‹ Voyages dans l'Amérique septentrionale, Orégon [microforme]Chapitre 47 sur 52 · D DE SET PARUS · texte numérisé non relu

D DE SET PARUS

au premier endrois venu, sur un sol généralement humide, faut-il s'étonner qu'ils contractent de telles infirmités ? Leurs jeûnes prolongés, suivis d'une voracité excessive , sont plus que suffisants pour causer les derniers. Du reste , accoutumés à avoir toujours la tête découverte, à courir nu-pieds dans l'eau , dans la boue , dans la neige, ils ne savent ce que c'est que migraines, maux de dents, maux d'oreilles ; et parmi nos vieillards, je n'en ai remarqué qu'un seul qui grisonnât ua peu. Aussi, quand le P. Point arriva dans la tribu , un des premiers compliments qu'on lui adressa fut de lui dire qu'il avait au moins cent ans. Je ne le cède guère, sous ce rapport, à mon confrère : cependant nos sauvages ont déclaré que si mes cheveux sont vieux, mes yeux ne le sont pas.

J'ignore encore à quoi se réduisait la science médicale des sauvages avant l'arrivée des missionnaires. Actuellement nous sommes les seuls tuédecins ; la plus légère indisposition, ils vont la confier à la Robe noire, et il faut leur donner quelque médicament , ne fût-ce que pour calmer leur imagination. Je suis porté à croire qu'autrefois ils avaient presque toujours recours à des pratiques superstitieuses, auxquelles ils joignaient pour tout traitement ce qu'ils appellent la suerie. Figurezvous un petit dôme, construit au moyen de bâtons ployés en cintre , fortement entrelacés comme un épais réseau, et dont les extrémités sont fixées en terre ; le tout est recouvert d'une forte couche

d'argile, ne laissant vers le bas qu'une étroite ouverture carrée. La hauteur de la voûte peut être de cinq décimètres, sur un peu plus d'un mètre de largeur à la base ; au milieu de cette rotonde est un trou, rempli de pierres rougies au feu. Le patient se glisse, comme il peut, par la porte qui lui est réservée, se range en demi-cercle autour de ce foyer ardent et y verse de l'eau pour produire une forte vapeur ; l'entrée se bouche avec soin, et, dans cette espèce d'étuve , on donne aux humeurs morbifiques le temps de s'évaporer. Enfin le malade en sort pour se plonger dans la rivière. Rien n'est plus commun que ces sueries dans tous les lieux que nous avons parcourus.

Le gouvernement des Indiens est assez paternel. Le pouvoir réside dans le conseil de la nation, présidé par un grand-chef, à qui il appartient de notifier les décisions de l'assemblée. IL n'est pas question, du reste, de pouvoir législatif parmi nos sauvages. Avant l'arrivée des missionnaires, toute leur jurisprudence consistait dans ce qui leur était resté de la loi naturelle ; aujourd'hui, :es commandements de Dieu et de l'Église forment tout leur code. Quant aux ordonnances émanées d'une volonté humaine , l'usage n’en est guére connu ; je doute même que le verbe commander existe dans leur langue. La puissance des chefs se borne à peu près à celle de la persuasion, à l'autorité que donne la vertu. Il n’en est pas de même du pouvoir ceercitif ou judiciaire; c'est aux chefs

qu'il appartient de punir le désordre ; les peines qu'ils prononcent se réduisent au fouet et à l'exil. Ordinairement le coupable vient lui-même demander le fouet. S'il ne montre pas cette bonne volonté, on lui donne le choix entre les deux châtiments, et, quand il s'en trouve d'assez hardis pour tout refuser, rarement on emploie contre eux la force, mais on les traite à peu près en excommuniés.

Chaque chef a ses terres, qui se transmettent de père en fils ; il a aussi ses clients qu'il nomme ses enfants ; mais ceux-ci ne lui sont point inféodés au point dé rester toujours enchaînés à sa suite ; libre à eux de passer sous un autre patronage. Tout chef a, sur ses propres terres, le même pouvoir que le conseil a sur la nation ; et, quand une affaire est portée au tribunal suprême, c’est uniquement pour donner plus de force à la sentence, en ôtant tout appui au coupable. Si chaque sauvage a le droit de choisir entre les différents guides de la nation, ces derniers ont à leur tour le privilége d'élire celui qui est placé à leur tête ; ils le nomment à vie : c’est un honneur très-onéreux, que la plupart déclinent.

