Nulle part, dans l'Imle. je n'ai vu de rajgjn
DANS 1/lNHK. 303
gantesques que j'aie jamais vus peut-être (dix brasses de circonférence), au murmure de limpides ruisseaux.
Lesvaclies tbibêtaines à queues touffues cl les chèvres au poil le plus fin broutaient près de moi. Les paisibles habitants me recevaient partout avec des paniers énormes de raisin, qui composaient à peu près toute ma nourriture, accompagné de quelques canards. Mes gens, qui avaient déjà oublié les horreurs du Borendo, s'enfonçaient dans les vignes, en mangeaient les fruits délicieux, cl se baignaient dans les cascades limpides, car l'air était chaud et bienfaisant. Les pittoresques villages kanaouriens étaient cachés dans les vignes et sous les chênes séculaires.
Au sortir de ces lieux charmants, j'eus encore à gravir, au moyen de cordes, des rochers et des crêtes qui paraissaient totalement inaccessibles, hissé et soutenu par treize montagnards, fidèles et dévoués, pour un salaire extrêmement modique.
Le quatrième jour, je traversai l'impétueux Sutlidge, qui n'est pas le Polcoumok que nous traversâmes avec vous au Caucase. Le Sutlidge se précipite entre deux murailles de l'Himalaya qui s'élèvent à plus de vingt mille pieds au-dessus de la mer. Ce n'est pas sur l'eau que l'on franchit celle cataracte, c'est dans les airs, à l'aide d'une corde tendue d'un de ces murs à l'autre. Je
fus hissé sur une triple corde et entraîné rapidement par cette crevasse ou ce gouffre, de sorte que j'eus à peine le temps de regarder le torrent furieux qui mugissait au-dessous de moi. J'arrivai enfin à Tchini-Gong, dernière habitation accessible, car au delà est l'empire de la Chine. Tchini-Gong a déjà un commencement de physionomie chinoise; on y voit des Tartares et des Tarlaresses, au large visage kalmouk, couvertes d'ornements barbares, comme les Scbamanes de la Sibérie. et avec de longues queues en tresses, faisant paître leurs troupeaux de cbèvres, dont chacune est harnachée et chargée de quelque léger bagage de farine on autre comestible.
A Tchini-Gong. je trouvai une masure délabrée, où je m'établis avec un lion feu, près de curieux déotas que j'esquissai, tandis que le sou éclatant mais lugubre des gongs de cuivre sortait de leurs sombres enceintes et de leurs balcons à jour, baraquement sculptés. L'étrange ressemblance de ces édifices rustiques avec le style suisse produit une singulière impression. De l'abri où j'étais, la scène effroyable du Borendo, par laquelle je venais de passer, s'offrit à moi dans toute son horreur.
Ce labyrinthe immense de pies noirs, d'abîmes béants, de neiges éternelles, où tout est mort el désolation, se
¥ Cuii ■
.:...ner;p-,
présentait comme une décoration de théâtre, à travers l'atmosphère raréfiée de cette région, élevée au-dessus de presque tout le reste de la terre. La vue du Borendo, isolé et solennel dans les neiges, me serra péniblement le cœur; et pourtant, quand j'y étais, je ne sentais rien que la fatigue, le froid et la peine de la marche. La mort est peut-être ainsi. Mais bientôt des nuages noirs s'aecumulèrenl rapidement sur ces monts que je venais de traverser. C'était l'hiver qui s'établissait dans cette triste région. Nous entendîmes, semblables au bruit du tonnerre, les avalanches se succéder coup sur coup et encombrer le i'atal Borendo. Les portes de l'Himalaya se refermaient. J'eus lieu d'être satisfait d'y avoir passé quatre jours auparavant.
De Ramgpreà Stmla, octobre lSi"2.
A Lahore, j'étais à quinze marches de Cachemire; ici, à Rampore, j'en suis à quatorze. Etre à quatorze marches de Cachemire et ne pas pouvoir y aller! car il
existe entre le gouvernement anglais et celui des Sikes un pacte odieux en vertu duquel nul ne peut aller à Cachemire, venant* des provinces de la Compagnie, sans un permis anglais; et sans ce permis, qu'on se garde bien de donner, on est à peu près sûr d'être taillé en pièces par les Sikes. Enlin le fait est qu'il n'y a aucune sûreté dans ce Cachemire, et que ni les ordres du roi de Lahore ni ceux du gouvernement anglais n'y seraient respectés.
Le Sullidge coule sous mes yeux, et le bord opposé est le territoire de ces Sikes féroces. Ce sont des rocs escarpés d'un noir luisant eL argenté. Le talc abonde dans toute cette partie de l'Himalaya, et il s'y trouve quantité de grenats, principalement vers le Borendo.
J'écris chemin faisant. Mes porteurs se jettent tout à coup de côté avec effroi : un grand serpent est couché sur la route, la tète levée; il a deux ou trois brasses de long. Nous passons outre, car les Hindous ne tuent point ces reptiles.
Rampore est romanliquement ombragé de rocs d'un slyle sévère. L'architecture tire sur le chinois. De curieuses et étranges ciselures en bois ornent les maisons de couleur sombre, gris et brun; les bits pointus et cintrés à la chinoise sonL d'ardoise, comme partout dans l'Himalaya, ce qui ajoute à la sévérité de leur caractère.
Un déota bizarrement sculpté en bois, un vieux mur d'enclos en pierres noircies par le temps, une maison solide et d'un gris foncé, sans fenêtres, avec un toit pointu à larges bords et des galeries à treillages au fond, se cachant sous des arbres et des plantes à fleurs (oléandres et rhododendrons), attirèrent mon attention, et j'y dirigeais mes pas, lorsque soudain j'en fus détourné par l'admonition d'un gardien, cpii me fit comprendre que c'était la retraite des femmes du radja de celte contrée, qui dans ce moment se trouvait à une résidence encore plus agreste, dans une autre vallée. Je m'établis dans le durbar. — toit soutenu de colonnes de bois, dominant la ville, ou, comme on dil ici, le bazar, en indien badjar, actuellement morne et vide, el si animé, dit-on, lors de la grande foire qui y réunit tous les peuples himalayens. C'est dans ce durbar que le radja, lorsqu'il est présent, décide les affaires du pays. — Je préférai pourtant dîner dans ma tente. La soupe de mouton, le poisson du Sutlidge, le canard, la galette indienne, appelée tchapâty, au lieu de pain, y furent donc apportés, accompagnés d'une bouteille de vin du Rhin, d'une autre de vin d'Oporto et de quelques flacons de bière ; il y avait de plus, comme de coutume, des sardines, du pinechêese et du beurre, que François conserve miraculeusement, enfin du raisin. — Je me trouve
avec un capitaine Jack de l'armée de la Compagnie des
Indes, qui dîne avec moi.
Vous pouvez concevoir que François esl rame de loule la bande. 11 fait tout le voyage à pied, comme Théodore. En quittant Simla, mes provisions pour celle course consistaient en quatre moulons, soixante poules, vingt canards, quatre oies, trois douzaines de bouteilles de bière, trois douzaines de vin du Rhin, une douzaine de port-wine et une douzaine de sherry. C'était bien plus qu'il ne fallait.
