‹ Voyages dans l'Amérique septentrionale, Orégon [microforme]Chapitre 45 sur 52 · PT A LA · texte numérisé non relu

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quillement dans une vallée qui était à nos pieds ; ils étaient si nombreux , que chaque chasseur en tua plusieurs. Le carnage de ces animaux ne sut que le prélude de celui qui eut lieu les jours suivants. Nos chasseurs apportèrent une grande quantité de gibier. Un jour, ils revinrent chargés des dépouilles de trois cent quarante-quatre vaches grasses. Nous campäâmes dans le cœur du pays des Pieds-Noirs ; les hurlements des loups et des ours, qui s'appelaient mutuellement à leur repas nocturne, furent le seul bruit qui troubla notre repos. La saison de la chasse est pour le missionnaire un temps de repos, d'union intime avec Dieu et de renouvellement pour son âme; c'est dans cet esprit que j'acceptai, avec une humble gratitude, la courte mais pénible indisposition que Dien m'envoya à ce moment. Je l'ai prise comme une punition du trop grand plaisir que j'ai éprouvé à contempler les scènes étranges et variées qui m'environnaient. Pendant que nous fûmes campés en ce lieu , j'eus la consolation de baptiser deux adultes.

La neige qui tomba d'une manière inattendue nous avertit quil était temps de penser au retour. Le chef donna en conséquence des ordres pour que tout fût prêt pour le départ du lendemain. Le temps était clair, mais excessivement froid, et comme je n'étais pas remis de mon indisposition, j'eus beaucoup à souffrir des rigueurs de la température. Nous ne tardâmes pas cependant à voir revenir des jours plus doux et plus chauds. Nos

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chasseurs retrouvèrent toute leur ardeur. Le plaisir de la chasse fut poussé aussi loin que le permettsit le bon ordre nécessaire au retour dans les foyers. Les enfants eux-mêmes se ressentaient de l'esprit généraï, et couraient à la poursuite de quelque petite bête, qu'ils rapportaient fièrement sur leurs épaules.

Nous entrions maintenant dans le défilé où nous avions eu naguère de si brillants succès. Presque à chaque pas nous rencontrions quelque traînard ; tantôt c'était un vieux buffle décrépit ; tantôt une vache grasse ; quelquefois un veau folâtre dont la mère était déjà devenue notre victime. Ces animaux étaient une proie facile, et leur capture était une nouvelle source de plaisirs pour les jeunes garçons.

Le 28, je me retirai sur le sommet d'une montagne voisine pour dire les vêpres de $S. Michel. L'atmosphère était d'une sérénité extraordinaire. Rien ne troublait le silence de la nature. Mes regards se promenaient sur la tranquille beauté de cette scène ; j'étais recueilli comme si je m'étais trouvé en présence de Dieu, et mon cœur se dilatait à la pensée des milliers d'Indiens qui étaient plongés dans les ténèbres de l'idolâtrie. Plein de ces émotions, je levai mes regards vers le ciel, et dans l'ardeur de mon imagination, je crus voir l'archange S. Michel qui se tenait sur le côté opposé de la montagne et s'écriait : « Nations que l'erreur enchaïne, dites-moi qui est semblable à

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Dieu ? » Sa voix retentit à travers les forêts, elle fut répétée par les profonds abimes ; Je m'imaginai qu'elle était entendue et comprise par les sauvages enfants des bois. Leurs acelamations vinrent frapper mon oreille. Cédant à l'enthousiasme de mes sentiments, Je me hâtai de quitter ma position élevée, et d'ériger une croix de bois sur le sommet de la montagne voisine.

Quelques jours après, un chasseur découvrit, près des débris d'un feu éteint, une croix à laquelle une bannière était attachée. Ma première pensée fut qu'elle avait été plantée là par quelque catholique qui s'était perdu dans la forêt, et que les loups avaient dévoré. Les Têtes-Plates cependant, qui connaissent bien les usages de leurs anciens

ennemis, les Pieds-Noirs, m'apprirent que ceux-ci avaient l'habitude d'élever ces croix en l'honneur de la lune, afin de la rendre favorable aux vols ou aux chasses qu'ils entreprennent. Ces explications dissipèrent les Joyeux rêves de mon imagination, et me convainquirent que le Dieu sauveur est encore bien loin d'être adoré dans ces contrées

sauvages.

