SECOND VOYAGE
AU PRINCE PIERRE SOLTYKOFF
Londres, 29 septembre 18 44.
C'est aujourd'hui un de ces dimanches si divertissants à Londres; et, pour comble d'agrément, il fait mauvais pour la première fois depuis bien longtemps : une légère pluie avec un vent monotone et tant soit peu lugubre. On n'entend pas le chant du coq, ordinairement si distinct le dimanche. Pas de voilures, pas de piétons, nul mouvement dans les rues, excepté de temps à autre le pas mesuré d'un gracieux policeman en mantelet de toile cirée. Je suis à ma fenêtre de Clarendon hôtel, Albemarle street; vous savez, cette rue si joyeuse! Je partirai de mercredi en huit pour Southampton, Lisbonne, etc.
Puisque vous êtes assez bon pour me regretter, et que
moi-même j'ai un peu le mal du pays, je ne resterai dans
l'Inde que dix ou onze mois, et je viendrai vous retrouver
on vous serez. Lord E m'a donné rendez-vous à
Païenne ou à Malte. Je vais lui écrire pour le prier que ce soit à Malte. Païenne est bien; mais c'est un détour, et j'ai peu de temps. En décembre, il faut s'embarquer à Suez, les places sont prises; et à quoi bon revoir encore ces squelettes des catacombes? R... est probablement mort. Vous me parlez d'un point de réunion. Les points de réunion sont toujours Pétersbourg et Londres : le premier surtout. Mon voyage aux Indes est arrêté. Adressez mes lettres à Leckie et C,e, à Bombay, et dites à mon intendant d'y adresser aussi l'argent qu'il m'enverra. .Cinquante mille roubles assignats me suffiront pour un temps énorme. A présent que j'ai fini toutes mes affaires, je ressens un certain calme.
AU MÊME
Lisbonne, 111 octobre ISii.
Je suis arrivé ici avant-hier sur un bateau à vapeur de Southampton. Nous ayons eu le temps le plus effroyable, une tempête continuelle de cinq jours. Lisbonne est une ville grande comme Padoue, et presque aussi «aie : il y pleut sans cesse. Je suis dans un magnifique hôtel ; l'air y est excellent. Je me repose ici quelques jours; puis je me transporterai par un bateau à vapeur à Cadix en une trentaine d'heures.
Le voyage de Southampton ici a duré huit jours, trois de plus que de coutume.
Le caractère de Lisbonne et de ses environs rappelle d'une manière assez frappante Païenne et la Sicile.
Cadix, 24 octobre.
Ce qui m'occupe, c'est de savoir si c'est en vetturiiw. à cheval ou à mulet que je ferai mes courses en Espagne, nommément en Andalousie. — ou bien encore en diligence. 11 y a. de plus, un bateau à vapeur qui remonte d'ici le Guadalquivir jusqu'à Séville.
Cadix e.-t une ville un peu comme Venise, mais blanche, propre et moin< grande: au lieu de canaux, ce sont d'étroites rues, longues et droites: des maisons mauresco-siciliennes. toutes à balcons, à toits plats, à terrasses ornées de verdure et de fleurs. Elle est également assise dans la mer et ne tient au continent que par une langue de terre. Comme à Venise, il n'y a pas de campagne, pas de jardins, rien que des maisons entassées su î l'espace peu étendu que leur laisse la mer. Comme à Venise, il n'y a pas une voiture dans les rues, animées de piétons et parfois de cavaliers andalous. Je suis dans un hôtel soi-disani anglais, qui est peu de chose, mais
DANS L'IIDE.
propre et tout ce qu'il faut. Le maître de l'hôtel. M. Wall, vieillard tombé en enfance, n'a pas perdu ses habitudes de prévenance envers ses hôtes, quoique tout à fait 1 d'étal de s'occuper utilement de rien. Il n"a. du reste, l'air ni souffrant ni triste, et il n'est pas non plus triste à voir: au contraire. On mus donne des huîtres et d'excellent poisson.
Quelques Anglais, arrivés sur le même bateau que moi. logent ici dans le même hôtel ; je dîne avec eux et i un seigneur espagnol qui se joint quelquefois à nous ; mais il est très-taciturne. Eu général, les Espagnols sont silencieux, calmes, polis et patients: ils ont l'air bon, et me paraissent fort tolérants. le suis allé au teatw principal hier; il y avait une foule énorme, mais qui ne faisait aucun bruit. Les spectateurs fumaient dans les i tibules pendant les entr'actes : presque tous étaient bien et proprement mis. Le costume national, jaquette, chapeau plat et manteau brun doublé de rouge ou de blanc, n'était pas en majorité. Il y avait une grande quantité de jeunes femmes: mais je ne sais pas encore apprécier la beauté espagnole. La plupart ont des figures graves et lières. et beaucoup de roideur dans le maintien. Le rire semble étranger à leurs lèwes pâles.
