‹ Voyages dans l'IndeChapitre 6 sur 13 · VU YACKS · texte numérisé non relu

VU YACKS

Il y a d'autres édiiices à Agra, moins beaux, mais loujours magnifiques, tout en marbre et pierre de taille rouge, espèce de jaspe couleur rouge antique. L'endroit, quoique peuplé pourtant de plus de cent mille âmes, est désert comparativement à Lucknow, qui est la capitale d'un roi indépendant et le siège de la cour.

Ma santé, je l'avoue, est un peu chancelante; je ne nie soutiens qu'avec du calomel, de l'ipécacuana et de l'huile de castor. C'est, je pense, qu'il fait trop froid pour se bien porter; mais, dans une huitaine de jours, il fera horriblement chaud probablement. Je mets ma pelisse de mouton kalmouk.

Après Agra, j'ai été à Bhorlpore, où réside un radja indépendant, indépendant jusqu'à un certain point, c'està-dire sous la protection du gouvernement anglais. Ce radja, qui a une dizaine de noms, est, quoique jeune, d'une corpulence excessive. Il était vêtu d'une robe de drap d'or.

Je suis à Digue; ce sont les jardins des grands mogols. Quoique le terrain soit très-accidenté, les allées en sont maintenues, comme les rails d'un chemin de fer, à un niveau parfait ; et tantôt elles plongent dans les profondeurs du sol, tantôt elles s'élèvent jusqu'à la cime des bois touffus qui les encadrent, à portée des fruits et des perroquets, dont ils sont couverts. Mais ce qu'on a dit des jar-

dins de le Noire, que c'était plutôt de l'architecture, esl surtout vrai pour ceux-ci: car luul y esl pierre : le sol qui est revêtu de dalles, les bords qui sont garnis de petits murs sculptés à jour, les gerbes de Heurs d'où jaillissent d'innombrables jets d'eau, — sans parler des kiosques dont ces jardins sont ornés, constructions merveilleuses, aux murs et toits de pierre plus minces que du bois, aux fenêtres voilées d'une dentelle de pierre, aux balcons de marbre à toit cintré, si découpés, si hardiment suspendus en l'air, qu'il semble que les péris seules osent poser le pied sur un appui si frêle et si léger.

J'expédierai cette lettre, et puis je vais à Dehli. Il esl temps d'y arriver. Mais il y a encore d'autres endroits avant Dehli : il y a Maltra (en anglais Mullrah), ville hindoue, et puis Miroule (en anglais Meeroote), endroit anglais.

Adieu, cher ami. Je vais me coucher sous ces légères voûtes mauresques. Le vent y circule un peu, mais i\ ne fait déjà plus froid; les fleurs du printemps sont sur les arbres fruitiers.

AU MÊME

Dehli, 9 février 1842.

Ce matin, j'ai reçu de vous, grâce à Dieu, nue lettre du 28 octobre dernier et de Paris. Elle a donc été moins de trois mois, et aurait mis encore moins de temps à me parvenir, si elle n'avait fait un circuit dans l'Inde par Calcutta. Depuis quelques semaines j'ai fait un autre arrangement plus direct pour les lettres. Je ne m'adonne pas à la paresse, je dessine. C'est fort heureux que je reçoive quelquefois une lettre de vous ; de Russie je n'en ai pas une seule depuis que je suis dans l'Inde, c'est-àdire depuis un an moins quelques jours. J'ai écrit a nos consuls à Alexandrie, à Malte et à Marseille, et au banquier Harman à Londres, pour les prier de s'informer s'il

n'y a pas aux postes des lettres retenues par quelque manque de payement, à mon adresse, à la vôtre et à celle de mes autres correspondants, qui ne sont que trois, et dans ce cas de les expédier et de me faire savoir à Bombay la dépense, s'il y en a.

Dehli est un gouffre, une mine inépuisable ; les sipelirs, autrement dits boucliers, les armures, les sabres droits que j'appelle indo-germaniques à cause de leur forme étrange qui lient du gothique allemand et de l'antique indien, comme j'en ai vu un dans une collection à Londres, auquel on donnait le nom à'executioner's sword, y pleuvent, et, quoique étant jusqu'à un certain point dans une complète ignorance si vous êtes en vie ou non, j'ai pourtant acheté quelques pièces de valeur à tout hasard. Ce sont deux boucliers en fer, un arc en fer, comme je n'en ai jamais vu; une armure complète avec pantalon de mailles fines et gants y appartenant, une bâche d'armes, un sabre droit d'un style chevaleresque, un poignard à manche transversal, un autre poignard, le tout pour sept cent cinquante roupies. .l'ai aussi acheté quelques dessins assez curieux ; mais les meilleurs sont si chers que j'y renonce. Figurez-vous que j'ai trouvé, dès le surlendemain de mon arrivée ici, une procession dessinée sur un long papier en rouleau et absolument semblable à celle que nous avons vue avec vous à Paris chez

