‹ Voyages dans l'IndeChapitre 5 sur 13 · A LA PRINCESSE ELISABETH SOLTYKOFF · texte numérisé non relu

A LA PRINCESSE ELISABETH SOLTYKOFF

J'énnrès, 18 di'cemlire 1841.

J'ai parcouru Bénarès en loul sens, el certes c'esl un endroit curieux et pittoresque ; mais il n'a rien de poétique ni de grandiose. Ce matin, ni'étant arrêté devant un étang carré, bordé d'escaliers en granit, et dans les eaux duquel se mirait un petit temple de pierre minutieusement sculpté, peint en rouge foncé (rouge antique) el entouré de superbes banians, un petit garçon malade et un bramine boiteux commencèrent à hurler comme des chacals; et, tout à coup, je vis des milliers de singes de différentes tailles accourir de tous les côtés, de dessous les voûtes du temple, du clocher, du haut des arbres, par les galeries qui environnent l'étang. Quelques-uns

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portaient leurs petits dans leurs liras ou sur leur dos. Tout ce peuple de singes bloqua complètement la rue où j'étais, et si subitement que ce fut comme par magie. Le bramine leur jeta une espèce de graine que je payai, et il s'éleva un combat si violent entre ces horribles bêtes, que je cours encore.

C'était le temple du dieu Hanoumane, qui, dans l'antiquité, était un singe très-belliqueux, sous les ordres du roi d'Aoude, nommé Rama, roi divin. Il conquit, pour ce roi, l'île de Ceylan1, cette émeraude des ondes pacifiques de l'océan Indien; celte terre merveilleuse où les belles Cingalies rôdent à l'ombre des rhododendrons et dans des bosquets d'oléandres; cette forêt enchantée où, dans les profondeurs des réduits ombreux que forment les mélancoliques palmiers, les éléphants foulent les broussailles d'ananas, de café ou de cannelle au parfum enivrant. Ce fut donc celte ile que le fameux singe Hanoumane conquit pour son roi Rama.

La prose de celte histoire un peu poétique est que Rama, roi puissant d'Aoude, soumit à son sceptre une grande partie du midi de l'Inde, jusqu'alors sauvage et inculte,

1 C'est L'histoire dont j'ai parlé après avoir vu, chez le radja de Travancore, les costumes et les préparatifs d'une représentation qu'il voulait donner de la prise de Ceylan par le singe de Rama à la tète d'une armée de singes.

habitée par les races dont on trouve encore les derniers rejetons au fond des forêls d'Orissa, de (iundwana, etc.. et que les sujets policés de Rama comparaient à des singes, parce qu'elles vivaient au milieu des bois, dans l'état de nature. Rama se servit de ces êtres sauvages pour faire la conquête de Ceylan, et le singe Hanoumane était le roi ou chef de ces auxiliaires.

Je passe outre, évitant un éléphant qui me barre le chemin; et, m'enfonçant dans les ruelles étroites, je vois des choses qui me font l'effet d'un songe : de petits temples sculptés comme des jeux d'échecs, où se meuvent des bramines et des fakirs peints de diverses couleurs; de petits taureaux blancs bossus, ornés de fleurs et à cornes dorés; des femmes demi-nues et chargées d'anneaux, aspergeant d'eau une foule de petites idoles ou des pierres cylindriques et arrondies vers le bout; des cavaliers étranges, avec leur arc passé sur l'épaule, comme on nous représente les dieux de la mythologie, et des flèches attachées sur le dos sans carquois, montant des chevaux teints de benne et d'indigo. Ces êtres fantastiques arrivaient du Pandjab, et passaient silencieusement par ces sombres couloirs entre les hautes maisons. Tout cela, mêlé et resserré, formait une masse compacte, au milieu de laquelle s'élevaient, par-ci, par-là, des éléphants bizarrement caparaçonnés, qui perçaient difficilement, et avec

fracas, celte Coule d'êtres animés, de temples, de maisons à ltalcons et de boutiques de comestibles, dont parfois ils emportaient dans leur marche les auvents en feuilles de cocotiers, soutenus par de frêles colonnes de bambous. Souvent un dromadaire, couvert d'une éclatante chabraque jaune et rouge ou jaune et verte, s'y glissait rapidement et disparaissait dans un sentier tortueux conduisant vers quelque endroit écarté de la ville, demeure de quelque radja obscur...