On a donné un long drame espagnol, où le stylet a été employé par jalousie dans une complication d'intrigues
amoureuses; puis la cachuchà et autres danses nationales ont été exécutées avec une très-grande vitesse. Ce matin, j'ai parcouru l'arène où se donnent les combats de taureaux; mais c'est en été qu'ils ont lieu et au printemps. Puis j'ai grimpé sur une lour d'église pour voir toute la ville. •
•J."> octobre
J'ai encore été hier à un outre théâtre moins grand, où le public était plus espagnol de costume et de manières; on fumait dans les loges et au parterre, même au premier rang des stalles. Les pièces étaient comiques, à sujets nationaux, comme celle de San Garlino à Naples, mais d'un ordre plus élevé; c'est un théâtre en forme, bien bâti. En général, on ne voit rien ici de vulgaire. On nous a donné après un boléro et une autre danse qui s'appelle olé (l'accent sur Yô), et qui est dansée par une femme seule sur une musique mélancolique. Celle femme était habillée de salin rouge, couvert de paillettes d'or e(
do gaze, car chaque danse a son costume à pari. Le boléro était de six personnes, hommes el femmes, qui faisaient des mouvements violents, exprimant toujours la fierté, au bruit incessant des castagnettes, accompagné des acclamations du parterre, Buen, buen! Le langage espagnol a l'air d'un lier patois de l'italien. Le climat de Cadix me parait excellent. Je suis fâché de vous gâter l'Espagne, que vous projetez toujours de visiter; c'est voire pays de prédilection, je n'avais pas le droit d'y aller avant vous. Mais je vous laisse Madrid vierge, avec tout le prestige du mystère, le voile à lever. En attendant, je vais aller manger des scalloped aijsters à déjeuner. Adieu.
AU MÊME
La roda, village, 31 octobre 1844.
Je suis dans une posada, le soir, accable'1 de fatigue. attendant une perdrix au riz el au lard, sauce tomate. Me voilà donc parcourant l'Andalousie à cheval, avec François. Théodore et un guide andalous, appelé Ximenès, cavalier très-élégant, recherché dans sa toilette et ses manières. qui s'occupe actuellement de la susdite perdrix. On me met le matin à sept heures sur un cheval andalous. et on me traîne jusqu'à huit ou neuf heures du soir, sans arrêter, si ce n'est une heure à moitié chemin, pour manger des œufs au lard et boire du vin de Malaga. A six heures du matin, avant de se mettre en route, on me donne une petite lasse de chocolat, mais qui est si épais cl si sucre,
que je ne le prends guère. Je porte avec moi une bouteille de vin de Xérès et des perdrix de Séville, car j'ai été à Sévillc. Le Barbier n'y est plus, ni le comte Almaviva, mais il y a beaucoup d'enseignes de sangradores. Lord Byrona dit :
lie who lias not se<?n it will lu1 înucli to pity... Of ail the spanish towns is nnne more prctty.
A Séville. je n'ai pu résister à la tentation coûteuse de réunir chez moi nue danse dWndalouses et d'Andalous. L'olé, la cachucha, le fandango, la gitana, la gallegana, tout fut exécuté par sis femmes charmantes et six garçons dans des costumes admirables, avec un bruit étourdissant de castagnettes, force guitares, et des chants lugubres et sauvages, dont je ne puis donner une idée qu'en disant que c'est un peu comme dans l'Inde et chez les Arabes. Mais vous ne savez pas comment c'est dans l'Inde. Enfin, ce n'est pas de la musique comme nous l'entendons ; ce sont des cris, des plaintes, des extases et des joies. Yous savez comment chantent les bohémiens à Moscou ; eh bien, c'est encore beaucoup trop savant et sophisticated. Toutes ces bayadères s'attendent, outre les trente ou quaranle dollars qu'on leur donne, à être régalées de confitures el de vin, qu'il faut prendre avec elles; et, en les congédiant, on doil leur remettre d'immenses cornets de bon-
bons, comme à une noce, s;ms quoi elles s'offensent. Celte cérémonie de prendre du vin avec elles est assez piquante. Elles le goûtent, puis vous passent le verre pour en faire autant, et ensuite elles le vident à votre santé et vous serrent la main. Dans les intervalles des danses, elles s'asseyent près de vous et vous tiennent des discours fort obligeants, à ce (pie j'ai pu juger d'après leur pantomime. Elles changèrent dans la soirée dix fois de Loilette pour la danse, — toujours des costumes recherchés, des souliers charmants (elles sont pédantes sur cet article et sur celui des bas), de la dentelle, de l'or et de l'argent. Et il faut leur rendre cette justice, qu'elles étaient presque toutes charmantes.
