‹ Voyages dans l'IndeChapitre 3 sur 13 · DANS I/I MM · texte numérisé non relu

DANS I/I MM

énormes, et force galeries, colonnades, cours, esplanades, remplies d'une foule de bramines, vieux, jeunes el enfants, presque nus, rayés de jaune et de blanc au front el sur la poitrine, les uns horizontalement, servant Scbiva, le destructeur, les autres perpendiculairement, servant Yisclinou, le conservateur. Tous adorent Brama, l'être suprême, créateur. Les bayadères y étaient aussi et dansaient au son de leur musique bruyante ; les éléphants me suivaient partout comme des ombres. Le tout ensemble était merveilleux, et chaque détail d'un attrait, d'un intérêt profond.

On montrait aussi les joyaux du temple1. Ils font partie du costume des idoles qu'on promène de temps à autre sur des chars que j'ai vus et qui sont d'une grandeur énorme, en bois sculpté d'une manière étonnante, formés d'ornements d'un genre inconnu, et pullulant de petits dieux grotesques. Là encore il fallut verser des dizaines de roupies. Je n'ai, du reste, que cette dépense-là, car je suis logé et nourri pour rien par le gouvernement ou plutôt par lord Elphinstone. On devient pique-assiette

1 Quelques Anglais m'avaient recommandé de les voir, comme la seule chose. worth seeing, valant la peine d'être vue à Condjévéram, tout le reste n'étant c|ue du native dirt and beastliness : une des nombreuses preuves du peu de confiance qu'il faut accorder a ce qu'on entend, car ces objets n'étaient que fort peu de chose comparés à l'intérêt infini du reste.

dans ce pays; el il est difficile que ce soit autrement, car, si lord Elphinstone n'avait pas eu la généreuse attention de m'envoyer des produits de sa splendide cuisine française et de sa cave, admirable et unique dans l'Inde, à quoi me serais-je trouvé réduit? A des noix de coco, probablement; car, du reste, les préparations culinaires qu'on aurait pu trouver au bazar de Condjévéram, ou les mets fabuleux qu'on aurait peut-être tirés de la cuisine des bramines, sont d'un goût si opposé à ce que nous regardons comme mangeable, que tout autre qu'un Hindou ne peut pas songer à s'en nourrir. Cela se compose de fruits et de légumes, mais préparés avec des odeurs, des huiles et des sucreries à faire mal au cœur. Tantôt on croirait manger du musc à l'huile de lampe, tantôt de la pommade rance à l'œillet ou du savon de Naples. Voilà bien un pays où il faut renoncer à faire comme les indigènes. J'ai assez scrupuleusement suivi cette règle erronée en Turquie, en Italie, en Perse, en Géorgie, hélas ! et même en Sicile; mais ici, dans l'Inde, il n'y a pas moyen.

On entretient à Condjévéram une quantité de singes. On les voit en grand nombre dans les maisons, sur les toits el dans les temples, et ils sont plus ou moins vénérés. La première chose que je vis en arrivant ici, ce fut d'abord ces singes, puis un immense étang entouré

d'un élégant et vaste escalier de granit. Au bord de oel étang cheminait un respectable éléphant. Les éléphants ont aussi sur le front des marques horizontales ou perpendiculaires, suivant qu'ils sont consacrés à Vischnou ou à Sehiva. Celui-ci portait sur son dos un bramine tout rasé, adorateur du diable, et qui tenait devant lui un vase de cuivre rempli de feuilles vertes. Devant marchaient quelques musiciens, entre autres un petit, monté sur une vache, avec des timbales, et qui frappait Là-dessus comme un possédé, évidemment enchanté de sa besogne; puis il y avait des clochettes et les deux cloches obligées suspendues sur l'éléphant, et une espèce de cor ou trompe. Je m'arrêtai et sortis de mon palanquin pour contempler celte farce sérieuse et attendre qu'elle passât devant moi. Il est plus que temps d'en finir. Adieu !

P. S. Je suis resté à Condjévéram jusqu'au soir. II y avait précisément une fête avec procession. Imaginezvous, au milieu de cette architecture étrange, à la clarté d'une centaine de torches, l'idole colossale dorée (elle était d'argent, je pense), paraissant tout à coup, ornée de fleurs, sur un immense échafaudage traîné par une foule d'hommes, et s'avançant, comme d'elle-même, au milieu d'un peuple de bramines. Ajoutez à cela des mu-

sicicns enragés, moulés sur des vaches. D'abord l'idole lit ainsi un long tour dans l'intérieur du monastère cl dans ses cours spacieuses ; puis elle sortit par l'immense portique surmonté d'une tour plus haute et plus large que la grande tour de Moscou, mais vieille de quatre mille ans, m'a-l-on dit, et en granit minutieusement sculpté. Elle passa ainsi dans les rues de Condjévéram et dans les bois, au milieu ries cris, des chants, des prosternations et des feux d'artifice.

AU MÊME

Tandjor, 25 juillet 1841.

Arrivé ici, j'ai fait demander la permission de me présenter au radja. On m'avait toutefois prévenu qu'il était de mauvaise humeur, par suilc de quelques démêlés avec la Compagnie des Indes, et qu'il s'était renfermé depuis quelques jours et ne voyait personne. Néanmoins j'ai fait une tentative, pensant que, pour un être aussi rare que l'est ici un Russe, il ferait peut-être exception; et, en effet, j'ai reçu une réponse flatteuse en anglais (car il a une espèce de secrétaire semi-anglais à sa cour), portant qu'il serait prêt à me recevoir le surlendemain en grand apparat.

Le père de ce radja était tyrannisé par son oncle, qui,

xs VOYAGES

ayant usurpé le trône, l'avait jeté dans un cachot, où il lui Taisait donner des boissons débilitantes '. 11 y avait alors à Tandjor un prêtre missionnaire allemand, nommé Schwarlz, qui venait consoler le pauvre pelil radja dans sa prison, elle protégeait contre ce cruel oncle, qui, luimême, n'osait guère ne pas respecter l'Allemand, généralement honoré dans le pays. Un jour le jeune prisonnier vint à s'échapper, et se rendit à Madras pour demander l'appui des Anglais, et la Compagnie installa le jeune prince sur son trône.

Maintenant tout l'État de Tandjor est gouverné par les Anglais et leur appartient, le radja n'étant maître crue dans sa forteresse et aux alentours à une portée de canon seulement, espace qui contient une dizaine de milliers d'habitants. La Compagnie paye au prince près de trois millions de francs par an, c'est-à-dire la cinquième partie îles revenus nets de la province. Le radja a, en outre, conservé ses domaines. Le père du radja actuel était un ami dévoué des Européens. Lorsque le missionnaire Schwarlz mourut, le prince fut inconsolable, et lui lit ériger un beau mausolée en marbre, où l'Allemand est représenté mou-

1 Le pousle, qui donne une fièvre lente et otc peu à peu les forces murales et physiques; on en donne une jatte tous les matins, et aucune nourriture ni autre boisson, jusqu'à ce que le patient l'ait avalé.

ranl, et le radja lui tenant la main et pleurant. Ce monument se trouve dans une église chrétienne assez belle, que le même radja avait bâtie dans l'intérieur de son fort pour faire plaisir au prêtre allemand '. Je fus donc mené hier chez le fils de ce bon radja. Permettez-moi de raconter cela en détail, car c'est curieux.