Le soir, je m'endormis profondément; mais la nuit je me réveillai, et dans l'obscurité de la lenle, comme il arrive souvent, j'avais de la peine à me rappeler où j'étais; mais bientôt j'entendis le son du gong, puis le cor du farouche bramine montagnard. Ces bruits étranges et celui de la rivière me rappelèrent que j'étais bien loin de vous. Une lueur jaunâtre commençait à pénétrer dans ma tente, et le cri plaintif du paon annonça le crépuscule du matin.
Mon bagage partit pour Cotgueur par Datnagar; les lentes furent enlevées, et je me mis en route, non plus dans un hamac improvisé, mais dans une litière commode, la roule étant bonne, les jambes croisées ou étendues et les rideaux baissés' ou levés à volonté. Un misérable Akali, tout un, triste représentant de cette seelc
menaçante dans le Pandjab, me tendit sa main décharnée, et je lui donnai quelques pais, monnaie indienne en cuivre, pour lesquels il alla acheter de l'opium afin de soutenir ses forces défaillantes et de prolonger un peu sa triste existence. Malgré sa misère, son turban, élevé comme un casque antique, montrait pourtant qu'il était encore fier d'appartenir à sa secte redoutée.
Je suivais le Sutlidge en traversant une contrée isolée dans les bruyères, quand tout à coup un mounal, faisan au plumage d'or bleu, sortit d'un buisson et traversa la route. Le ml'te, chef des porteurs, braqua son fusil à mèche, mais trop tard : le noble oiseau avait disparu dans le djungle. 11 est permis à certaines castes hindoues de tuer le gibier, le dieu Rama ayant vécu dans les bois et s'étant nourri de faisans, paons, etc.
Les crocodiles commencèrent à paraître, animal immonde et perfide, qui fait le mort pour mieux surprendre sa proie. Voici ce qu'on vient de me conter à leur sujet. Lorsque le temps vient où les œufs déposés dans le sable brûlant doivent éclore, les crocodiles, père et mère, y vont de concert et brisent les œufs: alors les petits se précipitent dans l'eau, et le père et la mère immédiatement après pour les dévorer.
Nous sommes dans un bungalo, à deux marches de Simla; j'écris sur mon lit. C'est, je crois, le 13 octobre
aujourd'hui. Sur le Borendo, j'avais pris un rhume violent, malgré toutes mes précautions; mais presque tous mes montagnards en avaient aussi. Il est difficile de l'éviter dans ces transitions subites du chaud au froid. Maintenant j'en suis quitte. Je fais une bonne partie de ma route à pied quand la chaleur n'est pas trop forte, ou sur un mulet, que le manque de route m'avait forcé de laisser, comme il a été dit au commencement de celte lettre. — L'endroit où nous sommes, place aride dans les montagnes, s'appelle Matiana. Demain, ou plutôt aujourd'hui, je serai à Fàgou, autre place aride, et de là, en passant par la forci de Mahassou, j'arriverai à Simla, où je ne compte rester que sept ou huit jours, cl j'irai à Dehli par Nahne. A Dehli, je me présenterai, je crois, au Mogol, et, j'achèterai quelques objets. De Dehli j'irai à Loudiana et. à Firouzpore, et de là, par l'ïndus, à Bombay, et puis à la Haye, ou bien à Paris, enfin où vous serez.
Dans l'Himalaya, j'ai rassemblé de curieux ornements de femmes en fait de bracelets et d'anneaux pour les jambes, de métaux communs, mais de formes antiques et fort étranges. Ce sont d'immenses pièces très-lourdes. — .le les prenais des femmes que je rencontrais dans les vallées, en payant une ou deux roupies au-dessus de la valeur. Mes gens indiens étaient les négociateurs, el
DANS LI.NliE. 311
avaient quelquefois beaucoup de peine à décider ces belles à me céder leurs pesants bijoux. Elles disaient que leurs maris ou leurs mères les battraient beaucoup, mais elles finissaient toujours par consentir. Alors c'était une histoire pour «Mer ces anneaux, car il fallait en agrandir l'ouverture. On couchait la femme, et une demi-douzaine d'hommes noirs et jaunes se mettaient, avec des tenailles, des couteaux, des haches, que les montagnards portent presque toujours à la ceinture, à enlever ces lourds ornements des bras et des jambes. En les voyant opérer, on eût cru assister à une torture. J'ai gardé ces bracelets et anneaux tels qu'on les a ôlés sous mes yeux, et vous serez étonné de la finesse des jambes et des bras de ces femmes, qui pourtant sont regardées, et je crois avec raison, comme généralement plus fortes que celles des plaines de l'Inde. Parfois elles n'étaient pas mal et rougissaient, car là, dans ces régions élevées, elles ont un teint plus clair. Mais, dans le dernier village, aux approches du Borendo, ce n'étaient que des monstres à goitres. Les goitres sont excessivement fréquents dans l'Himalaya, de même que la maladie syphilitique, qui est ici d'un genre à part et appelée noire. Des générations entières sont détruites par cet effroyable poison. Dans les villages, on voit quelque» fois de ces malheureuses créatures, gisant au bord de la
roule, sur un roc. et demandant du secours; mais, hélas! quel secours peut les soulager? Ce n'est pas, connue vous voyez, un peuple sain qui habile l'Himalaya; mais ■ aussi la malpropreté du corps el des vêtements y passe loule idée. Les habitants sont pour la plupart assez chétifs, ne mangent que des galettes de mauvaise farine, et sont obligés, par la nature du pays et la pauvreté, de se livrer à des travaux pénibles bien au-dessus de leurs forces. Avec cela, dit-on, ils emploient souvent, pour se soutenir, de l'opium ou quelque autre drogue pernicieuse. La religion est un paganisme grossier. L'autre jour, j'ai vu une idole hideuse, à longs cheveux et à franges comme une jupe, attachée sur une espèce de brancard que secouaient, Dieu sait pourquoi, très-violemment pendant une heure de suite, deux hommes ruisselants, car le fardeau était trop lourd pour eux; tandis que beaucoup d'autres étaient là à souiller dans des trompes immenses, el à battre le tambour et des cymbales en cuivre lune contre l'autre. C'était près A'wn de ces temples rustiques en bois. Quantité de femmes étaient ornées de fleurs el de grossiers bijoux pour danser en l'honneur de celle idole à tète d'argent. Mais, comme la danse ne devait avoir lieu qu'à la nuit tombante et à la lueur des torches, je n'en fus pas, vu que je dîne à celle heure-là. Attiré par le bruit,
DANS l/INDE. 515
j'étais descendu, pour voir cela, dans un abîme trèsprofond à travers un lx>is. Je les laissai secouant leur idole, pour regrimper vers nos lentes placées dans un magnifique bois de sapins énormes et entourées de la scène sublime de l'Himalaya. Le capitaine Jack m'attendait pour dîner. Mon intention avait été de voyager seul, mais je ne pus résister à la tentation de me réunir au capitaine Jack, aimable compagnon de voyage et artiste distingué.
