‹ Voyages dans l'Amérique septentrionale, Orégon [microforme]Chapitre 42 sur 52 · CES · texte numérisé non relu

CES

son secours et ses faveurs, lorsqu'ils veulent obtenir du succès à la chasse ou à la guerre, ou bien de la neige, pour faire descendre les bufles des montagnes, soit encore pour apaiser le Grand- Esprit, quand une calamité frappe la nation, une famille ou même une seule personne. Les Pawnees sont du petit nombre des aborigènes qui descendent des anciens Mexicains , et ils offrent des sacrifices humains. Afin de justifier cette pratique barbare, ils disent que l'étoile du matin leur enseigna, par l'intermédiaire de l'oiseau, que de pareils sacrifices lui étaient agréables, et répandaient sur la nation les faveurs du grand Térawat (1) de l'univers. Ils sont très-persuadés que les sacrifices humains sont fort agréables au Grand-Esprit. De là, quand le Pawnee fait un prisonnier et désire se rendre agréable au ciel, il le dévoue à l'étoile du matin. Au moment du sacrifice, il remet le prisonnier entre les mains des jongleurs ; aussitôt après commencent les cérémonies de l'offrande. J'étais à peu de distance de l'endroit où un de ces sacrifices avait lieu, et les particularités que je vais raconter m'ont été rapportées par un témoin oculaire digne de foi:

La victime de cet horrible sacrifice était une jeune fille siouse, nommée Dakotha ; elle avait quinze ans, et avait été faite prisonnière par les Pawnees, environ six mois avant son immolation. Pendant sa captivité, Dakotha reçut des Pawnees

(1) Nom qu'ils donnent au Grand-Esprit.

teien des ndane ces endes que eur » de anr'aque au pril le crides éréde les ‘ap-

une vait

les ion.

ees

toutes les marques de déférence qu'on peut attendre de sauvages. Elle était l'hôtesse honorée de toutes les fêtes et de toutes les réjouissances du village ; et partout elle était traitée, du moins en apparence, plutôt comme une bonne amie que comme une prisonnière. C'est l'usage d'en agir ainsi avec les victimes, afin de leur cacher le sort horrible qui leur est réservé.

Le mois d'avril, étant la saison des semailles, est choisi de préférence pour l'accomplissement de leurs abominables sacrifices. A cette fin, quatre des principaux sauvages de la tribu s’assemblent dans le plus vaste et le plus bel akkaro ou hutte, pour délibérer avec Tirawat ou le Grand-Libérateur de l'univers, au sujet de l'immolation de la victime. Selon leur croyance, cette divinité récompense le sacrifice humain par une abondante moisson ; elle remplit les champs contigus à leurs villages d'immenses troupeaux de buffles, de daims et d’antilopes, les mettant par là à même de tuer leur proie avec plus de facilité, et moins de danger de se trouver en contact avec d'autres nations guerrières et ennemies.

Le sauvage le plus âgé de la tribu préside la fête donnée à cette occasion. Dix des meilleurs chanteurs et musiciens, munis de leurs instruments particuliers, s'asseoient au milieu de l'akkaro. Quatre d'entre eux ont dans leurs mains des calebasses sèches , dont les graines ont été extraites et remplacées par de petits cailloux ;

Gt armee

agitées par les bras musculeux de ces gigantesques sauvages , elles produisent un son pareil à celui de la grêle tombante. Quatre autres battent le tckapiroutche, espèce de tambour lugubre et assourdissant ; formé d'un tronc d'arbre, il a environ trois pieds de long sur un et demi de large, et ilest couvert à ses deux extrémités d'une peau de daim. Les deux derniers ont une espèce de flûte, faite de roseaux d'à peu près deux pieds de long sur un pouce de diamètre. Ces instruments, tels qu'ils étaient en usage chez les anciens bergers, donnent un son qui peut être entendu à un demi-mille de distance. Ils attachent à chaque instrument un petit tewaara ou sac médical, rempli de racines et d'autres matières auxquelles, dans leurs rites superstitieux, ils attachent un pouvoir surnaturel ; par là leur offrande est plus agréable à l’auteur de la vie. Quatre sentinelles, armées chacune d'une lance , prennent place aux quatre points cardinaux de la loge, pour maintenir l'ordre parmiles spectateurs et empêcher l'entrée des femmes, des jeunes filles et des enfants.