Je vais donc pour le moment à Grenade. Exprès j'ai pris peu d'argent avec moi, dans l'espoir de rencontrer des brigands; mais j'espère en vain. Nous voyageons le soir, car après six heures il fait sombre, et nous avons de la peine à trouver notre roule ; mais point de brigands. Patience.
Mi VOYAGES
Loja, village, le soir. 1" DoveiuLie.
J'ai fait encore une étape. Ce malin à sept heures je me suis mis à cheval, et ne suis parvenu ici qu'à oeuf heures du soir par une pluie à verse tout le temps, el au risque de me perdre dans une complète obscurité, par un chemin diabolique, montagneux et glissant. Le guide était au désespoir. L'anxiété continuelle de s'égarer est fort désagréable. Me voilà sur un bon lit. attendant île nouveau le riz au lard sauce tomate, omelette idem, accompagnés d'un perdreau froid, un des perdreaux de Séville que je colporte avec moi, de même que des poulets et un morceau de bœuf rôti.
Grenade, 5 novembre.
Je suis arrivé ici hier, après avoir passé toute la journée et une grande partie du soir à venir de Loja à cheval, par
une pluie battante et un vent épouvantable, et la plupart du temps cheminant dans l'eau, car l'Espagne est inondée : il y pleut toujours! De Séville ici j'ai donc mis quatre jours; mais ordinairement il en faut cinq. — Mon guide et le conducteur des chevaux, un vieux, ne faisaient que parler de brigands, el toutes les l'ois que nous rencontrions des contrebandiers, le guide Ximenès les saluait avec force respect et accélérait le pas. En général, il était partout d'une politesse excessive. Un soir nous vimes un homme à manteau courir vite sur une montagne à notre approche et se perdre dans les arbres. Us s'en alarmèrent, supposant que peut-être il allait donner avis de notre passage.
Dans une petite ville où nous nous arrêtâmes pour déjeuner, le maître de l'auberge avait dans le coin d'une chambre une quantité de très-jolis fusils qu'il vendait très-bon marcbé. J'ai trouvé cela un peu inaccoutumé, et après mon guide m'a dit que la plupart des habitants de cette ville, appelée Alméda, étaient plus ou moins brigands; qu'ils s'en allaient parfois dans la campagne soidisanl à la chasse, et que c'est pour cela que l'aubergiste trouvait tant de profit à vendre ses fusils, quoiqu'il n'en demandât qu'un prix extrêmement modique.
Tous les aubergistes s'étonnaient de ce que nous voyagions si tard; mais, comme j'ai pris l'habitude de ces sortes
de voyages en Perse, je ne voulais pour rien au monde me soumettre à me traîner des semaines entières dans les boues, au lieu d"aller tout d'une traite en quatre jours. D'ici, je retournerai à Loja, et de Loja à Malaga, où je compte m'embarquer pour Gibraltar; mais, s'il n'y a pas de bateau à vapeur, il faudra encore continuer de là par terre, ce qui fera trois longues journées de plus, ou bien aller par un vaisseau.
Ce malin, j'ai vu lAlhambia : franchement, d'après ce qu'on en dit, je m'attendais à mieux. Ce n'estqu'une faible et mesquine imitation en plâtre des féeriques palais que j'ai vus aux Indes, non-seulement ceux des environs de Dehli, élevés par les Grands Mogols, mais ceux de Labore même, qui n'était qu'une ville éloignée du centre de l'empire niogol. Tout ce qui est en pierre, en marbre, en porphyre, en lapis-laznli aux Indes, est en plâtre à l'Alhanibra, et sur une beaucoup plus petite échelle. Voilà quelle confiance on peut avoir dans les réputations que font les voyageurs. Pourtant l'Alhambra, avec ses orangers, ses fleurs, son raisin (dont j'ai mangé considérablement) et ses lines arabesques, est un charmant endroit.