Je suis de retour à Simla; ma course a duré un mois moins un jour, et le soir même j'ai été à un bal donné à l'occasion de la défaite des Afghans, de la délivrance de tous les prisonniers, de la prise de Nankin et de la paix avec la Chine. Je me trouvais là comme un individu revenant de Viatka à la cour de Pétersbourg. Au grand désappointement de mon amour-propre, personne ne voulait emire que j'avais été eu si peu de temps à Tchini, de l'autre côté de la grande chaîne de l'Himalaya.
AU MÊME
En route, entre Siinla el Dehli, 1" novembre 1 S i "2 .
J'ai enfin quitté Simla el suis en roule pour Dehli. Je passerai par Nalme, joli endroit, à ce qu'on m'a dit. 11 y a là un radja indépendant. Je descends maintenant de l'Himalaya, et ce Nalme ou bien Nàne est encore, je ne vous dirai pas dans les montagnes, mais dans les collines de l'Himalaya. De Nàne j'irai à Dehli, où je m'occuperai d'affaires, des miennes et des vôtres, — c'est-à-dire de dessins et d'armes. Peut-être verrai-je encore Djaïpore, qui n'est pas à une grande dislance de Dehli. Djaïpore est la résidence d'un radja, un radj, comme cela s'appelle. Le radja qui y réside est indépendant, plus ou moins, et la ville est admirable sous le rapport de l'architecture j
clic est située dans le pays qui s'appelle Radjpoulana, pays des Radjpoutes. Or les Radjpoutes sont à la fois une casle et une nation comme les Sikes cl les Marates, et sont assez répandus dans le rcsle de l'Inde.
2 et 5 novembre 1842.
J'ai vu ce Nâne, ou plutôt j'y suis encore; c'est une drogue mesquine qui n'a rien d'intéressant pour un con-, naisseur. On ne m'avait pas bien dit le nom de la ville; on l'appelle ici Nêne; les Anglais, comme vous le savez, ont l'art de mettrez pour a et a pour?. On m'introduisit dans une maison hors de la ville, et le radja vint aussitôt me voir, caracolant sur un beau cheval et accompagné de toute une foule. Cependant il n'était pas imposant dans sa personne et avait l'air moins noble que la plupart des gens qui étaient là, quoique ses bracelets d'or fussent plus gros cl ses énormes boucles d'oreilles ornées de perles; ses pieds surtout étaient d'une laideur excessive. Le soir je me rendis au durbar (la salle de réception), et
li\\S L'INDE. 317
il me montra loul son palais, qui esl l'orl joli, ses estampes françaises, Dieu sait qui les lui a données, el un tigre qu'il tient dans sa cour.
Toute cette basse partie de L'Himalaya que je parcours dans ce moment, mais que je cesserai de parcourir aujourd'hui même, car je vais descendre dans les plaines; cette partie de l'Himalaya, dis-je, Simla, Missouri, Nâne, Sabatou, etc., était envahie par les Népalais, habitants du Népal, dont la capitale esl Catmandou. Lorsque les Anglais sont venus, ils ont battu les Népalais, les ont expulsés et ont réinstallé les vrais et anciens radjas sur leurs troues respectifs. Ce radja de Nâne, étant du nombre, esl par conséquenl sous la protection des Anglais el les craint terriblement. Or on dit qu'il a opprimé1 dernièrement ses sujets; à la suite de quoi, loul récemment (pendant que je faisais mon pèlerinage à Tcbini), une révolte a éclaté dans ce petit royaume ou radj de Nâne, et les paisibles villageois, poussés à bout, se sonl armés de piques, et se sont poslés sur celle haute montagne noire que je vois d'ici, et dont les sommets sont en partie couverts de neige. Là, semblables aux Romains en je ne sais quelle occasion (mais vous le saurez sans doute), semblables aux Romains, dis-je, ils se sonl défendus cl ont refusé de descendre
1 Opprimer est lo crime le [Au> impardonnable chez les Anglais.
jusqu'à ce qu'on leur eût accordé ce qu'ils considéraient comme leur bon droit. Ces habitants sont de race radjpoute, pour la plupart gens endurants, dit-on, quoique guerriers. Les Radjpoutes sont la principale casle guerrière de l'Inde. 11 y a beaucoup de Radjpoutes dans les cipayes des Anglais, et ils y sont l'oit estimés, comme ils le sont d'ailleurs en général. M. Clerk, sous la protection immédiate duquel ce radja se Irouve, l'accuse dans cette conjoncture; il l'a déjà fait menacer de restreindre son pouvoir, et se propose de venir le gronder en personne. C'est M. Clerk qui m'a conseillé de passer par ici, et m'a donné une lettre pour le radja, en me chargeant de lui dire qu'il viendrai t lui-même. Aussi ce malbeureux, qui tremble de tous ses membres, ne me traite que de Klioudaven, ce qui exprime quelque cliose comme Dieu, et de Hazour ou Houwur, ce qui veut dire Majesté. Nos rapports ne sauraient donc être très-amusants, et je vais bâter mon départ pour Ambalé, première ville que je trouverai dans la plaine, et où l'on m'emballera hermétiquement dans mon palanquin, qui m'y attend, pour m'emporter rapidement à Dehli. Ces respects qu'on nie témoigne ici vous feront rire; mais il faut que vous sachiez que les Indiens de cette partie de l'Inde ont the fiump of vénération, la bosse de la vénération, au plus haut degré. — Us n'aiment rien autant que de faire des salutations, des clanits, comme disait
feu SI. Boiteux, notre gouverneur, natif «le la ville de Travers. En route, quand un homme me rencontre, il se range vite de côté, ôte ses souliers et porte la main à son front ou joint les deux mains en disant Ram-ram s'il est Hindou, elSélam s'il est mahométan (mais il y a bien peu de ces derniers ici); et, s'il n'est pas très-strict sur les cérémonies, il se contente d'ôter un de ses souliers.
Ambalë.
Mes montagnards, au nombre de neuf, m'ont apporté ici sur une chaise à porteurs qui s'appelle djampàm. Je les renvoie dans leurs montagnes en leur donnant cet équipage, dont le prix est à peu près cent cinquante francs; et, comme il ne m'a servi qu'un été, il est en bon état, et c'est pour eux une très-bonne affaire. Puis ils gardent chacun l'habillement que je leur ai donné en les prenant à mon service, habit, veste, etc., en drap (l'habit grenat, le pantalon rouge, le turban rose). Je suis dans
530 Vu YACKS
une maisonnette de la Compagnie, bien entretenue, avec
gens cl vivres, fort commode en un mot. C'esl une maison de poste hors de la ville. La ville elle-même est barbare au dernier degré.