Tout en vous écrivant, j'ai eu le désir d'aller me promener en ville sur un éléphant. J'ai été ainsi pendant trois heures, le cornac (en indien malwute) devant moi, et un domestique derrière avec un parasol, parcourant les ruelles, les bazars et les bois environnants. C'est commode et agréable. En ville, on est au niveau des premiers étages ; on plonge du regard dans les chambres. Tout le monde vous salue. Vous avez d'abord l'appréhension d'écraser des milliers de femmes et d'enfants; mais heureusement il n'en est rien. Ni les enfants ni les femmes ne se dérangent, et le colosse à manières délicates évite soigneusement de les blesser.

En vérité, cette Inde réunit tout ce qu'il y a de pittoresque et d'étrange au monde. Maint et maint cavalier à la chevelure flottante et au turban de gaze d'or ou d'argent, drapé dans son châle de cachemire comme un Italien

dans son manteau, lorsqu'il s'avançail sur son coursier

fringant, précédé de gensportunl le houka ou armés de sabres et de piques: maint el maint cavalier, dis-je, a dû éviter mon passage, car les chevaux craignent les éléphants. Mais moi, à mon tour, je devais soigneusement éviter les dromadaires, et prier bien poliment ceux qui les montaient de m'épafgner; ce qu'ils faisaient avec une générosité vraiment pleine de grâce. Vous ne comprenez pas? L'éléphant a peur de ces animaux bossus, et le mien serait capable de faire des cabrioles aussi burlesques que fatales, si les cavaliers des dromadaires n'avaient pas l'obligeance de se mettre tout à fait à l'écart à mon approche.

Les bizarres cabriolets indiens, uniques dans leur genre, s'écartaient aussi. Je rencontrai en outre des équipages mystérieux, couverts d'étoffe flottante, rouge ou à fleurs, et en pointe vers le haut, traînés par de superbes bœufs blancs à cornes dorées ou bien peintes en rouge ou en vert, el souvent le poil tacheté de henné, et le bas des pieds ainsi que les sabots teints de la même couleur. Ces chars contenaient des femmes el étaient entourés d'hommes armés. Des léopards apprivoisés, quelquefois accoutrés dune espèce de housse ouatée, étaient menés ou tenus en laisse près des habitations de quelques radjas. Sur les murs extérieurs de leurs palais mauresques, semblables

parfois à ceux de Venise, des peintures étranges et trèsfines représentaient des oiseaux fantastiques, des précessions, des danses de bayadères, des rois sur leurs trônes. Des dieux de la mythologie indienne étaient peints aussi des plus vives couleurs sur quelques maisons basses, habitées peut-être par de fanatiques bramines.

19 décembre.

Je suis logé, comme je vous disais plus haut, chez M. Lindsay, juge de Bénarès. Il a 'eu la complaisance de donner tous les ordres nécessaires pour la continuation de mou voyage. Sa maison est vaste et élégante, avec un grand jardin, très-loin de la ville, quatre milles à peu près. Comme tous les Anglais, il est grand amateur de chevaux et d'équipages. J'ai vu quelque chose de l'oit remarquable chez lui; c'est une fabrique de glace. Des centaines de pauvres, femmes, enfants et vieillards indiens, sont payés par lui pour placer des milliers de lasses très-plates avec de l'eau, par terre, sur un vaste