Les hôtes sont assis par terre, ou sur des nattes, à droite et à gauche du président, ils se lèvent de temps en temps et exécutent les danses les plus grotesques et les plus ridicules. Imaginez-vous trente sauvages basanés, au corps tatoué, au visage barbouillé de blanc , de noir (cette dernière peinture est faite avec de la suie ou des ratissures de chaudron , du jaune, du vert et du vermillon), et dont

la chevelure longue et en désordre est collée avec de la boue ou de l'ar ile. Ils se mettent en cercle, puis crient, sautent et font avec le corps, les bras, les jambes et la tête, mille hideuses contorsions. La sueur qui ruisselle de tous leurs membres les fait paraître encore plus affreux par le mélange confus des couleurs dont ils sont peints. T'antôt ils sont tous réunis pêle-mêle ; tantôt ils se séparent, se placent les uns à droite, les autres à gauche ; celui-ci est sur un pied, celuilà sur deux ; quelques-uns vont à quatre pattes, sans ordre, et bien qu'ils paraissent n'observer aucune mesure , cependant ils sont en parfaite harmonie avec leurs tambours, leurs calebasses et leurs flûtes.

Presque au centre de la hutte, à environ quatre pieds du foyer, se trouvent placées quatre grandes têtes de buffle qu'on à disséquées, afin qu'elles pussent être soumises aux augures. Le jongleur président, les musiciens et les danseurs ont la tête couverte de duvet de cygne qu'ils fixent au moyen au miel dont ils barbouillent leurs cheveux ; cette coutume est en usage chez toutes les tribus du nord de l'Amérique, lorsqu'elles accomplissent leurs rites superstitieux. Le président ou Jongleur en chef est le seul qui soit peint en rouge ; les musiciens sont teints rouge et noir ; les autres présentent toutes les variétés de couleurs et les figures les plus fantastiques.

Chaque fois qu'on exécute les chants, les danses

RS

et la musique, les spectateurs observent le plus profond silence, et pendant les trente-cinq minutes que dure ce charivari extraordinaire, on n'entend rien que les chants, les cris, les hurlements et la musique.

Lorsque tout le monde a figuré dans la danse, le jongleur président donne le signal de l'arrêt en criant de toute la force de ses poumons. Aussitôt tout cesse, chacun prend sa place, et l'auditoire répond : Néva ! néva ! néva! C'est bien! c'est bien ! c'est bien! Les danseurs remplissent alors l'ancien nawishkaro où calumet religieux, dont on ne se sert que dans les occasions les plus importantes ; 1ls l'offrent au président, qui frappe avec ses deux mains la longue pipe ornée de perles et de différentes figures, et va s'asseoir près du brasier. Un des gardes place un charbon sur le mystérieux calumet. Lorsqu'il est allumé, le président se lève et en fait aspirer une bouffée à chacun des musiciens, sans lâcher sa pipe.

Ensuite il se place au centre, et élevant ses yeux vers le ciel, il prie le Maître de la vie d'agréer le calumet. Après être resté un moment dans un majestueux silence, il offre trois bouffées au ciel, et dit ces mots : « O Tirawat ! toi qui vois tout, fume avec tes enfants et prends pitié de nous ! » Il présente ensuite le calumet aux têtes de buffle, leurs grands manitous, salue chacune d'elles par deux bouffées, puis il vide le fourneau du calumet dans une écuelle de bois, préparée à cet

ART Te nel de

effet, afin que la cendre sacrée puisse étre recueillie et conservée dans une poche de peau de daim (1).

Après la danse, le maître des cérémonies sert le repas des hôtes, assis en cercle ; ce repas consiste en viande de buffle séchée et en maïs bouilli, servi dans des écuelles de bois, remplies jusqu'au bord : chacun est obligé de vider son plat, dût-il être exposé à mourir d'indigestion. Le président offre au Grand-Esprit une portion de viande et de mais, et la place par terre , puis il fait la même offrande à chacune des têtes de buffle qui sont censées prendre part à la fête. A la fin, pendant que chacun est occupé à faire honneur à son plat, un des chefs de la bande se lève, et annonce à tous les convives que le Maitre de la vie danse avec lui et qu'il agrée le calumet et la fête. Toute la bande répond : « Néva ! néva ! név2 ! » C'est la première condamnation.

Le repas fini, ils recommencent leur danse et allument pour la seconde fois le calumet, qu'ils offrent, comme auparavant, au Maître de la vie et aux têtes de buffle ; après quoi la loge résonne encore du triple cri : « Néva! » Cette dernière

(1) Cette manière de fumer est en grande réputation parmi les sauvages de l'ouest ; elle a la même importance et entraine la même obligation qu’un serment parmi les nations civilisées, Si l'on peut faire accepter le calumet à deux sauvages qui vont se livrer un duel à mort, la querelle cesse à l'instant et leur

amitié devient plus forte que jamais.