Quand je passai sous la voûte d'entrée du fort, on tira le canon; j'entrai dans une immense cour où il y avait une grande quantité d'éléphants postés çà et là; j'en comptai dix-huit, et derrière un grillage en fer il y avait sept tigres et cinq léopards. L'un de ces tigres était une curiosité, car son poil était gris, et les raies se voyaient à peine comme le moiré dans le salin. Je m'informai combien le radja avait d'éléphants en tout dans son fort, et j'appris qu'il en avait quarante, dont quelques-uns appartenaient à ses femmes (il a trois cents femmes dans son château; c'est un païen d'origine marate, nation guerrière qui a conquis ce pays il y a moins d'un siècle et demi) ; d'autres sont destinés au service du temple, qui se

1 On rencontre souvent chez les Hindous do ces exemples de tolérance, rpii, à ce qu'il paraît, ne sont nullement contraires à leur religion, tout à fait singulière en cela. J'ai connu des radjas hindous d'une piété profonde qui ne se faisaient aucun scrupule de célébrer les fêtes religieuses de leurs serviteurs musulmans. Le Holcar, "a Indor. avec toute sa famille et sa cour, s'habille en fakir musulman lors du Moliarrem, et s'acquitte de diverses cérémonies mahométanes sans nullement agir en cela contre sa religion.

'.m VOYAGES

trouve dans L'enceinte du fort et qui est magnifique. Ce sont des tours immenses en gfanil qui s'élèvent jusqu'aux nues, et un taureau monstrueusement gigantesque fait d'un seul bloc de pierre noire, qui m'a paru, sauf erreur, trois fois grand comme le roc de la statue de Pierre le Grand sur la place d'Isaac; et, autour du temple, des massifs de palmiers et de ces fleurs si essentielles pour les cérémonies religieuses.

J'avançai et j'entrai dans une autre cour où il y avait force soldats, qui me présentèrent les armes. Je passai de là dans une troisième où il y avait aussi des soldats, une foule de monde, de la musique, et dans le fond une colonnade antique indienne, où le radja était assis sur son trône d'ivoire, sous un dais de brocart, en habit de gaze d'or. Sur son sein et son turban à plumet, d'une forme étrange, comme je n'en avais point encore vu, reluisaient de grosses pierres précieuses, et entre autres une émeraude démesurée qui brillait comme un troisième œil, appenduc au-dessus de son nez; c'était le turban marate. Le beau-fils du radja, jeune homme, qui était vêtu à peu près de même, se trouvait auprès de lui. Plusieurs serviteurs agitaient des éventails dorés et des paquets de plumes de paon derrière le trône pour chasser les cousins. L'encens brûlait sur les marches du trône, et un héraut proclamait à haute voix la grandeur, la puissance, les

rares qualités de son maître, sa beauté, son courage, sa force, etc. Rien ne manquait à l'effet de cette scène bizarre, qui avait à la fois un caractère théâtral, antique el enfantin. Le radja, gros homme, d'une trentaine d'années, à l'air généreux, vint au-devant de moi, m'embrassa, me prit sous un bras, son beau-fils me prit sous l'autre, et ils me placèrent sur un siège, près du trône, où le radja se rassit. De chaque côté du trône étaient suspendus un arc et un carquois plein de flèches, ainsi qu'un sabre orné de pierreries; carquois, arc et flèches étaient tout d'or. Ce radja avait une expression bienveillante el agréable. 11 parlait l'anglais. Je lui demandai comment il se portail, cl le remerciai de l'honneur qu'il daignait m'accorder. 11 me répondit que ce même jour il comptait venir me rendre visite. Alors il s'établit entre nous une de ces conversations d'un intérêt vif et profond, roulant principalement sur nos santés respectives, le plaisir réciproque que nous éprouvions à nous voir et la chaleur de la température. Ayant épuisé ces trois sources d'idées, je demandai à me retirer, comme cela se fait. Alors le radja me couvrit de fleurs de la tète aux pieds, m'aspergea d'eau de rose, et m'oignit d'une huile noire d'une odeur excessivement forte, que je ne saurais dépeindre que comme une quintessence de bois de santal. Puis je me retirai pour attendre chez moi l'honneur de sa

visite. Un héraut avait proclame, pendant tout le temps que dura l'audience, les titres et qualités du prince.

A cinq heures il vint me visiter en grand apparat. Il était en palanquin, précédé de sept éléphants, dont deux énormes, couverts de peaux de tigres et avec des maisonnettes formées de peaux de tigres sur le dos; quatre de moyenne grandeur, et le septième tout petit ; plus, deux chameaux. Des cavaliers et des fantassins arrivèrent aussi en masse. Les cavaliers étaient vêtus de drap d'or; ils étaient vieux, montés sur de mauvais chevaux, avec des chabraques ouatées au lieu de selles, et des queues de vaches du Thihet pendaient aux quatre coins des chabraques.

Le radja Sivadji, c'est son nom, avait changé de costume, ainsi que son beau-fils; ils étaient en drap d'argent. Je rendis les mômes honneurs au radja qu'il m'avait accordés chez lui, c'est-à-dire je l'embrassai sur les deux épaules; et, le prenant sous le bras, je le conduisis depuis son palanquin jusqu'au sofa. A la fin de sa visite, je lui mis, ainsi qu'à toute sa suite, à chacun séparément, d'énormes guirlandes de Heurs d'une odeur sullbcante; j'offris le bétel, je versai l'huile et l'eau de ruse sur leurs mains : je n'avais pas de celte huile nuire ; et je leur mis à tous des bracelets de Heurs sur les

poignets, un collier au cou et un bouquet à la main. Le radja, qui aime beaucoup ces cérémonies, s'amusait à aider lui-même tout le temps mon inexpérience, et souriait de ma gaucherie d'un air d'aimable protection. Le lendemain il m'envoya son peintre privé pour avoir mon portrait, et ordonna aussi de faire le sien, qu'il m'enverra plus tard. Il fallut poser toute la journée, ce qui ne me dérangea guère, parce que je me sentais paresseux et qu'il faisait une chaleur extrême dehors. Ce peintre est presque aussi bon que celui du prince de Waldeck, que nous avons connu aux eaux de Pyrmont. Il s'amusa à compter tous les poils de mon visage un à un, cl me représenta avec un gros ventre pour me flatter. Mais, lorsqu'il me proposa de lui laisser une mèche de mes cheveux, pour composer sa couleur en Unissant le portrait sans moi, je ne voulus jamais y consentir, étant très-susceptible sur ce point, à cause de la teinte indécise de mes cheveux; et, comme le peintre, de son côté, protestait qu'il ne saurait achever son ouvrage sans cette concession de ma part, notre affaire se dérangea .

Je logeais chez le résident anglais, dont la maison est hors de la ville et de la portée du canon du radja. A propos de canon, je ferai observer qu'il y a dans le fort de Tandjor un canon indien d'une dimension

prodigieuse, mais qui est sans affût et gisant sur le sable. Pendant que je posais encore pour le peintre, un bon nombre d'éléphants arrivèrent pour emporter la paye que la Compagnie des Indes donne mensuellement au radja. On chargea les éléphants de sacs d'argent et d'or.

Depuis que j'ai commencé cette lettre, me voilà déjà transporté, par une course nocturne en palanquin, dans les Etats d'un autre radja, qui jouit de plus d'indépendance, le radja de Poudoucota, qui a son petit pays et sa ville. C'est un tout jeune homme; je le verrai ce soir. Eu attendant, je suis logé dans une maison écartée fort jolie et commode, qu'il a bâtie exprès pour les Européens qui viennent le voir. Fa un caldo stravagante. J'ai remarqué dans ce pays qu'il y a toujours à peu près quatre-vingt-dix degrés Farenheit dans la chambre, malgré les stores de vétiver qu'on mouille oonstammeni pour y rafraîchir l'air.

