument laides.

Quatre hamacs, quelques poteries, des arcs et des flèches forment tout l'ameublement

de la case.

Les femmes viennent de fabriquer de la cassave. Celle-ci est encore un peu molle; elle aura besoin, pour se conserver, d'être séchée au soleil. Npus en achetons quelques galettes, ainsi qu'un régime de bananes que les hommes vont nous cueillir. Nous nous faisons préparer à manger un peu de poisson bouilli avec du piment et des bananes. Notre appétit est immense et nous dévorons à belles dents ce sancocho qui est presque une friandise pour nous. Mais il est temps de rejoindre nos compagnons qui doivent nous attendre pour déjeuner.

s l p. LIS TALONS h K S >! 1 T O l » S

Depuis quelque temps, nos Indiens parlent très haut entre eux. Au moment de partir, ils n'fusent de transporter jusqu'au radeau les provisions que nous avons achetées.

Ils nous rient au nez sans se gêner autrement.

Serions-nous chez des chenapans? Nous élevons la voix à notre tour. Le Janne caresse son fusil qu'il a couché sur son bras. J'ai ramené mon revolver en avant. Nous parlons en maîtres. Nos Indiens deviennent plus respectueux. Ils chargent les provisions et se mettent en route vers le dégrad. En y arrivant, Le .lanne me fait remarquer qu'il leur serait bien facile de nous faire chavirer dans le trajet. Nous irons donc par terre jusqu'au radeau. — Mais ! — Pas de mais ; en roule !

Nous sommes entrés en défiance. Nous faisons marcher nos Indiens devant nous, ce qui semble les contrarie- beaucoup, car à chaque instant l'un ou l'autre trouve un prétexte pour s'arrêter; mais nous le surveillons et nous attendons qu'il ail repris sa place. Nous

revenons vers la savane; nous longeons la forêt pendant quelque temps et nous nous y engageons. Il n'y existe pas de sentier, aussi forçons-nous nos Indiens de ralentir le pas et nous marchons sur leurs talons. Nous traversons le ruisseau encaissé, sans pont cette fois, et en faisant une gymnastique vigoureuse. Nous atteignons enfin le radeau après une marche des plus fatigantes.

Les femmes et les enfants du village sont déjà sur la berge. Trois canots sont cachés sous les branches tout près de ce point. J'en achète un au prix d'une hache. Nous l'amarrons à tribord, le long du radeau, et nous nous remettons en route, en contemplant avec une certaine satisfaction l'air désappointé de ces Indiens naguère si insolents.

Question d'intuition. Nous sommes convaincus, Le Janne et moi, que, sans notre défiance et notre fermeté, nous aurions été victimes d'une machination quelconque.

Dans l'après-midi, nous rencontrons successivement trois canots. Le premier se sauve en toute hâte devant nous. Le second porte un homme, une femme et un enfant. Malgré nos assurances d'amitié, ces Indiens se tiennent loin de nous. Ils nous disent qu'ils se rendent à San Martin. Le dernier canot porte encore une famille. Le mari et la femme ont de bonnes figures. Ils nous abordent en toute confiance. Ils n'entendent pas l'espagnol, de sorte que nous n'en pouvons tirer aucun renseignement. Nous leur achetons quelques bacoves. Ils nous en offrent plus que nous n'en désirons. Nous ne nous séparons pas sans nous être serré la main.

Vers le soir, nous apercevons un canot vide amarré à la rive. Y aurait-il une case dans les environs? Demain matin nous tirerons* des coups de fusil pour appeler les habitants, car notre devoir est de visiter le plus d'Indiens possible.

Nous entamons notre dernière boîte de corned beef. Que la cassave fraîche nous semble délicieuse à la place de notre riz sempiternel !

Nous passons ici une nuit excellente, presque sans moustiques.

16 novembre. — Au réveil, nous brûlons une cartouche pour appeler le possesseur du canot. Nous attendons longtemps. Personne ne venant, nous partons. Nous avons d'abord quelque peine à nous dégager des épaves enchevêtrées qui hérissent le fond, près de la rive. Enfin, nous sommes en route. Au même moment, nous voyons deux Indiens prendre place dans l'embarcation et se diriger vers nous. Ils ressemblent, pour la physionomie et le costume, à tous ceux que nous avons déjà rencontrés. Ils savent quelques mots d'espagnol, donc ils ont parfois des rapports avec les blancs. Ils ne connaissent, ce qui me semble assez difficile à admettre, ni San Martin, ni San Fernando. Je suis plutôt tenté de croire qu'ils ne veulent nous fournir aucun renseignement. Ce sont des Indiens d'avant-poste. Ils ont dii être souvent trompés et maltraités, car, c'est bien triste à dire, il est rare que le sauvage n'ait pas beaucoup à souffrir de son contact avec les premiers hommes civilisés. Ceux-ci l'abordent en conquérants, et profitent de son ignorance pour lui escroquer ce qu'il possède. Un trafiquant s'est vanté à nous d'avoir obtenu, pour un bouchon de carafe, au(|uel il

atlrihuait une grande puissance de sorcellerie, dix paniers de couac (farine de manioc lorréfiée) ayant une valeur de cent francs. La famille de l'indigène n'est guère plus respectée que sa propriété. Rien d'étonnant, par suite, dans le peu de sympathie qu'il accorde au blanc. Sitôt qu'il possède une hache, un sabre d'abatis, quelques perles pour en faire des colliers, quelques lambeaux d'indienne, il n'éprouve plus que de la répulsion pour les traflquants. Et nous ne sommes pas autre chose aux yeux des Indiens dont nous traversons le territoire.

NOIS AVO\S QIKI.QCE P E I \ F. » NOIS Dtl.XCEU DES ÉPWES (P. iS'i)

Nos deux Peaux-Rouges nous accompagneront, au prix d'un couteau, jusqu'au prochain village, qui est peu distant. Depuis une demi-heure nous naviguons bord à bord, lorsque nous voyons venir un canot monté par un Indi«Mi et sa famille. Nous le hélons; il vient à nous. Son villiigc n'est pas loin; il veut bifii ikuis y conduire. Tout cela est dit en espagnol. Pendant qn<^ nous lui parlons, les autres Indiens ont lire au large, après nous avoir volé noire ligne de pèche qui était fixée au parapet du radeau.

Notre nouveau compagnon nous prend à la remorque. Sa femm(> li lui pagayeni avec vigueur. Je m'étonne que leur candi, très étroit et très iiislable, ne chavire pas. I^nlin nous allcignons sans accident la hoiiclic diiiH' criiiur de la rive droite. Cette

A TRAVERS LA NOUVELLE-GRENADE ET LE VENEZUELA. 48!) crique a un débit assez considérable. Son eau est jaune rougeàtre. L'entrée en est gardée par deux énormes caïmans qui trouvent dans les nombreux et volumineux poissons passant à leur portée une nourriture agréable. Leurs larges têtes et leurs yeux fixes respirent une quiétude incomparable et une bêtise absolue. A l'approche du radeau ils ont coulé un instant, pour reparaître petit à petit à la même place.

Depuis que nous avons franchi le raudal, nous sommes débarrassés des poursuites émouvantes de ces horribles reptiles. Nous n'y songeons plus qu'aux moments où Apatou, souffrant davantage de sa blessure, profère contre les caïmans les plus épouvantables menaces. H passerait le reste de son existence à inventer des tortures pour ces animaux. Il parle de fer rouge pour leur crever les yeux, que sais-je? Il voudrait faire partie de l'équipage .d'une chaloupe à vapeur envoyée dans le Guaviare pour les détruire avec le canon.

Nous amarrons solidement notre radeau à la rive droite de la crique et nous examinons un peu nos nouveaux compagnons. L'Indien est un garçon de vingt-cinq ans environ, de figure sympathique, bien fait, aux membres trop arrondis peut-être. 11 est très propre. Sa peau, d'un jaune chaud, est peu foncée. Il porte le bandeau et les jarretières en feuilles de palmier. Il a aux oreilles des bâtonnets de roseau qui en traversent les lobules et dont l'un des bouts est orné de plumes rouges.

Sa femme a des traits réguliers. Le Janne lui trouve un air de famille avec certaines mulâtresses de la Martinique. Elle a dû être belle, mais elle est déjà flétrie, quoiqu'elle ne soit guère plus âgée que son mari.

Elle porte comme vêtement le grand sac dont j'ai déjà parlé et qui a pris un ton rouge de roucou dans ses plis. Je lui achète sa chemise pour une brasse d'indienne. Elle connaît la pudeur, car son mari a beaucoup de peine à lui faire changer de vêtements en notre présence.

Elle remontera la crique en canot pendant que son mari nous conduira par terre, Le Janne et moi, au point où nous devrons la traverser pour nous rendre à sa demeure, qui est rapprochée et qui est située sur une savane habitée par de nombreux Indiens. Nous partons pleins d'enthousiasme et de curiosité pour ce village où nous nous promettons une abondante récolte de documents. Nous suivons longtemps le bord de la crique. Nous marchons sous de grands arbres dont les branches et les troncs envoient vers la terre de vigoureuses racines adventives. Les lianes forment comme un interminable entre-croisement de cercles de tonneaux à travers lesquels Le Janne, à cause de son fusil, n'avance qu'avec difficulté. Le sol, noyé par l'eau dans les crues, est couvert d'un limon encore humide et ne porte pas de végétation herbacée. Il est semé de quelques feuilles tombées et de figues d'un rouge orangé, à peine grosses comme des pois. Nous rencontrons de nombreuses empreintes de tapir. Nous marchons depuis un quart d'heure. L'Indien s'arrête brusquement! — « El tujre ! » nous dit-il. Il a vu l'animal fuir sur la droite et nous montre la trace de ses pattes. Le Janne

remplace par une balle un de ses coups de gros plomb et nous continuons notre route.

Près de là, une grande troupe d'urubus prend ses ébats sur les bords dun ruisseau presque sec. Nous n'avons pas le temps de rechercher la cause de la présence en ce point de ces vautours au vol lourd et disgracieux.

Au bout de trois quarts d'heure, nous arrivons au point où nous devons traverser la crique. L'Indien hèle sa femme qui ne répond pas. Nous attendons un quart d'heure. Personne ne vient.

Nous nous demandons si on n'a pas voulu nous berner et si notre radeau est bien en siîreté. Nous nous étonnons d'avoir marché si longtemps pour nous rendre à une case qu'on nous avait dit très voisine. Je me décide à retourner vers nos compagnons, mais il faut que notre Indien nous serve encore de guide, car, à moins de suivre la crique, nous nous égarerions infailliblement et ses nombreux détours nous allongeraient beaucoup la route. En conséquence, je lui dis de nous ramener à notre point de départ. II semble ne pas comprendre. LeJannele saisit par les épaules, et lui fait faire demi-tour avec une vigueur qui lui ouvre l'esprit instantanément. Nous rejoignons enfin nos compagnons. Notre fatigue se dissipe à l'aspect d'un ragoût de poissons et de bananes qu'ils ont préparé pendant notre absence. Ils ont acheté ces poissons à un Indien qui passait en canot. Notre guide a encore disparu sans nous dire adieu. Fiez-vous donc aux bonnes figures!

Décidément cette région est mal habitée. Le meilleur de ces Indiens ne paraît pas bon. S'ils étaient plus rassemblés, peut-être nous joueraient-ils de terribles tours. Nous ne leur accordons, du reste, que la confiance qu'ils méritent. Nous avons toujours nos armes sous la main.

Après avoir déjeuné, nous quittons cette crique et nous reprenons notre marche lente sur le Guaviare.

Vers quatre heures et demie, nous apercevons sur la rive droite une grande savane qui s'étend jusqu'au bord de la rivière. C'est une répétition de celle où nous avons trouvé les premiers Indiens. Deux cases s'élèvent bien loin, presque au fond de celte prairie. Il est trop tard pour nous y rendre aujourd'hui. Nous campons à l'angle que la savane d'un côté, la rivière de l'autre, taillent dans la forêt. Nous installons notre feu et nos hamacs parmi les grands arbres pour dissimuler notre présence, car nous ne tenons nullement à des visites nocturnes. Nous dînons d'un peu de cassave et d'une boîte de sardines. Notre dernière conserve a disparu. Diane nous protège!

17 novembre. — \ six heures, François tire un coup de fusil. Nous sortons. Le .lanne et moi, de notre angle de forêt et nous débouchons dans la savane. Il régne une brume épaisse qui nous empêche de voir à dix pas. Nous nous orientons dans la direction des cases, et, marchant à travers les hautes herbes, nous rencontrons bientôt un sentier qui doit y mener. Ces herb-rîs mouillées, repliées de chaqut> côté, se rejoignent en son milieu et Innl sur lui deux longues galeries. Nous sommes trempés jusqu'à mi-cuisse.

J'aime à marcher dans la rosée, son frais contact me délasse. Mais notre chemin semble se rapprocher de la rivière. Nous le laissons pour nous engager sur un terrain où les herbes ont été brûlées récemment. Les brindilles de foin carbonisé ont bientôt noirci nos pantalons de toile mouillés. Le soleil se lève et donne à la brume une couleur grenat d'une étrange beauté. Quelques arbres isolés dans la prairie laissent deviner leur présence par une tache indécise et fuyante. Mais les cases sont toujours invisibles. Un moment il nous semble apercevoir un Indien s'avançant vers nous. Nous pouvons bientôt constater que ce que nous prenions pour un homme n'est qu'un arbrisseau isolé dont les feuilles séchées par le feu ont pris la couleur de la peau des Indiens. La brume se dissipe enfin, à mesure que le soleil prend corps en s'élevant dans le ciel. Nous apercevons alors sur notre gauche un Peau-Rouge qui, ses flèches sur l'épaule, s'avance, en longeant la rivière, dans la direction de notre campement. Il est suivi à quelque distance de sa femme et de deux petits enfants. Nous le saluons d'un « Hé ! hé ! amigol » et nous l'avons bientôt rejoint à travers les hautes herbes. C'est un vigoureux gaillard, le plus grand des Indiens que nous ayons rencontrés jusqu'ici. Il a les épaules larges, les bras et les jambes musculeux. Il ne fait aucune difficulté pour nous conduire vers les maisons ; mais je m'aperçois d'une manœuvre qui ne nous annonce rien de bon. Notre homme nous conduit vers la case la plus éloignée, pendant que sa femme coupe au plus vite vers la plus rapprochée. Il s'agit évidemment de cacher quelque chose, les provisions peut-être, avant que les blancs n'arrivent. Nous nous élançons sur ses traces, mais elle a trop d'avance. Nous atteignons à notre tour cette case qui ressemble à celles des villages Andins. Elle a des murs en pisé et un toit débordant formant véranda. Ce simili-palais est habité par un Indien de figure assez patibulaire qui possède un chapeau de feutre mou, à cuve arrondie et à petits bords, dont il s'empresse de se coifîer à notre arrivée. Ce luxueux personnage a sans doute habité chez les blancs; il va nous donner de précieux renseignements. A toutes nos questions il répond : « Il n'y en a pas. Je ne sais pas.» Le Janne a une terrible envie de le couvrir d'injures, je le voue aux cent mille

diables rouges.