ES QE DE 7 a ae emmee ne > —

danse condamne, sans appel, l'infortunée victime dont l'immolation est demandée.

Après toutes leurs danses grotesques , leurs cris, leurs chants et leurs vociférations , les sauvages précédés par leurs musiciens sortent de la

loge pour présenter le calumet sacré aux têtes de bufle placées au sommet des loges du village ; chacune d'elles est ornée de deux ou de huit têtes , qu'on conserve comme des trophées et des preuves d'habileté à la chasse. À chaque bouffée , la multitude pousse un cri furieux; car le village tout entier se joint à cette procession extraordinaire. Ils s'arrêtent devant la loge de la fille siouse, et font résonner l'air de leurs terribles imprécations contre leurs ennemis, et contre l'infortunée et innocente victime qui les représente en cette circonstance. À partir de ce moment, elle est gardée par deux vieux satellites, dont le devoir est de l'empêcher de soupçonner qu'elle soit la victime réservée au prochain sacrifice ; ils doivent aussi l'entretenir de la grande fête qu'ils préparent en son honneur, afin que, se nourrissant bien, elle paraisse plus belle et plus grasse, et partant plus agréable au Maître de la vie. C'est ainsi que finit le premier jour des cérémonies.

Le second jour, deux vieilles femmes sauvages, à l4 chevelure en désordre, à la figure ridée et barbouillée de blanc et de rouge, ayant les bras et les pieds nus, les jambes tatouées, et vêtues seulement d'une petite jupe de peau de daim descendant

ne

Jusqu'au genou; en un mot, deux misérables sorc'ères, capables de faire frissonner de terreur le premier qui les regarderait, sortent de leurs huttes, portant dans leurs mains crasseuses des pipes ornées des scalps que leurs maris ont pris sur leurs infortunés ennemis. En passant à travers le village, elles dansent autour de chaque akkaro, annonçant solennellement : « Que la fille siouse a été donnée au Maitre de la vie par des hommes sages et justes, que l'offrande lui est agréable, et que chacun doit se préparer à célébrer ce jour avec gaieté. » À cette nouvelle, les oisifs et les enfants du village se mettent en mouvement et poussent des cris de Joie. Alors ils dansent encore et reconduisent les deux vieilles sorcières à leurs huttes , devant lesquelles ils posent leurs pipes comme des trophées, avant d'entrer ; puis tous retournent à leur propre loge, pour participer aux fêtes de leurs parents. Vers les dix heures du matin du troisième jour, toutes les jeunes femmes et les jeunes filles du village, armées de haches, se rendent à la loge de leur jeune et malheureuse captive, et l'invitent à venir dans la forêt avec elles pour couper du bois.

La simple et confiante enfant accepte leur perfide invitation avec joie et empressement, heureuse de respirer encore une fois l'air pur. Elles lui donnent alors une hache, et la troupe des femmes avance vers la place indiquée pour la danse, en faisant retentir la forêt de cris de Joie. Aüpat,

vieille femme qui les conduit, leur désigne, par un coup de hache, l'arbre qui doit être coupé. Chacune alors donne un coup ; après quoi, la victime s'approche pour terminer le travail. Aussitôt qu'elle commence ce qui ne lui semble qu'un passe-temps, la foule des jeunes furies l'entoure en hurlant et en dansant. Ne soupçonnant pas que l'arbre doit fournir le bois de son propre sacrifice, la pauvre enfant continue son travail, comme si un grand honneur lui était réservé. Alors Atipat, la vieille femme, lui attache le ashki (1) avec lequel on traine le bois.

La troupe alors reprend le chemin du village en dansant tout le long de la route, sans donner à l'infortunée victime la moindre aide pour porter son fardeau. Une foule innombrable les attend au

lieu du sacrifice et les reçoit avec de bruyantes acclamations. On délivre alors la jeune fille de son fardeau et on la met de nouveau entre les mains des gardes qui, d'une voix rauque et tremblotante, chantent les hauts faits de leur jeunesse et la reconduisent à sa loge. Pendant ce temps, toute la troupe

() Le ashki est une corde faite de crin de cheval ou d'écorce d'orme, qu'on prépare en la faisant bouillir dans de l'eau froide. Elle a de vingt-cinq à soixante pieds de long, et quoiqu'elle n'ait qu'environ un pouce d'épaisseur, elle est assez forte pour lier l'homme le plus fort. Ils l'ornent de piquants de porc-épic et de petites sonnettes. Celles-ci, outre qu'elles servent d'ornements , ont encore pour but de donner l'éveil, au câs où la victime chercherait à s'échapper.

s'occupe à placer le bois entre deux arbres, après quoi elle se disperse immédiatement.

