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de fonder, parmi ces rudes sauvages, une maison d'éducation. Les pauvres enfants du désert ont le bonheur d'y être instruits des vérités de la foi, d'être formés aux habitudes de travail et de propreté, et acquièrent des connaissances convenables à leur état; ces deux missions sont établies près des frontières des États, et sont les seules qu'on trouve dans cet immense territoire.
Le Haut Missouri et tousses affluents jusqu'aux montagnes Rocheuses sont dénués de tout secours spirituel. Partout où un prêtre a passé en traversant le désert, il a été reçu à bras ouverts par les tribus qui errent dans ce pays, hélas! trop longtemps oublié et négligé.
J'arrivai le soir du 4 octobre au fort des Montagnes appartenant à la Compagnie de la baie d'Hudson sans avoir atteint le but de mes voyages et de mes vœux, particulièrement en ce qui concerne les Pieds-Noirs. Le respectable et digne commandant du fort, M. Harriot, Anglais d'origine, est un des hommes les plus aimables que j'aie jamais rencontrés. Il invita et reçut sous son toit hospitalier un pauvre missionnaire catholique et étranger, avec une politesse et une cordialité vraiment fraternelle. Ces qualités caractérisent tous les messieurs de la Compagnie de la baie d'Hudson, et bien que M. Harriot soit un protestant , il m'engagea à visiter les Pieds-Noirs qui devaient bientôt arriver au fort, me promettant d'user de toute son influence auprès de ces sauvages pour
m'obtenir une amicale réception. Il a demeuré plusieurs années au milieu d'eux ; cependant il ne me dissimula pas que je serais bientôt exposé à de grands dangers. Nous sommes dans la main de Dieu ; que sa sainte volonté soit faite.
Je suis avec le plus profond respect et une haute considération, Monseigneur, votre trés-humble et très-obéissant serviteur en Jésus-Christ,
P. J. DE Suer, S. J.
Fort des Montagnes, 30 octobre 1845.
Monseigneur,
Une bande d'environ vingt Creeks, campés près du fort, vinrent me tendre cordialement la main à mon arrivée. La joie que ma présence semblait leur causer prouvait que Je n'étais pas le premier prêtre qu'ils voyaient. De plus, la plupart d'entre eux portaient des médailles et des croix. Is m'apprirent qu'ils avaient été assez heureux d'obtenir une Robe noire (le révérend M. Thibault), qui leur apprit à connaître et à servir le Grand- Esprit, et baptisa tous leurs petits enfants , à l'exception de trois qui ne se trouvaient pas là. Ceux-ci me furent amenés, et je leur administrai le
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baptême , ainsi qu'à un de mes guides , qui était un Æootenay. Je leur donnai chaque soir des instructions pendant leur séjour au fort.
Deux Creeks, de la même bande et de la même famille, le père et le fils, avaient été tués dans ur querelle, il y a deux ans. La présence du paru vainqueur, qui avait lieu pour la première fois depuis la perpétration du meurtre, ralluma dans les autres cet esprit de raneune et de vengeance si naiurel au cœur d'un fncien , et nous avions toute espèce de raisons de redouter les fatales conséquences de cette vieille haine.
Avec l'assentiment de M. Harriot, je les rassemblait tous dans le fort. Lè gouverneur eut la bonté d'être lui-même mon interprète. Je fis un long discours sur l'obligation et la nécessité d'en veuir à une réconciliation sincère. Le sujet fut discuté dans les formes ; chaque Indien disait son avis à son tour, avec un bon sens et une modération qui me surprirent. J'eus le plaisir et la satisfaction de voir le calumet faire le tour de l'assemblée. C'est l'assurance solennelle de la paix, le gage de la fraternité indienne, la déclaration la plus formeile de l'entier oubli et du pardon sincère de l'injure.La nation Creek st considérée comme trèspuissante, et compte plus de six cents wigwams (1). Cette tribu est la plus redoutable ennemie des
(1) Mot indien qui sigaifie chaumière, hutte indienne con-
struite avec des écorces d'arbre. (Note de la présente édition.)
Pieds-Noirs, et empiète continuellement sur le territoire de ses adversaires : l'année passée, elle leur enleva plus de six cents chevaux. Les limites actuelles du pays qu'ils traversent s'étendent depuis les montagnes Rocheuses, entre les deux fourches du Saskatchawan, jusqu’à une petite distance au-dessous de la rivière Rouge. Leur esprit turbulent et guerrier, et leur ardeur pour le pillage , surtout quand il s'agit de chevaux, sont au nombre des obstacles qui retardent la conversion de la plus grande partie de cette tribu. L'exemple de leurs frères, qui écoutent avec docilité les exhortations de leur zélé et infatigable missionnaire, produira un Jour son fruit, nous l'espérons, et sera suivi par la nation entière.