Hier j'ai couché près de Schazadpore, ville sike aussi. Vers le soir je me suis mis à parcourir la ville, et suis arrivé au fort. Mais là, une foule de Sikes à longue barbe m'entourèrent pour me représenter qu'il n'y avait rien à voir; que les femmes du radja de l'endroit y étaient, ainsi que le radja lui-même, mais qu'il était trop vieux pour me recevoir. Je ne tenais point à être reçu, et n'avais même aucune idée de l'existence de ce vieillard. Je me retirai donc comme j'étais venu, dans mon djampàne, mais escorté d'une bande immense de Sikes jusqu'à ma lente, où l'on venait de tuer un mouton (chose abominable), qu'on me préparait pour le dîner ou plutôt pour le souper. Ces Sikes étaient fort curieux ; j'en esquissai quelques-uns. Ce matin, à travers les bouquets d'arbres qui entourent mon bivac et aux rayons dorés du soleil levant, je contemplai une dernière fois l'Himalaya, que je sais être si terrible, et qui, de là. n'était qu'un doux lointain lilas, se dessinant vaguement sur l'horizon rose. Qui se serait douté que sous ces teintes délicates se cachait le Borendo, si horrible et si menaçant? Dieu merci, je n'y suis plus! Il n'y a rien de tel que les plaines. Ici siègent la grâce et la beauté, pour lesquelles
DANS L'INDE. 52i
on voudrait avoir cent yeux cl ceni mains pour loul voir et tout peindre, tonnes, traits, draperies, ombres, couleurs; loul cela est werwhekning .
Dehli, Il novembre IS'rî.
Je suis ici depuis quarante-huit heures. A peine vous, avais-je écrit, loul enthousiasmé des beautés de l'Inde, el particulièrement des plaines, que je suis entré dans un désert aride de poussière, el cela pour plusieurs jours : C'étaient les approches de Dehli. Aridité, platitude de terrain complète, el chaleur. Mais à Dehli, pourtant, on se seul dans une capitale. J'ai traversé le bazar clans mon palanquin loul poudreux pour arriver à la station. C'était avant-hier, au milieu du jour; el vous ne sauriez croire par combien de marchands je lus assiégé aussitôt «pie j'eus mis pied à terre. La quantité d'armes el de toute sorte d'aulrcs choses qu'on étala devant moi fut étourdissante. 11 y avait là quatre boucliers en 1er pour lesquels on de-
m-i VOYAGES
mandait de deux cents à deux cent cinquante roupies pièce; cinq ou six armures complètes; des sabres el des poignards par vingtaines; un arc en fer, des objets eu ivoire, un bouclier et un sabre d'enfant, des bijoux et des dessins qui font mon tourment; car tous ces jolis dessins me fascinent à l'instant, et ces coquins d'Indiens me harcèlent pendant plusieurs jours, persistant à demander des prix fantastiques. Je ne resterai point dans cette station; car, toutes les fois que j'arrive quelque part, je reçois aussitôt des invitations d'aller loger cbez quelque gentleman anglais, militaire ou civil (comme je viens d'en recevoir une, et même deux maintenant); et on ne peut les refuser plusieurs jours de suite sans impolitesse. Le seul inconvénient de cette hospitalité, au milieu de tous les avantages possibles, est que les Anglais vivent toujours aussi loin des villes indiennes que leurs affaires le leur permettent, car ils ont en horreur le bruit, les exhalaisons el l'aspect de ces villes, et sont persuadés qu'il y règne toutes sortes de maladies affreuses; enfin ils veulent éviter la contamination of the natives. Dans leurs parcs ils plantent des arbres qui offrent une vague ressemblance avec ceux d'Europe, et qui rappellent le home. Pour des arbres d'Europe, il n'y en a point dans l'Inde, excepté sur les sommets de l'Himalaya.
Celte fois-ci je vais chez un militaire, le général Huri-
ter, généreux, lion vivant cl excellent ami, mais qui
habite, hélas ! à quatre ou cinq milles de Dehli, cl trouve que c'est précisément là le principal avantage de sa demeure. C'est, du reste, un charmant cottage, préservé du soleil par une vaste toiture de chaume, et entouré de fleurs dans un délicieux jardin, chose difficile à créer sur le sol aride des environs de Uehli, qui a été choisi probablement par les Mogols pour leur capitale, afin de pouvoir se faire illusion et se croire encore dans les steppes de la Tartarie centrale. Ce cottage est soigneusement garni de Ichiks ou stores transparents, pour intercepter autant que possible les insectes sans empêcher l'air, et muni de jalousies contré la chaleur et la clarté du soleil; mais il n'y a point de vitres, et foutes les portes sont largement ouvertes pour faire circuler l'air librement. Les ponças ou écrans attachés au plafond sont dans un mouvement perpétuel, .qui vous fait apprécier l'utilité des pressepapiers, vu que, sans celle précaution, lettres, dessins. tout s'envole, aussi bien que les coiffures si l'on s'avisail d'en avoir d'artificielles, même les perruques et les toupets. Outre cela,- dès que le vent chaud du jour s'établit, les vasles paravents, faits de nattes de vétiver, sont placés dans toutes les ouvertures de la maison du côté du vent et abondamment arrosés d'eau fraîche. Voilà en quoi consiste le luxe el la véritable hospitalité indo-anglaise ou
anglo^indienrie; avec cela des repas exquis et des boissons rafraîchies au salpêtre, par un procédé que je n'ai vu qu'aux Indes el que je ne saurais expliquer; enfin un lit admirable, ni trop mou, ni trop dur, hermétiquement fermé par une vaste mousliquière, et une multitude de serviteurs indiens qui marchent pieds nus sur les nattes, de sorte que vous ne les entendez pas, mais qui sont toujours prêts à vous servir comme par magie, pourvu qu'on sache dire son Quay-hay ' . 11 fait d'ailleurs terriblement ebaud à cette station; ce qui, joint aux insectes, fait qu'on dort très-mal. Je suis donc fort aise d'aller chez le général, quoique cela m'éloigne un peu de la ville. Hier au soir, au moment où j'allais dîner à ma station, car on y fait la cuisine : le cari, — en anglais curry, — le canard, etc., hier au soir, dis-je, un des nombreux marchands hindous qui me fréquentent arriva d'un air mystérieux et me dit qu'il y avait des personnes qui m'attendaient tout près d'ici. Je le suivis sans bien comprendre son idée, et il me mena dans la maison d'un vieux Portugais au service du Grand Mogol, quelque chose comme un écrivain, demeurant dans un bungalo, sous les murs du fort impérial. Ce vieux était à prendre son thé, en habit européen, mais
1 Phrase indienne pour appeler.
on bonnet de nuil, avec sa femme, mulâtresse, qui taisait le thé, cl une jeune fille, qui était la leur (très-jolie, avec de longues boucles «le cheveux chàlains lomlianl en tire-bouchons), cl qui s'enfuit aussitôt, couvrant son visage de ses mains; mais elle revint après. On me recul poliment, en me questionnant sur ce que j'étais. On m'offrit du thé, que je refusai, cl un verre de bière. que j'acceptai. On me présenta à la tille; sa mère parla beaucoup, mais je me retirai assez vile en disant que j'allais dîner. En roule, l'Indien me lit comprendre que celle fille avait une sœur encore plus jolie, et que je n'avais qu'à choisir entre elles.
