‹ Voyages dans l'Amérique septentrionale, Orégon [microforme]Chapitre 27 sur 52 · FRET · texte numérisé non relu

FRET

Fort Walla Walla, 18 juillet 1846.

Trés-Révérend et cher Père Provincial,

J'accéptai l'offre aimable de M. Lewis, et pris place sur une des barques de la Compagnie de la baie d'Hudson, qui se dirigeait vers le fort Vancouver. Nous nous arrétämes au fort Okinagane, où je baptisai quarante-troiës sauvages , dont plusieurs étaient des enfants. Notre traversée fut heureuse et agréable. J'ajouterai peu de chose à ce que Jai dejà dit dans mes précédentes lettres de l'année dernière, concerrant notre résidence de Saint-François Xavier et des autres établissements catholiques de la vallée de Willamette et des environs. Les églises Saint-Jacques, à Vancouver, de Saint-Jean, dans la ville de l'Orégon, deSainte-Marie, dans le couvent du même nom, et la chapeile de Saint-François Xavier sont livrées au culte. La nouvelle église des Canadiens et la cathédrale étaient en voie de progrès. Le nombre des enfants dans les écoles des sœurs s’est beaucoup accru, ei l'on remarque déjà une amélioration sensible parmi les petites filles métisses confiées à leur£ soins. La sœur Loyola, supérieure de cet établissement , paraît enchantée de leur conduite. Deux familles protestantes, des plus respectables de l'Orégon, le docteur Long et sa dame, et le

Juge Burnet avec sa famille, ont été reçus dans le sein de l'Église catholique dans la ville de l'Orégon. L'archevêque Bla'ichet et ses compagnons étaient impatiemment attendus Puisse le Seigneur hâter leur retour et rendre heureux leur voyage sur le terrible Océan, route qu'ils ont prise, à ce qu'il paraît, pour se rendre dans le nouveau séjour qui leur est destiné! Oh! combien la vigne du Seigneur est grande! L'île de Vancouver seule contient plus de vingt mille Indiens, tout prêts à recevoir nos missionnaires ; et parmi les nombreuses nations de la côte nord-ouest, il y a un champ immense qui attend des travailleurs. Les visites faites à ces diverses tribus par les Robes noires et l'affection et la bonté avec lesquelles celles-ci ont été reçues ne laissent aucun doute sur l'heureux succès de leur sainte entreprise. Afin de retourner aux missions du nord , je partis du fort Vancouver au commencement de juillet, deux jours après que la brigade de la Compagnie de la baie d'Hudson l'eut quitté. Un accident , qui heureusement n'a pas eu de suites fâcheuses, m'arriva en chemin. Une boîte à poudre , faisant par hasard explosion près de moi, m'écorcha profondément, et m'enleva complétement la peou du nez, des joues et des lèvres ; je ressemblais , après tous mes voyages , à un rude montagnard dont le visage a été labouré par les angles des rochers et les branches d'arbre. Je me procurai un canot indien bien équipé, et

bientôt j'arrivai , au milieu d'un viclent orage , dans le grand réservoir de la cascade des Montagnes, que traverse le puissant Columbia. Le sublime et le romantique semblent avoir réuni leurs efforts pour déployer ici la plus grande magnificence. Des deux côtés de la rivière, des murailles perpendiculaires de rochers s'élèvent avec une majesitueuse hardiesse ; de petits ruisseaux et d'innorabrables filets d'eau d’une limpidité cristalline poursuivent leur chemin , murmurent en descendant les pentes escarpées, s'élancent et sautent de cascade en cascade, et äprès un millier de gambades ajoutent enfin leur tribut écumant au puissant fleuve du nord. La masse imposante des eaux, qui s'est ouvert ici un passage à travers une chaîne de montagnes volcaniques fort élevées, s'élance avec une impétuosité irrésistible sur des récifs et des ruines renversées pendant un espace d'à peu près quatre milles , et forme le dangereux et dernier obstacle qui soit vraiment remarquable : les grandes cascades de la Columbia. Les Indiens racontent d'une manière intéressante et très-plausible la formation de ces cascades si renommées dont on a tant parlé, qui ont fait naître tant d'écrits et sur lesquelles il a été fait tant de conjectures concernant les lits des fleuves , les changements des niveaux et les crues d’eau qu'on attribuait à des agents volcaniques souterrains. « Nos grands-pères, me dit un Indien, se souviennent du temps où les eaux passaient ici paisiblement