Nous nous rendons à l'autre case qui est très spacieuse et entièrement faite de branches et de feuillage. Elle est habitée par trois Indiens et leurs familles. Nous y recevons un accueil plus que glacial. Ils ne possèdent ni viande, ni poisson, ni bananes, ni cassave, à ce qu'ils prétendent. Ils ont en revanche une abondante provision d'arcs, de flèches, de lances, qu'ils tiennent à la main.

Nous revenons vers notre radeau, assez déconfits de cette inutile course de dix kilomètres. Nous traversons au retour une sorte de ravin ou de marigot, où poussent quelques palmiers morichés. Nous suivons un sentier qui borde la rivière et qui a été coupé par de nombreux éboulements. Nous n'apercevons pas une pièce de gibier dans cette longue marche à travers la prairie. Nous n'avons rien à déjeuner ; il faut au moins que nous péchions un poisson quelconque pour notre dîner, et pour cela il faut nous

procurer un oiseau qui servira d'appàl. Des hirondelles très gracieuses volent autour de nous, rasant les hautes herbes et faisant une guerre acharnée aux insectes. Quelques aiglons noirs se tiennent hors de portée, poussant leur cri strident et chevrotant. Pas un autre oiseau, et nous approchons de noire campement. Le Janne fait feu et abat une hirondelle, légère, car c'est à peine s'il existe un corps dans ce paquet de duvet. Sa queue est ornée de deux plumes très longues. Je suis sur que nos compagnons, en entendant le coup de fusil, ont rêvé biche, perdrix, que sais-je? lis n'ont besoin que de nous re-

l'ALMIEIlS MOnlCllÉS (p. 4111)

garder pour deviner l'insuccès Jde notre promenade. Notre cuisinier tenait ses marmites nettes pour apprêter les provisions et le gibier que nous allions rapporter. Il est réduit à nous faire cuire du riz à l'eau et des bananes vertes que nous mangerons en roule et que nous arroserons de la lavure de caïman qui s'appelle l'eau du (jluaviare.

C'est un régime peu succulent à la vérité, mais il a du moins un avantage: il ne congestionne pas beaucoup et convient aux personnes qui doivent affronter le soleil pendant de longues heures. N'ayant rien de mieux à faire, nous rions de nos misères. Le Janne m'offre du bordeaux puisé à la rivière; je lui ollre du bourgogne de même

provenance. Le riz et les bananes perdent leur nom vulgaire et reçoivent les qualifications les plus pompeuses.

Cependant, notre radeau longe la savane dont le bord taillé à pic forme sur notre droite un interminable mur rouge élevé de six mètres environ, qui doit sa couleur à l'argile ferrugineuse qui le compose.

En passant à la hauteur des cases nous apercevons fous les Indiens assemblés sur les débris d'un éboulement de la rive.

Nous ne daignons pas tourner la tête de leur côté, mais nous les surveillons du coin de l'œil, décidés à faire feu à la moindre manifestation hostile; car ils sont tous armés et ont deux canots à leur portée.

Le paysage est d'une monotonie désespérante sur cette rivière, qui fait une série de détours parfaitement réguliers. D'un côté, la rive concave taillée à pic est couverte de grands arbres et de palmiers nombreux, qui semblent surmonter un long mur rougeâtre ; de l'autre, la rive convexe est couverte de bois-canon et prolongée en un banc de sable sur lequel de nombreux caïmans se chauffent au soleil. Le courant se porte toujours du côté de la rive concave, hérissée d'arbres échoués, qui donnent asile à de craintives tortues. L'eau a une couleur argileuse. Dans les endroits très calmes elle est couverte d'une mince couche grasse qui prend des teintes irisées, et de flocons d'écume sale. Le tout est baigné d'une lumière jaune. Le soleil très chaud est surtout fatigant, vers le soir, lorsque l'eau nous renvoie ses reflets implacables. Dix heures par jour nous sommes exposés à ses rayons, sans autre abri que nos panamas autour desquels nous enroulons une serviette. Les perfides rayons profitent de la moindre fissure dans nos vêtements pour déterminer sur notre peau des briilures au premier degré. De temps en temps, nous mouillons nos cheveux pour nous procurer une fraîcheur passagère. Vers le soir de cette journée. Le Janne prend un mapourito de belle taille qui nous fournira un excellent dîner. Puis, la rivière devient très large et est divisée par un banc de sable qui occupe son milieu. Le courant nous porte vers la rive gauche, qui est couverte de bois-canon. Une gai^za perchée sur une branche soulève parmi les feuilles son cou en tire-bouchon. Apatou l'abat d'un coup de fusil. Il s'installe dans le canot et nous rapporte bientôt ce héron d'odeur forte et répugnante.

Faute de mieux, ce sera notre déjeuner de demain. Apatou a l'idée de transformer encachiri le peu de cassave qui nous reste de notre achat chez l'Indien au gymnote et qui est absolument gâtée. Il en prend les meilleurs morceaux et les détrempe avec un peu d'eau dans une poterie dont nous avons fait l'achat chez les habitants de la bouche de l'Areare.

Nous voici donc riches : nous possédons du poisson, de la viande, une liqueur fermentée.

18 novembre. — Notre marche est assez lente. En douze heures de navigation, nous n'avançons pas de plus de vingt-huit kilomètres, d'après mon estimation. Nous rencon-

trons beaucoup tie canards, mais ils sont 1res dilTiciles à approcher. On ne les dirait pas si malins avec leur visage épais. Nous guerroyons contre eux sans succès. Les écloppés sont nombreux, mais les caïmans seuls feront bonne chère.

19 novembre. — Notre marche est encore très lente. Nous tuons enfin quatre canards qui, bouillis avec des bananes vertes, constituent nos repas de deux jours. Les canards appartiennent à l'espèce que les Colombiens appellent canard royal [pato real). C'est la seule que nous ayons rencontrée jusqu'ici.

Notre voyage tourne en véritable lutte pour l'existence. Tout le temps que nous pouvons distraire à nos tracés, à nos observations, est consacré à la pêche et à lâchasse.

20 novembre. — Nous recevons un grain assez violent dans l'après-midi. Mais le temps s'est remis au beau avant que nous ne nous arrêtions pour camper. Nous faisons pénétrer notre radeau dans un espace libre au milieu d'un grand amas d'épaves ; nous le fixons solidement et nous nous occupons de nos installations pour le souper et pour la nuit. Pendant que j'allume du feu, François fait débarquer notre matériel indispensable. Le Janne et Apatou, auquel l'état de sa blessure permet quelques travaux, armés de sabres d'abatis, débarrassent le sol des broussailles qui l'encombrent et nous taillent autour du feu une petite clairière, en ayant soin d'épargner quelques arbustes placés à distance convenable pour suspendre les hamacs. Bientôt la marmite est au feu. Elle contient un canard superbe, découpé à l'aide d'un sabre d'abatis, et des tronçons de bananes vertes. Un peu d'eau et de sel sont les seuls accessoires de ce ragoiit inconnu sur les tables européennes. Notre vigoureux appétit lui servira d'assaisonnement. Notre provision de cigares est presque épuisée; aussi, depuis quelques jours, en gardons-nous précieusement les bouts, que nous roulons dans une feuille de papier quelconque, après les avoir séchés et coupés en tranches minces. En attendant le dîner, nous fumons une de ces cigarettes qui, quoique volumineuses, seraient d'un placement difficile chez nos élégants.

Une étroite bande de nuages violacés, derniers vestiges du grain de l'après-midi, borde l'horizon du côté du couchant. Au-dessus, le ciel a pris une teinte verte striée de quelques rayons roses qui s'étendent vers nous en s'élargissant. Hien n'égale la pureté de ces couleurs tendres et insaisissables aux meilleurs pinceaux. Le plus brillant des yeux du ciel, injustement qualifié de borgne par un grand poète, va rejoindre dans l'autre hémisphère son frère plus modeste, si cher aux amoureux et si redouté des criminels. La nuit vient tôt après, le crépuscule étant très court sous ces latitudes. Nous dînons à la hâte, car les moustiques sont nombreux et nous interdisent les longues causeries après le repas. Chacun gagne son hamac et se met à l'abri sous sa moustiquaire.

Le sommeil vient vite, mais un violent coup de tonnerre nous réveille. Hienlôl la pluie lombe en nappes. Le Janne et François quittent leurs hamacs fixés à de grands arbres qui pourraient attirer la foudre. 11 n'est pas d'étoffes impénétrables à de pareilles pluies. Nous sommes trempés, nous grelottons. Nous n'échangeons [>as une parole: nous

A TRAVERS LA NOUVELLE-GREiXADE ET LE VENEZUELA. 497

sommes presque aussi privés de sentiment que le noyé au fond de l'eau. Cette pluie dure avec quelques accalmies et quelques redoublements de violence jusqu'au matin. Le Janne s'étonne d'avoir élé harcelé au plus fort de l'orage par des légions de moustiques. 21 novembre. — Nous rencontrons des palmiers morichés. Apatou me dit que ce palmier ne se trouve qu'à l'embouchure des grandes rivières. Nous ne serions donc pas loin de San Fernando. Mais Vcoigostura? Le?, deux mauvais passages que nous avons franchis seraient donc, le premier le raudal, le second Yangostiim. Je commence à le croire sérieusement dans l'après-midi, lorsque Apatou me fait remarquer une foule d'oiseaux portant le nom de sasa, qui mènent grand bruit dans un bosquet de la rive gauche. Ces oiseaux, je ne les ai rencontrés qu'à la bouche du Yary et du Parou. Nous sommes naturellement quelque peu portés à prendre nos désirs pour la réalité.

Il N J K G f A r.

Le .lanne. cependant, ne partage pas lavis général. Nous n'avons pas rencontré la grande ile Amanaveni portée sur la carte de Codazzi, et, selon lui, nous n'avons pas encore atteint l'angostura. Je ne puis arriver à lui faire abandonner son opinion, en lui faisant observer que le géographe italien n'a tracé que d'après renseignements la carte du Guaviare.

Nous venons de doubler une crique. Apatou nous signale un canol monté par trois Indiens qui sort de ce petit affluent de gauche. Nous hélons ces hommes qui pourraient nous renseigner sur la distance qui nous sépare encore de San Fernando, ils nous ont entendus, car ils nagent avec ardeur pour s'éloigner de nous. Leurs larges pagaies soulèvent des nappes liquides qui brillent au soleil en éclairs très rapprochés. C'est donc toujours la même hostilité ou la même crainte des blancs.

22 novembre. — Dans la matinée du 22, nous apercevons un superbe jaguar blotti

sous les arbrisseaux qui bordent la rive. Chacun sait que sur l'eau les objets paraissent beaucoup plus rapprochés. Le Janne envoie à ce félin une balle qui ne le touche pas. C'est à peine si la détonation lui occasionne un petit frémissement, et il continue de nous regarder impassible. François, à son tour, lui tire un coup de chevrotines. Il se sauve dans les hautes herbes, mais sans précipitation.

Vers onze heures, nous approchons d'un banc de sable. Le soleil est très chaud, le ciel presque sans nuages. C'est une belle occasion pour faire une observation au théodolite et en même temps pour sécher nos bagages. Je fais monter mon instrument et disperser sur le sable brûlant le contenu de nos caisses, pendant que Le Janne fouille les environs pour lâcher de se procurer quelque gibier. 11 blesse des canards, dont l'un est happé sous ses yeux par un caïman.

Vers quatre heures, Apatou démarre le canot et se met à la poursuite d'une troupe de canards qui volètent devant nous. Avons-nous affaire à de jeunes canards, ou bien serait-ce la mue qui alourdirait leur vol? La première supposition me paraît être la meilleure, car les trois volatiles que notre compagnon nous rapporta, des parents sans doute qui restaient en arrière pour protéger leurs jeunes couvées, sont parfaitement munis de plumes.

Au campement, nous entendons par deux fois les rauquements d'un jaguar assez près de nous. C'est un bruit que François n'aime guère. Apatou prend un malin plaisir à l'effrayer davantage en lui racontant des histoires de tigres de son pays. C'est d'abord un [letit Boni enlevé et dévoré près de son village, puis un chien saisi dans un campement sous le hamac de son maître. Le Janne essaie de détruire l'effet produit par ces récifs, en assurant à Burban que le tigre d'Amérique n'est qu'un animal inoffensif auprès de celui de la Cochinchine. François, du reste, a une confiance absolue dans l'adresse et le sang-froid de Le Janne, et, chaque soir, il a bien soin de mettre son hamac en quelque sorte sous la protection du sien. Comme mesure de précaution, nous allumons deux grands feux que chacun promet d'entretenir pendant la nuit.

23 novembre. — Au réveil, nous constatons que nos feux sont éteints depuis longtemps. Nous avons dormi comme des sourds. Nous rencontrons pendanf celte journée un nombre incalculable de tortues. Elles sont alignées par dix et vingt sur des bancs de sable très bas et taillés à pic ou sur des troncs d'arbres échoués. Ces tortues, auxquelles les Vénézuéliens donnent le nom de tôrékai, sont très peureuses, et à notre ajtproche elles se jettent successivement à l'cui avec une régularité toute militaire (>f une prestesse quon ne leur accorde pas en général.

Ces tortues constiluenf un excellent manger, mais nous ne pourrions nous les procurer qu'avec des flèches. Celles-ci percent facilement leur carapace et trahissent, avec leur long roseau émergeant, la rciraife de l'animal blessé.

Nos armes à feu nous permeltraient de les tuer, mais en tombant ,'i l'i'au. les lérékaïs

seraient perdues pour nous. Nos cartouches sont trop précieuses pour que nous les dépensions dans une chasse d'un résultat si problématique.