Vous parlerai-je maintenant de notre manière de vivre? Sans être à l'abri des privations , elle n'impose cependant pas tous les sacrifices que je croyais inséparables de la vie du missionnaire ; car, grâce aux soins de ceux qui m'ont précédé ici, nous sommes beaucoup mieux que je n'aurais osé l'attendre. Chaque prêtre a sa maisonnette en

bois; des fenêtres, aux vitres de papier, lui donnent assez de jour à l'intérieur et le mettent à même de braver le froid, qui du reste n'est pas sévère. Lorsque nous aurons remplacé la terre de nos toits par une bonne charpente, qui est déjà prête, je compte que nous pourrons aussi nous défendre de la pluie.

Quant à la nourriture, elle diffère peu de celle de nos sauvages. Parfois nous les suivons dans leurs excursions aventureuses, et alors c'est entre eux et nous une parfaite communauté de biens et de fatigues. L'année dernière, j'allai passer l'hiver à l'extrémité du lac, au milieu de nos chasseurs , instailé comme eux dans une simple loge. Lors. qu'il fallut retourner au village, je demandai à un Indien s’il pourrait m'y reconduire en un jour, et, sur sa réponse affirmative , je ne songeai point à prendre de provisions. Je me couchai donc dans une nacelle, tissue de petites branches moins fortes que l'osier, et recouverte d’une écorce de sapin plus frêle encore. J'avais de bonnes raisons pour me tenir dans cette attitude ; car le moindre mouvement sur un bord ou sur l'autre aurait suffi pour faire chavirer le mobile esquif; et comme j'avais passé la nuit précédente à écrire , je ne tardai pas à céder au sommeil.

Je ne dormais pas si profondément que je ne m'aperçusse bientôt de l'embarras du pilote. Le lac se trouvait couvert de glaçons, qui menaçaient à chaque instant de percer les flancs du canot et

de nous couler à fond. Mais voici bien un autre obstacle ! Ce ne sont plus des morceaux de glace isolés qui nous mettent en péril, c'est le lac entier qui se prend , et nous force d'aboräcr , comme nous pouvons, pour camper sur la grève.

Il pleuvait, il neigeait , et je n'avais rien pour m'abriter sur ce bord rocailleux. Mes sauvages m'eurent bientôt tiré d'embarras. Sans que j'eusse besoin de leur dire un mot, ils élevèrent avec quelques nattes une demi-loge, dont la partie ouverte était défendue par un bon feu ; ils furent encore moins embarrassés quand il fut question de se faire un gîté à eux-mêmes ; le canot, couché sur un de ses flancs, leur servit de toit, de plancher et de lit. Le lendemain nous fimes à pied le restant de la route, tantôt sur la neige , à travers les bois, les marais et les broussailles ; tantôt sur le lac , quand là glace était assez forte pour nous porter. Nous arrivâmes enfin, vers midi, avec un appétit fortement excité par le jeûne et par la marche ; il me semblait que j'aurais fait honneur à un bon repas : on ne put m'offrir qu'un morceau de mousse. C'était la première fois que j'en goûtais ; je ne la trouvai pas mangeable ; mais quelques jours après, j'y étais habitué. Au printemps dernier, nos confrères n'ont pas eu d'autre nourriture.

Notre temps au village est partagé entre les fonctions du saint ministère , l'étude de la langue et les travaux agricoles. Jusqu'ici la direction

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des âmes a été le partage presque exclusif du P. Point. Les soins matériels de la culture sont mon affaire. D'après les intentions de nos supérieurs , je cherche à tirer de notre champ de quoi subsister sans secours étrangers, afin que d'autres peuples puissent profiter de la charité des chrétiens de l'Europe. Quel bonheur pour nous, si, après avoir servi d'instruments de salut à nos sauvages, nous donnions encore la fertilité à leurs déserts, et l'aspect de colonies florissantes à ces malheureuses tribus! Tel est du moins notre espoir, et, pour le réaliser, nous appelons de nouveau le concours de vos prières.

Agréez, etc.

JOSET, S. d.

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