MÊME
Calcutta, \i octobre 1841
Je viens de recevoir vos lettres de Baden. Je me sens tout ranimé, j'avais besoin de quelques paroles d'amitié. Je vous remercie.
Vous me dites que vous m'avez envoyé de votre propre argent dix mille francs, et que mon intendant m'en a envoyé du mien, vous ne savez pas combien; mais le fait est que je n'ai rien reçu ni rien entendu : pas une réponse de Russie à mes instances les plus vives, à mes recommandations les plus assidues par chaque poste, à mes explications les pins exactes, aux adresses les plus détaillées ; et je n'ai plus que trois mille francs! Calcutta est d'une cherté qui passe toute idée.
Je me porte bien, excepté que l'excessive chaleur m'abat. En marchant, quelquefois je me sens étourdi.
J'ai été au théâtre hier, théâtre anglais, comédie et drame. Les acteurs sont très-bons, cl la salle est jolie, bien éclairée, garnie d'éventails immenses qui vont tout le temps au plafond.
La promenade de tous les soirs, au bord de la rivière, est très-animée, et s'étend sur un espace d'un mille au moins. Elle rappelle celle du 1er mai à Saint-Pélersbourg, sauf qu'on n'y voit guère de piétons; elle ne dure qu'une heure, au moment où le soleil se couche. On y a de la musique. Hier on jouait la Norma, mira Norma, et pas trop mal.
La ville est belle : ce sont des palais entre lesquels il y a de grands espaces entourés de grilles de fer ou de balustrades en pierre, avec des pelouses de gazon. On évite les arbres pour ne pas intercepter les souffles du vent, qui sont rares.
Le palais du gouverneur général est comme un grand fragment du palais d'hiver de Saint-Pétersbourg; les autres sont de style italien simple, avec des terrasses et de vastes galeries fermées par des jalousies et soutenues par de légères colonnes élancées. Partout règne la propreté.
L'hôtel Spence, OÙ je luge, est vaste et grandiose. De-
vanl mes fenêtres, sur la pelouse el ;mssi sur les terrasses, se promènent de grands oiseaux qu'on appelle philosophes, et que je n'avais jamais vus; ils sont fort étranges.
J'ai dîné chez le gouverneur général hier, un grand dîner. On ne resta pas longtemps à table. Après dîner, on s'empressa de descendre l'immense escalier. Un grand nombre de voitures à cochers et coureurs galonnés s'avançaient en désordre sous les voûtes du palais, où toute la société fut vite placée pêle-mêle, et emmenée au théâtre dans un tourbillon de poussière. Dans cette cohue, les uniformes rouges richement brodés d'or et les panaches blancs et ondoyants des aides de camp du gouverneur se distinguaient a la funèbre clarté des torches portées par les coureurs, et les parures des dames brillaient d'un éclat fantastique.
Quand on quitte les palais où habitent les fashionables d'ici et qu'on s'enfonce dans la ville (car le beau quartier est à l'extrémité, comme à Londres), on entre dans des rues plus étroites, mais propres aussi, forlanimées, où sont les bazars des indigènes, population presque nue, moins noire que celle de Madras, et avec de longs cheveux.
Une grande fête hindoue s'apprête et durera deux semaines, je crois : des idoles qu'on jette dans la rivière, au milieu d'une cohue tumultueuse.
P. S. Je viens de recevoir une invitation à dîner d'une fort belle dame que j'avais rencontrée cliez lord Auckland, mistress Princep. Son mari est un homme très-distingué et très-aimable, un des premiers dignitaires de la Compagnie des Indes; sa maison passe pour la plus élégante de Calcutta. L'ameublement en est d'une simplicité recherchée. Selon la mode d'ici, on ne se permet point d'ornements inutiles dans les appartements. La fraîcheur est le but principal. Un meuble qui ne serait pas d'une stricte nécessité paraîtrait intercepter l'air, qu'on lait circuler artificiellement avec un soin si laborieux. Voilà pourquoi le vide règne dans les palais de Calcutta.
AU MEME
Calcutta, 15 octobre 1841.