AL MÊME

Poudoucota, 27 juillet 1841.

J'ai été présenté au petit radja, cpii est fort gentil. Son costume ressemble à celui que portent sur les théâtres d'Europe les personnages turcs et surtout les califes de Bagdad. En général, je suis surpris de voir que la plupart de ces costumes surannés de théâtre et de mascarade, qu'on appelle turcs en Europe et que j'avais toujours supposés être de fantaisie, proviennent dans le fait de ce pays lointain. Le radja n'a que onze ans, mais il débite fort bien toutes sortes de phrases en anglais, de même cpie son pauvre frère, qui n'a que dix ans et qui est borgne. Ils tenaient chacun un petit sabre d'or à la main, et le radja avait de superbes ornements en éme-

raudes et en perles fines. Huit éléphants, qui étaient là rangés en ligne, avaient sur le dos des sièges d'argent et d'or on dorés, d'une forme lout à fait originale. Il y avait aussi beaucoup de chevaux, très-bons et très-bien harnachés, avec des plumets sur leurs têtes. Le turban du petit prince, surmonté d'une aigrette, était extrêmement gracieux. Il ne cessait de m'adresser des phrases forLà propos, que lui soufflait à demi-voix son gouverneur, un vieux Marale, se tenant debout derrière le trône. J'avais avec moi trois Anglais : un médecin, un militaire et un employé civil, qui est comme une espèce de prolecteur et d'intermédiaire entre la Compagnie des Indes et les deux radjas de Tandjor et de Poudoucola. On suggéra l'idée de voir le portrait du défunt père du prince. Alors il s'empressa de descendre de son petit trône, nous prit par la main, nous conduisit en haut, par des escaliers de bois, dans une chambre remplie de portraits indiens de ses parents, et nous expliqua lout. Puis vint la cérémonie du départ. Dans son empressement, il renversa, à ma grande satisfaction, l'huile de rose, dont il s'agissait de nous oindre. On présenta un aspersoir, et, quand on l'ouvrit, un mince jet d'eau de rose s'élança jusqu'au plafond pendant quelques secondes. Le petit bonhomme nous engagea à y tremper nos mains. Puis ce fut un véritable amusement pour lui de nous

mettre de lourds colliers et des bracelets de Heurs, et de nous distribuer des feuilles dorées de bétel. Les cours du palais et les rues de la ville ou du village étaient bordées sur notre passage d'une milice noire toute nue, les uns le sabre à la main, mais le plus grand nombre avait des Impies et des fusils. Les chefs étaient à cheval, habillés de couleurs tendres qui contrastaient singulièrement avec leurs ligures de l'autre monde. On aurait dit des bètes féroces ou des monstres marins vêtus de rose ; et je me rappelai les squelettes des dames palermitaines en robe de tulle et ornés de fleurs, que nous vîmes avec vous exposés dans les caveaux d'où j'eus si grande peine à vous tirer, tant vous vous y trouviez bien.

Ce soir, le radja vient me rendre ma visite; ce sera à peu près la répétition des mêmes cérémonies. Puis je dînerai avec les trois Anglais, et me mettrai dans mon palanquin entre neuf et dix beures du soir, pour être demain matin à Tritchinopoli. C'est une assez grande ville, où l'on travaille bien l'or. Les chaînes de Tritchinopoli sont venues jusqu'en Europe. Je connais là un oflicier anglais qui m'a écrit pour m'engager à venir loger chez lui. J'ai oublié dans le temps de vous envoyer la liste des morceaux de musique qu'on a joués à un dîner où je me suis trouvé à Ceylan, et que donnaient les officiers du 90e régiment anglais. La voici. iN 'est-il pas sur-

prenanl que la Norma el la Sonnambula soient parvenues si loin? mais dans quel état, grand Dieu! Je vais ni'liabiller pour dîner.

Le prince a été ici avec des centaines de serviteurs, porté dans un palanquin superbe, avec tous ses éléphants, des parasols d'apparat, des chevaux menés à la main, curieusement et joliment caparaçonnés, etc., etc. Il fait si chaud, que je suis aussi peu velu que possible en vous écrivant ; et pourtant tout ce qu'il y a de portes el de fenêtres est largement ouvert, et l'appartement ne se compose guère que de portes el de fenêtres; ajoutez à cela qu'il fait nuit.

Entre autres choses curieuses, il y avait ce soir, avec le prince, des trompettes immenses, dans lesquelles on souillait avec un zèle méritoire, cl qui faisaient un bruit épouvantable ; el près du palanquin royal on portail, je ne sais trop pourquoi, un immense perroquet en bois doré, sur un long bâton. 11 paraît décidément que ces Indiens inventent tout ce qu'ils peuvent pour faire de l'effet.

U MÊME

En route entre Tritchinopoli et Hadura, et plus loin.

1" août 1841 .

A Tritchinopoli, j'achetai chez des artistes indigènes de fort jolis dessins, et fort bon marché, tant sur mica ou laïc que sur papier. J'y assistai à une revue de troupes anglaises et anglo-indiennes, qu'on lit exprès pour moi. Le général Showers, qui y commande, avait absolument voulu m'bonorer de cette attention flatteuse; puis je dînai avec le corps des officiers. Le colonel Slralon, cbez qui je logeai, me combla de bontés et me donna d'utiles instructions pour la continuation de mon voyage, Je suis à moitié chemin entre Tritchinopoli et Madura, où je compte voir de très-beaux temples et vin palais indien très-remarquable. Je rétrograde et vais en zigzag, afin de

voir le plus possible. Pour le moment, je me trouve dans une bonne et commode maison, bâtie et entretenue par le gouvernement anglais. Deux serviteurs indiens empressés, parlant un peu l'anglais, font et donnent tout ce qu'il faut pour un voyageur, toujours avec bonne volonté, ne demandant rien, et contents de peu. Je suis obligé de passer ici la journée pour éviter la chaleur. La nuit, j'ai fait en palanquin une trentaine de milles: mais souvent on fait plus : c'est selon la manière dont les stations se trouvent distribuées.

A Tritcbinopoli, j'ai vu pour la première fois un des officiers fumer le bouka indien. 11 me paraît fort étrange de fumer ainsi, au lieu de bon tabac, du sucre candi avec de l'essence de rose et une marmelade de fruit (pion appelle plantain (en français, banane). 11 paraît que celte manière de fumer une marmelade dans le bouka est générale dans l'Inde. Le plantain est un très-bon fruit, facile à digérer et très-sain, ayant la forme d'un grand concombre. Jusqu'à présent j'aime beaucoup mieux le manger que le fumer.