Dans l'après-midi, Le Janne pêche deux poissons assez singuliers ou plutôt deux branchiostomes. Ils doivent être voisins de l'amphioxus, s'ils ne sont l'amphioxus lui-même. Leur peau blanche et bleue a une apparence d'émail; elle n'a pas d'écaillés et laisse adhérer aux doigts des filaments visqueux qui nous inspirent de la répugnance et nous les font rejeter. Les yeux sont rudimentaires et consistent en deux ponctuations noirâtres. Les branchies sont situées au fond de la bouche et Le Janne ne les aperçoit que par hasard, en retirant l'hameçon fortement engagé.

Tous les jours suivants nous ne rencontrons plus d'Indiens. La navigation devient d'une monotonie agaçante. Aucun incident ne vient jeter dans notre existence une émotion ou une distraction. Nous suivons les vueltas de la rivière qu'on dirait tracées au compas et copiées l'une sur l'autre, avec leur rive haute taillée à pic et leur rive basse couverte de bois-canon et prolongée en banc de sable.

Un ibis noir à long bec arqué, un petit héron blanc à tête bleu tendre, viennent s'ajouter aux habitants ailés des berges.

Le 2."). nous constatons avec peine que notre dernière parcelle de tabac s'est envolée en fumée.

Notre provision de maïs diminue sensiblement. Nous voyons le moment où les farineux vont nous manquer fout à fait.

Le 26, je fais une méridienne qui nous donne une latitude de 2°4o'. Nous sommes donc bien loin de San Fernando, qui est par 4° environ. Mon chronomètre n'étant pas réglé, je ne puis calculer la longitude.

Le 27, notre horizon s'accidente un peu. Des collines se profilent en bleu clair sur un ciel lavé de vert et de rose, un peu embrumé. Plus haut, un amas de nuages moutonnés ne laissent apercevoir du ciel que quelques échappées très bleues. Une légère brise souffle du nord. Un banc de sable sur notre gauche est couvert de sarcelles et de canards. Quatre de ceux-ci se livrent un combat homérique. Les larges becs spatules fouillent sous les plumes et doivent imprimer dans les chairs des meurtrissures sérieuses. Si lun des combattants, fatigué, se retire, il est remplacé par l'un des spectateurs. Le .lanne émet le vœu barbare qu'ils s'égorgent tous les quatre, après s'être arraché toutes les plumes. Notre canot pourrait se détacher pour ramasser les morts.

L'après-midi nous traversons les collines. La rivière s'étrangle légèrement en ce point et forme au delà des remous dont le passage doit présenter de sérieuses difficultés dans les grandes eaux.

Nous avons alors devant nous une butte élevée de deux cents mètres et longue de cinq à six cents; on dirait une immense butte de polygone ou le toit d'un carbet gigantesque. Nous la contournons et nous franchissons un deuxième étranglement de

la rivière, suivi d'un remous encore plus considérable que le premier. Nous croyons sérieusement celle fois avoir pa§sé l'angostura de Codazzi. Point.

Vers cinq heures et demie, nous l'atteignons enfin et nous sommes définitivement fixés sur notre situation.

Nous nous engageons dans une nouvelle trouée de même nature que les deux vandales que nous avons déjà franchis.

Elle a la même longueur, mais sa largeur est plus grande. Chaque côté de la rivière est bordé d'une banquelte de grès élevée de deux ou trois mètres et large de cinq à six, en arrière de laquelle s'élève une colline extrêmement escarpée et par endroits taillée à pic. De nombreuses cascatelles tombent sur les banquettes de grès et s'y sont creusé un passage. La végétation des collines se ressent du sol pierreux qui lui donne asile. Les arbres sont tourmentés, noueux et tortueux. Plusieurs sont en fleurs et font dans la verdure des taches roses, lilas, blanches et jaunes. C'est un immense bouquet qui s'étend de chaque côté de la rivière. Le Janne peut examiner des fleurs détachées par le vent et qui suivent le fil de l'eau. 11 les attribue à des bignoniacées. Il fait nuit lorsque nous atteignons la sortie de l'angostura. Nous campons sur une grande plate-forme de rochers. Pas d'arbres pour suspendre nos hamacs, aussi coucherons-nous sur le sol. Le débarquement de notre matériel est assez long et se fait à la bougie.

Nous avons la chance de trouver du bois à feu et nous faisons rôtir un canard que nous mangeons sans autre accompagnement, car nous avons épuisé notre provision de maïs. Après ce dîner de carnassiers, nous nous roulons dans nos couvertures et nous nous étendons sur les rochers, les pieds tournés vers le feu. Les moustiques ont pitié de nous et nous laissent dormir tranquilles.

28 novembre. — Nous partons à six heures. 11 fait à peine jour, car le ciel est nuageux. La rivière un peu encaissée paraît noire. De grands flocons d'écume jaune courent à sa surface. Nous apercevons de superbes palmiers maripas. Je pense que le bourgeon de ce palmier, bouilli, pourra remplacer nos féculents disparus.

Apatou et François prennent une hache, montent dans le canot et gagnent la rive pour dépouiller un de ces arbres. Pendant ce temps, Le Janne et moi nous continuons notre route sur le radeau. Nos compagnons nous rejoindront facilement, grâce à la grande supériorité de leur marche. Au bout d'une demi-heure, nous apercevons à une faible distance devant nous de grandes roches arrondies ipii fornicnt un barrage interrompu et que l'eau contourne en bouillonnant. Peu confiants dans notre habileté, nous gagnons la rive droite pour attendre nos compagnons. C'est une heureuse inspiration.

Apatou et François nous rejoignent enfin ; nous franchissons le barrage, puis le courant nous saisit et nous sommes entraînés dans une deuxième angostura plus dangereuse que la première.

Elle est plus étroite, les ban([uettes y sont plus élevées, la vitesse de l'eau est plus

grande. Vers le milieu elle présente un renflement, une sorte d'ampoule où l'eau revient sur elle-même avec une grande violence. Nous avons grand'peine à éviter ce remous; c'est en nageant de toutes nos forces que nous y échappons. Je ne verrais pas la possibilité d'en sortir si nous y entrions avec notre radeau.

ÏIVOUAC SOUS UN GHAXD ARBRE

Nous n'avançons que très péniblement et avec une extrême lenteur jusqu'à la sortie. Alors la rivière s'élargit. Nous avons vent debout et une forte houle. Noire marche est

insignifiante.

A six heures, nous allumons notre feu de bivouac sous un arbre immense, revêtu d'un fouillis de racines advenlives qui se sont aplaties et collées sur son tronc. Il laisse

pleuvoir sur nous une grêle de petites figues, détachées par une véritable population de singes, d'aras, de paraquois.

Les premiers se sauvent de branche en branche, et s'enfoncent dans \r forêt avec des bruissements de feuilles froissées et des ricanements stridents.

Le Jaune abat un coui-oui et un paraquoi. François, souffrant, se couche sans dîner. Nous autres, nous mangeons un canard boucané et du maripa bouilli, qui, quoique insuffisamment cuit et un peu trop sucré, se trouve être supportable.

29 novembre. — Au réveil, François va mieux. Nous mesurons à la liauteur de notre bivouac la largeur de la rivière qui se trouve être de six cent soixante-dix mètres, y compris cent cinq occupés par un banc de sable qui est couvert par les grandes eaux. Il pleut légèrement à notre départ. Vers huit heures, Apatou nous signale un abatis droit devant nous. Une assez vaste clairière s'étend en effet jusqu'à la rive. Elle semble occupée par une plantation de bananiers, si toutefois ces larges feuilles ne sont pas celles de cette autre musacée que nous prenions au début pour un balisier. Le cœur nous bat bien fort pendant que nous approchons de cette clairière.

Si nous allions être déçus? Notre radeau n'avance pas à notre gré. Nous lui voudrions des ailes et il semble avoir un chargement de plomb. Je regarde avec ma lorgnette. J'aperçois un tronc à demi carbonisé en suspens sur la rive, puis un régime de bananes. Hourra! Voilà l'abondance. Mais quelle sera l'attitude des habitants? Nous sommes assez montés par les privations des derniers jours pour livrer bataille au cas où l'on ne voudrait encore nous rien vendre. La misère est mauvaise conseillère.

Le canard nous écœure. Le maïs fermenté que nous avons mangé, les jours passés, MOUS a tous indisposés. Un champ de bananiers est devant nous. Nous payerons le prix qu'on voudra, mais, coîite que coûte, nous aurons de leurs fruits.

Nous longeons un banc de sable dont le fond est occupé par une forêt de bois-canon. Nous apercevons sur le sol une natte en feuilles de palmiers, disposée sur des arceaux, qui doit servir de couverture ou de rouff à un grand canot. Voici une case qui nous présente son pignon et qui, avec son toit débordant, nous fait l'effet d'un chalet perdu dans le feuillage.

Le Janne tire deux coups de fusil pendant qu'Apatou me prend dans le canot et me dirige en toute hâte vers ce chalet. Nous remontons quelques instants une crique (]ui vient déboucher à l'angle du banc de sable.

Les Indiens, effrayés, ont d'abord pris la fuilc, mais ils revicnncnl bientôt, et, sur notre assurance que nous n'avons ni fieb)-e ni catarro. ils nous font le meilleur accueil.

J'envoie deux Indiens avec un canot pour donner la remorque à notre radeau (|ui. sans leur aide, ne pourrait remonter la crique, si faible qu'eu soit h- courant, ,1'attends mes compagnons au dégrad.

— « Eh bien ? me ^ rie Le Jautir du plus loin.

— Nous sommes chez Lucullus. »

A TRAVERS LA x\OUVRLLE-GRENADE ET LE VENEZUELA. 503

Nous alleignons bientôt le village qui s'appelle Ma[)iripan, comme la crique sur laquelle il est situé et comme le défilé que franchit le Guaviaic un itcu en amont.

Il est composé de trois cases dont une seule est visible de la rivière. Quatre Indiens l'habitent avec leurs familles. Le plus âgé, qui doit approcher de la cinquantaine, est en même temps le plus vigoureux. 11 a un torse puissant et une bonne figure placide, quoiqu'il ait la peau entièrement bleuie par le caraté.

Un autre, âgé de vingt-cinq ans environ, est atteint de lièvre intermittente. Je

jnr.ivÉE ciiRZ LES piArocos

gagne sa confiance en lui administrant un peu de sulfate de quinine. C'est un garçon l)lus intelligent que la moyenne des Indiens, qui a vécu chez les blancs et qui, possédant une connaissance suffisante de la langue espagnole, me fournit de précieux éléments pour l'étude de sa propre langue.

Un troisième, enfin, petit (un mètre cinquante], un peu voûté, me semble d'intelligence très bornée. Il porte le nom peu mérité de Narcisse.

Ils possèdent tous, à l'exception de ce dernier, des pantalon'^ et des chemises.

L'infortuné Narcisse n'a qu'un misérable poncho taillé dans l'étofTe de fabrication indienne que nous avons rencontrée précédemment.

Les trafiquants de San Fernando remontent chaque année jusqu'ici. Us ne doivent pas tarder à venir et nos Indiens tiennent prêtes les provisions de cassave et de couac qu'ils doivent leur vendre.

Us nous cèdent au prix de quelques sabres d'abatis, couteaux, ciseaux, aiguilles, hameçons, un panier de cassave, un panier de couac, des bananes, des citrouilles, deux tortues, du tabac.

Nous achetons en outre de la graisse de tortue, de la mélasse, que nous sommes

narcisse: indien piapoco

fort heureux de trouver, car nous possédons un peu de café en grains qu'elle nous permettra d'utiliser.

Bientôt nous mangeons, nous dévorons plutôt une tortue avec des bananes cuites sous la cendre. Jamais repas ne nous a paru plus exquis. Nos Indiens nous font boire du cachiri de bananes. Puis, quelle volupté ! nous fumons des feuilles de tabac séchées au feu.

Bientôt nos estomacs nous reprochent l'excès de travail que nous leur avons donné. Nous ne voulons pas paraître indisposés de peur d'effrayer nos Indiens, qui par malheur s'attachent trop à nos pas et nous semblent en cette circonstance extraordinairenient importuns.

Nous sommes pourtant moins embarrassés que les invités du roi Louis le onzième dans les contes de Balzac. François est le plus malade d'entre nous.

Le soir vient. Nos Indiens nous annoncent qu'ils vont coucher sur la plage voisine. Ils agissent ainsi dans cette saison, à cause des moustiques. Ils reviendront au jour. François se figure que ceux-ci vont encore nous brûler la politesse, mais je lui fais remarquer que leurs cases sont remplies de provisions et d'instruments qu'ils n'auraient garde d'abandonner.

30 novembre. — Nos amis sont de retour au lever du soleil. Je fais l'emplette d'un canot assez grand pour nous permettre d'abandonner notre vieux radeau. Nous achetons en outre un hamac, un arc, des flèches, des poteries. Nos Indiens fabriquent

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celles-ci avec de l'argile à laquelle ils mêlent les cendres d'une écorce qu'ils nomment mingala. Cette cendre agit évidemment en favorisant la vitrification partielle de la pâte.

Tout le monde travaille. Le propriétaire de la case oii nous nous tenons s'occupe de fabriquer un manche pour une hache que nous lui avons donnée en payement.

II lui donne une légère courbure en dedans, et le polit et le repolit avec la complaisance d'un homme pour qui le temps n'est rien. Les femmes s'occupent des travaux du mdnage. Une d'entre elles, armée d'un sabre d'abatis, épluche des racines de manioc. Elle manœuvre ce formidable instrument avec une grande dextérité, mais nous sommes frappés de la disproportion de l'outil avec le travail à exécuter. Une autre femme pulpe les tubercules décortiqués. Assise par terre, elle en tient un dans chaque main et les passe vivement sur une râpe placée entre ses jambes. Cette râpe consiste en une

planchette un peu concave sur laquelle sont fixés, avec une sorte de glu desséchée, de petits morceaux de quartz qui font dents de lime.

Ce travail terminé, on enferme la pulpe dans un long boyau en fines lanières tressées, qui porte en espagnol le nom de culebra. On bouche la partie supérieure de cette culebra avec un morceau de bois taillé en tronc de cône et on suspend l'appareil à une poutre. Un levier fixé par une de ses extrémités à un pilier voisin, s'engage dans un anneau qui termine la culebra. On rétrécit celle-ci en pesant sur l'extrémité libre du levier. La pulpe est ainsi soumise à une pression qui en sépare le suc vénéneux. On laisse ensuite fermenter la fécule pendant vingt-quatre heures.

