LÉGENDE DES INDIENS POTOWATOMIES
Université de Saint-Louis, 10 janvier 1847.
Trés-Révérend et cher Père Provincial,
Ainsi que je vous l'ai promis, Je vous envoie la relation donnée par les Potowatomies résidant à Council-Bluffs, concernant leur propre origine et les causes qui donnèrent naissance à leur « grande médecine » et jonglerie , qu'ils disent être de la plus haute antiquité. Ces superstitions existent chez toutes les tribus du continent américain ; elles ne diffèrent que dans la forme et dans les ‘cérémonies qui les accompagnent. Le Nanaboojoo ou Nanabush des Potowatomies, le Wieska des Ojibbeways , le Wisakeshak des Creeks, des Sauteurs et des Pieds-Noirs, l'Ztalapasse des Tchinouks , habitant les bords de la mer Pacifique, peuvent être attribués au même personnage.
Je vous envoie cette relation, mot pour mot, comme elle m'a été communiquée par Potogojecs, un des chefs les plus intelligents de la nation potowatomie ; quoique fabuleuse, elle n'est pas entièrement dénuée d'intérêt. Elle devrait nous exciter à adresser nos prières les plus ferventes au Père des lumières, pour qu'il éclaire ces
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pauvres enfants des forêts, et envoie de bons et infatigables travailleurs dans cette grande vigne. : Ayant demandéà ce chefce qu'il pensait du Grand- Esprit, du Créateur et de l'origine de sa religion ou grande médecine, j'en reçus la réponse suivante.
« Macketa Konia (Robe noire), je vais vous faire, me dit-il, un récit fidèle de ce que ma tribu pense de ces choses. Nous n'avons pas , comme vous, des livres pour transme'tre nos traditions à nos enfants. C'est aux anciens de la nation à instruire les jeunes gens de ce qui concsrne leur croyance et leur bonheur.
« Plusieurs d'entre nous croient que l'univers est gouverné par deux grands esprits qui se font constamment la guerre. L'un est appelé Kchemnito, c'est-à-dire, le Grand-Esprit ; l'autre Mchemuito ou le Mauvais Esprit. Le premier est la bonté même, et sa bienfaisante influence se fait sentir partout ; mais le second est la méchanceté personnifiée et ne fait que du mal. Les uns croient qu'ils sont également puissants, et offrent à ce dernier leurs hommages et leur admiration, par la crainte qu'il leur inspire. Les autres ne savent lequel des deux doit être considéré comme le plus puissant ; en conséquence, ils tâchent de se les rendre tous deux propices, en offrant à chacun le culte qui lui convient. La plupart cependant croient, comme moi, que Kchemnito est le premier principe, la cause première, qu'il doit être toutpuissant , qu'à lui seul sont dus tout culte et
toute adoration, et que RE doit étre méprisé et rejeté.
« Kchemnito créa d'abord un monde, qu'il rempli d'une race d'êtres qui n'avaient que l'apparence d'hommes ; c'étaient des chiens pervers, ingrats et méchants, qui n'élevaient jamais leurs yeux vers le ciel, pour implorer l'assistance du Grand-Esprit. Une pareille ingratitude excita sa colère, et lui fit plonger le monde dans un grand lac, où tous les habitants furent noyés. Lorsque sa colère fut apaisée , il retira le monde des eaux (1), et créa de nouveau un beau jeune homme,
(:) Un missionnaire au Canada, qui a longtemps vécu au milieu des sauvages, expose ainsi la tradition populaire des Indiens du nord, au sujet de la création du monde... Autrefois, disent-ils, il y avait de l'eau partout : Wieska, espèce de génie ou de dieu subalterne , commanda au castor de plonger, pour avoir de la terre. Le castor obéit ; mais il était si gras qu'il lui fut impossible de se rendre jusqu'au fond de l’eau. Il revint donc sans rien apporter. Wieska ne se rebuta pas : il chargea le rat musqué de la commission que le castor n'avait pu remplir. Le nouvel envoyé plongea longtemps et revint presque noyé, sans avoir eu plus de succès que celui qui l'avait précédé. IL espérait en être quitte pour ce sremier voyage, qui avait mis ses jours en un si grand danger ; mais Wieska, qui ne se laissa pas décourager par les obstacies, lui ordonna de plonger de nouveau , lui promettant de le faire revivre s'il lui arrivait de se noyer. Le rat plongea pour la seconde fois, et fit tous les efforts imaginables pour répondre aux désirs de son maître. Enfin, après un temps considérable passé sous l'eau, il revint à la surface, mais tellement épuisé de fatigue qu’il avait perdu