11 y a un village tout près d'ici. Ce matin une procession funèbre a passé à peu de dislance, au son du tambour et de la trompette, avec accompagnement de clianis. C'étail une femme qu'on portait sur un brancard orné de feuilles de palmier. On allait probablement la brûler

Quelque part. A Madras, on brûle toujours les cadavres. Le gouverneur de Madras, lord Elphinstone, m'a une fois montré l'endroit réservé pour cela, près de la mer. Comme il y avait un feu dans le lointain, il me dit que cela ne pouvait être qu'un de ces bûchers funéraires. La combustion se fait avec de la fiente de vache pour les pauvres, et du bois de santal, je crois, pour les riches. Mais, comme je ne suis pas particulièrement amateur de ces choses, je n'ai pas cherché à voir cette opération de près; je ne manquerai d'ailleurs pas d'occasions pour cela. On dit que, lorsque le vent vient du côté du bûcher où l'on brûle les cadavres, on sent une odeur de mutlon-cliops, côtelettes de mouton, comme si l'on passait devant une cuisine. Ceci n'a Irait qu'à l'usage de brûler les morts; mais ici, comme vous savez, on s'avise parfois de brûler aussi 1rs vivants. La mère du petit radja de Poudoucola, avec qui je viens de faire connaissance, est une femme très-sensée et très-bonne, et qui aime extrêmement ses enfants. En dépit de cela, lorsque mourut son mari, le père du jeune radja, elle voulut absolument faire son devoir et se brûler avec le cadavre ; mais, à force de prières instantes, on l'en dissuada, en lui faisant sentir combien elle était nécessaire à ses enfants. Il n'en fut pas ainsi lorsque mourut le dernier radja de Tandjor, père de celui que j'ai visité; sa femme se brûla avec un sang-froid

étonnant. Tout ce qu'on put obtenir d'elle, ce fui qu'au lieu de se mettre sur le bûcher avec son mari, pour y être brûlée à petit feu, elle se précipitât dans une fosse pleine de matières enflammées qui la consumeraient aussitôt. Elle le lit. après avoir pris congé des siens et des ministres, et leur avoir recommandé ses enfants. On m'a dit. du reste, que ce n'est que dans les hautes classes que celle coutume se pratique; elle n'existe que sur les territoires des princes indigènes, étant absolument prohibée sur celui de la Compagnie. On cherche aussi à la réprimer chez les autres. Lord Elphinstone avait écrit à la femme du radja de Poudoucota, quand son mari est morl. pour la prier de ne pas se brûler, et sa lettre et ses instances peuvent lui avoir servi d'excuse. Les femmes de liasse caste ne se brûlent nulle part.

Je suis en route pour le Travancore, comme j'ai dit à une station. Les gens qui accompagnaient la morte ce matin reviennent en ce moment avec leurs tambours et leurs trompettes, ivres d'arac, je pense, et veulent entrer chez moi; mais deux ou trois d'entre eux, qui ne le sont pas, les en empêchent. Vous savez quelles gens ce sont : tout à fait nus, excepté un petit chiffon en guise de feuille de vigne : tout à fait noirs comme des nègres, mais avec de longs cheveux, ou bien la tète à demi rasée, avec une grande touffe tombant du liant. On les appelle Malabares

Uul

ou Taniouls, je crois ; et ils parlent la langue malabare ou lanioule, qui dérive du sanscrit, à ce qu'on m'a dit. Outre la distinction des peuples ici, il y a, comme vous le savez mieux que moi, celle des castes, et chaque caste se regarde elle-même comme un peuple distinct. Si l'on vent apprendre quelque chose là-dessus des membres de ces castes mêmes, on s'expose à recueillir bien des erreurs et des préjugés.

Madura, 2 août !8U.

Cet endroit est charmant. Une pagode superbe, toute blanche, s'élève au milieu d'un vaste étang, entouré de verdure, où des paons se promènent et voltigent; elle est hors de la ville. D'autres pagodes grandioses et âgées de trois mille ans, à ce qu'on suppose, sont dans la ville, qui compte environ trente mille habitants, et qui contient eu outre un vieux palais des anciens radjas du pays. Une partie de ce palais est purement hindoue, et

104 vov.u;i;s

une autre un peu mauresque. On dit que pour cette dernière on a employé un architecte italien, il y a deux cents ans. Un des anciens radjas de Madura, celui auquel on attribue le plus de merveilles, et dont on voit ici la statue au nez retroussé, quoique allongé en même temps, aux grandes moustaches, à la croupe protubérante et aux reins bien cambrés, portail le nom baroque de Trimalnaïak. Dans le principal temple de la ville, vis-à-vis de la place la plus sacrée, il y avait plusieurs perroquets bleus, rouges, blancs et verts, suspendus dans des cages. On m'a dit qu'ils avaient été apportés en offrande, de différentes contrées de l'Inde, comme ornement, je suppose. J'ai oublié de vous dire que les singes ici, comme dans la plupart des villes, même à Tritchinopoli, à Condjévéram, et, autant que je me le rappelle, même à Madras, dans quelques quartiers, vivent, sans appartenir à personne, sur les toits et dans les cours. Ceux d'en bas font la guerre à ceux d'en haut, quand ils se rencontrent, étant d'espèces, de races, ou, comme on dirait plutôt ici, de castes différentes, cl chacune défendant son quartier. On pourrait supposer qu'ils viennent des bois. Cependant, près de Tritchinopoli, il n'y a pas de bois étendus, et ils y courent sur Ions les toils comme des chais domestiques, mais en troupes nombreuses.

Je suis un peu contrarié ici; on s'est trompé de roule

DANS L'INDE. 1 Or»

pour disposer mes porteurs de palanquin, et on me fait faire trente-huit milles de plus que je ne voulais. Mais on dit qu'on n'y peut plus rien changer, parce qu'on a eu l'attention de le faire d'avance, tandis qu'on aurait pu attendre pour cela mon arrivée. Puisque je perds tout un jour, grâce à cet arrangement, je veux le regagner ici ; et, au lieu de m'y arrêter deux jours, je n'y resterai que quelques heures.

6 août.

Depuis que je vous ai écrit, j'ai été dans un endroit appelé Palamcotta, dont le nom sonne bien, mais qui n'est pas intéressant; et me voilà à présent à Courtalem, lieu assez élevé et montagneux, où il fait frais, beaucoup de vent, un peu humide. Le ciel est toujours couvert, et de temps à autre il y a un peu de pluie. Celle humide fraîcheur fait sans doute du bien après tant de chaleur, mais je ne dirai pas que je l'aime. Cependant elle offre le grand

avantage de pouvoir se promener tout le jour. Il y a ici un très-beau temple, mais dont une partie a brûlé il y a deux ans. D'ici, je vais demain, de grand matin, bien avant le jour, à Quaïlon, à soixante milles, par un sentier dans les montagnes couvertes de ces forêts épaisses qu'on appelle ici djungles, et où abondent les élépbants et autres bêtes curieuses, surtout les singes. 11 n'est même pas prudent, dit-on, de s'aventurer dans ce chemin durant la nuit, car on risque de trouver son passage obstrué par une troupe d'éléphants, qui rodent dans l'ombre et se tiennent tranquilles le jour. Si on les rencontre, on ne sait trop que faire ; ils sont capables d'écraser palanquin et tout; mais le jour on dit qu'ils ne viennent pas sur la roule. Il y a un autre danger encore, c'est que l'éléphant, qui est, .du reste, \m animal assez doux, et qui n'attaque guère sans être provoqué, est quelquefois sujet à la folie. Alors tous ses camarades le chassent à coups de trompe et de défenses de leur troupeau. Le malheureux animal, ainsi rejeté, devient furieux, court en rugissant par la forêt, arrache les arbres; et malheur à tout ce qui se trouve alors sur son passage! Un officier anglais, le colonel Havelock, secrétaire militaire de lord Elphinstone, m'a raconté qu'il a été poursuivi une fois par un de ces éléphants furieux, sorti tout à coup de la forêt. L'officier était à cheval, el ne réussit à se sauver qu'en jetant derrière lui d'abord