Le matin du quatrième jour, avant le lever du soleil, un sauvage visite toutes les loges, pour annoncer à chaque famille, au nom du Maitre de la vie, qu'elle doit fournir deux bûches d'environ trois pieds de long pour le sacrifice.

Alors trente guerriers sortent de leurs loges avec toutes sortes d'accoutrements ; sur leur tête s'élèvent des cornes de daim et de buffle, au milieu de queues de cheval, de plumes d'aigle et de héron et de touffes de scalps, pendant que sur leur dos flottent les queues de loup et de chat sauvage et d'autres dépouilles d'animaux. Des pendants d'oreilles tombent de leur nez et de leurs oreilles, tellement allongées par le poids des ornements qui y sont suspendus, quelles descendent jusqu'à leurs épaules. Des chapelets de verre ou des colliers de cuivre ou d'acier ornent leur cou, tandis que des guêtres de peau de daim, richement ornées, garnissent leurs jambes, et que des peaux de buffle , singulièrement peintes et jetées négligemment sur leurs épaules, complêtent leur grotesque habillement. Ainsi accoutrés, ils se présentent à la hutte de leur captive, qui est déjà parée des plus beaux vêtements que leur imagination puisse concevoir, ou que les matières dont ils peuvent disposer leur permettent de confectionner. Sa coiffure est composée de plumes d'aigle et de cygne qui ruissellent gracieusement

me ET

demon pr tgpou

sur ses épaules et tombent jusqu'à terre. Des lignes vives et rouges sont artistement peintes sur sa personne; une veste de peau de daim descend jusqu'aux genoux , et une belle paire de guêtres couvre la jambe jusqu'à la cheville ; elle a aux pieds une paire de mocassins garnis de piquats de pores-épics, de perles et de grains de verre. Des boucles ornent ses oreilles et son nez, un collier entoure son cou , et des bracelets, ses bras ; rien n'avait été épargné pour rehausser sa beauté. La joie et la sérénité brillent sur son visage, à mesure qu'elle approche de la grande fête que ses bons gardiens lui persuadent avoir été préparée en son honneur. Au premier cri des guerriers, la pauvre enfant sort de la hutte et marche à la tête de ses exécuteurs, qui la suivent sur une seule file. Ils entrent dans toutes les loges devant lesquelles ils passent ; ils y trouvent le silence le plus profond et l'attitude la plus convenable. La jeune fille siouse fait le tour du foyer ; ceux qui la suivent en font autant, et au moment où alle quitte la loge, la maîtresse [ui donne deux bûches de bois, que l'innocente victime remet , à son tour, à chacun des sauvages ; de cette manière, quand elle a recueilli tout le bois nécessaire à son holocauste, elle va se placer au dernier rang de la troupe, ueureuse et satisfaite d'avoir contribué au plaisir de ses exécuteurs ; après quoi ils la remettent à ses deux gardiens qui lui servent son dernier repas, consistant en un grand plat de maïs.

Tous maintenant attendent avec une grande anxiété le dénoûment de ce drame sanglant. Tout le village est en émoi. Partout on voit les guerriers , Jeunes ou vieux, préparer leurs fléches meurtrières, comme à la veille d’une bataille. Quelques-uns s'exercent à tirer sur une cible, d'autres plus barbares, ayant soif du sang de leurs ennemis, encouragent et instruisent leurs enfants à faire usage de l'arc et de la flèche, et indiquent la partie du corps qu'il faut frapper. Les jeunes femmes et les jeunes filles enlêvent les buissons et préparent le lieu du sacrifice. Quand ce soin est rempli, elles emploient le reste du jour et de la nuit à polir leurs colliers, leurs pendants d'oreilles , leurs bracelets et tous les autres orne ments avec lesquels elles désirent paraître à la grande fête.

Le cinquième et dernier Jour, un aide de Lechartete-warouchte ou le chef du sacrifice, parcourut le village pour annoncer, au nom de son maitre, la nécessité de préparer la peinture rouge et noire qui doit servir pour la grande cérémonie. Il est imutile d'essayer, mon cher Monsieur, de vous tracer un portrait fidèle de ce personnage, soit pour ce qui concerne son costume et sa figure, soit pour ses manières ; il réunit dans sa personne tout ce qu'un sauvage peut inventer de fantasque, de ridicule et d'effrayant. Le collecteur de couleurs luimême le cède à peine à son camarade en monstruosité ; 1l ressemble vraiment à un échappé de