Pour vous donner une idée de la tactique militaire de ces peuples, et de la profonde superstition dans laquelle ils sont encore malheureuse-. ment plongés, je vais vous raconter quelques-uns de leurs usages.
Les Creeks méditaient de porter un coup mortel aux Pieds-Noirs, et dans ce dessein ils avaient rassemblé toutes leurs forces disponibles, se montant à plus de huit cents hommes. Avant d'aller à la rechercne de l'ennemi, on eut recours à toutes sortes de jongleries et de sorcelleries, afin d'assurer le succès de l'expédition. Il fut décidé qu'une jeune fille serait placée, les yeux bandés, à la tête de l'armée , et que partout elle servirait de guide aux combattants. En cas de réussite, l'héroïne
était destinée à devenir l'épouse du plus vaillant guerrier. Suivant l'oracle, le grand chef surtout avait le privilége de la chausser et de la déchausser.
Ceci conclu, ils se mirent en marche pleins de confianceetaussi de présomption, suivantleur guide extraordinaire à travers les collines et les vallées, les ravins et les marais. Un jour, elle se dirigeait vers le nord, le lendemain, vers le sud ou l’ouest ; mais cette divergence de direction importait peu, car le Manitou de la guerre était censé la conduire, et les Creeksinfatués continuaient chaque jour à marcher sur les traces de l'aveugle Indienne. Ils avaient déjà pénétré bien avant dans la plaine, lorsqu'ils furent rencontrés par une bande de quelques Pieds-Noirs. Ceux-ci auraient pu facilement s'échapper à la faveur de Ja nuit, mais le Partisan, ou commandant Pied-Noir, hommeintrépide, résolut de résister à cette formidable armée. Avec l'aide de leurs grands couteaux, ils creusèrent dans le sol un immense trou où ils se retranchèrent,.
Le lendemain matin, à la pointe du ‘our, les huit cents champions entourèrent leur faible proie. Les premiers qui s'avancèrent pour les déloger furent repoussés plusieurs fois ; mais les Pieds- Noirs eurent sept hommes tués et quinze blessés. Le manque de munitions mit à la fin ceux-ci à la merci des Creeks, qui massacrèrent leurs ennemis. Le premier engagement jeta les vainqueurs dans la consternation , car eux aussi comp
taient sept hommes tués et quinze blessés, Ils débandèrent les yeux de la jeune héroïne, et les Manitous, qu'ils avaient crus si propices, étant maintenant réputés défavorables à leurs projets guerriers, les combattants se dispersèrent en toute hâte, en prenant les chemins les plus courts pour retourner chez eux.
Les Creeks ont de singuliers usages qu'on ne voit pas chez d'autres nations. [ls barbouillent le visage des guerriers qui ont succombé dans le combat, les parent de leurs ornements les plus riches, et les exposent dans les lieux les plus éminents pour qu'ils puissent être vus de leurs ennemis. [ls placent à côté d'eux leurs fusils, leurs arcs et leurs flèches, pour faire voir que leur mort ne leur cause aucune douleur ; et ils agissent ainsi pour que ces cadavres soient mis en pièces, occasion qu'un ennemi ne laisse jamais échapper, et qu'un gucrrier creck regarde comme la réalisation de ses vœux les plus chers. Les autres nations, au contraire, emportent et cachent leurs morts, pour les soustraire à la rapacité et aux insultes de leurs ennemis, et elles regardent comme un grand déshonneur pour leurs guerriers d'être découpés en morceaux, même après la mort. Les Creeks et les Sauleux sont alliés et contractent des mariages réciproques qui unissent et confondent en quelque sorte ces deux peuples. Les derniers forment la nation la plus nombreuse et la plus répandue de cette partie de l'Amérique.
Is s'étendent depuis les confins du Bas-Canada jusqu'au pied des montagnes Rocheuses.