Voici le fait. A force de questionner mon Indien, je découvris enfin que c'était un mariage avantageux qu'il m'offrait d'arranger entre moi et la jeune mulâtresse timide aux tire-bouchons lloltanls, ou sa sœur.
C'est singulier que les commissionnaires ne sachent rien acheter: et moi, toutes les fois que je sors, je fais quelque trouvaille, payant par exemple cinq francs ce qui en coûte cent chez nous. C'est ainsi que j'ai eu l'autre jour, à Ambalé, en me promenant, une pique énorme et magnifique, que j'arrachai pour ainsi dire de force à un Sike pour trois roupies, plus du double de ce qu'il disait que cela valait. Il craignait d'abord de la lâcher, parce qu'elle ne lui appartenait pas, mais à son
maître, un certain radja; cependant il secoua bientôt ce scrupule, écoulant les conseils des gens du bazar qui se trouvaient présents, et qui lui expliquèrent que ee serait une folie de sa part -de négliger un gain rien que pour ne pas voler son maître. La pique pouvait s'être perdue ou cassée.
J'ai vu le Grand Mogol. Mais il n'est plus temps d'en uaiier dans celle lettre.
Amli.ik', '2.f> novembre.
Me voici de nouveau dans cet endroit intermédiaire appelé Ambalé, après avoir vu Dehli et y être resté une dizaine de jours au plus. J'y avais mis pied à terre au bungalo des voyageurs, ignoble endroit, mais proche de la ville, d'où je commençai mes courses par la grande rue, rue longue et très-large appelée Tehandi-TchoU (l'orthographe anglaise est : Chandee Chok), ce qui veut dire Bazar d'Argent; ei en effet, quelque déchue qu'elle soit de sa splendeur primitive, celte rue contient des Iré-
sors. Les peintres, l'es armuriers, les orfèvres, les tailleurs, etc., m'assaillirent. En une huitaine d'heures on nie fil un habillement complet en drap d'or, el nu autre, pour femme, également en drap d'or et d'argent trèsfin. En peu de jours on me fabriqua des armes en foulale (erronément toujours appelé damas) incrusté d'or, tles bijoux, etc., dont j'avais le choix. J'achetai plusieurs armes chez Notmal. Hindou, marchand d'objets d'occasion, l'homme le plus actif qu'on puisse imaginer lorsqu'il s'agit de gagner quelques roupies.
Dans mes courses, je rencontrai le commandant du tort du Grand Mogol, capitaine anglais que je connaissais, et qui m'offrit de monter dans son boguey. J'y montai, el, en passant sous les murs élevés du kreml de Dehli, murs d'une espèce de marbre rouge (couleur de rouge antique), nous entendîmes un bruit lointain de timbales accompagné d'autres sons confus. C'était le cortège royal qui revenait au palais. « Glissons-nous par ici, me dit-il en indiquant une porte gigantesque sou> laquelle un éléphant n'aurait pas paru plus gros qu'une souris, et avec de lourds battants en cuivre jaune à clous pointus, glissons-nous par ici, dans la première cour du palais, et nous verrons le cortège. » Ce qui fut dit tut fait, et nous nous postâmes sous un arbre à branches étendues.
Le bruit des timbales et autres instruments augincn- Lait rapidement; mais il faisait déjà presque nuit quand parurent, deux à deux, les cavaliers mogols, qui entraient par la grande porte pour traverser la cour et s'enfoncer par une autre dans l'intérieur de cette enceinte immense. Après ces cavaliers, qui étaient assez nombreux, passèrent plusieurs litières et chars attelés de bœufs; puis la foule des musiciens se précipita par la porte dans la cour, tirant de ses instruments, trompettes, timbales et fifres, tous les sons dont ils étaient susceptibles, et soudain une vive clarté de torches nous lit voir un vieillard sec et d'une physionomie sévère, assis, le corps droit, dans une chaise à porteurs, sous un dais. C'était le Grand Mogol. Vingt éléphants le suivaient immédiatement pêle-mêle comme un troupeau, les uns avec des pavillons dorés, d'autres avec des timbaliers qui n'y allaient pas de main morte. En général, il faut rendre aux musiciens du Grand Mogol celle justice, qu'ils ne reçoivent pas leur paye pour rien; leur zèle est comme une espèce de rage démoniaque.
Après ces éléphants, à l'air morne et à la marche liisle et lente qui caractérise ces animaux, vinrent encore quelques cavaliers traînards, avec tics houkas immenses, des drapeaux, etc. Puis tout rentra dans le silence.
Je n'ai pas l'ait menlion que le Grand Mogol, assis sur la chaise à porteurs, tenait dans sa main le boul crochu d'un houka gigarftesque qu'on portait derrière lui.
A la funèbre clarté et dans la famée des torches, il avait l'air d'un cadavre embaumé, avec un teint noir de momie, et orné de clinquant.
Le commandant m'offrit de loger chez lui, dans le fort même; j'acceptai avec plaisir. Après urètre installé dans un appartement immédiatement au-dessus de la principale entrée du palais, dans une tour, mon premier soin fut de faire des démarches pour être présenté au Mogol; faveur qui ne fut guère difficile à obtenir, car dès le malin, à six heures, Sa Majesté m'envoya chercher. On me dit qu'il était déjà sur son trône et m'attendait. Je me précipitai donc. — Le fait est que le Mogol es-t un malheureux vieillard qui ne peut suhir une cérémonie qu'à force d'opium. On le place alors sur le trône, et il n'y peut rester que tant que l'effet de l'opium dure.
Par plusieurs portes cochères et avenues, je parvins à une vaste cour, au boul de laquelle j'eus à peine aperçu le Mogol sur son trône, sous un kiosque en marbre blanc sculpté et doré, qu'on me fit faire trois profonds saints: on cria mon nom. ainsi que les titres pompeux et les
louanges de l'empereur, souverain de l'univers; puis on
me fil avancer rapidement vers lui.
Le trône était une estrade de marbre entourée d'une balustrade.
Au lieu d'une cour splendide, le vide régnait autour du monarque. Quelques vieux serviteurs s'y tenaient debout, mesquinement vêtus, avec des bâtons d'argent. Deux jeunes garçons, parents de l'empereur, je suppose, étaient assis ou plutôt à demi couchés au pied du tronc.
Le Mogol avait un air hagard. Ses yeux tantôt brillaient d'un éclat étrange, tantôt devenaient ternes comme de l'étain; il me sembla qu'il tremblait.