espaceen plein air, el la nuil lorsqu'il y a du vcnl. En hiver, il s'y forme de minces croules de glace, qu'on assemble soigneusement le matin, avant le lever du soleil, pour en emplir avec de In paille des fosses profondes creusées dons la terre, et former ainsi sa provision pour l'interminable été. Cette fabrique de glace de M. Lindsay a le douille avantage de donner de la santé aux riches de Bénarès en rafraîchissant leurs boissons, el de faire vivre une multitude de malheureux privés de tout autre moyen de subsistance. Le juge de Bénarès reçoit de la Compagnie des appointements de deux mille cinq cents livres sterling. Je pars aujourd'hui même pour Lucknow1. Théodore, mon domestique russe, va directement à Agra, avec le bagage, dans un char traîné par des bœufs à bosses, comme le sont du reste tous les bœufs dans l'Inde; moi el François, mon valet de chambre allemand, nous irons en palanquins, en décrivant des zigzags, d'abord à Lucknow, où je compte arriver dans cinq ou six jours, même moins, si les nouvelles qu'on reçoit de là ne deviennent pas trop mauvaises. Le bruit court que quatre cents soldats anglais et quelques officiers y ont été tués dans une émeute. Le roi de Lucknow, quoique indépendant, est tenu cependant de laisser trois régiments anglais can-

Prononcp/ Lacknaou, capitale du royaume d'Aoude (en anglais Onde).

tonner dans sa capitale. Si cette nouvelle se confirme '. il est probable qu'on ne me laissera pas aller, ou qu'on me donnera une escorte. Tout cela est bien contrariant. Pour comble de malheur, il m'est venu une idée qui ne me laisse pas de repos. J'ai quelques dessins de l'Inde; or, pendant que j'étais à bord du bateau à vapeur sur le Gange, j'avais imaginé de les faire lithographier à Calcutta, où il y a un dessinateur habile qui copie sur la pierre, et qui, connaissant les sujets, peut le faire savamment et même suppléer aux lacunes; mais l'embarras est d'envoyer, et puis la crainte de perdre, l'inquiétude jusqu'à ce que les dessins me soient revenus, avec les exemplaires lithographies, à Dehli ou ailleurs: enfin la chance d'être mal compris par le dessinateur ou le lithographe sur des indications écrites! D'un autre côté, l'idée d'emporter les dessins tels qu'ils sont en Europe, si j'ai le bonheur d'y retourner, et d'en faire de belles, mais, selon toute probabilité, de fades imitations, faussées bien sûrement; cette idée me tracasse. Je prendrai une décision à Agra, où je serai dans peu.

Questa mattina sono un' altra volta andato nella città di Benares, montato sopra un elefanle; mi piace assai questo modo di goder l'aria e le vedule che si rappre-

1 J'appris bientôt qu'elle était fausse.

sentant) ail' occhio d'un viaggiatore amante délie belle arti, e per conseguenza délia natura selvatica clu1 circondaquesta ciltà curiosissima, ripiena di tempj bizzarri

edi uomini c di donne eosi différent! di quelli di Uillo il reslo del montlo.

Lucknow, 24 décembre.

Je suis arrivé hier à minuit. En quittant le territoire anglais, à quarante-cinq milles d'ici, j'ai traversé le Gange sur un pont de bateaux el suis entré dans un désert sablonneux, tout à fait sauvage et sans route. Pourtant j'avançais rapidement; les porteurs de palanquins faisaient admirablement leur devoir, et au bout d'une dizaine de milles je fus accosté par deux cavaliers de la police royale de Lucknow, qui étaient chargés de me protéger, car le pays n'est pas tout à fait sûr, à cause des Tugs (prononcez togs) ou étrangleurs ', secte indienne

1 J'ai souvent entendu dire a des personnes très-véridiques qu'il n'v avait pas d'exemples qu'un Européen eût été attaqué par des Tugs. En revanche, ils détruisent un Ires-grand nombre d'indigènes.