Pour en faire de la cassave. on l'étend par couches successives sur une platine disposée sur un muret circulaire percé de deux ouvertures, et sous laquelle on maintient un feu convenable. On obtient ainsi des galettes qui, pour se conserver, doivent être séchées au soleil et maintenues en lieu sec.

La jeune femme qui pulpe le manioc possède des cheveux crépus qui ne laissent aucun doute sur la sensibilité de madame sa mère.

Nos Indiens nous font boire une liqueur fabriquée avec des patates douces et du manioc délayés et fermentes, à laquelle ils donnent le nom de couria. Ce liquide, non filtré, jaunâtre, grumeleux et très épais, a un aspect assez repoussant, mais sa saveur un peu piquante est assez agréable. Il est légèrement laxatif et convient à notre économie échauffée et fatiguée.

Nous recueillons des renseignements précieux : San Fernando est à quatorze jours de Mapiripan. Les Indiens que nous avons rencontrés sont les Mitouas. Ils jouissent ici d'une piètre considération. Ce sont des sauvages [bravos). Nos amis n'hésitent pas à nous dire qu'eux-mêmes portent le nom de Piapocos, qui veut dire toucan.

11 est rare qu'un Indien renseigne un étranger sur le nom de sa tribu. En général, on n'apprend ce nom que chez les voisins.

Les Indiens Piapocos font usage, pour se donner des forces, d'une graine qu'ils désignent sous le nom de coupana. Ils râpent un quart de graine non mûre dans de l'eau froide et boivent ce breuvage qui est amer et aromatique. Cette graine à maturité est grosse comme un pignon d'Inde, blanche intérieurement, recouverte d'un test noir et luisant. Elle est pourvue d'une assez grande caroncule blanche. Le fruit est stipité, à trois loges et ressemble à première vue à un fruit d'euphorbiacée. On nous a plus tard assuré à San Fernando qu'elle fournil le guarana du Brésil qui est dû à une sapindacée.

Le Janne prend des croquis pendant que je m'occupe de linguistique.

L'après-midi. François opère le transbordement de nos bagages. Noire nouveau canot est long de dix mètres soixante centimètres, large de un mètre dix centimètres. II est fait d'un seul tronc d'arbre. L'avant et l'arrière un peu relevés sont fermés avec des planchettes. Vers le milieu sont adaptées, à une faible distance du fond, des traverses recouvertes d'nn |tlancher de bambous disposés longitudinalcment, sur lequel nos

bagages seront à l'abri de l'eau qui s'amasse toujours dans les canots. L'extrémité antérieure de ce plancher est libre et nous permettra, à Le Janne et à moi, de nous tenir à l'abri du soleil, sous la toiture en feuilles de palmier qui le recouvre et qui embrasse le tiers moyen de notre embarcation. Ce canot est un peu lourd pour deux pagayeurs, aussi voudrions-nous décider quelqu'un de ces braves Piapocos à nous accompagner. Tous, ils refusent les offres les plus brillantes.

Le soir, nos Indiens retournent à la plage, laissant leurs cases à notre disposition.

1" décembre. — 11 pleut toute la nuit. Au point du jour il y a une accalmie et nous sommes surpris de voir revenir nos Indiens avec des vêtements parfaitement secs.

La pluie recommence bientôt et retarde notre départ, que nous avions fixé à la rentrée des Piapocos.

L'infortuné Narcisse fait son possible pour nous être agréable. Il nous apporte des patates douces, puis du manioc doux [cramanioc). Nous reconnaissons sa bonne volonté en lui donnant une chemise qu'il endosse à l'instant. Nous venons de faire un heureux. Sa figure respire une satisfaction qui nous réjouit.

Vers dix heures nous disons adieu à nos amis. Nous jetons un dernier coup d'œil sur notre brave radeau, qui, dépouillé de sa cargaison, ses parapets disloqués, a un air désolé d'abandon.

Nous sommes en route pour San Fernando.

Notre marche est bien meilleure, nous avons des provisions pour plusieurs jours. Nous savons que nous trouverons plusieurs villages d'Indiens Piapocos très bons enfants. Il est inutile d'ajouter que notre humeur s'est avantageusement modifiée, car nous voyons enfin le terme de notre isolement.

Vers le soir, nous nous trouvons à l'embouchure d'un affluent de gauche du Guaviare, que les Indiens nomment Téviéri. A l'angle formé par les deux rives gauches, se trouve une colline dont le sommet est occupé par une case. Nous remontons un peu cette crique pour nous rendre compte de son importance. Sa largeur est de cent cinquante mètres. Son courant est assez rapide. Elle a un aspect de rivière débordée, car les arbrisseaux de ses berges sont à demi noyés. Nous trouvons un dégrad qui semble abandonné, car les hautes herbes commencent à l'envahir.

Quelques débris de poterie, des vestiges d'anciens feux attestent le passage des Indiens. Des piquets enfoncés dans le sol ont servi à amarrer des embarcations.

La case est inhabitée, car nos cris et nos coups de fusil d'appel restent sans réponse. Elle est trop éloignée de la rivière pour que nous puissions songer à y passer la nuit. Il serait imprudent, connaissant le penchant des Indiens pour le vol, de trop nous éloigner de notre canot. Nous redescendons la crique et nous coupons un peu en aval sur la rive gauche du Guaviare. J'ai la fièvre. Le Janne est sans force. François a des coliques, Apatou seul est bien portant, sa blessure guérit.

2 décembre. — Nous prenons du café à la mélasse que nous trouvons exquis. Tout est

relatif en ce monde. La plaline à cassave des Piapocos a permis à Le Janne de faire torréfier notre café vert. Pendant que nous dégustons ce moka, originaire de Duda, une pluie torrentielle vient nous surprendre et nous a trempés en un instant. Nous ne serons pas plus mouillés, aussi nous mettons-nous en route au milieu du grain. 11 tombe ensuite une pluie fine qui rend le jour triste et qui ne cesse que vers midi.

A deux heures et demie, nous apercevons un petit abri construit avec des branchages sur un banc de sable. Nous accostons, pensant que les habitants de ce carbet ne doivent pas être loin. Nous y trouvons une poule et deux dames-jeannes qui nous confirment dans cette opinion. Les Indiens emmènent leur coq et leur poule en voyage. Ces animaux n'entrent pas dans leur alimentation. Ce sont des oiseaux d'agrément, comme les serins et les perruches dans d'autres pays. Les dames-jeannes leur servent pour recueillir la graisse de tortue ou les baumes qui découlent des divers arbres de la forêt. Les cris que nous poussons restent sans réponse; nous nous remettons en route après avoir jeté quelque nourriture à la jeune poulette.

Nous rencontrons bientôt un canot monté par un Indien et sa femme qui rejoignent leur petit carbet.

Si la journée était plus avancée, nous nous ferions conduire, pour y passer la nuit, à leur case qui n'est pas très éloignée, nous disent-ils.

Peu après, nous sentons une forte odeur de musc. Apatou prèle l'oreille : un troupeau de pécaris est sur la rive gauche. Nous accostons. Le Janne et Apatou prennent leurs fusils. Ils ont à peine fait vingt pas dans la forêt qu'ils se trouvent en présence d'une trentaine de ces pachydermes qui font aller leurs mâchoires avec un bruit métallique.

Le .Janne marche devant. Les pécaris l'ont aperçu et s'alignent de front devant lui. Apatou connaît les mœurs de ces animaux; il sait que parfois ils attaquent le chasseur qui n'a d'autre ressource que de monter sur un arbre où il est soumis à un siège en règle. — « Attention ! » crie-t-il vivement. Les pécaris effrayés prennent la fuite, poursuivis inutilement par nos compagnons qui savent que tout danger d'attaque de la part de ces animaux a disparu sitôt qu'ils sont en déroute.

Apatou rentre le premier à bord. 11 me fait voir des pas de tigre marqués dans la vase de la rive. Ces traces sont énormes et doivent appartenir à un puissant animal.

Bientôt nous entendons les cris d'appel répétés de Le Janne qui, entraîné trop loin, s'est égaré. En arrivant il nous déclare que, dans la forêt, il ne pouvait pas bien se rendre compte de la direction d'où venaient nos voix.

A cinq heures nous choisissons un campement; il a plu en cet endroit, la terre est détrempée; nous pataugeons dans la boue. J'ai encore la fièvre. Le Janne éprouve du malaise. François va mieux. Nous prenons un peu de bouillon de canard cl de citrouille et nous gagnons rapidement nos hamacs.

3 décembre. — Il règne un brouillard intense. Je ne pourrai relever mon tracé

TROUPEAU DE rÉc*nis

parcelle brume épaisse. Un banc de sable esl en face, bordanl la rive opposée. Le Janne propose de gagner celle plage sur laquelle nous pourrions trouver quelque gibier. Nous y sommes bienlôl, mais nous n'y luons qu'un canard avanl que le soleil ail dissipé le brouillard. Nous reprenons notre marche sur la rivière la plus monolone du monde. C'esl toujours la même courbe régulière. Ce sonl les mêmes hérons, les mêmes cigognes, les mêmes ibis noirs se promenant d'un pas mesuré sur les bancs de sable, avec des allures de moines espagnols et de messieurs graves, revêtus de gilets blancs.

Une grande cigogne blanche à tête noire imile avec une de ses ailes mi-déployée un pan de burnous arabe. Des légions de goélands sonl alignés sur le bord des plages au voisinage de quelques gros caïmans qui sommeillent, ou bien tournoient dans l'air, leur bec menaçant toujours dirigé vers la surface de l'eau. Leurs voix perçantes et quelque peu nasillardes forment un concert sauvage et assourdissant.

Vers onze heures quarante-cinq, nous prenons pied sur un banc de sable où je désire observer le soleil. Mes compagnons soulèvent une véritable émeute parmi les goélands en recueillant une trentaine de leurs œufs qu'ils trouvent dans des trous creusés dans le sable.

Ce soir, il doit y avoir une occultation d'étoile par la lune à huit heures vingt-cinq. Une île nous présente à sa pointe amont un campement élevé et très favorable pour l'observation du phénomène. En accostant, nous jouissons de l'embarras d'un caïman surpris au milieu des troncs d'arbres échoués et à qui nous coupons la principale ligne de retraite. 11 est obligé de se retirer par un filet d'eau de dix mètres de long et qui n'a pas une profondeur suffisante. Les deux coups de 3/0 que lui envoie Apatou ne font que précipiter sa marche et semblent avoir été tirés sur du granit. Arrivés dans l'île, nous reconnaissons qu'elle est entièrement envahie par les fourmis manioc. Elles y ont des galeries et de véritables sentiers larges comme la main allant dans toutes les directions. Nos moustiquaires seraient dévorées en un clin d'œil, aussi déguerpissonsnous au plus vite. Nous gagnons un banc de sable de la rive gauche d'où nous pourrons aussi bien observer l'occultation. Mais le phénomène n'est pas visible au lieu où nous sommes, car la lune disparaît à l'horizon trois quarts d'heure avant le moment où l'occultation doit commencer.

Nous disposons nos couvertures sur le sable, nous leur faisons un toit avec nos moustiquaires et nous dormons à merveille, à part François qui, sous l'influence d'un cauchemar, appelle Le Janne avec tous les signes d'une grande terreur. Le Janne s'empresse de réveiller notre camarade qui se croyait aux prises avec un tigre.

4 décembre. — Au point du jour, notre cuisinier se met en devoir de nous préparer une omelette. Nous avons une petite provision de graisse de tortue qui remplacera le beurre. Hélas! cette omelette qui devait avoir des proportions gigantesques se réduit à presque rien. Tous nos œufs de goélands, à l'exception d'une demi-douzaine, sont couvés.

Pendant toute cette journée nous ne rencontrons pas d'Indiens. Nous passons devant une faible colline, jadis occupée par un village, au pied de laquelle le courant a entassé, sur la berge, des blocs de lignite.

Vers quatre heures nous nous arrêtons sur une plage large et profonde faisant la pointe amont d'une île. Tout notre domaine est gardé par de monstrueux caïmans. Partout le sable a gardé leurs empreintes. Les traces de leurs ongles aigus bordent le sinueux sillon creusé par leur ventre. De place en place ils ont foré des trous profonds comme ceux où ils ont l'habitude de déposer leurs œufs.

Le Janne et Apatou tirent deux ou trois balles sur les plus rapprochés des vingt crocodiles qui se tiennent debout au courant, à quelques mètres de notre île. L'un d'eux pousse un formidable grognement rappelant un rugissement de tigre. C'est la première fois que nous entendons la voix de ces animaux; nous allumons ensuite du feu pour faire cuire une tortue que nous avons achetée à Mapiripan. C'est Apatou qui se charge de la cuisine pour ce soir, car il excelle à dépecer ces animaux et à en faire des bouillons exquis. Par bonheur, notre térékaï contient une douzaine d'œufs arrondis, gros comme des œufs de poule, que nous dégustons avec le plus grand plaisir.

Pendant notre dîner, Apatou entend le pas d'un animal dans l'obscurité à quelques mètres de notre feu, dont le trop brillant éclat nous empêche de voir au delà d'un faible rayon. Comme il y a un tout petit peu de lune, nous prenons nos fusils et nous sortons du cercle éclairé par le feu, mais nous cherchons vainement. Nous couchons encore sur le sable. Nos moustiquaires disposées sur des piquets ont l'air de grands cercueils recouverts de draps blancs. Cet aspect lugubre ne nous empêche pas de dormir à poings fermés. Le matin on a quelque peu de courbature, mais elle passe bien vite.

o décembre. — Au réveil, Apatou nous fait voir que l'animal qui nous a donné une alerte hier soir est un maracaï. Une chose m'étonne, c'est qu'il ait pu arriver dans notre île. Ce félin nage fort bien, il est vrai, mais comment a-t-il échappé aux nombreux caïmans qui nous gardent! Ce matin, quelques stratus très blancs et très allongés strient l'azur du ciel elnous font prévoir un changement de temps.