En Perse, j'ai vu des palais de ce genre, mais d'un Ira* vail plus tin, plus curieux comme caractère, et de matériaux plus riches. Au Caire, il y a aussi des choses bien plus belleSj mais plus simples. Là, c'est l'architecture
primitive arabe. Dans l'Inde, celle même architecture
s'est reproduite, mais plus ornée et plus splendide.
Je suis allé voir le (îénéralif. Une jolie jeune fille en avail la clef, el m'a montré les appartements cl les petits jardins, qui sont remplis de raisin. Dans les chambres de celte habitation maure on a placé les portraits en pied de plusieurs conquérants, des Maures et des dames espagnoles des temps passés, el entre autres ceux de Ferdinand el d'Isabelle, dont j'ai vu aussi les magnifiques tombeaux dans la cathédrale, ce matin, pendant la messe, car c'est dimanche. Ces tombeaux sont en pierre el très-élevés. avec les deux statues royales couchées. 11 y a dans l'église beaucoup de vierges et de saints faits en bois et habillés de clinquant.
.le me suis levé un moment pour aller à la fenêtre voir passer un régiment d'infanterie espagnole; il a pour musique des trompettes de cavalerie avec un tambour-major Irès-gesticulanl. Les femmes, après tout, sont très-jolies en Espagne. En voyage même, dans les auberges petites et grandes, ventas el posadas, les servantes étaient fort agréables. Il n'est pas vrai que les auberges soient sales. tout au contraire; seulement elles sont pauvres, et Ton n'y trouve que du porc à manger.
Voilà que le régiment dont je vous parlais tout à l'heure o entouré d'un double front toute la place carrée qui est devant les fenêtres de l'auberge où je loge; je ne sais pas
ce que cela veut dire, et la musique a recommencé à jouer, mais pas les trompettes seules, une musique en règle, et ils jouent quelque chose de touchant et de triste d'un opéra que je ne reconnais pas, mais qui me fait penser à vous et me jette dans la mélancolie. Dieu sait si je vous reverrai ; mais je ne veux pas en douter.
Ce malin j'ai vu une quantité de prisonniers qu'on garde dansl'Àlhamhra. Je ne sais pourquoi on les avait fait sortir; ils rentraient, accompagnés de soldats, par une des charmantes allées des jardins de ce petit paradis. Je vous ai dit qu'il pleut toujours en Espagne; mais je fais amende honorable, car j'ai eu aujourd'hui un très-beau temps pour ma promenade à l'Alhambra et au quartier des bohémiens (gitanos). Maintenant le jour tire à sa fin, et les soldats sont toujours là. Ce soir j'assisterai à une danse de bohémiennes que j'ai commandée. Je suis curieux de voir ce que ce sera.
La danse des bohémiennes a été très-bien. Pins, j'ai été au théâtre, qui est assez grand, et qui était plein comme un œuC On donnait une féerie : la Poudre du Diable. De toutes les bohémiennes qui ont dansé. — il \
en avait une douzaine, je crois, — une seule était remarquable; elle dansait à la moresque ou à l'égyptienne, avec une longue démoniaque. Elle était très-élancée. très-jeune, d'une grande maigreur, d'une extrême souplesse, et son teinl lirait presque sur le vert. Je lui lis demander si elle était mariée. Elle répondit que oui: mais que son mari était en prison, et allait être pendu incessamment pour avoir tué son frère à elle d'un coup de couteau, par jalousie pour une femme qu'ils aimaient l'un et l'autre. Là-dessus elle versa un grand verre de vin, me l'offrit à goûter, l'avala d'un trait, et se remit à danser avec rage. Tout en dansant, elle hurlait une chanson sauvage, comme les bohémiennes de Moscou, la tête levée et les bras en arrière, avec des mouvements de hanches de plus en plus accélérés, et faisant trembler tous ses membres, avec un bruit de castagnettes étourdissant, une féroce musique, dis cris à l'avenant, un chœur de mégères et de jeunes laiderons qui s'agitaient comme au sabbat.
A Cadix, j'ai vu exposé dans une chapelle le cadavre d'un petit enfant qui était mort rongé par les rats. Le pauvre petit était couvert de plaies profondes et loul tordu. Sa mère l'avait laissé seul, obligée qu'elle était d'aller travailler.
Gibraltar, S novrinlirp 1844.