Je voudrais vous dire quelque chose de bon sur celle capitale de l'Inde ; mais la chaleur est affreuse, le pays i "*l has et humide; il n'y a pas d'air pour respirer, et les fonctions s'arrêtent. Tous les Anglais, excepté les hercules et les esprits forts, quittent leur lit à cinq heures, nel crepuscolo, lorsque le ciel est encore d'un rose délieieiiX| et les arbres lointains d'un lilas vaporeux, et vont respirer au bord de la rivière, en cabriolet, en voiture ou à cheval au pas; car l'exercice est pernicieux, et quelques minutes après six heures du matin, déjà le soleil est si fort et la chaleur si accablante, qu'on en a mal au cœur; on rentre, et les ponças s'agitent dans les chambres oour
donner un air factice.
Le soir, après cinq heures, les beaux équipages reparaissent sur le Corso, au bord du (lange, et des figures pâles sont étendues dans ces voitures. La vie des Anglais ici n'est qu'un combat constant contre la mort, avec leurs habitudes, car. ce n'est pas le cas des natifs du pays, qui ne font usage ni de viande ni devin. Ils ne mangent que des choses légères, i!n riz, de Farrow-roof, du sagou, des légumes, des fruits, du laitage, des galettes de froment, et ne boivent (pie de l'eau de riz, de l'eau de coco, du petit-lait, etc. Ils bravent le soleil avec leur turban blanc et sans turban aussi, car le peuple est tout à l'ail sans turban et le corps nu; mais ce n'est pas seulement l'habitude, c'est, la différence de nature; les enfants anglais qui naissent dans l'Inde souffrent beaucoup du soleil, et on est presque toujours dans le cas de les renvoyer en Angleterre, plus particulièrement pour leur santé que pour leur éducation. — Le fait est que sur les Européens le soleil agit d'une manière effrayante.
Hier, en entrant dans un bateau pour aller voir au bord.de la rivière le plus beau jardin botanique qui existe au monde, je sentis, malgré la pureté de l'air du soir, une mauvaise odeur, et, en jetant un coup d'œil autour de moi, je vis sur l'eau un cadavre hindou qui heurtait de la tête le bateau. On y voit constamment flotter des cadavres, de façon que la mort perd singulièrement de son effroi.
Plusieurs enfants de Tippo-Saïb sont ici. J'ai demandé à les voir ce matin, m'élanl trouvé par hasard devant leur maison, en me promenant hors de la ville dans une voiture de louage ; mais on m'a dit que ce n'était pas l'heure, et que ce serait pour une autre fois.
Je parcours ainsi la ville et les environs -de Calcutta avec quatre Indiens, un cocher, un domestique de place et deux coureurs, qui tantôt courent à côté et en avant de la voiture pour écarter les passants par leurs cris, tantôt s'accrochent derrière, si on le leur permet, pour se reposer; font aussi les commissionnaires, si l'on veut, et soignent les chevaux quand on s'arrête.
Les natifs sont civilisés à Calcutta. Il y en a un qui vient de m'envoyer une invitation par écrit pour des notchs ou danses indiennes, qu'il donnera dans cinq ou six jours et qui dureront trois soirées de suite.
J'ai vu ce malin un Hindou, également civilisé, qui s'occupe de commerce; il passe pour un des plus riches particuliers de l'Inde, en fait d'indigènes; il compte dans peu de temps aller avec un Anglais visiter l'Europe, et commencer par Naples pour s'acclimater au fur et à mesure. Cet Hindou s'appelle Dwarkanot-Tagor, et l'Anglais, M. Parker, fort bon et aimable garçon, — homme marié, du reste. — Vous entendrez parler de ces messieurs.
Qu'ai-je donc encore à vous dire? Rien, je crois. Il y a Bénarès, la merveilleuse, qui esl près d'ici et qui me lend les bras ; mais il faut attendre. Adieu.
Les chacals hurlent toute la nuit dans les rues de Calcutta, ce qui me semble assez extraordinaire. Je les entends de l'hôtel Spenee, qui est dans le quartier le plus fashionable, à coté du palais du gouverneur et de plusieurs autres, ainsi (pie des plus beaux magasins de bronzes, nouveautés et parfumeries. 11 y a une poésie sinistre dans ces hibous à quatre pieds qu'on nomme les chacals. Leurs cris sont lamentables et lugubres, et on se les imagine dans les déserts les plus tristes. Volney, dans ses Ruines, fait mention des chacals pour exprimer la solitude. Ce passage avait frappé notre frère Vladimir, et depuis ce temps les chacals me sont restés dans l'imagination entourés d'un mystère sinistre.