Vers onze heures et demie, nous apercevons un canot échoué le long d'un banc de sable. Une jeune famille indienne, composée du père, de la mère et dun enfant de sept à huit ans, se trouve à terre, à l'ombre d'arbrisseaux qui forment rideau au fond de la plage. Nous accostons près de leur canot et nous les avons bientôt rejoints. Ils ont allumé du feu. Ils commencent par disposer en triangle trois pierres entre lesquelles ils placent leurs tisons. Ces trois pierres leur servent de trépied pour leurs ustensiles et forment des galeries d'appel pour l'air. Ceux-ci ont fait cuire au-dessus du feu une tortue dans sa carapace et l'ont mangée en entier. Ils remontent le Guaviare. Ils nous disent que San Fernando est à dix jours et (|wc nous rencontrerons demain la grande

ile Amanaveni, Nous intimidons évidemment l'homme qui nous fournit ces renseignements, car il revient sur ses chiffres sitôt que nous renouvelons une question relative à la distance qui nous sépare d'un point quelconque. Il diminue chaque fois le chiffre précédent. Il a peur de nous déplaire en nous donnant des chiffres trop considérables et semble vouloir nous dire, par exemple, que pour un Indien San Fernando est à dix jours, mais que pour nous autres il est plus rapproché, car notre marche doit être supérieure. Il ne comprend que très imparfaitement l'espagnol; il a donc vu peu de blancs et nous semblons lui inspirer une certaine frayeur.

CAMl'K\rtM i LA l'OI\TE DUNE ILE

Nous lui achetons une pleine calebasse d'œufs de goélands qu'il a dans son canot.

Le temps est fort propice pour une observation de soleil. Je monte mon théodolite, ce qui met nos Indiens en déroute. Ils embarquent au plus vile et se sauvent en jetant un regard de travers sur ce diabolique instrument.

Mon observation terminée, nous nous remettons en route et nous continuons notre marche sans incident jusqu'à cinq heures du soir. En ce moment, un campement charmant est devant nous sur la rive gauche. Nous avons tous envie de coucher dans le bois afin de pouvoir suspendre nos hamacs qui sont plus moelleux que le sable le plus fin.

Le sable est moins fiévreux, mais il nous brise un tant soit peu les reins.

Notre bivouac, élevé pourtant de cinq mètres au-dessus de la rivière, a été envahi parles eaux dans une crue récente. La petite végétation a disparu. 11 ne reste plus que les grands arbres dont les troncs sont couverts jusqu'à une hauteur de un mètre d'une légère couche de limon desséché. Le sol, parfaitement sec aujourd'hui, a été piétiné par des tapirs. Quelques arbres ont été renversés. Les désordres ne se remarquent que sur un assez petit espace de la rive.

François nous prépare pour notre dîner une panade faite avec du couac et un bouillon de coui-oui à la citrouille ; comme c'est dimanche, nous prenons du café.

En arrivant, Apalou a installé un engin de pèche usité chez les Roucouyennes. Il se

EXCI\ DE PKCllE ROUCOL'ÏENNE

compose d'une forte gaule élastique lîchée dans le sol, et qui porte à son extrémité libre un hameçon fixé au bout d'une ligne de deux pieds. Un pieu enfoncé dans le sol, un peu en avant de cette gaule, porte à son extrémité une licelle à laquelle est attachée une petite potence. On recourbe la gaule, on la saisit avec la potence ; l'hameçon plonge dans l'eau. Un poisson vient-il à mordre, il fait ployer un peu plus la gaule, la potence tombe et la gaule se redresse enlevant hors de son élément le gourmand qui s'est laissé prendre. L'appareil est à peine en place qu'un piraï ou piranha vient mordre à l'hameçon et se trouve suspendu à la gaule. Celle-ci n'est pas assez élastique et nous fait manquer pour cette raison trois autres poissons de même espèce qui viennent successivement mordre à l'appât.

Vers onze heures, nous sommes réveilles par un léger grain, Lo Jaune et Apalou détachent rapidement leurs hamacs et se retirent sous le roull'du canut. Les moustiques

sont extrêmement nombreux et les en ont bientôt chassés. Ils les piquent à travers leurs vêtements, ils s'engoutlYent dans leurs manches ; on les écrase par douzaines en se portant la main à la flgure, aussi aime-t-on mieux se faire mouiller que de supporter longtemps ce supplice. Le grain cesse presque aussitôt.

6 décembre. — Nous ne rencontrons pas d'Indiens, mais nous voyons partout des traces de leur passage. Ils couchent d'habitude sur les plages et fichent dans le sol une feuille de palmier ou une branche d'arbre quelconque pour se préserver de la rosée. Chaque banc de sable est hérissé de ces branches desséchées. Nous campons encore dans le bois. En atteignant le sommet de la berge nous reconnaissons un ancien bivouac d'Indiens. Leur boucan est encore debout.

7 décembre. — Nous arrivons sur la rive gauche, près d'un aflluent dont les eaux, relativement limpides, ont une vitesse considérable. Nous le remontons à quelques centaines de mètres en suivant la rive droite. Nous reconnaissons que ce bras s'est creusé à une époque assez rapprochée.

La rivière Oua, dont il s'est détaché, n'avait précédemment qu'une embouchure dans le Guaviare, qu'elle longeait sur un grand espace avant de s'y jeter. Ce deuxième bras, parallèle au Guaviare, porte le nom de caùo Amanaveni, et l'île du même nom, étroite et longue de vingt-cinq milles, n'est qu'un delta du rio Oua. Le bras supérieur porte chez les Indiens le nom de la rivière. Les Piapocos donnent le nom de Oua à une espèce de tortue à écailles épineuses qui ressemble à la mata-mata ; en la mangeant, on s'expose à une inflammation cutanée suivie de desquamation.

Après avoir reconnu cette formation, nous reprenons notre navigation sur le Guaviare. Vers quatre heures du soir, nous apercevons du monde sur un banc de sable. Nous accostons. Nous nous trouvons en présence des habitants de la lagune deSapoara, venus sur cette plage pour y passer la nuit à l'abri des moustiques.

Nos Indiens possèdent des vêtements luxueux par rapport aux nôtres. Les hommes portent des pantalons et des chemises bien blancs. Les femmes ont des robes à taille qui leur laissent le cou et une partie des épaules dégagés. Leurs cheveux sont partagés en deux épais bandeaux soigneusement tressés. Avec notre linge jauni par les eaux argileuses, nos vêtements délabrés, émiettés pour ainsi dire parles broussailles de la forêt, nos barbes et nos cheveux incultes, c'est nous qu'on prendrait ici pour des sauvages.

Quelques autres habitants sont encore au village. Nous nous faisons conduire à leurs habitations, qui sont situées à deux kilomètres environ sur la rive gauche de la lagune de Sapoara.

Nous y rencontrons deux vieillards, dont l'un, nommé Juan de la Cruz, et d'un embonpoint respectable, ressemble parfaitement à un Chinois. Ses yeux sont obliques, ses pommettes saillantes, son nez est écrasé. II porte une moustache rare et raide qui ajoute encore à la ressemblance. Il y a de plus deux jeunes gens de vingt-cinq ans

environ, dont toute la personne trahit le mélange des races blanche et indienne. Les femmes sont plus âgées que leurs maris. L'une d'elles a servi chez les blancs. Les enfants sont charmants. Les cases sont très proprettes. Elles contiennent les objets les plus disparates. A côté des ustensiles usités par les sauvages, tels que les petits bancs concaves, le tronc d'arbre creusé pour contenir le cachiri ou couria, les arcs, les flèches, etc., nous remarquons des bols, des assiettes en porcelaine, des miroirs de poche qui font dire à Le Janne que les Indiennes sont des alouettes.

Nous apprenons que nous sommes à sept journées de San Fernando. Nous aurions besoin de deux canotiers. C'est en vain que nous offrons à chacun des jeunes gens une somme de dix piastres pour nous accompagner. Ils ont des dettes à San Fernando et ne veulent pas s'y rendre sans avoir réuni les marchandises qu'ils ont promis de livrer. Des renseignements que nous tirons d'eux, nous concluons que ces pauvres gens ne pourront jamais se libérer. Les trafiquants leur délivrent des vêtements, des instruments et outils de travail moyennant de la farine de manioc (couac), de la graisse de tortue, etc., qu'ils devront fournir dans un temps déterminé. Ils sont toujours a en débet » et travaillent toute leur existence au profil de leurs créanciers.

8 décembre. — Au matin, les deux vieillards se décident à nous accompagner jusqu'à la lagune de RécifaI, qui n'est distante que d'une journée de canotage. Leurs préparatifs de départ sont un peu longs, et ce n'est que vers une heure que nous nous mettons en route, ayant à la remorque un petit canot pour le retour chez eux de nos canotiers. Nos vieux Indiens nagent avec vigueur jusqu'à cinq heures et demie du soir, heure à laquelle nous nous décidons à bivouaquer sur un banc de sable pour y passer la nuit. C'est à peine si, dans toute celte journée, ils ont pris quelques instants de repos. Nous avons parcouru quarante-six kilomètres.

La nuit vient nous apporter un peu de fraîcheur. Le ciel est pur ; nous avons un beau clair de lune. Etendus sur le sable nous causons avec nos Indiens, en fumant des feuilles de tabac que nous roulons en cigarettes. Nous leur disons les péripéties de notre voyage depuis notre point d'embarquement sur le Goyabero. Ils ne montrent aucun étonnement lorsque nous leur parlons du tracas que nous ont causé les caïmans. Ils nous racontent qu'il y a quatre ans, à l'embouchure du rio Oua, un de leurs camarades, gouvernant un canot, a été enlevé, par un de ces terribles animaux, de son poste à l'arrière de son embarcation. Ses compagnons n'ont entendu (juc le bruit des mâchoires de l'animal, immédiatement suivi du bouillonnement de l'eau. Ils ont perçu quelques instants un bruit sourd au fond de la rivière; quebjues stries de sang ont taché les flots, et c'est tout. Ils nous disent aussi que les Indiens Mitouas ont atla(iué assez récemment des blancs, dont l'un a reçu une flèche dans la jambe. C'est, pour le blessé. une heureuse circonstance que les iMilouas n'empoisonnent pas leurs flèches.

Nos Piapocos conn.-îissent quelques constellations auxquelles ils donnent les noms de Macoiitchiri (Orion), Macahari (les Pléiades), Tchamana (caïman), constellation

située entre Orion et Cassiopée, ayant la forme d'un A, qui leur rappelle une tète de caïman.

9 décembre. — Nous embarquons de bonne beure. Peu après le départ, nous entendons le chant sourd d'un hoco sur la rive gauche. Apatou prend place dans le petit canot que nous remorquons et se dirige au bruit. Nous le voyons amarrer son canot, escalader la rive. Bientôt nous entendons un coup de feu. Apatou revient avec un magnifique hoco, un peu difTérent de celui des Andes. Le hoco du Guaviare porte

JIMiaJiiiJ,ii!.

JUAN DE LA CnUZ, »V VILLAGE DE SAPOARA.

des plumes brun-rougeàtre là où celui des Andes a des plumes blanches. Son chant est aussi un peu différent. La première note ressemble à un rugissement de jaguar.

Vers onze heures, nous rencontrons sur une plage des habitants de la lagune de Récifal, amis de nos vieux Indiens, et qui nous font un accueil cordial. Nous causons un instant avec eux; car ils parlent couramment l'espagnol, et nous nous dirigeons en canot vers la bouche de la lagune qui est assez rapprochée. Nous pénétrons dans un canal étroit, un vrai chemin vert liquide. De chaque coté, des arbres superbes se sont inclinés pour chercher la lumière et forment au-dessus de nous un dôme de verdure d'une grande élévation et d'un aspect saisissant. Les troncs rougeàtres rayent

le bleu sombre du feuillage non éclairé ; le soleil pénètre par échappées en produisant des taches jaunes. Au-dessous, l'eau noire reflète fidèlement tous les détails du tableau. Des arbres tombés de vieillesse, noircis par l'humidité, et couverts de champignons, lèpre dévorante de l'être qui disparaît, gênent par endroits le passage et produisent quelques remous qui troublent seuls l'apparente immobilité de l'eau. A cause de ces obstacles nous n'avançons qu'avec lenteur, et ce n'est que vers midi que nous atteignons le dégrad. Nous entrons bientôt au village ; le capitaine nous reçoit devant sa porte. C'est un homme jeune encore, d'abord assez maussade. Il a les traits grossiers, la face développée et semble peu intelligent ; ses pieds et ses mains sont blanchis par le caraté. Il tient le bâton de l'autorité. Avant toute chose il faut le gagner par un présent, car il pourrait me refuser des canotiers dont j'ai grand besoin. Je lui ofîre une ceinture multicolore qui fait briller dans ses yeux un éclair de satisfaction, et dont il se ceint sans plus tarder. Ce vaniteux personnage est le mari de trois femmes.

Il fait venir la plus belle pour nous la présenter. Celle-ci est toute jeune, elle a des traits réguliers, des cheveux superbes et de longs yeux noirs d'une grande beauté. Elle est vêtue d'une robe à taille en indienne rouge. Elle se tient embarrassée, la tête un peu penchée, auprès de son mari. Je lui offre un collier de corail rouge que le capitaine s'empresse de lui passer autour du cou.

J'expose alors le but de notre visite. Nous voudrions nous reposer jusqu'à demain dans ce village et trouver deux canotiers pour nous accompagner à San Fernando. Le capitaine nous conduit à la case où les hommes sont rassemblés pour boire la couria. Us sont là cinq gaillards vigoureux, ivres, étendus dans des hamacs, l'œil abruti. Us boivent la couria depuis le matin. Le plus âgé, vieillard corpulent, d'apparence très vigoureuse, s'approche de temps en temps d'un tronc d'arbre creusé, où il puise avec une calebasse le breuvage enivrant qu'il présente à chacun des buveurs.

Ceux-ci coupent leurs gorgées de hoquets repoussants et rejettent en soufflant les dernières gouttes qu'ils ont portées à leur bouche. On nous présente à boire dans cette même calebasse, pour laquelle nous éprouvons du dégoût. Force nous est cependant, sous peine d'être impolis et d'indisposer contre nous ces hommes dont nous avons besoin, de surmonter notre répugnance et de tremper nos lèvres dans ce breuvage qui, pris avec modération, est loin d'être nuisible à la santé. Nous sommes arrivés dix minutes trop tôt pour échapper à cette vilaine corvée, car la liqueur se trouve épuisée peu après que nous avons bu. Nous les laissons cuver leur couria el nous nous dirigeons avec le capitaine vers le dégrad pour lui faire voir notre canot. Nous voudrions l'échanger contre un autre plus léger, que nous avons aperçu à notre arrivée. U désire quelque chose en retour. Nous lui faisons voir des sabres, des haches, des couteaux; rien de tout cela ne lui convient; de l'argent, il n'en veut pas. Je vais renoncer à conclure le marché, lorsque, par hasard, je relire d'une caisse quelques mètres d'indienne rouge. Mon homme est vaincu. U s'empare de ce lambeau d'élofTe

fid

avec une telle avidité que je suis persuadé qu'à ce prix il me donnerait sa case et tout ce qu'elle contient.