connaissance. Wieska l'examine soigneusement et, après bien
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qui devint triste, ennuyé de sa condition solitaire et las de la vie. Kchemnito eut pitié de lui, et lui donna pendant son sommeil une sœur pour charmer sa solitude et être sa compagne. Quand il se
des recherches , il trouve entre les griffes du pauvre animal un peu de terre, sur laquelle il souffle avec tant d'efficacité qu'elle commence à grossir rapidement. Quand il eut longtemps soufflé, voulant s'assurer si la terre était assez grosse, il donna ordre au corbeau, qui à cette époque était de la blancheur du cygne, d'en faire le tour pour en reconnaitre les dimensions. Le corbeau obéit, et revint dire à celui qui l'avait envoyé que son œuvre était trop petite. Wieska se remit à souffler sur là terre avec une nouvelle ardeur, et enjoignit ensuite au corbeau d’en faire le tour pour la seconde fois, en l’avertissant bien de ne pas manger d'un cadavre qu'il rencontrerait dans sa route. Le corbeau repartit sans murmurer, et trouva en effet, à l'endroit qui lui avait été indiqué, le cadavre auquel il lui était défendu de toucher. Mais, pressé par la faim, peut-être aussi par un peu de gourmandise, il osa se rassasier de cette nourriture infecte, et revint annoncer à Wäieska que la terre était assez grande pour qu'il ne lui fût plus nécessaire de se remettre à l'ouvrage. Mais à son arrivée, le messager infidèle se trouva aussi noir qu'il était blanc à son départ, et fut ainsi puni de sa désobéissance ; punition qui s’est étendue à ses descendants. Cette tradition , qui porte des traces frappantes de la tache originelle et de plusieurs circonstances du déluge, ne fait aucune mention de la création de l'homme et de la femme ; et, quelque peu logique qu'elle soit, elle n'est guère nlus ridicule que les systèmes de certains beaux-esprits du siècle dernier qui, en haine de la révélation , ont voulu, pour expliquer la formation de la terre, substituer leurs extravagantes rêveries au récit de la Genèse.
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réveilla, il vit sa sœur , et se réjouit excessivement ; sa tristesse disparut aussitôt. [ls passèrent leur temps dans des amusements et des conversations agréables, et vécurent plusieurs années ensemble dans un état d'innocence et d'harmonie parfaite, sans que le plus léger nuage vint troubler le bonheur de leur paisible solitude.
« Le jeune homme eut dans les premiers temps de leur union un songe qu'il communiqua à sa sœur, Cinq jeunes hommes, dit-il, viendront « cette nuit et frapperont vivement à la porte de « ta loge ; le Grand-Esprit vous défend de rire, « de les regarder et de répondre aux quatre pre- « miers, mais il vous permet de regarder et de « parler, quand le cinquième se présentera, » Elle se conforma à cet avis. Lorsqu'elle entendit la voix du cinquième, elle lui ouvrit la porte, et se mit à rire de très-bon cœur ; il entra immédiatement, et devint son mari. Le premier des cinq étrangers, appelé Sama (tabac), n'ayant recu aucune réponse, mourut de chagrin ; les trois autres, Wapehone (citrouille), Æshketamok (melon d'eau) et Kojees (la fève) partagèrent le sort de leur compagnon. Taaman (maïs), qui fut l'époux , enterra ses quatre compagnons, et de leurs tombes il sortit peu de temps après, des citrouilles, des melons d'eau, des fèves et du tabac, en quantité suffisante pour les nourrir pendant toute l’année , et les mettre à même de fumer en l'honneur des manitous et dans le conseil. C'est de cette union que
descendent les nations indiennes d'Amérique (1).