22 octobre.
Mon cher ami, je vous ai importuné de mes lamentations relativement à l'argent ; mais je viens de recevoir, il y a
deux heures, ujic lettre de Harman, avec une lettre de change de neuf mille six cents roupies et quelque chose, c'esl-à-dire au delà de vingt mille francs, somme qu'il a reçue deSlieglitz.
J'ai été en visite chez un i\l. Petiot, qui est venu ici taire des spéculations commerciales; c'est un homme très comme il faut et fort aimable. A Chandernagor il y a un laisser aller agréable, qui contraste avec la gravité anglaise. C'est une petite ville, sur un terrain de six ou sept lieues de tour, si je ne me trompe, animée et assez gaie. Il y a quarante mille habitants indiens, sujets français. Les fêles dont je vous ai parlé commencent ici peu à peu ; et les riches Indiens donnent des notchs ou danses de bayadères, auxquelles ils invitent les Européens. A Chandernagor, j'ai été à deux de ces danses. La salle était bien éclairée ; au milieu, une balustrade entourait les quatre ou cinq danseuses avec leurs musiciens, le maître de la maison avec sa famille, ses convives de distinction et les curieux européens ; et derrière la grille se tenait une masse de peuple, car tout le inonde est admis, à ce qu'il paraît, ce qui me semble très-noble. Celte masse se compose de gens presque nus, couleur de bronze, avec des ligures calmes et douces, el des traits qui n'ont presque jamais rien de vulgaire el sont souvent fort distingués. Au bout de la salle était l'idole de la déesse Dourga, en l'honneur de la-
quelle la fête avait lieu. Cette déesse est sculptée en bois peint, un peu colossale, chamarrée d'or et d'argent, et vivement éclairée. Le vêlement des bayadères, en gaze de différentes couleurs, est fort curieux. Une des danseuses avait l'air de se donner plus d'importance, et pendant le repos elle fumait un houka d'argent, dans une altitude assez Hère, -sur le plancher. Son pantalon de gaze rose, collant d'en haut, et s'élargissant beaucoup vers le bas jusqu'à former comme une jupe, avait des coutures garnies de minces galons par derrière, trois sur chaque jambe, aboutissant en pointe vers le haut, à droite et à gauche. Son musicien était un beau jeune homme, habillé d'une gaze extrêmement fine, tout à fait collante, avec un petit bonnet également transparent, et une cltevelure immense magnifique, à peu près comme celle de nos diacres. Quant aux femmes, elles étaient foutes petites, délicates, et avaient les dents noires quoiqu'elles fussent encore très-jeunes.
27 octobre.
Ton les les lettres sont déjà distribuées, à ce que j'entends dire; mais il n'y en a pas pour moi. Je n'attendrai pins la prochaine poste, car ce serait attendre un mois. J'irai à Bénarès par le premier paquebot. Malheureusement cette course est de vingt jours au moins, parce qu'on va contre des courants. Mais j'espère que les cabines sont commodes, et on descend à terre tous les jours si l'on veut.
Revenu de Ghandernagor à Calcutta, j'ai été à plusieurs notebs ou réunions chez quelques riches Indiens. C'étaient de vastes cours qu'on avait arrangées en chambres à s'y méprendre, en les couvrant d'un plafond chargé de lustres et la terre d'un lapis de toile. Presque toutes les danseuses étaient laides. Il n'y en avait qu'une de passable, et encore lui auriez-vous probablement refusé ce mince éloge, tant elle était petite.
A ces réunions je Os connaissance avec plusieurs radjas.
seigneurs indiens. Ils s'efforcent de connaître les usages anglais, et quelques-uns adoptent un fort vilain costume de fantaisie, et vont à la promenade conduisant leur cabriolet. Mais il y avait là un jeune homme pittoresque qui portait le costume de Dehli, et affectait, au contraire des autres, d'être tout à fait oriental, quoique ses frères donnassent aussi dans les usages européens. Ce radja, Krichna-Bahadour, parle cependant très-bien l'anglais. 11 a vingt ans, une très-jolie ligure, de longs cheveux comme un diacre, une belle taille svelle, une robe de gaze dans l'ancien goût persan, et un pantalon d'une étoffe extrêmement légère, d'une ampleur excessive vers le bas et si long qu'il couvre les pieds, traîne et empêche même un peu de marcher.