Je suis arrivé ici ce malin de Malaga, en une nuit, sur un très-bon bateau à vapeur espagnol. (Ce Gibraltar ne me plaît guère.) De Grenade j'ai continué jusqu'à Malaga, ce qui m'a pris deux jours à cheval. Le baron hollandais M... m'avait persuadé de me mettre en diligence avec lui ; mais à peine en avais-je essayé pendant une demi-heure, que j'en ai eu assez, car c'est un taranlas sans un soupçon de ressorts, rempli comme un œuf d'un tas de gens qui ne font que fumer et cracher de la manière la plus dégoûtante. J'ai bien vite regrimpé sur mon cheval, malgré la fatigue el la pluie, pour éviter le mal de cœur. J'allais.
d'ailleurs, beaucoup plus vile que la diligence, malgré
tout mou bagage et ma suite.
Je me suis séparé avec regret du baron M... à Algésiras, petit endroit vis-à-vis et tout près de Gibraltar. En venant de Grenade, j'ai donc encore passé par Loja et par la venta delos ornajos, ce qui veut dire l'auberge des provisions, mais ce n'est qu'un hangar, où le voyageur harassé cherche en vain le repos et la nourriture. La venta de las très Hermanas, ce qui veut dire auberge des trois Sieurs, entre Grenade, et Loja, est tout autre chose. — Les trois jolies sœurs, plus naïves les unes que les autres, s'empressent de deviner les désirs du voyageur et l'entourent des attentions les pins délicates. L'une est un peu louche, ce qui lui va très-bien ; l'autre marquée de la petite vérole, ce qui la rend fort intéressante, et la troisième mérite le nom de brune piquante, car elle est noire comme une taupe, mai gitana, très-bohémienne, c'est-à-dire une femme brune et vive, parlant vite, gesticulant beaucoup, toujours en mouvement. — Ces aimables sœurs ont, de plus, le mérite de faire une très-bonne cuisine espagnole composée de stockfish, de jambon, de tomates, de lard, d'ail, d'huile, de piment. À Malaga on fait de délicieuses statuettes représentant les divers costumes espagnols, toréadors, brigands, contrebandiers, danseurs; elles sont pleines de caractère, de fini, peintes de la manière la plus
charmante et pas chères; mais, bêlas ! elles sont en plâtre et trop fragiles pour être transportées. Il y en a d'assez grandes, des ligures équestres d'une demi-aune de hauteur, et des groupes de taureaux.
Je dîne aujourd'hui chez le gouverneur de l'endroit, le général Wilson. 11 me comble de bontés, ce qui fait que, bien que blasé par mon voyage sur le plaisir de l'équitation, j'ai dû remonter encore à cheval pour toute la journée, afin de visiter en détail les fortifications de cette ville ou plutôt de ce rocher, dont il bâtit plusieurs lui-même cou amore. Quoique profane et peu capable d'apprécier ces choses, j'ai été vivement sensible à la peine qu'il a bien voulu prendre de me les montrer avec tant de grâce et de cordialité.
Le général Wilson se trouve avoir été en Russie en 1807, 1812 et 1813, et il a connu de nos parents. 11 m'a fait la faveur de venir chez moi le premier de très-bonne heure ce matin. Et moi qui loge dans une auberge abominable, bien plus infâme que lés ventas et posadas qu'on trouve sur la roule en Andalousie!
Malte, Ifî novemlirn
Je suis à Malte depuis deux jours, dans un bon hôtel, Baker's hôtel, sur la place du palais des Grands Maîtres, converti en celui du gouverneur anglais, qui main tenant se trouve être sir Patrick Stuart. 11 fait un temps divin: je dors la fenêtre ouverte, et. le jour, je suis obligé de fermer les jalousies et de chercher l'ombre en me promenant.
11 y a en garnison ici un régiment d'Ecossais sans culottes, et tous les soirs, à la retraite, ils font devant mes fenêtres, sur leurs cornemuses et leurs tambours, un tintamarre féroce, mais si féroce, si bruyant, si guerrier. qu'il en est presque imposant, quoique tout aussi discordant que les trompes cl tam-tam des montagnards de l'Himalaya.
AU MÊME
Li Caire, '22 décembre 48 i't.
11 fait un temps divin, et la verdure est épaisse comme chez nous en juin ; mais elle se compose principalement d'acacias et de sycomores, à l'ombre desquels, par un chemin excellent, on va à cinq verstes d'ici, en voilure, à âne, à cheval ou à dromadaire, jusqu'à Choubra, grand jardin du vice-roi, qui est plein de roses, de jasmins, d'oranges et de citrons. On évite le soleil et l'on se promène sans paletot la nuit. A deux heures d'ici sont les grandes pyramides. Elles sont devant ma fenêtre, séparées de moi par le Nil, et paraissent au-dessus du premier plan que forme la sombre verdure de la principale promenade, qui s'appelle Ezbékia, et où sont établis des