son chapeau, puis sa redingote, que l'éléphant s'arrêfa })Our écraser et mettre en pièces. Pareille chose esl advenue à lord Elphinstone. Cependant, puisque d'autres vont par ce chemin, même des dames anglaises (qui d'ailleurs sont d'un courage étonnant), et comme en outre on me donnera des gens pour taire du bruit autour de moi, tirer des coups de pistolet, liompetter, tambouriner, etc.. afin d'éloigner les bêtes, j'irai, car il faut bien que j'aille : d'ailleurs, c'est curieux. Et puis, si je n'allais pas par là. je serais forcé de faire un détour immense de plusieurs jours et sans intérêt vers le cap Comorin. De Quaïlon, j'irai à Travandrum, dans le ïravaneore, qui est fort beau, et dont, lorsque j'allais à Ceylan, je n'ai pu voir que les bords, couverts d'un voile impénétrable de palmiers. Cette expédition, par cette espèce de ménagerie, me sourit beaucoup, comme vous pouvez l'imaginer; et quant au danger d'être rudoyé par ces bêtes sauvages, je pense qu'il n'est guère plus imminent que celui de faire naufrage sur un vaisseau ou d'être brûlé dans un paquebot à vapeur. Des Anglais préparent ici une grande chasse contre ces éléphants. Ce serait bien s'ils partaient le même jour que moi; mais je doute qu'ils soient prêts demain. Dieu sait, du reste, si ce serait mieux; car probablement ils mettraient toutes les bêtes en émoi, et il y aurait plus de chances d'être attaqué. Tout ceci peut me donner l'air de

vouloir l'aire l'intéressant et vous effrayer sur mon compte; mais, comme je continuerai celle lettre {tendant et après celle course, cela change la thèse. En attendant que je me sois mis en route, je parlerai d'autre chose.

A Madura, j'ai fait connaissance avec un Anglais qui était à la cour du radja de Poudoucota à l'époque de sa mort, où sa femme et ses six concubines voulurent à toute force se brûler. Ce brave homme se mit en quatre à celle occasion et finit par en dissuader la reine; mais les six concubines demandèrent à grands cris à être brûlées, disant que, si la reine avait perdu toute pudeur, elles ne voulaient pas se déshonorer. Alors, sans rien dire, il les enferma dans leur appartement et garda la clef dans sa poche jusqu'à ce que toutes les cérémonies funèbres fussent terminées. A présent, ces pauvres femmes vivent dans la misère et l'opprobre, et quand cet Anglais va à Poudoucota pour voir le radja et son petit frère borgne, auxquels il a conservé leur mère et qui rappellent leur oncle, les concubines, qui l'entendent de derrière leur cloison (car l'aristocratie hindoue cache les femmes aussi, comme les mahométans), l'accablent de reproches : « Puisque vous nous avez vouées à la honte et à la misère, donnez-nous au moins les moyens d'exister, » disent-elles. Car on leur donne peu à manger, et elles

DANS L'INDE: Id'.i

oui la tête rasée pour le reste de leurs jours. Ces Hindous sout mesquins et avares, je crois, et capables peut-être de bien mal tenir des êtres aussi méprisés que ces pauvres femmes. Je me rappelle d'avoir entendu des plaintes eu suivant un corridor qui mène à la salle du Irène du jeune radja de Poudoucota.

C'est le collecteur de la province de Maduia qui veille à l'entretien du temple, pour lequel la Compagnie des Indes paye une certaine somme par an. On s'est ainsi engagé partout, en prenant les pays, à entretenir les édifices religieux, à la grande indignation des missionnaires. J'ai ouï dire qu'un puissant parti s'est formé en Angleterre pour abolir cet entretien des temples païens par la Compagnie. S'il réussit, comme on s'y attend, ce sera dommage sous le rapport artistique, car, comme il n'y a guère de puissance indienne très-influente, il est à craindre que les bramines, abandonnés à leurs propres moyens, ne laissent tomber les temples en ruine1. Aucun fonctionnaire anglais n'ose pénétrer dans le sanctuaire des temples, quoique chargé de leur entrelien; même les indigènes, s'ils ne sont pas de la caste bramane, n'ont pas le droit d'y entrer. Cette prohibition est respectée même par les

' Le parti religieux a lini par réussir, et le gouvernement ne veille plus à la conservation des temples hindous.

princes hindous. Le sanetorum u'esl qu'un petit réduil

sombre, où il y a des idoles plus laides encore et plus

chamarrées de couleurs tranchantes que dans le reste (\u

temple.

12 août.

J'ai traversé cette forêt sur une étendue de terrain de plus de cinquante milles. Les bêles féroces ne se sont pas montrées; je n'en ai vu d'autre trace que des tas immenses d'immondices d'éléphants. J'ai trouvé au milieu de cette solitude un Anglais ou plutôt un Ecossais, si je ne me trompe, qui a bâti là une maison de bois et y demeure avec sa femme, ses enfants et plusieurs domestiques indiens mâles et femelles. Il s'Occupe à cultiver du café, de la canellc, de la noix muscade, îles clous de girolle, du cardamome, du poivre rouge, etc., trouvant que le terrain et l'ombre qui règne dans ce bois sont favorables à tous ces produits, qu'il envoie vendre en Europe et qui l'enrichissent. 11 était sur son perron, se promenant au-

loin* d'une table dont la nappe était mise, car il avait appris que je devais passer el m'attendait. Il m'offrit des seidlitz-powders, un bain tiède, un bon déjeuner et du vin de l'Ermitage, blanc et rouge, boisson pour laquelle je n'étais malbeureusement pas disposé dans le moment, car il était de trop bonne heure. Il remplissait tous ces devoirs d'hospitalité d'un air tout à fait morne, et son regard, comme toute sa personne, était complètement triste, splénétique et soucieux. Il se plaignait que les éléphants dévastaient ses vergers. La veille, pendant la nuit, il avait été réveillé en sursaut par un violent fracas. II se jeta à la fenêtre avec son fusil, el vit un éléphant qui s'amusait à vouloir démolir la maison. L'animal avait entortillé sa trompe autour d'une des colonnes du balcon sous lequel nous étions à prendre le thé en famille, avec l'hôte, sa femme, une Irlandaise et ses enfants ; et il la secouait de toute sa force pour la déraciner, comme il aurait fait d'un arbre. II était sur le point d'y réussir, lorsque le propriétaire vint le déranger. 11 fallut néanmoins plusieurs coups de fusil pour lui faire lâcher prise. Mon hôte ajouta qu'il ne pouvait jamais laisser ses enfants s'éloigner un peu de la maison, de peur des bètes ; c'est pour cela qu'ils étaient pâles, ternes el peu animés, manquant d'exercice et de distraction suffisante.

Je crains que loutes ces descriptions ne soient monotones. Aujourd'hui nous sommes déjà au 13 ou même au 14. Je suis à Quaïlon, sur la côte de Malabar. L'air y est tempéré par les pluies récentes. Tout est d'un vert délicieux. Je suis hébergé dans des maisons européennes et entouré d'Européens.

Je suis revenu hier de ma course à Travandrum, capitale de ce pays, qui s'appelle Travancore, et résidence d'un radja qui est un souverain indépendant. Ce pays n'a jamais appartenu aux Hollandais ni aux Portugais, mais les uns et les autres y avaient plusieurs établissements ou comptoirs et y exerçaient une grande influence. Les Hollandais, fidèles à leurs habitudes, y ont creusé des canaux en tous sens, qui traversent les terres les plus verdoyantes, et les Portugais y ont laissé un beau souvenir, le tombeau du célèbre navigateur Vasco de Gama, qui est mort dans ces environs.