l'enfer. Son corps peint en noir, qui contraste avec la blancheur de ses dents, de ses grands yeux et de ses cheveux saupoudrés de craie blanche et hérissés comme la crinière d’un lion, lui donne un aspect terrible et féroce à l'excès. À chaque talon est attachée une queue de loup; ses pieds sont chaussés de mocassins, faits de peau de buffle, ornés à l'extérieur de longs poils [traverse tout le village d'un pas mesuré, en tenant deux plats de bois dans ses mains. Li entire successivement dans chaque hnitte, et crie à haute voix, en s'approchant du foyer : « Le Maître de la vie m'envo'e ei. » Aussitôt une femme vient, et lui remplit un de ses plats dela peinture rouge ou noire qu'elle a prépurée. N lève les yeux au ciel en la recevant, et, dit à haute voix : « Vois l'amour de tes enfants, Ô Tirawat ! Quoiqu'iis soient pauvres, tout ce qu'ils possèdent t'appartient et ils te le donnent ! Accorde-nous une 4bondante récolte ; remplis nos campagnes de buffles, de daims, de cerfs et d'antilopes ; rends-nous puissants contre nos ennemis, afin que nous puissions renouveler ce grand sacrifice. » Chacun répond par l'acclamation d'usage

« Néva ! néva ! néva! »

Après le retour du collecteur de couleurs et avant le lever du soleil, ccmmence la dernière scène. Les hommes et les femmes, les garçons et les filles se peignent de toutes sortes de couleurs et de toutes les façons imaginables. Ils se parent de ce qu'ils possèdent et estiment beau ou pré-

cieux; perles, grains, colliers de porcelaine, gritfes d'ours blanc (cette dernière décoration est, selon eux, la plus riche et la plus estimée), bracelets et pendants : rien n'est oublié. Ils ornent leurs cheveux d2 plumes de héron ou d'aigle gris, oiseau superstitieusement vénéré par eux. Ainsi équipés, ils attendent dans une grande vigilance que le premier signal du sacrifice soit donné. Pendant que ces préparatifs ont lieu, les lewaroutches, troupe religieuse de guerriers distingués, qu'on reconnait, dans la procession, au duvet de cygne qu'ils placent sur leurs chevenx ou sur le sommet de leurs têtes, et à leurs corps nus peints en lignes noires et rouges, suivent les braves de la nation, armés de leurs arcs et de leurs flêches soigneuse-

ment cachées sous leurs robes de buffle. Ils approchent ainsi de la loge où l'innocente victime attend l'heureux moment où les réjouissances données en son honneur vont commencer. Elle est main-

tenant aux mains des exécuteurs, vêtus du même beau costume ‘qu'ils avaient la veille ; à chacun de leurs pieds est attachée une corde. La pauvre enfant est dans la joie et impatiente de prendre sa part de la grande fête qu'on prépare. Elle sourit en contemplant autour d'elle les ennemis les plus cruels et les plus haineux de sa race. On ne remarque chez elle ni agitation, ni crainte, ni soupcon ; elle marche avec joie et confiance au milieu de ses bourreaux. Arrivée au lieu fatal, un sinistre pressentiment traverse son esprit. Elle

n'y voit aucune personne de son sexe. Ses regards errent de tous côtés, et cherchent en vain l'indice d'une fête. Pourquoi ce feu solitaire , et ces trois poteaux qu'elle à trainés elle-même depuis la forêt, et qui sont attachés entre deux arbres ? Ft ces figures basanées de guerriers, que Ssignifientelles ? Tout, tout annonce quelque projet de mort! Is lui ordonnent de monter sur les trois poteaux. Elle hésite, elle tremble comme un innocent agneau qu'on va immoler. Elle pleure amèrement, et d'une voix qui briserait tout autre cœur que celui de ces barbares , elle les supplie de ne pas la tuer. [ls cherchent à la convaincre qu'ils n'ont pas l'intention de lui faire de mal ; mais que les cérémonies auxquelles elle participe sont indispensables avant la grande fête. Un des sauvages les plus actifs déroule les cordes attachées à ses poignets, et l'aide à monter sur les poteaux ; il passe les cordes sur les branches des deux arbres entre lesquels le sacrifice doit avoir lieu. Ses poignets sont assujettis par les bras puissants des autres sauvages, ct ses pieds’ immédiatement attachés au sommet des trois poteaux qu'elle a coupés et trainés au lieu fatal , sans se douter de ce qu'elle faisait. A l'instant tous ses doutes sur leurs intentions sont éclaireis ; ils ne cachent pas plus longtemps leur effroyable projet. Elle jette les hauts cris, elle pleure, elle prie ; mais ses supplications, ses larmes et ses prières se perdent au milieu du tumulte, des cris et de Jours horribles imprécations contre sa nation.

Page 1