Les nolchs ont duré trois nuits, après quoi on s'est occupé des idoles, en l'honneur desquelles elles avaient été données; colosses en bois peint, faits exprès pour la circonstance, dans chaque maison. C'étaient la déesse Dourga. femme rose avec dix bras; une autre déesse blanche à sa gauche qui répond, à ce que m'ont dit les Indiens civilisés, à Minerve; une autre déesse encore, bleu de ciel1; un dieu jaune à tête d'éléphant, et un homme vert foncé à
1 Ces divinités sont représentées à peu |irfcs mus, el c'esl leur chair qui r>t bleu le ciel, rose, jaune, verte ou lilas.
DANS L'INDE. i 4b
moustaches cl favoris (les favoris sont d'usage antique dans l'Inde), à l'air méchant, terrassé, dévoré par un lion fabuleux à cornes, et embroché par-dessus le marché par une pique argentée que la déesse Dourga lui plonge secourablement dans sa poitrine ensanglantée, pendant (pie le lion lui mange l'estomac. Tout cela était entouré d'un immense demi-cercle, composé de tous les petits dieux de l'Olympe hindou. Le quatrième soir donc, on a porté toutes ces idoles, escortées d'une foule considérable, et avec un terrible vacarme de timbales et de trompettes de tout genre, vers le Gange ', Ganga en indien, et on les y a précipitées. Je me trouvais là en voiture pour jouir du spectacle. Dans la foule, un jeune homme basané, avec une figure en museau, passa à cheval, en redingote étroite à chàle de drap d'or, et en casquette de velours brodée d'or et à gland d'or. Mon domestique, mahométan, qui était sur le siège, se retourna vite vers moi, et me dit que c'était le petit-fils de Tippo-Saïb ; mais que ce n'était pas le meilleur, car ils sont plusieurs frères. Quelques minutes après, il me montra une calèche où il y avait trois personnes en cosLume oriental blanc, dont il me dit que l'un était le bon petit-fils de Tippo, probablement celui qui paye le
1 Les Anglais appellent le bras du Gange qui passe à Calcutta Hougli; mais les Indiens le nomment Ganga, parce que c'est la même eau (sacrée pour eux) .
146 VOYAGES DANS l/INtlfc].
mieux. « Il parle anglais, » me dit-il; et en même temps il descendit du siège pour l'accoster, avec celle familiarité qui existe en Orient entre toutes les classes, malgré l'esclavage, et revint en me disant que Tépou (comme il le prononçait) désirait de me voir, et me priait de faire avancer ma voiture vers la sienne. Je fis donc connaissance avec lui. Il portait le costume asiatique et les cheveux longs, ce qui lui donnait un air moyen âge. Le père de ces princes n'a pu supporter la réclusion, et à peine amené ici à Calcutta, après la mort de Tippo-Saïb, il s'est brûlé la cervelle. Ils étaient d'abord à Vélor, d'où on les transporta à Calcutta, après le massacre de la garnison anglaise de Vélor. À présent ils vont où ils veulent, je pense, car je crois me rappeler d'avoir vu un des frères à Londres. Depuis lors ce prince, avec qui j'avais fait connaissance, est venu me voir pour m'engager à prendre avec moi un compagnon de voyage, un mahomélan, quelque seigneur déchu. J'ai décliné, comme de raison, poliment.
AU MÊME
Calcutta, 7 novembre 1841,
La poste pour l'Europe ne part qu'une fois par mois, et j'ai envie de vous écrire tous les jours Ce matin, j'ai eu des nouvelles des dix mille francs que vous avez eu la bonté de m'envoyer. J'espère les recevoir d'ici à cinq ou six jours, car après je m'embarque pour Bénarès ; il y a place pour moi dans le bateau à vapeur, mais je ne m'en vais pas sans laisser des ordres précis au sujet des lettres qui m'arriveraient.