qui abonde dans ce royaume. Ces cavaliers pittoresques se relayaient Unis les dix milles. A mesure que j'avançais, le paysage devenait moins aride; mais il était complètement nuit, el cela depuis longtemps, lorsque j'arrivai dans celte capitale. Ne sachant où aller, je me lis conduire à l'endroit qui fournit les porteurs de palanquins, comme qui dirait la poste, et là, comme il n'y a\ail pas le moindre abri pour moi, je lis poser les palanquins à terre dans la cour; et, après avoir mangé quelques sardines cl du pain que j'avais, acompagnés d'un verre de vin, je m'endormis dans le palanquin, avec l'idée d'aller le lendemain de bonne heure faire une visite au résident anglais de celte ville. Mais à quatre beures du malin, bien avanl le jour, un gentleman nommé Login, médecin attaché à la résidence, vint m'éveiller. 11 me lil des excuses, disant qu'on n'avait rien su de mon arrivée, et me pria, de la pari du résident, de venir à l'instant même occuper l'*ppartement tpi'on venait de me préparer, soil pour me coucher, soit pour prendre une lasse de Ihé et l'aire ma toilette.

Je sortis donc de ma lanière portative, et, accompagné du docteur, aimable jeune homme qui venait d'arriver de lierai, je passai par quelques rues désertes et dans l'obscurité, pour me rendre à la résidence anglaise, maison spacieuse, où j'ai un appartement vaste et commode.

Dès que le soleil parut, je montai sur la terrasse ou

belvédère, d"où je vis le panorama magnifique de la ville

de Lucknow, avec ses mosquées durées, ses splendides palais et ses environs mystérieusement boisés. Mais plus de palmiers ici, excepté çà el là, comme en Italie. Mu cite freddo! Et en même temps un soleil dévorant pendanl toute la journée qui brûle votre corps transi. On ne sait que faire: on grelotte, et pourtant il faut rester à l'ombre de peur d'un coup de soleil. Le résident, le colonel Low, ne larda pas à venir dans ma chambre, en costume du malin, avec un bonnet de cbàle. Il parlait le français admirablement, ce qui me surprit beaucoup, car c'est tout à fait inusité dans l'Inde; en général, il ne ressemblait nullement à un Anglais, et avait plutôt l'air d'un aimable Français.

Cet excellent homme, tout «à fait sans façon, m'offrit à l'instant d'aller parcourir la ville sur un éléphant, en ajoutant qu'il y en avait un toujours prêt pour lui tous les matins au lever du jour, et qu'il n'en profitait guère. Il cria par la fenêtre : Hatij-laou, ce qui veut dire en hindoustani : Donne V éléphant; et à l'instant même je vis sortir du jardin le géant quadrupède, avec un pavillon superbe d'argent doré, orné de pavés de fausses pierreries, imitant les diamants, les rubis et les émeraudes, qui, au lieu d'être enchâssées, étaient simplement appendus au pa-

villou. et faisaient un effet charmant au soleil rose du malin. Ce pavillon, de forme singulière el originale, se composait de deux cygnes sculptés et ciselés en argent, et, comme je l'ai déjà dit, de ces pavés tremblants de fausses pierreries1. Les chabraques étaient éclatantes de rouge et d'or. Le cornac était en blanc, avec un ehâle de cachemire jeté sur le dos. Je montai par une écbelle. Un domestique, enveloppé également d'un cachemire, s'installa derrière moi, dans une place faite exprès pour cela, et nous partîmes, précédés d'un cavalier régulier, espèce de Cosaque, bizarrement vêtu, dont il y a toujours une douzaine à cheval à la porte du jardin de la résidence, tout prêts à accompagner les personnes de la maison.