Nous revenons alors vers le village, oîi François a préparé le dîner pour nous et nos vieu.\ braves de Sapoara. Nous dînerons en deux séries; Apatou mangera d'abord avec nos canotiers, puis ils se rendront tous les trois au dégrad pour aménager notre nouveau canot et transborder nos bagages. François leur donne la moitié du hoco et une calebasse de bouillon. Les buveurs de couria, un peu dégrisés, s'installent sans façon parmi eux et font disparaître en un clin d'œil la presque totalité de leur repas.

Après le départ de nos compagnons, nous mangeons à notre tour. Les Indiens se montrent plus réservés à notre égard et nous laissent dîner sans oser s'approcher. Ils ont dépensé toute leur familiarité avec Apatou et leurs congénères.

Les Indiennes ne seraient pas femmes si elles n'étaient curieuses. Toutes celles du village, celles du capitaine exceptées, sont bientôt installées dans la case où nous nous trouvons. Du premier coup d'œil nous pouvons remarquer que la vitalité est grande dans CQpiœblo. Deux femmes font téter leurs petits enfants. On nous appelle pourvoir un des nouveau-nés, pauvre enfant fort chétif auquel je prescris quelques frictions alcooliques, sur l'assurance qu'on me donne qu'on possède un peu de rhum dans le village. Puis, on nous prie de donner un nom à l'autre nouveau-né. Apatou ayant appris à Paris une chansonnette inepte qu'il chante dans ses moments de belle humeur, le nom de Nicolas qui revient dans son refrain est bientôt trouvé pour le petit Indien. Les parents sont enchantés. Ils répètent longtemps, de peur de l'oublier, ce mot qu'ils prononcent à la perfection.

Le Janne va faire dans les environs un petit tour de chasse, car nos Indiens ne possèdent ni poisson ni gibier. Il rencontre un des habitants chassant de son côté avec une longue sarbacane, au moyen de laquelle il lance une petite flèche dont la pointe est trempée de curare et dont l'autre extrémité est munie d'une bourre fournie par les fruits du ceibo (bombax ceibo). Le curare dont il se sert est enfermé dans une gourde et lui vient des Indiens Piaroas, car les Indiens Piapocos n'en connaissent pas la préparation. Le Janne tue un toucan et se trouve fort embarrassé de son gibier; il se rappelle en effet que piapoco veut dire « toucan » , et il se demande s'il n'aurait pas tué un oiseau sacré pour la tribu chez laquelle nous nous trouvons. Il est rassuré en rentrant au village. L'autre chasseur a, comme lui, tué un toucan. La nuit va venir; nos Indiens vont coucher sur leur plage du Guaviare et nous laissent seuls maîtres du village.

10 décembre. — Nous passons toute la matinée à faire des croquis, des photographies, et une collection de cheveux. Je remarque que les nouveau-nés ont les plis de la peau plus larges que les enfants blancs, mais que leur peau est à peine plus pigmentée.

Nous engageons deux hommes pour nous accompagner à San Fernando.

En dehors de leur utilité comme canotiers, on comprendra tout l'avantage que nous pouvons tirer, au point de vue géographique, de la présence parmi nous d'hommes

connaissant parfaitement le pays. Pas un banc de sable, pas une crique dont le nom ne leur soit connu.

Les préparatifs de départ de nos canotiers sont encore longs. Ils sont fatigués de leur ivresse d'hier, et, quoique plus jeunes, ils montrent moins d'ardeur que nos vieux braves de Sapoara. Mais notre canot est plus léger, et. malgré deux arrêts pour tuer un hoco et un canard, nous ne parcourons pas moins de quarante-six kilomètres de onze heures à cinq heures et demie. En ce moment un orage menace. Un superbe banc de

INDIEN CHASSANT A LA SAnBACAXE (p. û23)

sable est devant nous, nous le gagnons au plus vite pour dresser notre tente. Le soleil se couche derrière un épais rideau de nuages dont il borde les contours d'un ruban de feu. L'orage vient de l'Est. Des nuées noires, auxquelles le soleil donne par endroits une coloration groseille, s'avancent rapidement dans le ciel. Tout l'esiiace intermédiaire entre ces amas de nuages présente une coloration verdàtre coupée par des bandes roses disposées en rayons. Lrau de la rivière a un redet lilas foncé.

En débarquant, nous trouvons dans un trou du sable trois œufs de goélands et un petit qui vient d'éclore. Un des œufs a une ouverture par laquelle nous voyons un petit être

qui cherche à entrer dans la vie. Son bec mâchonne des fragments de coquille. Les parents volent autour de nous d'un air menaçant , en poussant des cris rageurs. Nous plaignons ces pauvres êtres qui, pour leurs débuts, vont assister à un orage des tropiques.

Notre tente est dressée lorsque nous nous apercevons que nous avons eu une fausse alerte. Les nuages passent au Sud, nous n'aurons pas de pluie. Je suis souffrant et je dîne d'une calebasse de bouillon. Mes compagnons, mieux portants, mangent de bon appétit. Le Janne est surpris de voir nos canotiers faire rôtir au feu et dévorer à belles dents les bouts d'ailes, la tète et les pattes du hoco que François avait rejetés.

H décembre. — Ce matin, nos Indiens, tout à fait remis, nagent plus vigoureusement. Chacun d'eux possède un petit sac en peau où il renferme son tabac et divers menus objets. En examinant l'un de ces sacs, j'y trouve une petite statuette en terre figurant assez bien une tête de singe avec une partie de son buste.

« Maminaïmi! » me dit l'Indien. Il a trouvé cette statuette sur une plage voisine fréquentée par les « Maminaïmis » .

Les Maminaïmis sont les diables d'eau. Ils ont la taille d'un petit enfant et le type de la race nègre. Ils vivent le jour au fond de l'eau. La nuit, ils se promènent en poussant des cris de jeune enfant. Nos Indiens les ont entendus et en ont éprouvé une belle peur. Tous les Indiens Piapocos croient aux Maminaïmis.

Vers onze heures et demie, nous nous arrêtons sur une plage pour faire une observation de soleil. Le .lanne calcule d'après mon observation que nous nous trouvons par une latitude de SHO'SS". Pendant ce temps, Apatou imite les pratiques du piay des Roucouyennes. Nos canotiers reconnaissent ces pratiques, mais refusent de nous dire le nom piapoco du personnage qui est chargé de les exécuter. Le vieux Chinois Juan de la Cruz est piay. Il a fait mourir par ses sortilèges deux femmes de la lagune de Récifal, et il faut qu'il soit bien redouté dans ce village pour y avoir reçu malgré cela un accueil si amical. Mais, depuis cette époque, un blanc de passage leur a donné l'eau de Florida. Ils s'en servent iiïtus et extra contre toutes les maladies. Depuis qu'ils sont en possession de cette eau merveilleuse (d'origine parisienne, je crois), ils ne perdent plus personne dans leur village.

L'après-midi, Apatou tue un singe, Le Janne tue un canard. Peu après nous apercevons à la surface de l'eau la nageoire dorsale d'un poisson qui semble de grande taille. Notre canot arrive tout près sans que l'animal se dérange. L'un des Indiens le harponne et retire de l'eau un cuirassier, le plus grand de l'espèce que nous ayons vu. II mesure environ soixante centimètres, dont plus du tiers est formé par la tête qui est très large et qui contient une masse cérébrale très développée. Cet animal est assez léger, malgré son volume. Après la cuisson, nous constatons que la masse musculaire est réduite à presque rien, 11 est maigre comme un crustacé qui s'apprêterait à changer de carapace.

Vers cinq heures, nous prenons terre sur un banc de sable où nous bivouaquerons. Nos Indiens vont dans les environs faire une abondante provision de bois sec pour notre feu. Le Janne et Apatou, armés de sabres d'abatis, vont couper au fond de la plage des piquets pour nos moustiquaires. Aidé de François je m'occupe du débarquement du matériel, du choix des emplacements pour le feu et pour le couchage. Le Janne et Apatou ont remarqué de nombreuses traces de jaguar et de maracaï; ils se gardent de communiquer la chose à François.

Nous avons à dîner du singe, du canard, du poisson. Nous prenons un peu de café, chose qui ne nous arrive, d'habitude, que le matin au départ. Après ce repas de Lucullus nous roulons des feuilles de tabac et nous causons en fumant, étendus sur le sable autour du feu. Les Indiens nous donnent quelques précieux renseignements sur leurs mœurs et coutumes. Chaque mois, la femme est isolée de sa famille. Elle reste quatre à cinq jours dans une case spéciale où son mari lui apporte à manger. Puis elle prend un bain et reprend ses occupations.

Les accouchements se font dans une case où la femme reste sept jours après la délivrance. Pendant le même temps le mari reste couché dans son hamac. Les deux époux n'ont pour nourriture que de la cassave et de l'eau. On a dit que le mari simulait les douleurs de l'enfantement. Chez les Piapocos le fait n'est pas exact. S'il se couche et s'il se soumet à la diète, il n'a d'autre but que d'empêcher soti enfant de tomber malade. Ces Indiens coupent le cordon ombilical avec un morceau de bambou [sitoua) taillé en forme de couteau à papier. Nous savons déjà que les Roucouyennes ne procèdent pas d'une autre manière.

Lorsqu'un Piapoco vient à mourir, tous les Indiens du village pleurent pendant un temps déterminé. On l'enterre dans sa case. On lui creuse au milieu de celle-ci une fosse d'environ un mètre cinquante où on le dépose avec ses plumes et ses armes. On lui met un banc de canot sur la ligure et le tronc pour le préserver du contact de la terre. Les hommes se tiennent d'un côté de la fosse, les femmes de lautre. Tous chantent ensemble sur un air larmoyant le chant du départ du guerrier qui se compose des seules paroles : bnaca camouahi, iéta camouita, qui signitienl : «( Mon frère m'a laissé ».

Les médecins sorciers portent chez les Piapocos le nom de camarikeri. On ne les paye qu'après la guérison.

Pour guérir les maladies internes, ces escamoteurs s'introduisent d'abord, en cachette, une épine dans la bouche. Ils soufflent et font de grands gestes comme les magnétiseurs (|ui lunconl le tluide;puis, ils appliquent leurs lèvres sur la poitrine du malade et aspirent fortement.

Ils montrent alors l'épine, cause du mal, qu'ils viennent de retirer de la poitrine. Le malade n'a plus qu'à guérir et cela lui arrive souvent, tant sa conliance est grande dans le pouvoir de son médecin.

Quant aux blessures, on les traite par le suc rouge d lui arbre.

Les Piapocos appellent le caraté sero ; on l'attrape toujours en buvant le yocuto (couac trempé dans l'eau) d'un ennemi atteint de cette maladie et qui a mélangé au breuvage quelques gouttes de son sang.

Les deux espèces de goélands que nous avons rencontrées dans le Tuiaviare portent les noms de ouana et ouanare.

Nous ne nous fatiguerions pas de converser avec nos Indiens, mais il faut songer à dormir, car une nuit d'insomnie est une mauvaise préparation à une journée de soleil.

12 décembre. — Il fait à peine jour que François vient nous faire branle-bas et nous annoncer que le café est « paré » . Nous sortons à quatre pattes de nos moustiquaires et, après nous être débarbouillés sur le bord de l'eau, nous dégustons le moka. Et, en route !

Pendant cette journée, nous faisons un etîroyable carnage de gibier. Nous tuons d'abord deux cabiais, dont l'un, agonisant sur la rive, roule à l'eau dans une dernière convulsion et est perdu pour nous. Puis, Apalou nous fait aborder la rive droite où il a flairé un troupeau de pécaris. Il se met à leur poursuite et il a bientôt abattu un de ces animaux. Peu après, nous poursuivons en canot, le long de la rive gauche, un agouti à poil noir, qui court et bondit avec une grande agilité sans parvenir à escalader la berge trop escarpée. De guerre lasse, l'animal, aflfolé, se met à l'eau pour traverser la rivière. C'est sa perte. Nos Indiens sont très friands de sa chair et la marche de notre canot est supérieure à la sienne. Il reçoit une flèche à bout portant. Pourquoi ce massacre? C'est que chacun de nous a ses préférences. Le Janne et moi, nous aimons le pécari, Apatou préfère le cabiai et l'agouti. Nos Indiens sont dans la jubilation. Cette nuit ils vont faire ripaille. Pour ces déshérités, il n'y a guère beaucoup d'autres satisfactions que celles du ventre. De temps à autre, ils caressent de l'œil les trois animaux qui gisent au fond du canot. Ah ! s'ils les tenaient dans leur village !

Il n'est que trois heures et demie; nos Indiens voudraient déjà s'arrêter; mais, nous tenons à être demain à la bouche de l'Ynirida oii nous devons trouver des blancs. Aussi continuons-nous notre route jusqu'à cinq heures. Dès l'arrivée, tout le monde cuisine. Les deux marmites sont occupées et ce n'est pas tout. Le sable est hérissé, sur tout le pourtour du feu, de baguettes inclinées portant à leur extrémité le foie, la rate et des côtelettes de pécari. Les Indiens font rôtir suivant le même procédé les testicules et les reins du pécari. Les reins de cet animal sont pourtant peu appétissants : leur substance corticale est très peu développée ; le calice et les bassinets qui forment les quatre cinquièmes du volume de l'organe sont remplis d'une substance gluante, adhérant fortement aux doigts et rappelant aux yeux le blanc d'œuf qui a subi un commencement de coagulation. Ils nous ont donné une idée de leurs goûts étranges en savourant avec délices sous nos yeux la tête et les pattes d'un canard. Des goûts et des couleurs il ne faut jamais disputer.

Après le repas, on dresse un boucan monsire sur lequel on dispose les quartiers de cabiai et de pécari, après les avoir débarrassés de leurs poils en les flambant. Nos Indiens se chargent de surveiller le feu, moyennant l'autorisation que nous leur donnons de manger tout ce qu'ils pourront.

13 décembre. — Journée sans incidents ; nous suivons les détours aussi réguliers qu'interminables du Guaviare. Notre marche est bonne, mais nous n'arriverons que demain à la bouche de l'Ynirida. Force nous est de camper encore une fois sur un banc de sable.