Avant-hier j'ai été passer quelques heures chez celui qui a bien voulu se charger d'être mon agent, l'Indien européanisé, Dwarkanol-Tagor, dans sa maison de campagne hors la ville. Avant dîner on s'est promené dans le
jardin, à dos d'éléphant, pour gagner de l'appétit. Après dîner l'orgue nous a joué du Meyerbeer et du Donizetti ; mais les chacals faisaient un tel vacarme autour de la maison, qu'on ne pouvait presque rien entendre. Leur hurlement est comme des cris d'enfants en détresse. Le maître de maison paraissait embarrassé de ce contretemps, n'ayant aucune idée de l'étrange poésie de la chose pour moi, Européen.
9 novembn».
Une année encore à peu près nous sépare. Le doute n'entre pas dans ma tête. Ce sera un bonheur de vous revoir. Je serai dans quatre jours en route pour Bénarès, si le bateau part comme il l'a annoncé. Mon bagage a pris les devants par un autre paquebot, car il y a peu de place dans celui des passagers, qui, du reste, est commode; ce n'est pas précisément un bateau à vapeur, mais une grande barque avec de bonnes cabines claires et aérées,
remorquée par un paquebot. La traversée est de dix-lmit ou dix-neuf jours, je crois1.
Je me promène souvent aux bords du Gange à Calcutta. C'est une scène animée qui s'étend sur une distance de plusieurs milles. On y voit une foule d'Indiens qui se baignent. L'un de ces jours, il y avait là un pauvre jeune homme exténué de maladie, maigre comme un squelette, couché sur le sable près de l'eau, et son ami veillait tristement à côté de lui. Tout près de là était un bramine d'un certain âge, à la mine sévère, qui venait de se peindre le visage, les épaules et la poitrine avec soin, et se mirait dans une petite glace, assis sur une estrade en bois. Sur une autre estrade plus grande et couverte de feuillage et de nattes sur des bâtons en guise de parasols, il y avait toute une société de bramines, dont l'un, excessivement gros, qui se faisait laver. Puis il y avait des fakirs barbouillés de craie, cheveux et barbe en désordre, quoique tressés. Parfois aussi les cheveux étaient entortillés sur la tête en forme de turban monstrueux et couverts d'une poudre rousse ou blanche. Un malheureux vieillard moribond s'était fait apporter en palanquin pour essayer de se ranimer par la fraîcheur de l'air ; l'œil hagard et l'excessive maigreur indiquaient l'approche de la mort. Un jeune
4 EHp on a duré vingt-trois.
homme, plein de force et de grâce, sortantde l'eau, étalait sa riche chevelure el laissait sécher son corps de bronze aux derniers rayons (\u soleil couchant. On portait un mort à la maison mortuaire. Le toil en était occupé par une troupe innombrable de cormorans; et des vautours et autres oiseaux tournoyaient dans l'air ou se promenaient à l'entour de ce triste réceptacle. Une troupe de femmes braniines, sveltes et souples, descendaient vers la rivière pour faire leur ablution du soir, couvertes de leurs hues draperies de mousseline rose, verte ou lilas. Plus avant, on brûlait des cadavres sur un bûcher, et l'odeur de ces corps se répandait au loin sur ce rivage, animé de tant de scènes diverses.
Hier j'ai revu le jeune homme malade, assis et paraissant ranimé; j'en fus surpris, car l'autre jour il était couché sans mouvement et semblait presque mort. Je lui donnai une roupie, ce qui parut lui faire plaisir. Son ami, peut-être était-ce son frère, n'était plus avec lui; il avait rempli sa tâche honorable, satisfait le besoin de son àme, et était retourné à son train de vie habituel. Un bramine, venant de se baigner avec son singe, s'en allait fièrement, l'animal sur l'épaule; tous deux avaient le front peint en rouge. Par intervalles, passe une voilure du temps du roi Dagobert, remplie de radjas ou seigneurs indiens, jeunes et vieux, grands el petits, de ces seigneurs obscurs qui
va es
aa
demeurent dans les quartiers infects de celle étrange capitale. Ceux-là stmt nus. avec d'immenses chevelures en désordre, ou bien parés de turbans de théâtre à plumets et de robes fanées de gaze ou de brocart. Les domestiques, nus ou drapés de tordions, sont cramponnés sur l'antique voiture et aux ressorts, et d'autres courent à côté.