Je m'étais muni de dix pièces d'or de quarante francs. Conformément à mes instructions, j'allai vite vers le trône, fis encore trois saints à la hâte, et présentai à Sa Majesté trois de nies pièces d'or, qu'elle prit et posa près d'elle. Alors on m'emmena avec précipitation, à travers la même cour, dans une espèce de garde-robe, nu l'on m'affubla du vêtement le plus grotesque que j'aie jamais vu, de cette espèce de drap d'or et d'argent dont on se sert chez nous à l'église, mais infiniment trop long pour moi, et par-dessus on me mit avec beaucoup de peine une veste étroite en drap d'argent. Puis, sur mon chapeau, on s'empressa d'entortiller une
lunule interminable d'étoffe argentée qu'on attacha eu forme de turban, [mis une autre el une troisième; enlin, une espèce d'étole fui jetée sur moi. Ainsi accoutré, on me lil courir de nouveau au durbar, c'esl-à-dire reparaître devatit Sa Majesté, ce que je lis en relevanl ma longue robe des deux mains. Les hérauts crièrenl encore de manière à m'assourdir. Je répétai mes saluls. Le commandant du fort y était, de même qu'un autre personnage anglais, le résident Metcalf. — Dans mon burlesque accoutrement, je me précipitai encore aux [lieds du trône, et j'exprimai ma recon naissance en remettant trois autres pièces d'or à l'empereur, qui les prit; sur quoi un diadème brillant de pierreries lui fui apporté, qu'il attacha de ses propres mains sur mon turban, tandis que je me tenais dans une position d'humilité; enfin il mit à mon cou un collier de perles et nie ceignit du sabre d'honneur. Après chacun de ces dons, je glissais courtoisement une pièce d'or dans la main impériale, comme on le fait aux médecins en Angleterre; et il paraissait satisfait, le pauvre homme, quoiqu'il eût, du reste, l'air d'un automate.
Son habit était en velours imitant la peau de léopard, et étrangement orné, dans certains endroits, de bandes de zibeline ou autre fourrure légère. Son visage était sec, hâve el noir, de même que ses mains; il avait
le nez aquiiin. les joues creuses, peu ou point de dénis, une barbe rare et teinte en noir rougeâtre tirant sur le violet. Sur ses yeux il avait du suriné. Ce vieillard, que je voyais sur le troue de Dehli, était Bahadour-Scliali, descendant de Tamerlan.
Ainsi, dans mes robes splendides, orné et armé, je m'élançai rapidement hors de la présence impériale, non sans taire encore plusieurs saints et entendre les hérauts proclamer la grandeur du Mogol et ma reconnaissance. Mais, au moment de sortir de ce singulier guel-apens, où je crois que je ne serais vraiment pas allé si j'avais pu prévoir que ce serait d'un ridicule aussi achevé, au sortir, dis-je, on m'arrêta pour me dire que, l'héritier du trône n'ayant pu, par suite d'une indisposition, venir à mon audience, il serait courtois de lui envoyer une pièce d'or ou deux, et qu'on s'y attendait. J'en envoyai une. A l'instant même une troupe de domestiques avides m'assaillit pour me faire comprendre qu'il était d'usage de leur donner, en pareille occasion, une centaine de roupies à tous; néanmoins je les renvoyai.
Je ne m'attendais certainement pas à des cadeaux d'une grande valeur de la part du Mogol déchu: pourtant je liis étonné, en rentrant chez moi et en ôlanl mon déguisement, qui ressemblait à celui d'une danseuse
ii.ws i.imi!.. ôô:>
publique, de voir que mon diadème royal n'était composé que de morceaux «le verre grossièrement peint, imitant aussi [>eu que possible des pierres précieuses, et si mal Collés ensemble que eela se cassait comme du pain d'épice. Les enfants de mon commandant s'anmsaienl à ramasser les morceaux de verre pour me les donner, et j'eus le chagrin de voir qu'il me serait difficile de conserver ces pièces comme souvenir de la farce. Pourtant j'envoyai les restes au bazar pour être rapjècelés tant bien que mal. Le collier de perles était en verre aussi: mai-- la veste était, je crois, en lil d'argent vrai, parce que je suppose qu'on n'est point encore parvenu à Debli à faire de ces étoffes-là en faux. Quelque minime que lut la valeur de ces dons, tout Anglais aurait néanmoins été tenu de les livrer au trésor de la Compagnie des Indes: mais, comme étranger, je lu-> autorisé à garder les cadeaux du Mqgol, et l'on m'offrit même, en' cas que je voulusse les céder, de m'en faire payer le prix par le trésor impérial. C'était pour les faire servir dans une autre occasion de ce genre. Ce prix n'était, il est vrai, qu'une quarantaine de roupies. D'ailleurs, dans tous les cas, je voulais garder ces chiffons comme curiosité.
J'appris le même jour des choses terribles qui se passent dans l'enceinte de ce palais, où le Motml. et seu-
leinenl là, est absolu; mais c'est nu espace de terrain comme le Kreml de Moscou, au moins, entouré de murs Irès-élcvés, crénelés, magnifiques, en marbre rouge, avec des tours, le tout d'une belle architecture mauresque. Lorsque, par exemple, quelques pauvres mères, sans rien soupçonner, se hasardent avec leurs enfants près du fort, on détourne leur attention de manière ou d'autre, et des domeslirpies du palais se saisissent des enfants, puis on les cache dans quelque souterrain, el ils sont perdus pour jamais.
AL MEME
F.n route, entre Dehli et Firouipore 30 novembre I8i2.
Etant monté en liant de la tour que j'habitais à Dehli . je fus vivement frappé de l'aspect de cette ville grandiose, et j'eus le désir d'en dessiner une vue panoramique; mais à peine m'y étais-je mis. que deux perroquets, qui étaient à se battre ou à faire l'amour sous le toit élevé de mon abri aérien, tombèrent sur mon papier; puis aussitôt ils reprirent leur vol, ce qui me permit de persister dans mon dessein ou dessin. Au milieu des nuées de perroquets qui tournoyaient autour île moi. n'étant parvenu à faire qu'une esquisse peu aeht vée. quoique complète, je la lis voir à deux peintres indiens, et leur donnai la commission à chacun de faire des
536 VO¥ÀGES
vues semblables achevées de deux différents points, et de nie les envoyer à Firouzpore, où je vais, en convenant, de deux cents roupies chacun, à la condition toutefois de ne les prendre que dans le cas où elles me plairaient. Je vous communiqué ceci pour vous montrer combien les artistes indiens sont complaisants1.
Tout en vous écrivant, sans me presser, je gagne du terrain. J'ai été à Loudiana, où j'ai passé deux jours, cl je me trouve aujourd'hui à Daramcota, village sur le territoire de Sehir-Sing, où ce souverain bienveillant a bâti un petit bungalb, précisément à moitié chemin entre Loudiana et Firouzpore, pour la commodité des Anglais, qui passent souvent par ici. Entre Loudiana et Firouzpore, le trajet est de vingt-quatre heures, en palanquin, par la poste, ce qui esl trop long et incommode, surtout pendant que le soleil darde. Ce bungalo, à mi-cliemin, est donc bien agréable. C'est aujourd'hui le 27 novembre, je crois. Demain je serai à Firouzpore.
1 11 c>[ vrai que je n'ai plus entendu parler de ces vues panoramiques.
Firouzpore, 5 décembre 1842.
Ce qu'on appelle Firouzpore ' est une vaste mer de poussière blanchâtre qui s'étend à perle de vue dans tous les sens sur un terrain plat, parsemé de trous à rats, scorpions, serpents, etc. Des fdes de chameaux y glissent comme des ombres. Cette plaine de Firouzpore parait un désert, et pourtant ce voile de poussière recèle tout un amas d'êtres et de choses venant de toutes les parties de l'Inde, et une animation qui s'accroît d'heure en heure.
