DANS [/INDU. I'J
je ne me trompe, le grand-père du Mogol actuellement régnant, qui reçoit de la Compagnie quelque chose comme quatre millions de francs par an. Toute considérable qu'esL cette somme, on dit cependant que c'est forL peu pour le Mogol, vu l'énorme quantité de parents qu'il a et qu'il doit entretenir. Aussi sont-ils tous très-mal logés, pêle-mêle, dans des espèces de hangars, et trèspauvres.
Je suis allé voir, à onze milles d'ici, une colonne en pierre rouge, qu'on nomme Kouloub-Minar, et qu'on suppose être la plus haute de l'univers. Elle est minutieusement travaillée et couverte en partie d'inscriptions en relief. Ces inscriptions sont mahométanes ; mais, par sa forme et ses gigantesques proportions, on la croit plutôt hindoue. J'en ai fait un dessin sur place. Je suis monté jusqu'en haut pour contempler les déserts qui s'étendent au loin, parsemés de vieux tombeaux grandioses et de vieilles forteresses du moyen âge oriental .
Il fait froid ici maintenant. J'ai, pour la première fois dans l'Inde, une chambre avec cheminée, que je chauffe, et j'ai en outre une tente où je me tiens le jour lorsque le soleil darde dessus. C'est là qu'on étale devant moi le reste des curiosités qui se trouvent encore à Dehli après tous les pillages qu'elle a eu à supporter, jusqu'à
ce qu'enfin les Anglais y aient rétabli le calme et la
sûreté.
Celle espèce de parc que mon hôte a planté dans le désert, et où il fait des roules magnifiques, est infesté, comme je l'ai déjà dit, de chacals; cl ils sont si hardis, ce que je n'ai pas vu ailleurs, que quand on s'y promène à la brune ils rôdent autour de vous et s'arrêtent même pour vous regarder en face. On a pris jusqu'à deux hyènes dans cet agréable jardin, mais c'était avant moi; on y a aussi pris des loups. En revanche, il y a des troupes innombrables de paons et de perroquets; el c'est pour cela que le maître de ce manoir ne veut pas qu'on lire dans son parc, ce que les officiers anglais ont extrêmement envie de faire. Il a raison; car," en tuant les chacals, les lièvres, les perdrix et les faisans, on ferait disparaître les paons qu'il aime à voir. Quant aux perroquets, madame Metcalfse plaignait beaucoup du bruit incessant qu'ils faisaient dans son beau verandah, qui fait le tour de toute l'habitation. Cette maison, vaste et commode, donne sur la Djumna, qui s'étend au bas du rocher. J'ai vu dernièrement dans cette espèce de djungle un chacal poursuivant en plein jour un malheureux lièvre, et cela de si près, que le pauvre animal a sûrement eu une mort cruelle.
Mais je crains d'avoir oublié de vous donner quel-
DANS L'LNDE. 201
((lies détails sur les Togs '. dont j'ai vu une centaine enchaînés à Lucknow. C'est une secte qui, comme vous savez, suit la doctrine de tuer autant de monde que possible [îour apaiser la colère de la déesse Kali, déesse du mal. de la mort, adorée par les Hindous, et représentée avec toutes les horreurs mortuaires. (J'en ai un dessin.) Il y a trois subdivisions de cette secte répandue dans toute l'Inde, et qui. après être restée ignorée pendant des milliers d'années, a été découverte récemment par les Anglais; l'une étrangle; la seconde poignarde à la tête et à je ne sais quel autre endroit encore, et enterre vite ses victimes dans des fosses creusées à la hâte ou les jette dans des puits ; la troisième enfin empoisonne avec le houka et achève au besoin à coups de pique. Ceux que j'ai vus étaient pour la plupart étrangleurs.
Il a été prouvé que l'un de ces monstres a étranglé au delà de six cents personnes dans sa vie. et il l'a dit devant moi avec un sourire de satisfaction, persuadé d'avoir bien employé son temps de liberté. Il avait un air respectable, quoique câlin ; il était fort propre dans sa personne,
même élégant ; son âge était de soixante ans, et il était entouré de sa femme et de ses enfants, qui le caressaient.