« Un grand Manitou vint sur la terre, et choisit une femme parmi les enfants des hommes ; il eut quatre fils d'une seule couche ; le premier né fut appelé Nanaboojoo, l'ami de la race humaine, le médiateur entre l'homme et le Grand-Esprit ; le second fit nommé Chipiapoos, l'homme de Ja mort, qui règne dans la contrée des âmes ; le troisième Wabooso, aussitôt qu'il vit la lumière, s'enfuit vers le nord, où il fut changé en lapin
() « Les Mandans ou Fessants sont le premier peuple placé sur la terre. Ils habitaient d’abord l'intérieur du globe ; ils y cultivaient la vigne, dont un pied s'était élevé jusqu'au sommet de leur demeure, et avait passé par une crevasse de la terre. Un jeune homme monta par cette vigne et parvint à gagner la surface de la terre, sur le bord de la rivière Missouri, à l'endroit même où se trouve aujourd'hui leur village.Il regarda de tous côtés etadmira la beauté du pays et des prairies... Il vit des bandes de buffles, et en tua un avec son arc et ses flèches. Il trouva que la chair était bonne à manger. Il redescendit, et raconta ce qu'il avait vu... Plusieurs le suivirent dans son second voyag”, entre autres deux filles. Parmi ceux qui essayaient de monter , se trouvait une femme grande et corpulente ; mais les chefs lui défendirent de quitter sa demeure. Elle ne put vaincre sa curiosité; elle grimpa en secret sur la vigne, qui se cassa sous son poids. Les Mandans s'affligèrent de cet accident, et la 1.mme fut disgraciée pour avoir été la cause de cette grande calamité. Désormais personne ne pouvait monter, et ceux qui se trouvaient sur la surface ne pouvaient plus redescendre. Ceux-ci bâtirent le village des Mandans : les autres continuent à habiter l’intérieur de la terre, » On voit que mère Eve a joué son rôle parmi les Mandans, aussi bien qu'ailleurs,
blanc; là on le considère, sous ce nom, comme un grand Manitou ; le quatrième s'appelle Chakekenapok, l'homme de caillou ou Pyrite. En venant au monde, il causa la mort de sa mère.
« Nanaboojoo étant arrivé à l'âge d'homme résolut de venger la mort de sa mère (car parmi nous la vengeance est regardée comme honorable) ; il poursuivit Chakekenapok sur tout le globe. Partout où il put atteindre son frère, il lui brisa quelque membre, et enfin, après plusieurs rencontres, il le détruisit en lui arrachant les entrailles. Les fragments brisés du corps de cet homme de pierre devinrent d'énormes rochers ; ses entrailles furent changées en vignes de toute espèce , et jetèrent de profondes racines dans toutes les forêts ; les pyrites dispersés sur le sol indiquent les lieux où les différents combats eurent lieu. Avant que le feu ne fût introduit chez nous, Nanaboojoo enseigna à nos ancêtres la manière de faire des haches, des lances et les pointes des flèches, afin de tuer nos ennemis à la guerre et les animaux qui doivent servir à notre nourriture. Nanaboojoo et son frère, Chipiapoos, vivaient ensemble séparés du reste du genre humain, et se distinguaient de tous les autres êtres par leurs qualités supérieures du corps et de l'esprit. Les Manitous qui demeurent dans l'air, aussi bien que ceux qui habitent la terre et les eaux, envièrent le pouvoir
de ces frères et conspirèrent leur ruine. Nana-
boojoo découvrit et évita leurs piéges, et dit à
sm
Chipiapoos de ne pas le quitter un seul instant. Malgré cet avertissement , Chipiapoos s'aventura seul, un jour, sur le lac Michigan ; les Manitous rompirent la glace, et il s'enfonça au fond , où il trouva son tombeau. Nanaboojoo ne retrouvant plus son frère dans la loge devint inconsolable. Il chercha partout en vain; il déclara la guerre à tous les Manitous, et en précipita un nombre infini dans les profondeurs des abimes. Alors il pleura , défigura sa personne et se couvrit la tête en signe de deuil pendant six années, prononçant de temps en temps, d'un ton trisie et morne, le nom du malheureux Chipiapoos.
« Pendant la durée de cette trève, les Manitous se consultaient sur les meilleurs moyens à employer pour apaiser la colère de Nanaboojoo , sans cependant arriver à aucune conclusion, lorsque quatre des plus âgés et des plus sages, qui n'avaient pas coopéré à la mort de Chipiapoos, offrirent d'accomplir cette tâche difficile. Ils bâtirent une loge près de celle de Nanaboojoo, préparèrent un excellent repas, et remplirent un ‘alumet du tabac le plus exquis. Ils marchèrent en silence contre leur ennemi redouté , en portant chacun sous leur bras un sac fait d'une peau entière de quelque animal, tel que loutre, lynx ou castor, bien pourvu des plus précieuses médecines (at xquelles, dans leurs pratiques superstitieuses , ils attachent un pouvoir surnaturel), et lui demandèrent dans les termes les plus bienveillants et
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