Partie par eau et partie en palanquin, je suis allé d'ici à une quarantaine de milles à peu près, à ce Travandrum. Le radja de Travancore, son frère et son premier ministre sont complètement Européens dans leur conT versation. Le radja m'a reçu sur son trône, vêtu dune robe de mousseline blanche à paillettes d'or, avec un plumet à son léger turban orné de pierreries. L'ensemble de son costume et son air ressemblaient à ceux d'une

DANS L'INDE. 1 1 r»

marchande russe. Il parlait l'anglais cl était d'une polilesse excessive; et, chose qui me surprit, il était extrêmement embarrassé, tremblant île timidité. Celle maladie devait èhe liien violente en lui pour le faire trembler devant moi, qui ne savais guère moi-même quelle ligure l'aire dans celte salle du trône. Il m'a paru n'avoir pas plus de vingt-cinq à vingt-sept ans. Son frère est plus hardi, passionne pour les usages européens et bien contrarié de sa caste nair, qui l'entrave presque en tout dans ses rapports avec nous. Le ministre ou dewan est fort instruit et tout à fait comme il faut. Ils portent tous le vrai costume indien et sont nu-pieds dans la chambre, mais leur esprit est européen, du moins en apparence. Seul, le frère du radja, que j'ai visité aussi, s'est inventé un costume demi-hongrois qu'il porte parfois et dans lequel il esl fort drôle. Il vient assister aux dîners européens, avec sa suite de gens nus, ne pouvant toucher à rien et mâchant continuellement son bétel, dont il fait excès. Lui et son frère, le prince régnant, nie donnèrent chacun de bonnes copies de leurs portraits faits par un peintre autrichien, qui, à son passage ici, a peint toute la famille royale en grand. Je fus comblé de politesses à cette cour. On m'amena des éléphants surmontés de pavillons, pour en prendre des croquis. Le frère du radja m'envoya aussi une quantité de plats de sa table; le

Mi VOYAGES

menu ne se composait que de végétaux, mais excellents, et il vint lui-même nr expliquer et me faire goûter toutes ces bonnes choses, servies sur des feuilles de bananier en guise de vaisselle. Il me lit encore cadeau de deux dessins indiens, l'un représentant le dieu bleu avec sa nourrice blanche, l'autre la prise de Ceylan par les singes de Rama. El, ô sujet île regret intarissable! il médit, mais lorsque déjà mon bateau et mes porteurs de palanquin étaient prêts pour me ramener à Quaïlon. qu'il aurait voulu me faire assister à une représentation théâtrale et à une danse : l'Histoire d'Adam, qui, à la tète d'une armée de singes, arrive de Ceylan à Travancore. C'est du moins ainsi que le prince m'exposa le sujet de celte pièce, et il nie montra les costumes qui servaient pour cela et qu'on gardait dans son petit palais, .le n'ai jamais rien vu d'aussi baroque que cette garde-robe fantastique. Enfin peut-être verrai-je ces farces quelque part ailleurs. Il faul du moins l'espérer. Je garderai toujours le souvenir tics bontés qu'on a bien voulu me témoigner dans le Travancore.

A Travaudnlm, connue aux autres cours indiennes, il y a des tigres et des léopards; je les ai vus dans les cages à rôle des écuries.

Le résident auprès Au radja de Travancore est un homme extrêmemenl aimable, modeste, bon cl instruit.

DANS L'INDE. I1.r.

Il n dans chaque ville de ce pays une excellente maison, pourvue de meubles, de gens el de loiii ce qui est nécessaire à la vie. Tout cela m'est offert avec une hospitalité sans bornes. Chacun s'empresse de m'obliger, et je n'ai absolument rien à faire qu'à répondre aux polilesses. Le capitaine Ross fait ici à Ouaïlon les honneurs de la' maison du résident, qui se trouve à Courtalem. où je lui lis ma visite. M. Ross a la bonté de se cliargerde tout ce qui concerne les arrangements pour la continuation de mon voyage, afin (pie je puisse jouir dans un calme parfait de la fraîcheur et du comfort de cette maison. J'ai été présenté à madame Ross, jeune dame fort agréable et jolie. Leur maison a une vue admirable sur une lagune, en anglais back-ivaier, et sur une forêt de cocotiers. Malheureusement je dois quitter sur-le-champ celle société si attrayante: quand on a son voyage en tête, il faut le poursuivre, sous peine de le manquer. C'est ce que les Anglais comprennent si bien, que, tout en m'offranl généreusement l'hospitalité, ils me prêtent aussi leur secours pour faciliter et accélérer mes mouvements.

AU MÊME

Mysore (ou plutôt Maïssore), 5 septembre 1841

La vignette qui est en tête de ce papier est de Madras. mais j'écris de Mysore. Depuis ma dernière lettre, j'ai passé huit jours sur les montagnes qui s'appellent Nilguerries (en anglais Neelgharrees), ce qui veut dire les montagnes bleues, apparemment parce qu'elles apparaissent bleues aux Indiens des plaines; mais elles sont au contraire éternellement vertes. J'ai entendu dire d'ailleurs que nil veut dire indifféremment bleu et vert.

L'endroit où l'on y demeure, et où il y a beaucoup de petites maisons anglaises, s'appelle Outacamande (en anglais Ootucumund). Cela rappelle les eaux en gé-

lierai, et particulièrement les eaux acides de Kisslovodsk. dans le Caucase; mais c'est plus étendu. Tous ceux <jui sont épuisés par la chaleur y viennent passer quelque temps pour se remettre, car la chaleur indienne agit comme le laurier-cerise ou comme l'acide prussique.

Dans cet Outacamande, j'ai logé chez un docteur anglais, nu homme fort distingué, le docteur Bakey; et j'ai du y rester huit jours, parce qu'il y a eu de la difficulté à trouver des porteurs de palanquin pour m'en aller, ces hautes et froides régions étant à peine habitées et peu fréquentées par les Indiens. Une race tout à fait à part, et très-peu nombreuse, vit dans ces montagnes; on les appelle Toda, et ils ne sont que pâtres de buffles.

Dans l'endroit le plus solitaire, le plus humide et le pins brumeux de ces gorges froides, lord Elphinstone. gouverneur de Madras, s'est construit, un modeste cottage dont l'ameublement, les glaces à l'épreuve de la balle, destinées à garnir les fenêtres, les cheminées en marbre du meilleur goût, les étoffes anglaises, lui coulent, déjà, dit-on, quatre mille livres sterling. Le thé croit dans son jardin. Je suis content d'être tombé ici, car la chaleur humide de la côte de Malabar m'avait exténué au poinl que je ne pouvais presque plus ni dormir, ni marcher, ni

DANS L'INDE. Mil

respirer. Ici, à la bonne heure! J'ai gagné un bon rhume

européen comme on n'en a jamais dans les plaines tropicales.

Les vins de France qu'on apporte ici sont d'un bon marché étonnant ; il n'y en a guère de plus chers qu'à une ou deux roupies la bouteille; il est vrai qu'ils ne sont guère bons. La plupart, dit-on, au lieu de venir de France, sont faits au cap de Bonne-Espérance ; et puis le climat détruit très-vite les vins délicats, et les insectes rongent les bouclions ; ils rongent même les cigares . chose étrange! les fourmis le font. Les gens à gages, natifs de l'Inde, sont fort bon marché. Pour une quinzaine de francs qu'on paye à un domestique par mois, il se nourrit el s'habille très-bien, vous sert admirablement, est aussi heureux que possible, et entretient même sa famille et ses parents âgés.