Juste, l'armurier. Elle était loulc neuve; et, chose étrange, on en demandait le même prix, deux cenls roupies, et on n'est descendu jusqu'à présent, dans le cours d'une dizaine de jours, que jusqu'à cent roupies. C'est une procession du Grand Mogol actuel, de notre roi ici. Mais c'est une drogue, après tout. Je suis aussi tout à l'ail sur le point de lâcher un joli bouclier, un troisième, plus cher que les autres, quoique plus petit, mais plus orné, avec des caractères sanscrits incrustés en or, et entourés d'arabesques comme toujours. On le dit de Gwalior. J'ai acheté quelque peu de chose en fait de châles de Dehli. À propos du Grand Mogol... mais non, il vaut mieux commencer de plus haut.

On m'a apporté à Dehli pendant la nuit et déposé dans une maisonnette destinée aux voyageurs, en dehors, mais tout à côté de la ville, capitale du Mogol. J'y ai trouvé établi Théodore, mon domestique, qui m'avait précédé par un chemin direct avec le gros bagage.

Dévoré d'impatience, je rôdai, malgré l'obscurité, dans les espaces poudreux et sablonneux qui entouraient celte maisonnette; et aux premières lueurs du jour j'enfilai la porte de la ville et me glissai furtivement dans les larges rues, encore désertes, de cette métropole de l'Inde, ou plus correctement, je crois, de l'HindousIan. Je montai sur les vastes escaliers extérieurs de la première mosquée

que je rencontrai et qui se trouva être la principale, la plus grande et la plus belle peut-être du monde. Au moyen d'une demi-roupie, le muezzin me laissa grimper au haut d'un minaret, d'où je vis tout Dehli; le palais du Mogol entouré d'un fort rouge; puis, s'étendant au loin, Un vaste amas de maisons à terrasses italiennes comme celles de Naples ; puis encore des ruines de tombeaux et de forteresses éparses dans des déserts arides. Une vapeur mêlée de fumée couvrait toute cette scène: le soleil ne faisait que de se lever, et lèvent était froid. Je redescendis et je parcourus des bazars populeux, dans des rues larges et longues, mais où rien de bon n'était exposé en fait de curiosités pour vous, et point de ces troupes élégantes et somptueuses, pas de luxe, en un mot, comme à Lucknow. En retournant vers mon abri, j'y trouvai des marchands qui m'attendaient avec divers objets, et aussi une voiture élégante, deux coureurs à pied et deux cavaliers montés sur des dromadaires, avec un billet fort poli du résident anglais à Dehli, sir Thomas Melcalf, à qui j'avais envoyé, dès le matin, une lettre d'introduction qu'on m'avait donnée. Il m'engageait, dans son billet, à me transporter chez lui avec armes et bagages, ce que je fis incontinent. Il demeure hors de la ville, aussi loin que le lui permettent ses affaires, dans un très-vaste enclos plein de loups et de chacals, où il

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s'est construit une maison d'un extérieur simple, mnis avanl de bonnes el grandes chambres. Or vous connaissez mon goût pour les grandes chambres. J'y arrivai donc, el je rencontrai sur le perron le résident, qui m'introduisit dans la salle à manger, où sa femme ' et deux antres dames étaient à déjeuner, me lit asseoir, et se remit à sa place pour continuer à fumer son houka*. Ce M. Metcalf, qui esta Dehli depuis plus de vingt-huit ans, y a fait toute sa carrière civile, passant successivement par les dignités de juge, de maître de police, etc. ; le voilà maintenant résident près la cour du Grand Mogol et chef de tout le district de la province de Dehli, dans laquelle il y a au delà d'un million d'âmes qu'il gouverne, et il a cent mille francs de traitement de la Compagnie des Indes. Il me mena voir les jardins et les appartements du Mogol, ceux où le prince ne se tenait pas, et qui sont dans un délabrement total. Ils se trouvent, comme j'ai dit, dans l'enceinte d'un immense fort en pierre rouge, gardé par les Anglais. Dans cette enceinte, le Mogol est reconnu

1 Cette jeune dame, que son dévouement à ses devoirs d'épouse et de mère n'empêchait pas de regretter constamment son pays, a en la douleur de ne pouvoir

réaliser ce désir. Elle est morte l'année suivante, victime du climat de l'Inde.