J'entrai alors dans une rue large et populeuse. De beaux édifices mauresques, aux coupoles moscovites. d'innombrables minarets, se découvraient devant moi de tous côtés. Des cavaliers, vêtus de drap d'or et de cachemires, sur de jolis chevaux, précédés de gens à piques d'argent ou le sabre à la main, el courant; d'autres seigneurs, portés sur des palanquins découverts et dorés.

1 Je rencontre souvent, dans les formes indiennes, des rapports avec certains styles européens qui piquent ma curiosité. Est-ce hasard ou emprunt ? \ oilà ce qui

n'est pas facile à dire sans un examen plus approfondi.

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H Et.

fumant un riche houka d'argent, entourés de serviteurs et précédés de gardes d'honneur sur des dromadaires caparaçonnés de rouge el de vert; des éléphants, souvent par groupes1, surmontés de pavillons, dans lesquels d'élégants Lucknois conversaient ensemble de l'un à l'autre, le gourgouri à la main, dans des costumes brillant des plus vives couleurs; des troupes de sauvages Afghans, balancés sur leurs immenses chameaux, et contrastant, avec les fastueux Lucknois : tout cela se croisait autour de moi, et, au bout de la rue large el spacieuse que je longeais, se voyait une porte mauresque magnifique et grandiose, au delà de laquelle s'élevaient des minarets fins et gracieux, et des coupoles dorées comme celles du Kreml de Moscou, qui faisaient un effet superbe avec l'avenue fantastiquement peuplée que j'avais devant moi.

En arrivant à cette porte, j'appris qu'elle conduisait dans l'enceinte entourée de murailles que le vieux roi actuel a choisie pour sa sépulture. J'entrai, et je fus étonné en voyant que cette place immense contenait tout ce qu'on pouvait réunir de plus charmant et de plus récréant : plusieurs édifices mauresques d'une architecture merveilleuse, des jets d'eau, des volières renfermant les

1 A Lahore, où je fus plus tard, ce sont de vrais troupeaux.

oiseaux les plus extraordinaires el les plu> beaux. On travaillai! encore à un ou deux de ces édifices; ils sonl destinés, comme toutes ces cours, à réunir les habitants de Lucknow les jours de fête. J'entrai dans le plus grand. où déjà la mère du roi repose au milieu de la salle principale; à Pendroil où son corps est déposé s'élève une charmante petite mosquée, ou plutôt modèle de mosquée, en argent doré. C'est là que le roi veut être enterré aussi, pies de sa mère. L'intérieur de ce bâtiment élégant se compose de quatre ou cinq vastes compartiments à voûtes élancées, séparés les uns des autres par des colonnettes pi des arcades. Tout cela, outre le petit mausolée de la défunte reine, est rempli de tout ce que le roi a pu imaginer de plus splendide et de plus éclatant. Des quantités de lustres en verre taillé de toutes les couleurs garnissent les voûtes; des candélabres d'argent doré sont posés sur le plancher de marbre, de même que des pupitres singulièrement ouvragés, également en argent doré, et destinés aux prêtres musulmans, car les rois de Lucknow sonl de cette religion et appartiennent à la secte d'Ali. Deux tigres de grandeur naturelle, en verre massif de couleur verte comme l'émeraudc, avec des ornements d'or, venant, à ce qu'dn me dit, de Siam, où on les a coulés ; un charmant cheval en argent de la hauteur d'une table, tenu par une houri en argent; mille autres choses; quelques armes

médiocres arrangées symétriquement en trophées; un cheval de grandeur naturelle, en bois peint, porlrail du cheval favori du roi, fait à Calcutta par un Anglaise' i ichemenl caparaçonné, tenu par la statue, également en bois peint, du palefrenier du roi : tout cet amas de richesses et de clinquant s'éclaire dans les jours du moharrem d'un éclat magique : les fontaines jouent, les oiseaux chantent, et toute l'enceinte est pleine d'un peuple joyeux.