et sans obstacle, sous une longue rangée de roches élevées et saillantes qui, ne pouvant porter plus longtemps leur poids, s'émiettèrent, arrétèrent et élevèrent ainsi le lit de la rivière; ici elle inonda la grande forêt de cèdres et de sapins qu'on voit encore au-dessus des cascades. » En effet, le voyageur voit avec étonnement un grand nombre de forts troncs d'arbres qui se tiennent encore deboui dans l'eau à une profondeur d'environ vingt pieds. Personne, dans mon opinion, ne peut, sans admettre le récit indien, se former une juste idée de la cause qui produisit ces changements remarquables. Mes bagages furent bientôt transportés à l'extrémité nord du Portage. La distance des cascades aux Dalles est d'environ quarante-cinq milles et n'offre pas d'obstacle. L'aspect que présentent les montagnes bordant les deux côtés de la rivière , et les groupes d'arbrisreaux , de cèdres et de pins, est vraiment délicieux par la vue des rionts Hood ei Sainte-Hélène , dont la cime est couronnés de neige. Une hrise favorable nous fit déployer deux couvertures à défaut do voiles, et pendant que nous glissions rapidement sur la rivière, nous remarquâmes plusieurs iles de formation volcanique , où les Indiens déposent leurs morts , sur des échafaudages ou dans de petites huttes faites de pièces de cèdre fendues couvertes souvent de nattes et de planches. Ils ont grand soin d'empécher les oiseaux de proie ou les loups rapaces, avec leurs estomacs d'hyène

et leur penchant au pillage, de pénétrer dans la demeure des morts.

Le troisième jour, nous arrivâmes aux grandes Dalles. Les Indiens s'y rassemblent de différents cantôns de l'intérieur pour se livrer, dans cette saison de l'année, à la pêche du saumon. C'est leur bon temps de réjouissance, de jeux et de fêtes. Le long carême est passé, et ils se trouvent enfin au milieu de l'abondance. Tout ce que l'œil peut voir ou le noz sentir est du poisson, rien que du poisson ; il est entassé de toutes parts sur les rochers ; les huttes des Indiens en regorgent, et les chiens se roulent et se battent sur les abatis qu'on jette de tous côtés. Il n'y avait pas moins de huit cents Indiens réunis pour cette pêche. Celui qui les a vus il y a cinq ans, pauvres et nus, et qui les voit maintenant, se ré,suit du changement ou, comme dirait Ovide, de la comp'éte métamorphose qui s'est opérée chez eux. Leurs vêtements sont du plus grotesque caractère, car ils négligent même de les approprier au sexe ou à leur condition de vie. Une mascarade, selon nous, prouverait au moins une unité d'intention ; mais cette mascarade indienne défie toutes les unités. Un Indien basané et brave marche fièrement devant nous, ayant conscience apparemment de la dignité que lui donne son nouveau costume, dont voici la description : une jaquette beaucoup trop petite pour lui, et un pantalon collant, avec des sous-pieds, dont les solutions de continuité accusent

l'absence de chemise, forment l'habillement de son corps, un bonnet de nuit de femme, passé de mode et orné d'une large garniture, constitue la parure de la tête ; quelquefois, lorsque les moyens permettent ce surcroît de luxe, un chapeau verni de marin surmonte cette coiffure, dont l’ensemble forme un effet gracieux. Une paire et parfois seulement une demi-paire de souliers complète le burlesque accoutrement de ce dandy indien. On en voit quelques-uns parader dans le camp, vêtus entièrement comme des rouliers : d'autres ont un costume mi-partie de marin, de roulier et d'avocat, le tout arrangé suivant leur fantaisie ; mais lornement favori paraît être le bonnet de nuit «vec ses énormes garnitures. Quelques-uns n'ont qu'un seul article de vêtement. J'ai vu un vieil Indien se pavaner avec une paire de »ottes qui formait toute sa garde-robe. Les femmes des Indiens portent de longues robes de calicot qu'embellissent fort peu les copieuses additions d'huile de poisson dues aü goût ou à la négligence de leurs possesseurs. Quelquefois elles ajoutent à cette robe une veste, un surtout ou une capote, lorsqu'elles peuvent se procurer ces objets. Les Dalles forment à présent une espèce de lieu de passage qui offre l'aspect d'une mascarade où émigrants et Indiens se rencontrent pour se prêter, ce semble, mutuellement secours. Quand les émigrants de l'Orégon y arrivent, ils ont généralement besoin de provisions, de chevaux, de canots

et de guides. Les Indiens les leur fournissent, et reçoivent en échange les vieux habits de voyage des docteurs, des avocats, des fermiers, des Allemands, des Français, des Espagnols, etc., qui traversent les Dalles pour se diriger vers l'ouest. De là, la collection bigarrée de pantalons, d'habits, de bottes de toutes formes et de toutes grandeurs, de chapeaux et de bonnets de toute mode. Ici, jatteignis MM. Lewis et Manson, qui m'offrirent une place dans une des barques de la Compagnie : ce que j'acceptai avec plaisir. Le transport de leurs bateaux et de leurs chargements prit toute une journée. Depuis les grandes Dalles jusqu'aux sources nord de la Columbia, la navigation demande une grande attention, car elle présente une succession continuelle de rapides , de chutes, de cascades et de dalles. On emploie ici comme pilotes des hommes d'une grande expérience, et cependant, malgré leurs précautions et leur habileté, il n’y a probablement pas de fleuve sur le globe, fréquenté à l'égal de celui-ci, où il arrive plus de désastreux accidents.