C'est aussi la nation médicale par excellence. Tous prétendent être jongleurs, et mettent à un haut prix leurs remèdes et leur charlatanisme. A cause de cet attachement à leurs vieilles et superstitieuses pratiques ei du grand profit qu'ils en retirent, la semence de la parole divine est tombée jusqu'ici sur un sol stérile. Un adroit imposteur, qui a été baptisé et qui passe chez eux pour un grand médecin, n’a pas peu contribué à retenir cette nation dans une ignorance obstinée qui lui fait préférer les ténèbres du paganisme à la bienfaisante lumière de l'Évangile. Il tomba un jour dans une espèce de léthargie qui fit croire qu'il était mort; mais il revint bientôt à lui, rassembla ses adeptes, et leur raconta l'histoire suivante :
« À peine étais-je. mort, que j'allai dans le paradis des blancs où des chrétiens, qui est la demeure du Grand-Esprit et de Jésus-Christ, mais on m'en refusa l'entrée à cause de ma peau rouge. Je me dirigeai alors vers le pays où se trouvent les âmes de mes ancêtres, et là aussi je fus repoussé à cause de mon baptême. Je revins done sur cette terre pour abjurer les promesses que je fis sur les fonts baptismaux, reprendre ma besace de médecin dans l'espoir d'expier mes anciennes erreurs par mon sincère attachement à la jonglerie, et me rendre de nouveau digne
d'entrer dans les belles et spacieuses plaines de ce ravissant et bienheureux séjour où règne un printemps éternel, et où de nombreux troupeaux fournissent une nourriture abondante et intarissable à tous les habitants de l'Élysée indien. »
Ce discours extravagant, qui circula dans toute la tribu et parmi les peuplades voisines, contribua grandement à les attacher à leurs vieilles coutumes et à leurs superstitions, et à les rendre sourds aux instructions de leur digne missionnaire.
Le Rév. M. Belcourt réussit néanmoins à en convertir un nombre considérable, et à les faire renoncer aux illusions de leurs frères. Il les a réunis dans le village de Saint-Paul-des-Sauteux, où ils persévèrent dans la pratique fervente de la religion. Le nombre des fidèles de cette petite localité s'accroît chaque jour.
Enfin le 25 octobre, treize Pieds-Noirs arrivérent au port, et me saluèrent avec une politesse vraiment à la sauvage, c'est-à-dire-avec rudesse et cordialité. Le vieux chef m'embrassa tendrement lorsqu'il sut le motif de mon voyage. Il se distinguait de ses compagnons par son costume ; il était orné, des pieds à la tête, de plumes d'aigle, et portait sur la poitrine comme signe de distinction une grande plaque qui avait la forme d'un médaillon et qui élait de couleur bleue. Il était rempli d'attention pour moi, et me faisait asseoir à côté de lui chaque fois que je lui rendais visite, me pressant ou plutôt me secouant affectueuse-
ment la main et frottant gracieusement mes joues avec son nez barbouillé de roue. Il m'invita cordialement à aller dans son pays, m'offrant de me servir de guide et d'introducteur auprès de sa nation. La différence de physionomie qui existe entre les Indiens habitant les plaines orientales des montagnes et ceux qui avoisineit les eaux supérieures de la Columbia est aussi grande que les montagnes qui les séparent. Ceux-ci se font remarquer par leur douceur , leur sérénité et leur affabilité, tandis que la cruauté, la ruse et le mot sang se lisent dans chaque trait du Pied-Noir indien. On trouverait à peine une main innocente dans toute l'étendue de la tribu. Mais le Seigneur est tout-puissant ; il peut convertir les pierres en enfants d'Abraham. Plein de confiance dans sa sainte grâce et dans sa miséricorde, je me propose de les visiter. Le point essentiel et mon plus grand souci est de trouver un bon et fidèle interprète. Le seul qui se trouve en ce moment au fort est un homme suspect et dangereux. Tous ses employés disent du mal de lui. 1i fait de belles promesses. Dans l'alternative où je suis de renoncer à mon projet ou d'être de quelque utilité à ces pauvres et malheureux Indiens, je me décide à accepter ses services. Puisse-t-il être fidèle à ses engagements !
J'ai l'honneur d’être, Monseigneur , votre trèshumble et très-obéissant serviteur en Jésus-Christ,
P. J. DE SMET, S$. J.
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Fort des Montagnes, 30 octobre 1845.
L'année I8H5 sera une époque remarquable dans les tristes annales de la nation des Pieds- Noirs, car elle est signalée par des désastres. Les Pieds-Noirs et les Kalispels, dans deux escarmouches, perdirent vingt et un guerriers. Les Creeks emmepérent un grand nombre de leurs chevaux et vingt-sept scalps (chevelures). Les Crows leur ont porté un coup mortel : cinquante familles, et la troupe entière de la Pelile-Robe, ont été massacrées il y a peu de temps, et cent soixante femmes et enfants ont été faits prisonniers.
Quelle terrible situation pour ces pauvres créatures ! Dans les premiers transports de la colère, les femmes crows immolèrent un grand nombre de ces captifs aux mânes de leurs maris, de leurs frères, de leurs pères et de leurs enfants. Les survivants furent condamnés à l'esclavage. Peu de temps après, la petite vérole sévit dans le camp des vainqueurs, et parcourut successivement et rapidement toutes les loges. Les Pieds-Noirs avaient cruellement souffert quelques années auparavant de cette épidémie qui fit des milliers de victimes.
Les Crows demandéèrent à leurs captifs comineut ils avaient échappé à la mort. Ceux-ci, animés