Dans la cour ou jardin principal, une espèce de paravent est placé devant la porte d'entrée, et sur ce paravent sont peints, de grandeur naturelle, les domestiques favoris du roi. L'un de ces portraits était précisément celui de mon cicérone, respectable vieillard avec un long bâton d'argent à la main. 11 souriait en nous montrant son image, fort ressemblante.

Celle espèce de petit paradis est entouré d'un bazar toujours plein de monde bruyant, d'écuries où sont les éléphants et les rhinocéros, pris les uns et les autres dans les forets de ce royaume, de même que des tigres énormes et des ours enfermés dans de grandes cages de 1er, placées sous des dômes ou des arcades bizarrement peintes.

Là aussi est une grande pièce d'eau entourée d'escaliers

de pierre et de statues grotesques. Sur cet étang, étrange-

meut découpé, circule un bateau à roues qui a la forme d'un poisson gigantesque. Est-ce que tout cela n'a pas l'air d'un songe?

J'ai vu aussi le palais du roi pendant qu'il était absent. L'un de ses trônes, car il y en a plusieurs, est une estrade en or, incrustée de diamants, et coîitc deux cent vingt mille livres sterling. Il est riche; son revenu est d'un million et demi de livres sterling ; et j'ai entendu dire que si les Anglais possédaient ce royaume, ils en retireraient quatre.

Il y a trois cent mille habitants dans la ville de Lucknow. Le bazar est une rue interminable, où il y a foule ; mais je n'ai pas vu d'objets remarquables. Je pense qu'il faudrait dessiner; mais par où commencer dans ce monde de choses admirables dont je n'ai encore vu que le quart?

2G décembre.

Ce malin, tout à l'heure, je suis allé voir un jardin du roi, plein de roses et de jasmin, d'orangers et de cyprès,

car la végétation ici n'esl plus celle des tropiques, mais plutôt sicilienne. Il esl plein de charmants pavillons de marbre blanc dans le style mauresque, et de bains de loute espèce. Le roi y vient quelquefois avec son harem de Cachemiriennes et y donne aussi des fêtes. Le gardien de ce jardin, seigneur d'importance, una persona di riguardo, se plaignait à nous que, lorsque les lilles du barem sont lâchées dans ces parterres, elles dévastent tout, écrasent, arrachent les fleurs, gâtent les allées et salissent les pavillons. Après chacune de ces invasions, ou esl obligé de tout remettre à neuf.

De ce jardin délicieux nous allâmes voir l'écurie des rhinocéros du roi, qui est dans un parc où se trouve aussi la tombe de son cheval favori, surmontée d'un mausolée. Douze rhinocéros hideux et énormes étaient enchaînés sous un long toit soutenu par des poutres. Plus loin, il y a un parc d'éléphants que je n'ai pas encore vu ; mais on m'a dit que les éléphants du roi, qui, outre ceux que contient ce parc, se trouvent, par-ci par-là, dans les environs de la ville, sont en tout au nombre de quatre cent cinquante à Lucknow. Le résident anglais en a douze, et tous les seigneurs lucknois en ont par dizaines dans leurs écuries.

Tout en vous écrivant, je vois les perroquets sauvages perchés tranquillement sur ma fenêtre; car, dans les villes

indiennes où les Anglais ne sont pas les maîtres, personne ne les tue. François a un perroquet en cage qu'il a acheté à Kandy, dans l'île de Ceylan. Il l'adore et le colporte dans son palanquin. Ce perroquet est accroché sur ma terrasse; et imaginez-vous que ses confrères sauvages viennent là se poser près de lui, et il a l'air de causer avec eux. Après avoir vu les rhinocéros, nous sommes entrés dans la tombe d'un des rois de Lucknow, superbe salle en marbre, où trois mollas lisaient le Coran pour le repos du défunt. A notre entrée, j'étais avec le résident anglais et mon Allemand, qui, selon le désir de M. Low, nous suit partout sur un éléphant ; les vieux mollas suspendirent leur lecture, et, se tournant vers nous, ôtèrent leurs lunettes. Le résident les salua et les pria de continuer sans se déranger. Alors ils replacèrent les lunettes sur leur nez el se remirent à marmotter leurs prières. Après nous être promenés dans cette salle, nous échangeâmes un nouveau salut avec ces bons prêtres et sortîmes. Cette tombe est placée au milieu dune cour immense, autour de laquelle ont des écoles de langue persane pour les jeunes Luckimis. et il faut supposer que le défunt aimait fort les sciences, car il a voulu en être entouré même après sa mort. Puis nous visitâmes l'observatoire d'un astronome anglais, que le roi entretient à sa cour el dont il fait grand cas.