14 décembre. — A six heures nous sommes debout. Nous faisons un bout de toilette sans pouvoir arriver à nous donner un aspect bien brillant, car, en somme, on n'aimerait guère à nous rencontrer au coin d'un bois, en France du moins. Nous espérons pourtant qu'après avoir pris connaissance de nos papiers on ne nous prendra pas pour des malfaiteurs.

Une demi-heure après le départ nous apercevons sur la rive gauche des huttes dont nous hélons inutilement les habitants. La bouche d'une lagune se trouve tout auprès. En remontant celle-ci assez loin, nous trouverions un village; mais nous sommes pressés de voir des blancs et nous continuons de descendre le Guaviare.

Vers dix heures nous atteignons la bouche de l'Ynirida, affluent de droite très considérable. Cette rivière, à son embouchure, a une largeur d'environ six cents mètres. Ses eaux sont noires et rappellent la couleur du marc de café. Elles forment tache dans les eaux argileuses, d'un blanc jaunâtre, du Guaviare. Leur température est la même (26°, 8). Dans la pointe formée par les rives droites des deux rivières se trouvent de grandes roches granitiques. L'Ynirida est très peuplée, mais de navigation difficile, possédant de nombreux rmidales. Les Indiens qui l'habitent appartiennent à la tribu des Pouinaves. Nous apercevons deux huttes, l'une sur la rive gauche, l'autre sur la rive droite, toutes deux habitées par des blancs. La dernière est sur notre route ; nous continuons notre marche vers elle. Nous montons un escalier rapide, taillé dans l'argile de la rive, qui est élevée de sept à huit mètres.

Nous sommes chez Gregorio Garcia. C'est sa femme. Indienne de la tribu des Pouinaves, qui nous reçoit. Je la salue d'un : « Ave Maria », suivant le procédé des habitants de l'Amazone. Elle me répond : << gratiâ pletia » et nous invite à entrer dans sa maison. Son mari est absent, mais ne va pas tarder à rentrer. En attendant, je fais l'acquisition de divers objets, poteries, tamis à farine, etc., qu'elle a fabriqués ellemême. Puis je lui demande la permission de faire préparer notre diiier dans sa case. Elle veut se charger elle-même de ce soin. Elle ajoute à notre viande boucanée un jeune poulet, des bananes frites, des pastèques, que sais-je encore. Nous sommes à table lorsque Gregorio rentre.

C'est un homme :jimple, ignorant, mais Ixin lia\ailleur, à ce qu'dii nous a dit [dus lard à San Fernando et comme nous pouvons le constater en regardant les nombreux

A TRAVERS LA NOUVELLE-GRE.NADE ET LE VENEZUELA. :i29

produits accumulés dans sa case et dans ses dépendances. Nous avons toutes les peines du monde à lui l'aire accepter un sabre et une hache en reconnaissance du bon accueil que nous avons reçu chez lui. Sa femme, en revanche, accepte avec empressement un de nos colliers de corail rouge.

Vers une heure de l'après-midi, nous nous remettons en route pour San Fernando. Gregorio, qui n'a guère voyagé, nous dit que c'est un « puehio (jmtide ».

Que trouverons-nous? Probablement un petit village.

Peu après, nous atteignons la roche de Couïari, qui donne son nom à une île sur la rive de laquelle elle est située. Sur cette roche, d'après nos Piapocos, se trouvent des dessins gravés par les Maminaïmis.

Il Ole 11 ES 11 E L ATADM'O

On ne les voit que lorsque les eaux sont basses, et au moment de notre passage ils sont immergés. Un de nos canotiers nous en donne, sur papier, une reproduction, de souvenir.

A quatre heures nous apercevons enfin San Fernando, qui, de loin, me rappelle les villages amazoniens. Des cases recouvertes de feuilles de palmiers, avec des murs en pisé blanchis à la chaux, sont disséminées sur une faible colline et paraissent assez nombreuses parce qu'elles sont un peu étagées. Bientôt nous atteignons des îles basses bordées de roches granitiques, puis nous entrons dans les eaux noires de l'Atabapo. Toute la rive opposée sur laquelle est situé le village est bordée d'un banc de granit qui vient s'enfoncer en pente douce dans les eaux de la rivière.

Cette rivière a une largeur de six à huit cents mètres à son embouchure dans le Guaviare. A certains moments de l'année elle est presque à sec.

Ses eaux ont, dans un verre, une couleur un peu enfumée. En grande masse elles sont, par réHexion, absolument noires. Un objet blanc qui est plongé à trente centimètres de profondeur prend une feinte jaune d'or ; à quatre-vingts centimètres sa couleur est rouge orangé. En nous baignant plus tard dans l'Atabapo, nous constatons que nos membres inférieurs nous donnent l'illusion de pièces anatomiques plongées dans une solution de bichromate de potasse. Cette eau est potable, et c'est la seule dont on fasse usage à San Fernando. Elle dissout très bien le savon. Elle possède deux grandes qualités : elle éloigne les moustiques et les caïmans. 11 est très remarquable qu'on n'ait jamais aperçu un de ces monstres aux environs de la plage de San Fernando, alors que le Guaviare, qui coule à huit cents mètres de là, en est littéralement infesté. La matière colorante des eaux noires doit être de nature organique; nous croyons qu'elle est encore à déterminer. Les poissons de l'Alabapo sont tous de couleur noire. Cette rivière possède une tortue spéciale, sorte de térékaï beaucoup plus petite que celle du Guaviare. Le rio Alabapo vient du sud: c'est une route bien plus courte que le Cassiquiare pour atteindre le rio Negro. En luiil jours de canotage et deux jours de marche on atteint le rio Guaïnia qui devient plus bas le rio Negro.

La traversée de la rivière nous paraît longue. La couleur des eaux donne au paysage un cachet particulier. Les teintes des objets voisins semblent beaucoup plus vives. Quelques femmes sont sur la rive en face de nous. Elles portent des robes jaunes ou bleues qui nous crèvent les yeux.

Enfin nous accostons. Notre arrivée est signalée. La venue d'un canot dans ce village est toujours un petit événement. S'il est monté par des Indiens, les trafi(|uants viennent vite s'enquérir des marchandises qu'ils apportent.

Mais quels sont ces blancs qui viennent du Guaviare? Aucun des habitants du village n'est allé trafiquer dans cette direction.

Quatre ou cinq personnages nous abordent avec autant de bienveillance que de curiosité. Leur costume fait sourire François : il se compose d'un pantalon et d'une chemise dont les pans, flottant au vent, rappellent assez le guayouco des Indiens. Ces hommes sont pâles, amaigris, avec des yeux brillants de fièvre. Un seul, mulâtre à cheveux grisonnants, se porte à merveille. Nous pouvons constater [)lus tard que c'est un gai compagnon, parfaitement heureux de son sort. Nous avons bientôt répondu à toutes leurs questions sur nos personnes et sur notre voyage.

Ils se mettent à notre disposition pour nous conduire chez le gouverneur et pour nous trouver un logement. Nous acceptons avec reconnaissance.

Le gouverneur est un intérimaire, don .Manuel Fuenlcs, homme d'une cinquantaine d'années, pâle, anémié, à cheveux el à barbe toufl'us et grisonnants, avec (b' grands yeux noirs et brillants ;;ous d'épais sourcils gris, rappelant des lanternes dans la nuit. Il est beau pailciii', très aimable et pénétré de l'imporlauce de ses fondions. Il |Mond

connaissance de nos papiers. Nous lui donnons sur noire voyage quelques détails qui le remplissent d'enthousiasme. Il nous parle longuement de iMichelena, voyageur vénézolan, qui a publié un volume sur le voyage exécuté par llumboldt. Ce volume, très passionné, n'a pour but que de démontrer que l'illustre voyageur n'est pas allé aux sources de l'Orénoque. Si l'on en croit ce critique acerbe, Humboldt n'aurait remonté qu'au Guapo, à une ou deux lieues d'Esmeralda et à trois cents milles en aval de la chute des Guaharibos. Les Indiens Guaharibos sont des êtres fabuleux, à peau blanche, à cheveux rouges, d'une grande férocité, d'après les habitants de San Fernando. Deux Guaharibos ont été faits prisonniers et amenés il y a vingt ans à San Fernando. Ils ne répondaient pas à ce signalement. Ils avaient les cheveux noirs lisses, les yeux moins bruns que ceux des Indiens des rives de l'Orénoque, et les dents canines fortement proéminentes. Nous avons rencontré cette anomalie chez un Indien Baniva de l'Atabapo. Comme les Indiens Botocudos, ils tirent l'arc avec les pieds en se tenant sur le dos. Les pointes de leurs tlèches, faites d'un bois dur appelé manacanilia, sont dentelées, lis polissent leurs arcs avec la mâchoire du pakira, absolument comme les Boucouyennes. Ils ont empêché et ils empêchent encore aujourd'hui de remonter aux sources de l'Orénoque. Michelena s'était fait, il y a quelques années, nommer gouverneur de San Fernando dans le seul but de terminer l'exploration de ce fleuve. 11 fut tué par la chute d'un arbre dans une de ses excursions sur l'Atabapo. Il était octogénaire et on ne peut lui refuser une grande conviction, ainsi qu'une activité et une énergie peu communes, même chez les hommes qui sont dans la force de l'âge. M. Fuentes a connu particulièrement Michelena, qui lui a communiqué son enthousiasme. Si nous voulions tenter ce voyage, il nous donnerait un excellent guide; peut-être nous accompagnerait-il lui-même.

Je ne sais ce que nous ferions si nous avions l'argent nécessaire.

L'expédition est tentante justement par ses difficultés.

Don iManuel nous otTre le café; mais le temps nous presse; nous voudrions avoir trouvé un logement et y avoir transporté nos bagages avant la nuit, aussi le remercionsnous de son amabilité, ignorant que l'usage du pays est d'offrir le café aux visiteurs. On l'a préparé pendant que nous causions et nous contrevenons bien involontairement aux usages en ne l'acceptant pas.

Le village de San Fernando ne possède pas d'hôtellerie; aussi sommes-nous tout heureux de trouver pour nous loger une case penchée qui menace ruine. Elle est étayée du côté de la rue et nous espérons qu'à moins d'une forte bourrasque elle demeurera debout tout le temps de notre séjour. Nous avons pour voisin M. Mirabal, négociant qui connaît presque tous les Indiens des environs et qui nous mettra en relation avec eux s'ils viennent à San Fernando avant notre départ. 11 se charge des fournitures nécessaires pour notre table.

Ainsi débarrassés des mesquines préoccupations de l'existence, nous pourrons consacrer tout notre temps à l'étude el à l'observation.

Devant notre case se trouvent deux ceibos sous lesquels on a disposé des bancs oia les gros bonnets de l'endroit se donnent rendez-vous pour les causeries du soir. De ce point la vue s'élend sur l'Atabapo, le Guaviare, et même sur le confluent de celte rivière et de l'Orénoque. C'est un excellent poste pour observer les bateaux qui viennent de toutes les directions.

On y parle de tout, même de politique. Quelle horreur! au clair de lune, en suivant de l'œil sur la rive les flambeaux des pêcheurs nocturnes !

Pendant la quinzaine que nous passons à San Fernando, nous venons chaque soir prendre place sur ces bancs et nous trouvons moyen d'attirer la conversation sur les Indiens que tous nos interlocuteurs ont visités dans leurs villages depuis de longues années.

Un des habitants a remonté souvent à plusieurs journées l'Ynirida et a pris lemme chez les Indiens Pouinaves ou, à l'espagnole, Puynabos (ce nom signifie « jaguar » ), qui vivent sur les bords de cette rivière. Il nous raconte que ces sauvages font une grande fête lors de la nubilité d'une de leurs enfants {quanclo viene la primera hma). Je transcris son récit tel qu'il nous l'a fait.

« Una mûsica esta sonando en el monte, sonido que da miedon. Une musique joue dans la forêt avec un bruit qui donne peur. C'est le diable qui sonne dans un gros bambou. Trois jours de suite, le silence de la nuit est déchiré par celte musique infernale qui rôde autour du village. Enfin le diable pénètre dans la maison de la pauvre jeune fille, qui cherche à prendre la fuite.

A ce moment un sorcier accourt, bande les yeux de la jeune vierge et l'entraîne sur la place du village pendant que le diable, resté seul dans la hutte, fait un vacarme épouvantable. « En este momento principia la fiesta del cast/go ». En ce moment commence la fêle des coups de bâton. Les hommes frappent la malheureuse qui n'ose se plaindre. Enfin un jeune homme, admirant le courage de la belle, vient se mettre à sa place et s'expose aux coups de bàlon de l'assistance. La jeune fille n'est pas la moins acharnée contre son libérateur, et, si celui-ci supporte la douleur sans se plaindre, elle le choisit pour son mari.

■Les Indiens Pouinaves ont le secret de colorer les perroquets en jaune; ils leur font manger la graisse du cajaro, poisson très commun dans le Guaviare et qui atteint une longueur de un mètre. Cette graisse est jaune. Lesplumesdu perroquet qui s'en lUMiiiil se tachent de jaune et finissent par prendre entièrement cette couleur.

On s'amuse à cela à San Fernando.

Un autre a pris femme chez les Indi<^ns du rin Guaïnia cl nous raronli> en ces termes « la fiesta del pilon » :

Un de ces Indiens a promis ;iii\ li;iliit;nils d'iiii aiilie village df leur .'ipporlcr des

hamacs. Il en recueille le plus possible dans sa famille et chez ses voisins en engageant ceux-ci à l'accompagner. On se met en roule à la bi'lle saison sans prévenir du jour exact de l'arrivée. Ceux qui reçoivent ont fait de grandes provisions de gibier et de poisson et préparé du yaraké (liqueur fermenlée) en abondance. Ils commencent à boire et à danser sitôt qu'ils présument que leurs visiteurs vont venir, souvent plusieurs jours avant l'arrivée de ceux-ci. Celui qui porte les hamacs sonne du i/apoiirouro et vient suivi de son cortège de parents et de voisins. On danse et on boit pendant vingt-quatre heures; puis les étrangers offrent leurs présents. Ceux qui reçoivent les hamacs se les disposent en bandoulière et le bal recommence. On donne à boire aux généreux étrangers jusqu'à ce qu'ils tombent épuisés de fatigue et ivres de yaraké. Ils dansent des

LE VILLAGE DE SAN FE^^ANDO, SUn LE RIO ATABAPO

rondes ou marchent à la file par couples, la femme à droile, l'homme frappant le sol en cadence avec un pilon, c'est-à-dire un bambou. On rend la fête l'année suivante à la belle saison.