Ne pouvons-nous donc espérer que le temps viendra où la bannière de la vraie croix flottera triomphante sur cette terre ensevelie dans les ténèbres de l'ignorance ? Les obstacles qui jusqu'ici ont empêché les missionnaires de pénétrer dans le territoire des Pieds-Noirs commencent maintenant à disparaître, et nous avons la per-

sp?cetive de pouvoir bientôt entreprendre le glorieux travail de leur conversion.

Le lendemain, nous pénéträmes dans un défilé que le pied de l'homme avait rarement foulé, comme nous pümes nous en convaincre par les quinze castors que trois chasseurs prirent en une seule puit. Aprés avoir suivi pendant quelque temps les circuits du ravin, nous arrivâmes à une montée si glissante qu'à chaque instant je craignais qu'il ne nous arrivât une déplorable catastrophe. Tout à coup un cheval de somme perdit pied, et roula jusqu'au fond du précipice. Qui leût vu tomber de rocher en rocher n'eût jamais pensé que peu de minutes après 11 continuerait sa route, chargé comme auparavant. Sans prononcer un seul mot, le guide se fraya un chemin à travers les profondeurs &e la neige, jusqu'à l'eudroit où gisait le pauvre animal ; il le déchargea, le souleva de terre, replaça son fardeau et le ramena à l’arrière-garde de la troupe.

Nous continuâmes notre route Jusqu'au coucher du soleil, en suivant les sommités de la montagne. Enfin, après une marche forcée de dix heures, nous dressimes nos tentes dans une belle île, où nous trouvâmes à la fois sécurité et repos. Entouré par les eaux du Missouri et abondant en riches pâturages , ce site ravissant semble, en quelque sorte, destiné par la nature à servir de lieu de halte au voyageur fatigué. I serait impossible de contempler les charmes de ce paysage sans les

admirer. Du côté méridional de la rivière s'élève une chaine de montagnes dont les couleurs variées de bieu, de rouge, de vert et de jaune viennent frapper vos regards. L'effet en est rehaussé par un petit ruisseau qui, semblable à une cascade, tombe de rocher en rocher, vient rafraîchir la terre brûlante, pénètre dans les fentes des rochers, et donne naissance à une variété infinie de plantes grimpantes et d'arbrisseaux fleuris. L'ile ellemême est d'une beauté qui défie toute description. Des bouquets de majestueux cotonniers, qui dans ce pays sont les géants du règne végétal, varient les aspects.C'est à l'ombre d'un de ces nobles arbres que nos chasseurs se disposèrent à célébrer la fête de la Maternité de Marie. Les derniers rayons du soleil avaient depuis longtemps disparu sous rhor1zon, avant que tout fût prêt pour la prière du soir. Lorsque ce pieux devoir fut accompli, malgré les fatigues de la journée, un grand feu fut allumé devant ma tente, et la plus grande partie de la nuit fut consacrée par ces fervents enfants des forêts à réconcilier leur âme avec Dieu.

Le lendemain, le saint sacrifice fut célébré avec autant de solennité que le permettaient les circonstances. Des quatre-vingt-dix personnes qui s'approchèrent alors ‘le la sainte table, il n'y en avait pas une qui, depuis le départ de Sainte- Marie , n'eût communié une fois par mois. Plusieurs goûtèrent ce bonueur toutes les semaines. I n'arriva rien de particulier pendant l'office de

la nuit. La veille de mon départ, les môres apportérént leurs jeunes enfants pour qu'ils reçussent ma bénédiction , et les chefs érigérent une croix en témoignage de leur reconnaissance pour les faveurs qu'ils avaient obtenues pendant la saison de ln chasse. C'est à cette dernière circonstance que l'île doit son beau nom de Sainte-Croix.

Le lendemain, je fis mes adieux à mes chers néophytes , et après avoir fait mes prières avec eux pour la dernière fois, je pris le chemin de Sainte-Marie.

N. Poinr, S.J.

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