Aux Dalles, vous entrez dans une région aride où le bois flottant trouvé sur les bords de la rivière est apporté au camp par les Indiens, qui reçoivent avec joie en échange un rouleau de tabac. Pendant l'absence des sauvages, les tombes des morts sont quelquefois honteusement dépouillées par des chrétiens voyageurs et civilisés, qui enlèvent les planches qui recouvrent les cadavres ; ceux-ci

deviennent alors la proie des vautours et des corbeaux.

Les Indiens restent sur la Columbia aussi longtemps qu'ils peuvent attraper un saumon. Insou: cieux de l'approche de l'hiver, ils ne font pas de suffisantes provisions ; aussi les voit-on, lorsqu’elles diminuent ou qu'elles sont épuisées, aller à la recherche des poissons morts ou mourants qui flottent en grand nombre sur la surface des eaux. Dans le voisinage immédiat d'un camp, l'air est iufecté par l'odeur du saumon putréfié ; on le suspend aux arbres, ou on le place sur des échafaudages, et c'est de cette nourriture malsaine et détestable que vit l'imprévoyant Indien , lorsque l'époque de son long carême est arrivée.

Vous pouvez à peine vous faire une idée de la déplorable condition des pauvres petites tribus dispersées le long des bords de la Columbia, et dont le nombre diminue visiblement d'année en année. Elles ont pour demeures quelques misérables huttes faites de joncs, d'écorces, de broussailles ou de branches de pin, couvertes quelquefois de peaux ou de haïillons. Autour de ces pitoyables habitations gisent, répandus avec profusion, les os des animaux et les abatis de poisson , au milieu de monceaux d'ordures de toute espèce. Dans l'intérieur on trouve des racines entassées dans un coin , des peaux suspendues à des perches placées en travers, du poisson qui bout sur le few, et un peu de braise mourante ;

vous y verrez rarement une hache pour couper le ‘bois. Tous les ustensiles de cuisine, les verres à boire , les plats, etc., se résument en une espèce de chaudron ou marmite, fait d'osier et enduit de gomme. Pour faire bouillir ce récipient, on y met des pierres rougies au feu. Maintenant, devinez quel est le mets qu'on prépare ainsi ? Je vous le donne en cent, en mille. C'est une soupe composée d'ingrédients qu'il est impossible de deviner.

Mais passons du matériel au personnel ; quelles étranges figures ! Des faces couvertes d'une couche épaisse de graisse et de saleté, des têtes qui n'ont jamais senti un peigne ; des mains ! mais quelles mains ! une véritable paire « de tournebroches qui font tout métier, » remplissant dans une succession rapide les fonctions variées de peigne, de mouchoir de poche, de couteau, de fourchette et de cuiller. Pendant que les Indiens mangent, cette action est fortement indiquée par le craquement et par les sons discordants qui leur sortent du nez, de la bouche, du gosier, etc. ; le seul souvenir de ce spectacle est capable de rendre un voyageur malade. Aïnsi, vous pouvez vous faire une idée de leurs misères matérielles, qui ne sont, hélas ! qu'une bien faible image de misères d'une autre espèce et infiniment plus hideuses. Car que diraije pour essayer de vous dépeindre leur condition morale’? Il règne parmi la plupart d’entre eux une sorte d'idolâtrie superstitieuse (appelée médecine ou jonglerie), qui les fait rendre hommage aux

plus vils animaux ; une dépravation de mœurs qui ne connaît d’autres liens dans le mariage que le ‘aprice du moment; une passion pour la danse dont l'exercice désordonné se prolonge tous les jours jusqu'à la nuit; une fainéantise à laquelle rien ne peut les arracher, sauf l'appât du jeu ou les excitations énergiques de la faim; ajoutons qu'ils sont adonnés aux plus viles habitudes de la gloutonnerie, de la dissimulation, etc. Telle est la condition misérable des pauvres tribus sauvages disséminées le long de la Columbia ; mais au milieu de toutes ces misères, on trouve heureusement un trait de la rédemption : le désir constant de découvrir quelque puissance supérieure à l'homme. Cette disposition rend ces peuples très-attentifs au “oindre mot qui semble leur appofter la plus légère connaissance de l'Étre suprême ; cela explique la facilité avec laquelle ils croient tout ce qui ressemble à la parole de Dieu.