A de grandes distances les uns des autres, des camps immenses s'étendent sur ces plaines. On attend le nouveau gouverneur général de l'Inde, lord Ellenborough,
qui a donné l'ordre de rassembler ici la plus grande
1 Quelques personnes l'appelaient aussi Firozpour, et, selon moi, un peu plus correctement, car je l'ai toujours entendu nommer par les Indiens mêmes Firodjpour. Us n'unt point le Z.
partie des forces militaires pour recevoir l'année <|iii revient de l'Afghanistan. Il se propose de donner de grandes fêtes pour célébrer les victoires anglaises, el d'avoir, en même temps, une entrevue solennelle avec le maliaradja Schir-Sing, roi du Pandjab.
Quand on demande ici à quelqu'un où il loge, il répond, par exemple : Au nord de tel camp, vingt minutes de marche. Il faut une boussole pour s'orienter. Vous concevez donc, d'après tout cela, que c'est un endroit des plus affreux; et pourtant la politique, la proximité des Sikes (Lahore n'étant qu'à trente milles d'ici) nécessitent cette singulière agglomération.
7 décembre.
J'ai un grand plaisir à voir François s'amuser avec sa ménagerie, et à l'entendre chanter des airs allemands. Cet excellent homme soigne cou amore tous mes objets de curiosité el lâche de m'en procurer de nouveaux, toujours
avec économie et en soumettant son goût au mien. J'en parle, parce que, dans ce moment, il chante un tendre Impp sassa, qui est impayable. Je suis campé assez agréablement ici dans cette, poussière; de ma tente, j'entends aussi mes gens indiens, qui chantent au son du tambour. Ma cuisine se fait en plein air, comme la leur.
10 (lécebmre.
Voici le projet que j'ai formé. Le 1" mars prochain, 1845, je quitterai Bombay pour me rendre en Egypte. J'ai déjà écrit à Bombay pour arrêter une place sur le paquebot à vapeur. Ainsi, dans tous les cas, je serai en Egypte à la fin de mars. Mon bateau esl prêt pour descendre classiquement l'Indus.
U MÊME
A boni d*une barque sur l'indus, 8 janr •
Me voilà en roule pour Bombay. Il y a oeuf jours que
je me suis embarqué à Firouzpore. Je vogue avec un peuple immense de rats, qui babite dans le cbaume dont ma cabine est construite intérieurement et sous toutes le~ planebes. Il est inutile de dire par quelle terreur et quel désespoir j'ai passé. Bref, la nature a succombé, et j'ai fini par dormir d'un sommeil de mort, tandis qu'une danse infernale retentissait sur moi et autour de moi. exécutée par les plus gros rats que la nature ait produits. Je me promettais bien à la première ville de me munir d'une douzaine de chats: mais point de villes jusqu'ici. En attendant, neuf jours se sont p;i>>-;s. et je suis devenu
5i2 VOYAGES
indifférent à ce qui m'avait d'abord paru une calamité véritable. J'ai seulement un énorme tambour près démon lit, et lorsque les rais font trop de tapage et me passent sur le corps par trop souvent, je frappe sur le tambour comme Norma. Cela les fait fuir et se tenir tranquilles pour quelques instants, et me donne le temps de me rendormir en me couvrant un peu la tête. Si le vacarme est tout à fait intolérable. François est appelé pour les mesures violentes dont il est l'inventeur, et qui consistent à tirer un couj) de pistolet ou de fusil dans la cabine, et à la fouiller avec un sabre, en faisant autant de bruit que possible, ce qui occasionne des attitudes martiales. Si le remède n'est pas très-efficace, son comique allemand produit du moins l'effet de détendre un peu les nerfs. Le matin, après ce sommeil interrompu, je prends une bouteille de soda-walcr avec un peu de vin de Sherry, de Champagne ou de Port. Une heure après vient una tazxa <li caffè. J'ai avec moi trois chèvres qui donnent d'excellent lait en quantité. Mais ceci n'est point de votre ressort. Verso al mezzo giorno o ail' unolapkcola colezione, composée d'une aile ou cuisse de poulet froid avec des tchapatys, qui sont des galettes délicieuses et reconnues stomachiques. Elles sont faites à la minute et servies toutes chaudes, avec du beurre si l'on veut: j'en ai d'un peu salé aveu moi. Que n'ai-je pas. excepté du pain? Farine.
no in mes de lerre, poules, canards, moulons, il y a lonl à bord. Mais j'admire la manière de vivre de mes Indiens, Ils se lèvent avec le soleil, allument du feu, fumenl le calumet de la paix assis par lerre, se chauffent) et tout en conversant ou en chantant d'une voix monotone, sans règles, comme des oiseaux, l'un d'eux broie entre deux pierres du blé, dont ils ont un sac avec eux. Lorsque le blé est broyé, il en fait une pâte avec un peu d'eau, en l'orme de crêpes, les tchapatys enfin que je viens de citer; il les pose successivement sur une plaque de fer placée sur le feu, les retourne, et on les mange. On boit de l'eau et on rallume le calumet, de la paix. Parfois l'on s'avise de cuire, dans un vase de fer, du riz ou une espèce de pois ou de lentilles, fort bonne, avec de l'oignon, et on ajoute cela aux tchapatys, galettes susdites.
Les crocodiles abondent sur l'Indus, et François et Théodore s'amusent à tirer dessus, François avec un long fusil à mèche sike, dont il a fait l'acquisition à Lahorc, et Théodore avec un mauvais fusil anglais que je lui ai acheté pour trente roupies. L'autre jour ils ont tué un aigle immense.— Au soleil couchant on amarre, pour passer la nuit, de peur des bancs de sable, et l'on va à terre pour s'adonner aux paisibles occupations journalières, c'est-àdire on y conduit les chèvres [tour les traire, le mouton pour le tuer; ou, si on n'en a plus, on en achète un lors-
."Il VOYAGES
qu'on rencontre quelque village. On coupe du bois dans le djungle pour le lendemain, de même que de l'herbe et des brandies pour les chèvres. Pendant ce temps je fais une promenade dans le désert ; et, lorsque vient la nuit, el que j'ai été suffisamment hué par les chacals, je rentre à bord, accueilli par les rats, et on me sert mon dîner, composé d'une soupe de mouton, d'une poule et d'une salade de pommes de terre avec de l'oignon, pour laquelle François excelle. Les tchapatys accompagnent cela, comme de raison, de même que la bière ou le vin, ou le sodawater, selon qu'on est disposé. La marmelade de groseilles, dont j'ai beaucoup fabriqué dans l'Himalaya el emporté avec moi, paraît aussi au repas nocturne qui a lieu verso aile sette. Puis on fume un cherout, comme on appelle ici les cigares de Manille, ou on cxbale des soupirs avec un houka ou calumet de la paix. Là-dessus on se couche.
Je compte être à Bombay à peu près dans vingt-cinq jours, ou moins peut-être. J'aurai donc le mois de février à y passer. — Reste à savoir si de Bombay je ferai une course d'une quinzaine de jours pour voir les caves d'Ellora. Je crois plutôt que je me laisserai aller à passer un paisible mois d'indépendance sous mes tentes, dans une espèce de champ de Mars, près de la ville indienne.