Le même usage existe chez les Indiens du Cassiquiare.

Le village de San Fernando avait jadis une certaine importance. C'était le centre des missions des jésuites qui ont accueilli Humboldt. Aujourd'hui il ne possède même plus un prêtre, ce qui est le meilleur signe de sa décadence, car il ne faut pas oublier que nous sommes dans un pays profondément catholique. La position géographique est superbe au confluent pour ainsi dire de l'Orénoque, du Guaviare, de l'Atabapo et de l'Ynirida, et sur les deux routes qui mènent à l'Amazone, soit par le Cassiquiare, soit par l'Atabapo.

L'industrie du pays csl l'exploitation du caoutchouc, de la gulta-percha et du copahu. C'est un Français, M. Truchon, qui enseigna aux habitants, il y a quelques années, l'exploitalion de la première de ces matières. En décembre, les Indiens Banivas de l'Atabapo et les habitants de San Fernando se répandent dans les forêts de l'Orénoque, au-dessus du Vichada, pour faire leurs provisions de go7nu qu'ils viennent vendre aux principaux trafiquants du village. Ceux-ci vendent leur caoutchouc à Bolivar. Le fret pour celle ville est très considérable ; il atteint vingt-cinq pour cent de la valeur des marchandises, si le bateau charge trois cents arrobes, et cinquante pour cent pour les bateaux moitié plus petits. Du Cassiquiare il serait plus facile d'atteindre. Manaos que Bolivar; la navigation serait moins dangereuse sur le rio Negro que sur l'Orénoque. Mais on serait payé en papier brésilien et le change ferait perdre une forte somme aux commerçants. Aussi préfèrent-ils vendre leurs produits à Bolivar. Celte année, vingt barques sont descendues vers cette ville avec un chargement composé principalement de caoutchouc. La plus grande portail quatre cents arrobes de marchandises, la plus petite cent arrobes.

L'élévation du fret est due non seulement à la longueur du trajet, mais encore aux chutes de Maypures et d'Alures que l'on rencontre entre San Fernando et la bouche du Meta.

L'altitude de San Fernando est de 151 mètres, d'après les essais hypsométriques de Le Jaune. Les vents régnants et les orages viennent des quatre points cardinaux. 11 n'y a pas ici de saisons proprement dites. Le village est assez fiévreux. Les moustiques y sont peu nombreux. Les vampires y sont communs , aussi faut-il prendre la précaution de ne laisser aucune ouverture pouvant leur permettre de pénétrer dans les cases. Je n'ai vu ni lèpre ni caraté chez les habitants.

L'agriculture est aussi peu développée que possible. Quelques privilégiés possèdent dans les environs des plataneros qui leur fournissent des bananes. On compte sur les Indiens pour se procurer de la cassave et de la farine de manioc. Le village n'a que cinq ou six vaches qui broutent dans les terrains vagues des environs. La forêt l'environne de toutes parts et s'étend de l'Atabapo à l'Orénoque, ne ménageant que quelques clairières envahies par les hautes herbes et des broussailles composées surtout de mélastomas.

Les habitants restés au village me semblent vivre dans une indolence absolue. Leur sieste dure toute l'après-midi. Les bains tiennent une grande place dans l'existence. De notre case nous pouvons suivre les ébats des baigneurs dans les eaux noires de l'Atabapo.

Le surlendemain de notre arrivée, nous faisons une promenade très intéressante dans les environs du village. Nous relevons des gravures faites par les Indiens sur de grandes roches granitiques siluees entre San Fernando et le Guaviarc. Le Jaune, surpris par un gros accès de fièvre, est obligé de rentrer au plus vile. Dans l'après-midi, trois canols

venant de l'Alabapo et montés par des Indiens Banivas arrivent à San Fernando. Ils viennent du village de Samutsida (ou Chamucida) et vont remonter l'Orénoque pour la récolte du caoutchouc. Ces Indiens ont amené toute leur famille.

Le caoutchouc leur rapporte apparemment beaucoup ; ils ont des vêtements très propres et presque neufs. Les hommes portent la chemise au vent par-dessus le pantalon. Les femmes portent des robes voyantes, des bas et des bottines en drap à bouts vernis, qu'elles sont fières de montrer. Elles ont des boucles d'oreilles dorées, remarquables surtout par leurs grandes dimensions. Chaque trafiquant s'est bientôt emparé de ses clients, et le rhum fait fureur. Deux heures après leur arrivée, les hommes tirent des bordées dans la rue, comme disent les matelots dans leur langage imagé. Certains, n'en pouvant plus, sont étendus au soleil sur la plage, et tout ce monde ne nous donne qu'une piètre idée des bienfaits de la civilisation.

Connaissant le penchant des hommes pour l'alcool et celui des femmes pour les bijoux, nous les attirons chez nous avec la plus grande facilité. Le Janne les dessine presque tous. Nous donnons aux hommes un peu de rhum et aux femmes des colliers de corail rouge. C'est à qui fera faire son portrait. Ces libéralités nous font passer pour de grands seigneurs. Après les Banivas, c'est le tour des habitants de San Fernando de vouloir se faire dessiner. Nous pouvons ainsi ajouter à notre collection des Indiens et des Indiennes Pouinaves, Guaïnia, du rio Uaupes, etc.

Le gouverneur a envoyé des émissaires dans l'Alabapo recruter des équipages pour nous et pour M. Mirabal qui doit partir vers la fin du mois pour Atures. Comme ce dernier connaît parfaitement le fleuve et les villages indiens qui en sont le plus rapprochés, il pourra nous être fort utile, et nous acceptons avec reconnaissance l'offre qu'il nous fait de voyager avec nous jusqu'à la dernière chute de l'Orénoque.

Nos journées sont bien remplies : Le Janne dessine du matin au soir, je fais de la linguistique. Notre santé s'améliore pendant les quinze jours que nous passons ici. Seul, François est très sujet à la fièvre. Il est le plus anémié d'entre nous.

Le 23 décembre, nous avons enfin un équipage composé d'un patron et de deux canotiers qui, aidés d'Apatou et de Burban, seront parfaitement à même de faire marcher le canot couvert que M. Mirabal a mis à notre disposition. Ce canot n'a pas de quille ; il est fait d'un tronc d'arbre creusé, auquel on a ajouté un bordage et une toiture en feuilles de palmiers. Celui qui nous a portés depuis Récifal ne pourrait convenir pour la navigation de l'Orénoque en cette saison, car, à partir de Santa Barbara, nous aurons constamment de la brise et une forte houle.

M. Mirabal ne peut partir que le 27. Nous passons donc la Noël ici. Celte nuit de Noël est signalée par un incident. Les Indiens présents à San Fernando viennent danser et chanter devant notre case en poussant des cris de : « Vivcm los retra-

tisfasn ! (V^iveiil les portraitistes. ) Ils ne se retirent qu'après avoir reçu une bouteille

de rhum.

Nous ne quitterons pas San Fernando de Atabapo sans dire que ce serait un centre d'études très important sous tous les rapports. L'anthropologie y trouverait largement son compte; le zoologiste pourrait y faire de riches collections de poissons du Guaviare, de l'Orénoque et des eaux noires de l'Ynirida et de l'Atabapo. La botanique et la médecine ne seraient pas moins bien partagées.

On nous parle d'une écorce qui, râpée dans l'eau, est un vomitif excellent. Cette écorce est fournie par un arbrisseau auquel les habitants du pays donnent le nom de palo de Varvosa, du nom du nègre qui a fait connaître ses propriétés. Nous regrettons dt! ne pouvoir nous procurer ni fleurs, ni fruits, mais seulement des branches de ce bois précieux.

On nous parle aussi d'une racine à laquelle on donne le nom de capi. Chez les Guahibos, le piay fait chauffer au feu cette petite racine jaune et la mâche lorsqu'il doit faire une cure. Elle a des vertus enivrantes. On trouve en outre sur le sol une euphorbiacée rampante, à feuilles opposées, connue dans le pays sous le nom de (jallicosa. On l'administre à l'intérieur contre les écoulements. Les habitants, il est vrai, accordent une foule de propriétés merveilleuses aux plantes les plus insignitiantes, mais ils tout, avec le plus grand succès, un usage journalier du palo de Varvosa.

Chacun ici prétend connaître la préparation du curare ou poison des flèches. Don Hamon lz(|uierda a visité les Indiens Maquiritares et les a vus préparer le curare avec une liane appelée mahacoure et dont la fleur est moitié verte. Ils y font entrer de grosses fourmis noires, portant le nom de veinte cuatro (vingt-quatre), dont il possède des échantillons et qui présentent la plus grande ressemblance avec celles qui accompagnent touj(jurs les fourmis manioc. En remontant le Vcntuari, il a rencontré, le cinquième jour, un alïluent de droite appelé Parou, le dixième jour un deuxième affluent de droite appelé Marcapiares, habité parles Indiens Maquiritares. Ces Indiens remontent cette rivière, font un portage d'environ vingt jours et atteignent un cours d'eau qui les conduit à Demerara (l'Essequibo?) On trouve chez eux des fusils anglais que les trafiquants de San Fernando achètent à bon marché quand les Indiens ont Uni leur provision de poudre. D'autres Mafjuiritares remontent le Cunucunuma (Counoucounouma) et atteignent Demerara. Nous avons vu des fusils anglais et des coquillages marins apportés à San Fernando par cette voie.

Chez les Maquiritares et aussi chez quelques Pouinaves, la fille est demandée en mariage à la naissance. Si on tarde, on ali.uKlonne l'enfant.

Il est d'autres circonstances oii les Indiens sont aussi cruels :

Une femme des environs de San Carlos, étant accouchée d'une petite lille (bml le père était de race blanche, plaça l'enfant dans un nid de grosses fourmis appelées hachajaeros. Une feninir clMTcliant du Imis sec cnlendil les gémissements de la pauvr»;

créature et l'adopta. Nous avons vu à San Fernando cette petite abandonnée, qui est une charmante fillette de douze ans, et dont tout le tort, aux yeux de sa mère, était d'avoir du sang blanc dans les veines.

Les Indiens qu'on trouve plus haut sur le Ventuari sont appelés Franciscanos. Ils sont grands et plus blancs que les Maquiritares; leurs maisons sont rondes comme celles des Roucouyennes. Il faut vingt jours pour atteindre le rio Guayarito habité par les Franciscanos. On trouve encore sur un affluent du Ventuari (ca/io de Guauchiqué) les Indiens Macos, qui prennent avec une feuille les colliers qu'on leur apporte, puis les frottent sur le sable pour éviter la calentura y el catarro.

Les Indiens Piaroas qui habitent la rive droite de l'Orénoque préparent aussi du curare. Un habitant veut me montrer la liane qui sert à sa préparation. Il possède, à quelques heures en aval de San Fernando, un rancho aux environs duquel on trouve du curare. Je me décide à l'accompagner jusque-là. Mes compagnons m'y rejoindront le lendemain 27 décembre. Je fais mes adieux aux habitants, que je remercie de l'accueil bienveillant qu'ils nous ont fait, et je monte avec Apatou dans le canot de l'homme obligeant qui veut bien me livrer son secret. Ce canot imperceptible, après avoir failli chavirer dix fois, nous amène sains et saufs au rancho en question. C'est un logement passager construit seulement pour la durée de la saison d'exploitation du caoutchouc. Il est situé sur la rive droite, auprès d'une énorme roche granitique qui plonge en pente assez escarpée dans le fleuve. Nous prenons des haches et nous nous engageons dans la forêt. Nous trouvons bientôt un arbre de trente mètres de haut envahi par une liane plus grosse que la cuisse. Cette liane est celle qui sert à la préparation du curare des Piaroas. Elle se rapprocherait, d'après M. le professeur Planchon, du strychnos yapurensis . Nous abattons l'arbre afin de pouvoir examiner les rameaux supérieurs de la liane, oii nous espérons, mais en vain, trouver des fleurs ou des fruits, indispensables pour la détermination exacte de l'espèce. Je fais une décoction de l'écorce de cette liane ; j'en injecte sous l'épiderme d'un jeune poulet qui n'en paraît pas bien incommodé; aussi ai-je de grands doutes sur l'authenticité de ce curare.

Il y a peu d'années, rien n'était plus embrouillé que cette question du curare. Chaque voyageur semblait avoir pris à tcàche d'apporter sa pierre à cette tour de Babel et d'ajouter quelques lacs à un fouillis inextricable. Le curare avait les origines les plus diverses. Pour l'un, c'était du venin de crotale; pour l'autre, c'était le suc de telle plante; pour un troisième, le suc de telle autre. Récemment encore on l'a attribué à l'exsudation de la peau d'une grenouille. Il y aurait peut-être lieu de réserver le nom de curare à des produits similaires. Les Indiens donnent le nom de ourari, covrari, ouarari, couraré à des extraits qu'ils préparent avec des lianes du genre strychnos auxquelles ils donnent les mêmes noms.

Humboldt, de Casteinau, Schomburgk, ont rapporté à des strychnos les curares des régions qu'ils ont traversées (Orénoque, Amazone, Guyane anglaise).

31. le docleur Planchon, prolesseur à l'École supérieure de Pharmacie de Paris, a porté la lumière sur cette question compliquée.

11 a classé les curares d'après leur provenance et a l'ail connaître, sinon leur composition, du. moins les principales plantes actives qui en font la base.

Leur composition du reste est très complexe et varie, je n'en doute pas, d'une tribu à l'autre et peut-être selon l'effet qu'on veut en obtenir. Si aux plantes actives on en ajoute d'autres, n'est-ce point pour mitiger leur pouvoir vénéneux et permettre ainsi d'utiliser le gibier tué par leur action?

Le curare serait un anti-tétanique. On nous a assuré à San Fernando qu'il y a quelques années un médecin brésilien de passage dans cette bourgade a guéri un homme atteint de tétanos en le frottant de curare sous le menton. Le fait est-il exact? Je ne puis en douter, car les personnes qui nous parlaient de cette cure merveilleuse ne savaient pas l'attention des savants européens attirée sur cet intéressant sujet.

La lliane que nous avons trouvée me semble trop peu active pour entrer autrement que comme accessoire dans le curare des Indiens Piaroas. Peut-être serons-nous plus heureux dans la suite et mettrons-nous la main sur le strychnos désiré.

rouTiE i)P.s BOUCS tiE i.'onÉ\oytt

LE SAUT IlE MAÏPURES

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