- C'était un véritable amateur de houka, et le sien était, sans contredit, le meilleur que j'aie jamais fumé, si ce n'est peut-être celui de sir Herbert Maddock, à

Calcutta.

tout-puissant par le gouvernement anglais, et la Compagnie ne se permet d'intervenir dans ce qui se passe que du consentement de l'empereur ou roi, comme l'appellent les Anglais. C'est ainsi que dernièrement elle a fait pendre, m'a-t-on dit, un des neveux du roi, pour avoir enterré sa femme toute vive.

Je parcourus donc les jardins, les appartements et les cours où se passaient de si pompeuses solennités du temps d'Aureng-Zeb et de Tavernier, et où il n'y avait maintenant pour toute pompe que cinq ou six hommes tenant en main des bâtons d'argent ou argentés, et des espèces de hallebardes à lame double et recourbée, dont la forme était nouvelle pour moi. Ces deux lames ou pointes recourbées étaient dans des fourreaux de velours, comme c'est toujours l'usage ici, du moins lorsqu'il ne s'agit que de cortèges et de processions.

Dans ces palais tout est colonnettes, voûtes et treillages de marbre blanc, dorures et incrustations d'agate, etc. Dans une immense cour carrée, au fond, était une galerie élevée, à légères colonnes de marbre, et au milieu une estrade, espèce de chaire à baldaquin, toute de marbre incrusté (pietra dura). Je montai sur cette galerie et dans cette espèce de chaire, qui est la place du trône du Mogol pour les grandes occasions. 11 y avait dans le mur mille inscruslations, dont l'une représentait une ligure euro-

péenne mythologique parfaitement conservée, qui ne pouvait èlre qu'Orphée jouant de la flûte et entouré d'animaux féroces (j'en ai le dessin). Il y avait là, en outre, des oiseaux et des fruits inconnus dans l'Inde, des cerises, par exemple. Plus loin, je vis le trône (sculpture fine et gracieuse avec dorure, architecture légère d'un mauresque pur) et le kiosque de juslice du roi, je veux dire où il juge, et qui n'a pas d'autre destination. Audessus de ce trône, sur le mur de marbre blanc, il y a une balance en relief, balance faite dans le style européen. Je pense, du reste, et on me l'a dit, que dans l'Orient on n'a aucune idée de ce symbole de la justice, non plus que de la justice elle-même en général. Ces trois choses me prouvent que des Italiens ont été employés à la construction de ces palais, je crois, du temps d'Aureng- Zeb et de son père Schah Djehan, qui a fait bâtir à Agra pour sa femme cet unique mausolée, où il est enterré luimême aussi. Là, les incrustations sont également dans un style tout à fait italien. Puisque ces rois ou empereurs avaient des médecins français, comme Bernier, il n'est pas étonnant qu'ils aient eu des architectes italiens. Le lendemain de ma visite au palais, le résident me dit qu'on lui avait rapporté que le Mogol avait beaucoup parlé de moi, s'était informé de ce que j'étais et avait témoigné le désir de me voir. Le résident eut la bonté de m'offrir une au-

flience en cas que je voulusse paraître in the présence. Mais, comme il s'agil d'y aller les mains pleines d'or el sans boites, j'y renonce; c'est par trop fort.

Yoici quelques détails historiques que j'ai appris ici. Lorsque le roi de Perse Nadir-Sehah s'avança sur Dehli, dont il avait entendu vanter les richesses, le Grand Mogol vint à sa rencontre; mais son armée fut défaite par celle des Persans. Nadir-Schah resta longtemps à piller Dehli. Mais un jour un Indien, ne pouvant plus contenir son indignation, tua un Persan de la suite de Nadir-Schah. Alors ce prince cruel ordonna d'égorger tous les habitants de Dehli et d'incendier la ville. On m'a indiqué l'estrade dune mosquée, appelée mosquée d'or, si je m'en souviens bien, d'où il a contemplé cet effroyable spectacle; cent mille cadavres encombrèrent les rues de Dehli et y répandirent des miasmes pestiférés. Après cet exploit, il partit avec ses richesses. Quelques années plus tard, le radja ou roi des Marates arriva avec des hordes de barbares pour piller Dehli, qui s'était un peu refaite. Ce radja marate se saisit du pauvre Grand Mogol Schah-Alem, qui avait essayé de se défendre, lui creva les yeux dans un bain, qu'on m'a également montré, et, l'y laissant enfermé, se mit en devoir de piller le palais. C'est alors que vinrent les Anglais, qui chassèrent les Marates et replacèrent le malheureux Mogol sur le trône. C'était, si

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