Il y a ici un Français, M. de Riche, qui vient de faire un voyage à Bénarès en barque, et qui, au retour, a fait naufrage dans le Gange, je ne sais trop comment, par l'inadvertance des bateliers ou par le manque de cordes pour traîner la barque dans un mauvais passage. Il a perdu ses dessins, son journal et tout ce qu'il avait avec lui. Mon cher, ce papier transparent1 doit vous ennuyer beaucoup, je crains.
novembre
A côté de la morgue, il y a une autre maison, avec une cour qui donne sur la rivière. Là on brûle les morls.
1 Appelé over-ltind paper, parce qu'on s'en sert par économie pour les lettres qui vont par Vovev-land mail, c'est-à-dire par Suez, et dont le port est fort cher.
J'y suis entré ce malin. Il y avait une forte odeur de cuisine, et je vis deux bûchers en flammes; mais je ne pus rien distinguer d'humain parmi les tisons, quoique mon domestique noir, en se tenant le nez, m'indiquât des ossements par-ci par-là ; quant à moi, je le répète, je ne pus rien distinguer, et, trouvant inutile de m'approcher encore davantage, je cédai aux instances de mon domestique, qui est mahomélan, et quittai cet endroit impur. 11 y avait là un groupe de croque-morts hindous, assis, qui me disaient, en plaisantant, quelque chose que je n'ai pas compris, comme de raison, ne connaissant aucune de leurs mille et une langues ou dialectes. Depuis que je suis dans l'Inde, j'ai- déjà rencontré une dizaine de langues différentes : à Ceylan, le cingali; à Madras, le tainoul et le lélégou ; dans les provinces méridionales centrales, le canari;- sur la côte de Malabar, lcmalialem, et ici, à Calcutta, le bengali et l'hindouslani.
Mon bateau à vapeur a romis son départ jusqu'au 18 de ce mois, ce qui me contrarie assez; mais ce qu'il y a de bon, c'est que l'air s'est rafraîchi. Le matin, à six ou . sept heures, il y a seize degrés Réaumurà l'ombre, et le jour vingt et un et vingt-deux. Les Indiens grelottent le matin, enveloppés de leurs voiles transparents, ceux qui en ont, et se chauffent les mains sur des bûchers. Pour-
tant ils continuent à se baigner dans la rivière et les étangs matin et soir, hommes et femmes. Cette pratique religieuse est très-sévèrement observée. Je viens de faire cesser le mouvement perpétuel de l'éventail suspendu au plafond.
L'autre jour, je dînais seul dans ma chambre, et mes gens européens, François et Théodore, dans la chambre à côté, comme de coutume, car c'est l'usage dans cet hôtel, comme en général dans l'Asie, que les domestiques reçoivent les plats après leurs maîtres. Comme il se trouva précisément qu'il n'y avait là personne en fait de noirs, excepté celui qui balançait l'éventail au-dessus de la table, un tout jeune homme, de la caste dgentou, je lui dis de porter un plat aux gens ; mais, à mon grand étonnement, quoique toujours très-humble, il me refusa de le faire, et cela avec un sourire fort étrange, presque goguenard. Dans mon embarras, je lui fis signe de sortir de la chambre ; mais après j'ai pensé que, ce pauvre garçon étant de la secte dgentou, la viande que nous mangeons devait être pour lui ce que seraient pour nous des lambeaux de chair humaine, et que c'était déjà de sa part une grande concession, criminelle peut-être, que d'assister à nos affreux repas.
Adieu ! Il faut que je finisse: vous devez être fatiguéde lire, surtout sur ce papier fin.