Je suis, très-révérend et cher Père, votre trèshumble et très-obéissant serviteur.

P. J. DE SMET, S. J.

Saint-Ignace, près de la baie de Kalispel, 26 juillet 1846.

Très-Révérend et cher Père Provincial,

Le huitième jour après mon départ du fort de Vancouver, je débarquai sain et sauf à Walla Walla, avec les objets destinés aux différentes missions. En peu de jours tout fut prêt, et après avoir remercié l'excellent et dévoué M. Mac Bride, le surintendant du fort, qui me rendit tous les bons offices possibles, nous nous trouvâmes bientôt sur le chemin des montagnes. Nous conduisions une bande de mulets et de chevaux à travers une plaine aride et sablonneuse, couverte de toutfes d'herbe et d'absinthe. Nous fimes à peu près seize milles, et campâmes la nuit dans une belle petite prairie arrosée par la rivière Walla Walla, où nous trouvämes de l'herbe en abondance pour nos animaux. On déchargea aussitôt ces pauvres bêtes, et on les laissa libres de paître à loisir nous fimes ensuite un feu sur lequel nous posâmes le chaudron du camp, nous disposämes le lit, qui consistait en une peau de buffle, et nous fumâmes ensemble et amicalement une pipe à la manière des Indiens, pendant que le souper se préparait. Nous nous trouvâmes chez nous et parfaitement à l'aise en moins d'un quart d'heure. La soirée

pel,

était belle, et le ciel sans nuage ; nous dormimes d'un sommeil profond et réparateur qui nous permit de partir dès l'aube du jour. Il nous fallut marcher un jour entier avec nos animaux bâtés dans une plaine ondulée, avant d'atteindre le passage de la rivière des Nez-Percés ou la fourche de Lewis qui prend son origine dans l'angle des montagnes Rocheuses et Neigeuses, entre le 42° et le 44° degré, près des sources occidentales des rivières Rio-Colorado, la Plate, le Yellow-Stone et le Missouri. Son cours vers l'ouest jusqu'aux montagnes Bleues, et sa direction septentrionale jusqu'à ce qu'il rejoigne la Columbia avec ses principaux tributaires, vous sont suffisamment connus par les amples descriptions que j'en ai faites dans mes précédentes lettres. Nous trouvâmes environ une douzaine de loges indiennes appelées les Palooses, qui forment une portion de la tribu des Sapetans ou Nez-Percés. Nous nous procurâmes ici chez les Indiens quelques saumons frais pour lesquels nous leur donnâmes en échange d'amples provisions de poudre et de plomb ; mais comme l'herbe était fanée et rare, et que nous avions quelque lieu de croire que ces sauvages étaient enclins au vol, nous primes le parti de poursuivre notre route jusqu'à une distance de huit ou dix milles, et nous campâmes, assez tard dans la soirée, sur la rivière Pavillon. La plaine des Nez-Percés et des Spokaïtes est au moins à mille pieds au-dessus du lit de la rivière. Elle est

aride, pierreuse, inégale, couverte de mamelons et d'herbes à fourrage, de poiriers sauvages et d'absinthe. Les formations pierreuses et volcaniques qu'on voit dans toute cette contrée sont réellement merveilleuses. Nous avons sonvent passé par des étangs et de petits lacs encaissés entre des remparts de roches basaltiques ; ces immenses rangées de colonnes noires et brillantes sortent du sein de la plaine et s'étendent à une distance de plusieurs milles ; on dirait des forts, d'antiques cités et des palais en ruine. Nous campâmes plusieurs fois près de petits mais jolis lacs que sillonnaient un grand nombre de canards et d'oies, suivis de leurs couvées. Les Indiens viennent dans ces régions pour y chercher des racines amères et le camash qui y abondent. Dans chacun de leurs anciens campements nous trouvions une grande quantité d'écailles de tortues de prairie, ce qui prouve que ces animaux y sont en très-grand nombre, et servent de nourriture aux naturels. Les faisans et les cailles y sont communs . ous en tuions chaque jour autant qu'il en fallait pour nos repas.

Le cinquième jour après notre départ de Walla Walla, nous atteignimesla rivière Spokane, où nous trouvâmes un bon gué pour nos animaux. Vous verrez avec plaisir la carte que j'ai dressée des sources de cette rivière. Quoique belle et intéressante, la Spokane forme cependant, comme tous les autres cours d'eau de l'Orégon, une succession

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