AU PRINCE PIERRE SOLTYKOFF

Lucknmv, 2!» décembre 18 il.

Le roi de Lucknow a soixante-cinq ans, et on le dit très-eassé et ne marchant plus; aussi je ne fais aucune tentative pour le déranger.

Hier matin, dans la rue, pendant que j'étais descendu démon éléphant pour croquer à la hâte un dromadaire, monté par un Lucknois qui s'était arrêté pour me regarder, j'entendis un brouhaha, et je vis déboucher d'un coin de la rue une troupe de gens, le sabre à la main, et courant contre le peuple. Je me rangeai avec mon éléphant. Les coureurs passèrent alors devant moi en me saluant. Les uns avaient des bâtons d'argent, d'autres des drapeaux rouges dont les manches aussi étaient d'argent,

des piques, des sabres, des fusils, des arcs, des (lèches el des boucliers. Ils furent suivis de quatre dromadaires trottant, moulés par des espèces de dragons. Puis une Iroupe de cavaliers superbes, drapés de cachemires flottants, caracola devant moi, suivie du fils du roi, héritier du trône de Luckuow, porté dans un palanquin découvert. C'était un gros homme, laid, à lace large, rebondie et grossière, de quarante-cinq ans ou plus, en habit de fantaisie de drap d'or et de fourrure, avec un bonnet rond bordé de fourrure, comme on en voit sur les anciens portraits de nos tsars. Tout en passant, il dépêcha deux hommes de sa suite vers moi pour savoir qui j'étais; à quoi je m'abstins de répondre, par la bonne raison que je ne parle pas l'hindouslani ; niais mon cornac leur dit à la hâte quelque baliverne sur mon compte, et ils s'enfuirent satisfaits, pour la rapporter au prince. Les habitants de l'Inde, depuis le cap Comorin jusqu'ici, ne peuvent pas comprendre qu'il y ait d'autres peuples européens que les Anglais; et, quand on leur dit Russe, ils prennent cela pour une caste particulière d'Anglais. Europe et Angleterre, clans leur idée, c'est la même chose. Ce n'est qu'en avançant encore plus vers le nord que j'ai rencontré des peuples qui avaient une vague conception des Puisses et de la Russie.

Après lui, vinrent d'un pas très-accéléré et comique

DAMS l.'IMiK. 185

trois éléphants : l'un avec un superbe pavillon sur le dos : l'autre monté par trois domestiques; le troisième, entin. portant seulement l'échelle pour monter au pavillon du premier. Ce n'était pas fini. Après ces trois bêles, arriva au galop un détachement d'une espèce de hussards fanlastico-comiqucs, avec de petits étendards et des casques semblables aux anciens casques européens. Comment trouvez-vous ce cortège? Il m'a paru grotesque et pompeux. Le primitif Orient, l'antique Asie, y était à côté de la parodie de l'Europe moderne.

Le roi de Lucknow a encore d'autres soldats, un régiment sur des dromadaires, avec des uniformes rouges à longs pans, quelque chose enfin qui rappelle les voltigeurs des cirques, en casquettes et avec des sabres droits de cuirassiers. Cela passe toute idée, pour un artiste s'entend; car d'autres le voient sans soupçonner l'intérêt, le comique ou le bizarre de la chose.