P. S. Voici, à litre d'épisode, l'histoire d'un bramine en présence d'un roast-beef. Un bramine, fort spirituel et fort européen, venait souvent voir un Anglais qui l'avait pris en amitié, et qui se plaisait à contester les principes de la caste bramine. L'Indien se prêtait de très-bonne grâce à ces discussions religieuses, et montrait une grande tolérance dans ses discours. Un jour qu'il vint, sans s'en douter, à l'heure du repas de l'Anglais. celui-ci résolut de joindre la pratique à la théorie, et de tenter la conversion par la séduction. Prenant le bramine par le bras : « Mon cher, lui dit-il, il est temps que vous mettiez tout votre rumsense de côté. Vous êtes trop sage pour y persister encore; d'ailleurs, avec moi, ne craignez pas de vous compromettre en otant le masque. » Pendant ce temps ils marchaient vers la salle à manger. « Venez tout bonnement manger une tranche de bœuf avec moi. » Lorsque ces dernières paroles résonnèrent aux oreilles du bramine. il se trouvait déjà en présence d'un roast-beef fumant. Celle vue et ces paroles lui causèrent un tremblement convulsif; son regard devint
fixe; il ne put proférer un mot. et tomba sans connais-
sance.
A dater de ce jour, on ne le revit plus dans la société
européenne.
AU MÊME
Entre Calcutta et Bénarès, sur le Gange, 3 décembre 1841.
Me voilà depuis quinze jours à bord de cette barque remorquée par un bateau à vapeur, et Bénarès est encore loin. On espère y être dans neuf jours.
En quittant Calcutta, nous avons d'abord été pendant plusieurs jours dans des rivières étroites, formant le delta du Gange, entre des îles marécageuses, couvertes d'impénétrables forêts ou broussailles , inhabitées par les hommes. Tous les soirs on jetait l'ancre dans ces solitudes, pour la nuit, de peur des bancs de sable, comme partout sur le Gange. Les jeunes officiers qui sont à bord, se rendant à leurs régiments, essayèrent de faire en bateau une promenade nocturne près du rivage, et l'un d'eux tira un coup de fusil, auquel répondirent des milliers de
chacals. Mais leurs cris lamentables furent dominés par
un hurlement prolongé, semblable au roulement d'un
tonnerre souterrain. C'était la voix du tigre; et les jeunes
gens revinrent à la hâte vers notre barque avec des visages
pales.
A la première lueur rougeàtre du matin, on se remit en marche; et, lorsque le soleil dissipa les vapeurs humides, mais chaudes, de ce désert pestilentiel, nous vîmes çà et là des crocodiles couchés immobiles, comme s'ils étaient de bronze, sur le sable de la plage étroite qui sépare la foret de la rivière, ou comme en embuscade dans un ravin, la gueule ouverte vers l'eau, et le corps sous l'ombrage épais de la végétation tropicale. Ces affreux animaux avaient de quinze à vingt pieds de long. Un officier lira un coup de fusil, chargé à petit plomb, sur l'un d'eux, qui, en ayant été atteint, pirouetta dans l'air et rentra subitement sous l'eau. Ainsi se passèrent cinq ou six jours, au bout desquels nous vîmes pour la première fois une barque de bûcherons bengalis, puis des villages dont les chaumières étaient conslruites de bambous et de nattes de palmiers, légères et gracieuses, dans des bosquets de cocotiers et d'aréquiers1, où des habitants noirs, bien
1 Rspèce de palmier qui produit la dois qu'on màclie avec les feuilles il» bétel, [liante grimpante.
Kl
sa
faits et forts connue on n'en voit pas à Calcutta, triste capitale de l'Inde, vaquaient à leurs affaires. Les Femmes étaient à demi couvertes d'une simple et belle draperie. Les hommes avaient un regard sombre et sauvage sous l'ombre de leur épaisse chevelure. Des enfants pleins de giàce jouaient sur le sable. Quelquefois j'accompagnais dans la forêt les officiers qui allaient tuer des perroquets dans le feuillage épais des mangotiers, quoique ce passetemps ne me parût pas fort louable. Au bout d'une huitaine de jours, nous entraînes dans le grand Gange, tleuve de dix à douze vcistes de large, avec des bords sablonneux. Jusque-là, les rivières avaient été si étroites, que les branches des arbres entraient dai\s les fenêtres de ma cabine, taisant un bruit infernal ; un arbre avancé cassa même notre mât.