Un grand avantage dans ces régions élevées est de pouvoir impunémennt s'exposer toute la journée à l'air et au soleil, si souvent mortels pour les blancs dans les plaines. Le médecin chez lequel j'ai logé a connu et traité le prince Nicolas Dolgorouky, notre beau-frère, lorsqu'il était en mission extraordinaire en Perse; il a aussi été en Russie, et compte faire encore beaucoup de voyages. C'est un homme d'esprit, grand ami de l'exactitude. Un capitaine de la Compagnie, nommé Macdonald, qui était malade,

logeait aussi chez ce docteur. ('/est également un homme d'esprit et aimable. 11 est aux Indes depuis vingt- cinq ans, et veut encore, quoique très-souffrant, en rester cinq pour obtenir une pension d'à peu près dix-sept mille francs: car en quittant l'Inde à présent il n'en aurait que douze mille. Sa mauvaise santé l'oblige à vivre en congé sur ces montagnes depuis bien des mois, ce qui lui l'ait perdre une légère partie de son traitement. Autrefois il a parcouru l'Europe, et ne rêve que Paris.

Les employés civils sont mieux payés que les militaires. Dans un district, composé environ d'un million d'âmes, les deux chefs des départements administratif et judiciaire, le receveur des impôts et magistrat (coUectov • nul magistrate) et le juge, reçoivent à peu près le même traitement de la Compagnie des Indes, quelque chose comme soixante-dix mille lianes.

Je vous ai cité ce docteur cl ceM. Macdonald, parce que ce sont des gens fort aimables et que j'espère revoir. Dans l'Inde, comme partout, vous jugez bien que la médiocrité prévaut. On est si heureux de se trouver avec des gens instruits et spirituels, et leurs paroles sont si douces pour un voyageur qui est souvent seul !

On m'a tenu à Oufacamande jusqu'au soir, tandis que j'avais cru partir le matin. La raison en est qu'il y avait de nouveau une forêt sur le tapis, par laquelle, si j'étais

parti le matin, j'aurais passé de nuit. Or les autorités m'avaient prévenu que les éléphants, dans celle forêt, étaient en grand nombre, que c'était précisément la saison où ils circulaient le pins, qu'il était presque certain que pendant la nuit le chemin en serait obstrué, et que les porteurs refuseraient de s'y aventurer. Toutes ces circonstances m'ont fait rester une journée de plus à Outacamande.

J'ai voulu dessiner, mais il y a beaucoup de moustiques qui volent autour de moi et m'en empêchent : je me suis donc décidé à reprendre la plume.

Le résident anglais de Mysore est absent. Je loge dans sa maison, qui est grande et belle et avec une immense espèce de jardin.

Il y a deux de ses employés ici. L'un est juge: il reste couché depuis neuf heures du matin jusqu'à six heures du soir, dans un vaste salon à côté de ma chambre, et entouré d'un tas d'Indiens qui lui font des rapports inouïs les uns contre les autres.

Mysore est une ville assez grande et assez curieuse ; le climat en est bon, car elle est élevée à deux mille pieds au-dessus de la mer. f.e pays est administré par les Anglais, qui l'onl conquis sur Tippo-Saïh, et qui y ont réinstallé le descendant des anciens radjas. sous la tutelle du gouvernement anglais. Le radja ayant très-mal

administré ses Etats et s'étant criblé de dettes, a été oblige de laisser gérer les affaires de son pays par des commissaires, nommés par le gouvernemenl suprême de l'Inde.

Je suis d'abord allé voir la grande voiture d'apparat du radja, qui est comme un immense pavillon tout doré et peint, sur quatre roues gigantesques, traîné par six éléphants. Mais elle ne paraît en public qu'une fois par an, lors d'une grande' fête, .l'ai vu la voiture el les éléphants séparément.

Le radja possède une grande quantité d'éléphants. Je me suis informé du tigre noir qu'on m'avait dit se trouver dans sa ménagerie: mais il était morl. el l'on ne me fil voir que la cage où il avait été. Du reste, j'apprends ici que les tigres noirs ne sont nullement une rareté, vous concevez que je ne m'intéresse h ces animaux que parce qu'ils font partie de la cour des radjas, étant éminemment courtisan de mon naturel auprès des radjas. On me lit voir les appartements du palais, des chambres basses surchargées d'ornements baroques et de colifichets, — un grand nombre de petites et grandes idoles à corps d'homme et à tête d'éléphant; des statues de femmes en bois, peintes et parées de pierreries plus ou moins fausses : avec cela une odeur étouffante de fleurs dans les chambres, sans parler d'autres senteurs (pie le respect humain ne

nae permet pas de qualifier. Le radja ne parul pas. Ce n'est pas l'usage peut-être. Un me fit descendre et passer par la cour pour aller visiter les vaches du radja, — vaches sacrées. Dans la cour il y avait une girafe empaillée. On me montra dans une longue écurie plus de cent bêtes à cornes, tout ce qu'il y a de mieux, toutes avec des bosses', Ouelques-unes des vaches avaient les cornes couvertes d'argent, et des chaînes de même métal au cou. On tient aussi une partie des vaches sur le perron du palais, où on leur met une quantité de végétaux, ce qui ne contribue guère à la propreté de l'entrée royale. J'y ai vn une femme qui, profitant d'un moment propice, se lavait les mains à la source jaillissante qui sortait de dessous la queue de l'animal, les frottant avec des marques visibles de satisfaction et d'amour-propre. L'urine de vache est regardée comme ce qu'il y a de plus pur et de plus purifiant. Dans certains cas, les bramines qui ont enfreint les lois de leur caste, au point d'encourir la peine d'en être exclus, peuvent se réhabiliter en se soumettant à ce genre de purification , tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, comme on fait des eaux minérales.

1 II n y en ;t pas sans busses clans l'Inde, du moins je n'en ai jamais vu, durant les trois années que j'y ai passées.

Cm me prévint que le soir il y aurait des amusements

sur la place du palais, ,1e m'y transportai donc après dîner, vers dix heures, et j'y trouvai une scène baroque : une foule d'êtres étranges, des torches allumées, deux éléphants chargés de tambours sur lesquels des hommes frappaient, et une vive clarté d'un côté de la place, vis-àvis de l'appartement du fils du radja. Je m'acheminai vers ce point, et je vis des acteurs masqués, dans des costumes barbares, semblables à ceux que voulait me faire voir le radja de Travancore, et dont il m'a donné un dessin. Ces acteurs représentaient une histoire de vampire. 11 y avait un être noir avec des dents postiches et des défenses crochues comme celles des sangliers, qui était couché sur un autre et lui suçait le sang. Je m'approchai autant que je pus (il y avait une chaîne tendue), et je vis sous l'habit déchiré de la victime une imitation d'os, de sang et d'artères déchirées. Après cela, le cannibale se coucha et s'endormit. Un gros homme avec sa femme vinrent, en témoignage de regrets, exécuter, en chantant, une danse lugubre autour du mort et du meurtrier, ayant l'air de prendre des mesures contre ce dernier, auquel ils ne tirent pourtant rien. La femme s'endormit aussi. Alors le cannibale se réveilla et parut saisi de remords à l'aspect du cadavre. Use jeta sur lui avec désespoir, et lui prodigua toutes sortes de respects. Mais son goût pour le sang se ralluma.

elil commença à tournoyer autour de la femme eu grinçant de ses mâchoires postiches, se frotlanl l'estomac et se préparant à un nouveau repas. Il exprimait son appétit farouche par des trépignements de volupté et des éclats de rire sauvages. Déjà il avait posé ses griffes sur la poitrine de sa victime, et il en approchait sa gueule sanglante, lorsqu'un cri se fit entendre du balcon royal. C'était le signal de cesser la représentation, el, à l'instant même, on tira un rideau sur le balcon et on éteignit les lampes. Les acteurs s'arrêtèrent tout court, el éteignirent aussi leurs flambeaux. Les éléphants se retirèrent lentement, toute la foule se dissipa, et je retournai à la maison dans mon palanquin par les rues désertes de Mysore. Je pensais à la vie monotone el triste de la famille du radja dans ces appartements bas et étouffants, à ces récréations lugubres que je venais de voir, à tout ce paganisme barbare. Je songeais que peut-être, dans les temps païens de la Russie, le genre de vie de nos princes avait de l'analogie avec celui des radjas indiens. Les rues élaienl sombres el mornes ; la tristesse me gagna.