11 y a près de deux ans que nous avons demeuré à
Bombay avec LoeveWeimar, dans une maison guèbre. Probablement vous avez eu depuis de ses nouvelles de Bagdad. Trois jours se son! passés encore, el j'ai fail de nonveaux progrès en lait de patience. Je parle des rais plutôt que d'autre chose, .le suis maintenant dans cet état de découragement apathique qu'on nomme la résignation. — Enfin j'ai trouvé hier une ville sur notre passage. à une demi-lieue des bords de la rivière; c'était Boglepore, dans le pays appelé Moullan. Ce Boglepore est agréablement parsemé de palmiers-dattiers, comme ceux délia Siciliu. J'y ai acheté un chat pour nue roupie, el diverses provisions. A présent j'ai en vue une autre ville appelée Sacar-Bacar, qui viendra dans cinq ou six jours. Puis il y aura Haïdrabade, mais dont les habitants sont féroces, et je doute que je descende à terre; cependant il faudra que François du moins y aille avec son long fusil à mèche et son petit pistolet à deux coups, et il me dira ce qu'il aura vu. J'ai entendu dire que les combats d'animaux sauvages, comme tigres el éléphants, rhinocéros, hyènes, etc., y ont encore lieu fréquemment, et que cet usage s'y conserve intact comme un pez%0 vivant de l'antiquité. Le pays appelé Béloutchislan doit être quelque part ici. L'individu dont j'ai acheté le chat, et à qui j'ai demandé de quelle nation il était, m'a dit qu'il était Béloutch.
En dépit du fusil de François, les chacals viennent tous les soirs, en masse, hurler à cinq pas de nous. Quant aux crocodiles et aux alligators, nous en voyons tons les jours au moins une douzaine, à portée de fusil, et bien pins près encore, et on dit qu'il en viendra bien davantage à mesure que nous avancerons.
Je me suis assuré que mes bateliers vivent, c'est-à-dire s'habillent et se nourrissent, pour deux roupies par mois, ce qui fait quatre shillings.
On m'a montré sur le sable humide des traces qu'on prétendait être celles d'un tigre. En effet. l'herbe trèshaute et impénétrable des bords de ce fleuve m'a tout l'air de pouvoir servir de réceptacle à ces animaux. Ce fleuve n'est autre chose qu'un furieux torrent de boue, qui change de lit tous les ans, et dévaste dans son cours impétueux tout ce qui se trouve sur son passage. Différent des paisibles fleuves de l'Europe, qui se prêtent aux besoins des hommes, ce farouche et indomptable roi du désert est le fléau de l'Asie centrale : il fait fuir les hommes, détruit et emporte la végétation et les villages mêmes, n'abrite que d'immondes crocodiles, et laisse les tigres et les chacals maîtres du désert qui est son ouvrage.
Adieu : il faut que je cacheté. Sacar-Bacar est un endroit magnifique, dans une forêl de palmiers. J'y suis. C'est aujourd'hui le 18 janvier, je pense.
*lJ-"i
DANS i. I.MH: 541
C'est presque un pclil Constautinople que ce Saear- Baear. 11 y a ici dos bateaux à vapeur lantet plus.
En barque sur i'indus, devant Haïdrabade, capitale du Sinde.
Janvier.
Depuis que j'ai quitté Firouzpore, il y a une vingtaine
de jours, je n'ai eu de relations avec personne, cl les événements ont marché. Ayant mis pied à terre ici ce malin, je vis que la maison du résident, le colonel Oolram, était abandonnée et en l'oit mauvais état. Les alentours étaient arides, comme le sont partout les bords de I'indus. Un natif passa devant moi sans me saluer; mais, jugeant, d'après un gilet européen qu'il portait sur sa veste de mousseline, qu'il ne devait pas être fanatique, je le suivis el L'accostai pour lui demander s'il y avait moyen d'aller à Haïdrabade, que l'on voyait à peine dans le lointain.
Les renseignements que je recueillis de cet individu, ex-écrivain de la résidence, parlant anglais, ne furent point favorables. Une bande de Béloulchi avait attaqué la
résidence, sans que les émirs eussent pu l'empêcher. Le colonel Ootram avait quitté son poste. Le général sir Charles Napier s'avançait vers Haïdrabade à la tête de quatre mille hommes; dix-neuf mille cavaliers béloutchi l'attendaient non loin de là aux approches de la ville; mais les émirs avaient encore l'espoir d'un arrangement (les émirs sont au nombre de trois, proches parents entre eux, et régnent en commun sur le Sinde). La ville était à cinq milles, on pouvait trouver des chevaux pour y aller. Il ajouta que les émirs seraient charmés de voir un Européen, leurs dispositions étant des plus pacifiques. (J'appris aussi qu'antérieurement Haïdrabade avait été au bord du fleuve, qui, depuis quelques années, avait changé de lit.) Accompagné de François, qui avait un pistolet de poche, et de cet ex-écrivain, j'allai donc voir la capitale de cet affreux pays. Le terrain, pour y aller, est argileux et crevassé. La ville est assez grande et fortifiée, mais toute construite d'argile, toute grise et d'un aspect triste.
Les habitants que je rencontrai à cheval, à éléphant cl à pied, tant Sindiens que Béloutchi, étaient tous armés; leur barbe, teinte en rouge et séparée en deux, leur donnait un air farouche. Cependant ils me saluaient. Après avoir traversé de longs bazars peu animés, où j'achetai quelques boîtes de bois peint, industrie du pays, je parvins au fort crénelé à tours massives; mais des sol-
dats béloulchi qui le gardaient croisèrent leurs armes et voulurent savoir si j'avais un permis d'entrée. Mon conducteur entama des pourparlers auxquels je coupai court, l'idée m'élant venue qu'une fois entre les mains des émirs, ils pourraient bien me garder en otage, vu les circonstances, soit comme Anglais, soit comme un protégé de l'Angleterre. Et qui sait le sort que les événements me Feraient? Je me félicitai donc de ce refus, et je me retirai, malgré mon conducteur, qui voulait me persuader de l'envoyer comme parlementaire auprès des émirs, dont il était bien connu, et qui répondait de leur hospitalité. Je revins jusqu'ici par les mômes bazars et le môme désert, et me voilà rembarqué assez aise, malgré le regret de n'avoir pas vu les émirs1.
1 Une huitaine de jours après, une bataille sanglante eut lieu aux portes de Haïdrabade. Les Anglais furent vainqueurs; mais ceux qui se trouvèrent sans défense dans le Sinde furent égorgés par les natifs ; entre autres, un général anglais malade', qui voguait comme moi sur l'Indus, et le commissionnaire anglais qui me procura un bâtiment pour quitter le Sinde, à l'une des embouchures de l'Indus, appelée Cara-Bari. Sa femme et ses enfants furent également victimes de la fureur des natifs, et j'eus tout à m'applaudir d'avoir échappe à un sort pareil.