A mesure que nous allons vers le nord, la température se rafraîchit. Depuis six ou sept jours le temps est plutôt froid que chaud, et cela nous fait du bien. Le dîner qu'on nous donne est bon, de même que les liqueurs. La société se compose en partie de jeunes officiers qui tirent sur les oiseaux pour les voir tomber dans l'eau et se noyer. Nous avons en outre un homme d'une cinquantaine d'années, collecteur d'impôts au service de la Compagnie des Indes, qui aime à dire la messe. Au commencement de la traversée, il a envoyé dans toutes les cabines une circulaire
158 VU VAGi; S DANS l/l.NM.
écrite pour annoncer que chaque malin, après le déjeuner, il dirait des prières dans la salle de réunion, et qu'il invitait à y assister ; tout le reste s'est prononcé contre et n'y va que le dimanche; alors c'est une messe en forme. Nous avons aussi une jeune femme, un missionnaire, dit-on, qui chante presque constamment dans sa cabine, en s'accompagnant d'un accordéon, un air d'église ou cantique, composé de trois ou quatre accords, toujours les mémo depuis quinze jours. Pourtant je fus peiné de voir qu'on voulût lui imposer silence, et je ne pus m'empècher de prendre son parti. Il serait superflu d'énumérer ici tous les autres passagers. Je me bornerai à citer parmi eux le capitaine Pope, qui me secourut très-efficacement dans une affaire désagréable, et cela avec une grâce parfaite et une bonté réelle, sans que j'eusse la moindre idée de recourir à lui. C'est lui qui vinL ni'offrir son assistance delà manière la plus cordiale.
AU MKA1I
Bénarès, 17 décembre 1841.
Je suis à Bénarès depuis deux jours. Ce n'est, pas ce que j'ai cru; mais il faut s'attendre tous les jours à ces déceptions-là. Du reste, quand je dis que mon attente a été trompée, c'est que cette ville n'est pas aussi grande ni aussi antique et sombre que je me l'étais peinte dans mon imagination. Cependant c'est un amas compacte de maisons à trois étages, de petits temples coniques, de bramines, de fakirs, de taureaux sacrés, etc. Les élépbanls s'y baignent dans des étangs; les perroquets volent partout dans la ville, comme dans la campagne. Ce matin, pour amuser François et Théodore, j'ai loué
pour eux un éléphant, sur lequel ils ont été se promener. Le mal est que je suis éloigné des scènes baroques de Bénarès, logeant à quatre milles hors de la ville, chez un juge anglais qui veut bien m'accorder l'hospitalité. Dans cette ville sainte, il n'y a guère d'endroits pour se loger, à moins de louer une maison, ce qui ne vaut pas la peine et ne serait peut-être pas convenable vis-à-vis de mon hôte.
J'ai vu ce malin un singulier temple bouddhiste antique, temple ou je ne sais quoi, masse énorme en pierres de taille et en briques, sans portes ni fenêtres. Je ne sais trop à quoi cela pouvait être utile.
Aucune lettre de vous et aucune de Russie, comme toujours. Après-demain soir je partirai pour Lucknow à la légère avec François, et Théodore ira, avec un domestique armé ou pion indien, directement à Agra, OÙ j'arriverai en même temps que lui. Et puis Dehli et puis Loudiana, frontière anglaise, où j'apprendrai pour sur si je vais plus loin ou non; vraisemblablement non, car au delà il y a peu de sûreté, et des régiments entiers d'Anglais y sont égorgés parfois comme des moulons. Soyez sans inquiétude, je tâcherai, quant à moi, d'éviter de pareils revenants-bons, que les Anglais appellent ici good [un. Je me retirerai à Simla, dans l'Himalaya, et là, ou aux environs, je resterai l'été jusqu'en septembre.
Alors j'irai par l'Indus en bateau à vapeur1 à Curatchi (bouche de l'Indus), puis à Bombay, cl probablement ensuite à Bouehir, Chiraz, Ispahan; et là je verrai. Mais lu. probablement aussi, je ne songerai qu'à courir le plus vite possible en Europe près de vous, mon ami. Tout cela se fera, je pense, dans une année cl demie au plus.
1 Je comptais sans mon liôtc : à lit place d'un bateau a vapeur, une barque de
pêcheur a été mon lot. C'est encore bien beau tic l'appeler barque de pêcheur, car qu'y a-t-il à pécher clans l'Indus, sinon des crocodiles? J'aurais été bien heureux de pécher; mais, au lieu de poissons, je n'avais que des rats, qui pullulaient par milliers dans nia barque. C'est ainsi que je passai un mois et plus dans une horreur perpétuelle.