J'ai retrouvé à Mysore la végétation tropicale (pie l'avais perdue et regrettée dans les montagnes. Là l'épaisse verdure se compose d'une espèce de chênes verts et de rhododendrons avec des fleurs d'un ponceau magnifique. Les rhododendrons y sont des arbres grands

comme dos chênes. Mais vous n'êtes pas amateur de botanique.

Cananore, sur la côte de Malabar, 10 septembre.

Après Mysore, je suis allé par celte redoutable forêt de bambous; mais des éléphants, je n'en ai pas vu.

A travers de très-beaux et très-vastes paysages, je suis arrivé à Tilitschéry sur la côte de Malabar, amas de huttes et de bazars rustiques au milieu d'une nature charmante, habiles par des hommes presque nus et des femmes belles et nues aussi jusqu'à la ceinture. A présent me voilà à Cananore. qui est dans le même genre, mais avec beaucoup de militaires. D'ici j'irai à un endroit qu'on appelle Marcara, nouvellement conquis par les Anglais et peu connu ; de sorte que je ne sais pas trop ce que j'y verrai, mais cela se trouve sur ma route. J'ai si mal pris mes mesures pour ma correspondance, n'ayant pas prévu ce séjour prolongé dans le Midi, que je ne reçois aucune nouvelle. De vous, je n'ai eu qu'une seule

lettre datée de Paris depuis que je suis aux Indes, on plutôt depuis que j'ai quitté Londres. Mais dernièrement j'ai fait d'autres dispositions, et, s'il y a îles lettres pour moi à Bombay ou à Calcutta, je suis sûr do les avoir, dans nue douzaine de jours, à Bangalore, où je serai dans une huitaine, après avoir vu Marcara el Séringaiialam.

Bangalore, 20 septembre.

Toul le pays des Kourgs, que je viens de traverser, ne m'a présenté qu'une forêl tropicale montagneuse de la plus grande beauté, .l'y ai voyagé la nuit avec une peine extrême, mon palanquin porté par vingt hommes, ainsi que celui de mon domestique, et la plupart du temps n'ayant pour chemin que le lit des torrents. Le matin, j'ai vu des paons sauvages dans un fourré de lianes et de broussailles. A Marcara, capitale des Kourgs. se trouve un ancien palais hindou avec deux éléphants de pierre à l'entrée. Le djUngle gagne de plus en plus sur

rei édifice abandonne, de même que sur le reste de la

ville, où réside el commande un très-brave officier,

oommé Lehardy. Le radja «le ce peuple à la fois hon el

guerrier a été détrôné et est aujourd'hui relégué à

Bénarès,

VU MÊME

A bord iln Sëringapatam, vaisseau marchand, entre Madras et Calcutta.

0 octobre 1841.

Après un voyage maritime de quatre à cinq jours, depuis que j'ai quille Madras, sur un grand et beau vaisseau marchand, nous sommes arrivés, par une chaleur excessive, à l'une des nombreuses bouches du Gange, celle qui s'appelle Hougli. A l'entrée est l'île aux Tigres, inhabitée et couverte d'une épaisse forêt. Le capitaine me dit qu'un de ses camarades s'étant imprudemment mis à l'ancre trop près de celte île, des tigres sont venus la nuit à la nage et ont dévoré quelques matelots.

Les terres du Bengale se montrent des deux côtés, plates et boisées, d'un vert très-vif. Des baleaux de Bengalis nous

accostent et apportent des vivres, ainsi que des journaux et des annonces de Calcutta. Tout le inonde se jette dessus pour apprendre des nouvelles de la Chine, ou pour savoir ce qui se vend à Calcutta en fait d'équipages, de chevaux, les prix de l'indigo, de l'opium, etc. On braque des lorgnettes sur les vaisseaux qui entrent comme nous dans la rivière ou en sortent, et sur quelques cadavres humains qui flottent à la surface de l'eau. Vous savez qu'ici, au lieu d'enterrer les morts, on les jette dans le Gange, à moins qu'on ne les brûle.

Nous passons devant une pagode en ruines et tout à fait isolée dans la forêt. Cependant il s'y célèbre tous les ans une fêle qui attire des centaines de milliers d'hommes, de sorte qu'un camp immense s'y forme en peu d'instants. J'ai ouï dire qu'à cette fête il est d'usage de faire des sacrifices humains, que des mères jettent leurs enfants dans la rivière pour les noyer. Mais, depuis que le gouvernement anglais a pris racine dans ce pays, la police anglaise ne plaisante pas, et saisit ces infanticides pour les livrer aux juges, qui les traitent tout bonnement comme des meurtrières, de même que ceux qui conduisent des femmes au bûcher. Dans tous les pays de l'Inde qui n'appartiennent pas aux Anglais, cette pratique est en vigueur comme par le passé. Bien des gens prétendent que les veuves qu'on mène au bûcher ont été, au préalable,

PANS L'INDE. ir.l

enivrées d'opium, du moins lorsque leur courage faiblit. Mais c'est par exception, je veux le croire; car il me répugne de diminuer le mérite de ce:- malheureuses victimes.

Voilà que nous approchons de Calcutta; nous sommes remorqués par un bateau à vapeur. Des deux côtés de la rivière se dessinent les jolies maisons de campagne des riches Anglais, d'une architecture italienne et simple. Depuis l'embouchure de la rivière jusqu'à Calcutta, il n'y a pas plus de deux cents milles, et on ne fait ce trajet qu'en deux, trois et même quatre jours ; car il tant envoyer chercher le bateau à vapeur, et on ne marche pas la nuit. Hier au soir il est arrivé un accident. Un petit bateau bengali, où il y avait quatre Indiens, était attaché par une corde à notre vaisseau, et nous nous en servions pour les envois. Tout à coup, comme nous tournions très-vite, le petit bateau s'est trouvé si près du vaisseau, qu'il a chaviré. Trois des Indiens se sont accrochés au vaisseau, mais le quatrième a été rapidement emporté par le courant. Cependant il nageait très-bien, et le seul danger qu'il courût, c'était d'être happé par un crocodile ou un requin; mais on a bien vite envoyé un bateau et on Ta repêché.

Nous venons de jeter l'ancre à Calcutta. C'est le cas de dire comme vous quand vous êtes arrivé à Londres:

« J'y suis. » Il faul vaquer au débarquement. Jusqu'à présent cela ressemble à Pétersbourg plus qu'à autre chose : une rivière large comme la Neva, des rangées d'édifices européens à de grands intervalles, le terrain plal et beaucoup de vaisseaux. Ma che ca/ore. clic su ri a ta !

Me voilà enfin installé à Calcutta, à l'hôtel Spence. J'ai envoyé aussitôt chez le banquier Bagshaw et Cie chercher des lettres, car je vous avais prié d'adresser les vôtres à Leckie et Cie, à Bombay, en chargeant ces derniers de m'expédier lonl ici à Calcutta, chez Bagshaw et C'1' ; mais il n'y a rien. J'ai adressé depuis bien des mois les mêmes prières à Elisabeth, j'ai donné les mêmes instructions à mon intendant; et il n'y a rien du tout. Au nom du ciel, qu'est-ce que cela veut dire?

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