Lucknow est une belle ville ; mais presque tous les.édilîces y sont en briques, stuqués, la plupart blancs, cl quelques-uns peints de rouge et vert ; les intérieurs sont souvent en marbre. Quant à Agra et à Dehli, autant que j'ai pu savoir, ces deux cités contiennent des bâtiments du même genre, mais plus grandioses sans comparaison, et de matériaux précieux. Mais Dehli et Agra, appartenant aux Anglais, sont des capitales

mortes, Lundis qne Lucknow est animée par une cour splendide.

J'ai vu ce malin la ménagerie royale, une vingtaine de ligres, des léopards si doux, que les gardiens les caressent et jouent avec eux comme avec des chiens; pourtant ils soûl attachés.

Une tomhe de roi, que j'ai visitée ce matin, contenait des drapeaux anciens, fort curieux, surmontés de plaques énormes de forme bizarre, en argent ou fer incrusté, ou de mains gigantesques. Le turban du roi défunt était là ; deux ligres en argent, de grandeur naturelle et très-bien faits, sont postés des deux côtés du cercueil ou sarcophage, qui est couvert de drap d'or et de châles : son sabre et son bouclier, qui est tout noir, sont posés dessus. Il parait que, si le luxe se montre partout ici, il ne s'étend guère aux arcs et aux llèehes. Dans ce genre, je n'ai encore rien vu qui vaille. Il y avait là aussi quatre chevaux en argent, de la hauteur d'une table, tenus par des houris ailées et des Bahadours, héros de la mythologie orientale. Il y avait de plus des armoires à vitres, qui n'étaient couvertes qu'en partie d'une gaze d'or transparente, et qui contenaient des curiosités; mais, comme j'étais en bottés, et que tous les gens de cet endroit m'entouraient de témoignages de politesse et de respect, j';ii voulu à mon tour témoigner du respect pour ce lieu, dont la garde leur

était confiée, et je n'ai point passé le senil de l'arcade, d'où je pouvais embrasser de l'œil toute la salle, à l'exception de certains détails. J'ai pensé qu'il valait mieux ne pas tout voir que de courir le risque de froisser les sentiments de ces personnes si empressées, qui m'auraient tout permis dans cet endroit vénéré, sauf à le purifier après ; car le respect qu'on porte ici aux Européens est vraiment unique. Je suis presque tenté de croire que c'est un sentiment généreux comme celui des Turcs pour les' insensés, ou comme les égards qu'on a pour les enfants, qui ne comprennent rien et auquel on pardonne tout. Ce tombeau était celui d'un roi de Lucknow dont je n'ai pas retenu le nom.

Je veux m'en aller d'ici; il est temps, quoique mes excellents hôtes aient la bonté de vouloir me garder.

On me dit que, le jour de Tan (dans trois jours). l'héritier du trône viendra déjeuner ici à la Résidence, en cérémonie; et puis, qu'il invitera probablement le résident avec sa suite, à laquelle je me joindrai en ce cas.

AU MÊME

Digue, 'il janvier 1842.

Je vous ai déjà écrit des volumes, cl j'éprouve encore le besoin de vous écrire. J'ai vu Agra. où il y a ce magnifique lombeau d'une célèbre impératrice de Dehli, appelée Nour-Mahal. Ce mausolée, uuique dans le monde par sa beauté, d'un style pur mauresque, très-orné, de marbre d'une blancbeur éblouissante à l'extérieur, merveilleusement: sculpté et ciselé à jour, et incrusté à l'intérieur de mosaïques de pierres précieuses d'un fini et d'une perfection extrêmes, s'appelle Tàdj. Ses dômes gracieux, ses minarets élancés, ses treillages de marbre lin comme de la dentelle, s'élèvent au milieu d'un vaste jardin où, dans les avenues de cyprès et les massifs d'orangers, jaillissent des jets d'eau.

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