1 En anglais Tughs.
Il y a eu un autre vénérable vieillard, de qualre-vinglcinq ans. qui es! morl dernièrement dans cette prison, et qui avait été convaincu, il l'avouait, du reste, et s'en félicitait, d'avoir étranglé jusqu'à neuf cent quatre-vingt-dixneuf personnes. J'ai le portrait de celui-là. admirablement fait par un natif. C'est, dit-on, par coquetterie de métier qu'il s'est arrêté précisément à ce nombre. Si on laisse la vie à beaucoup de ces effroyables scélérats, c'est qu'on s'en sert pour en découvrir d'autres, à quoi ils se prêtent sans scrupule pour obtenir de vivre avec leur famille, quoique en prison perpétuelle, pourvu qu'on pende ceux des leurs qu'ils dénoncent, et cela, je crois, d'une certaine manière : car. pour produire une plus forte impression sur les Togs, on avait tranché la tète à un de ces horribles élrangleurs : mais alors les dénonciateurs refusèrent subitement de continuer leurs révélations, parce que. d'après leur croyance, il arrive quelque chose de trèsfàcheux après la mort à celui dont la tète a été séparée du corps. Ils étaient trop nombreux pour qu'on les fît pendre tous. On se contenta de pendre quelques-uns des plus fameux, et de déporter le reste à Singapore et à Pinang.
Il y avait parmi ces Togs un grand hâbleur, très-insolent, enchaîné, mais pouvant marcber, comme tous lis autres. 11 était accusé, et. presque sans aucun doute.
DANS l.'IMiH. 203
coupable d'avoir commis beaucoup d'empoisonnements par le houka, quoiqu'il prétendît hautement qu'il était innocent. Ihi reste, ils hurlaient presque tous, les uns pour attester leur innocence, les autres pour se plaindre de n'être pas bien tenus. Le directeur de la prison, officier anglais, les écoulait avec patience, et ils s'adressaient aussi à moi. quoique je ne les comprisse pas.
Lorsque nous pûmes leur échapper, il me fit voir des sculptures en plâtre colorié et extrêmement bien faites, représentant des scènes de massacres de toute espèce par lesTogs. L'artiste, qui est un Indien delà basse classe, venait régulièrement dans la prison par ordre de l'officier, et sculptait d'après nature ces scènes que les Togs représentaient, se mettant en posture avec une certaine joie, car c'était un souvenir des prouesses de leur vie libre. Ce.admirables petits groupes, qui furent rangés devant moi sur une table, étaient d'une vérité si frappante qu'ils faisaient frémir.
Ces misérables croient que toutes les fourberies, les faux serments, les perfidies les plus profondes, sont permises pour parvenir à leur but. Us s'insinuent auprès des voyageurs, se lient d'amitié avec eux. les préviennent du danger qu'ils courent de la part des Togs. persévèrent pendant des mois entiers, et. lorsque enfin le moment favorable arrive et correspond avec les signes de la déesse,
lorsque le corbeau passe dans une certaine direction ou le chacal du côté gauche de la route, ils exécutent leur dessein. C'est fort, étrange pourtant parmi un peuple aussi doux que le sont ordinairement les Indiens. Des hommes de toutes les religions, du reste, sont admis dans cetle secte. Une partie de ces Togs avaient été saisis au commencement des découvertes laites par les autorités anglaises, une vingtaine, je crois, el on avait dressé des potences pour les pendre, lorsqu'ils demandèrent la permission de s'exécuter eux-mêmes entre eux, ce qui fut accordé; sur quoi ils s'entortillèrent le cou de linges liés ensemble, leur chef à la tête, et se ruèrent de tous côtés jusqu'à ce qu'ils lussent tous étranglés ; un seul s'échappa, mais il fut rattrapé par les soldats et pendu.
Il .faut m'apprèter pour dîner, j'entends que mon hôte s'habille. On me dit que dans sa chambre il n'est jamais sans armes, el qu'il a un pistolet et un stylet toujours près de son lit. Il a raison, car son prédécesseur dans la place de résident à la cour du Mogol et de chef du district de Dehli, un M. Fraser, a été tué d'un coup de poignard par un Indien qui avait perdu un procès qu'il avait avec son frère, et croyait l'avoir perdu grâce à M. Fraser. J'ai vu le tombeau de ce résident, à l'entrée de Dehli, sur la roule, dans un endroit apparent; on passe devant lous les jours en allant d'ici au bazar.
Fatigué d'avoir l'esprit toujours tendu vers Lahore et Cachemire, sur lesquels plane l'incertitude, et qu'on me représente depuis longtemps comme hérissés de toutes sortes d'obstacles, j'ai accepté l'offre que me faisait mon hôte d'écrire à M. Clerk, agent politique à la cour de Lahore, pour apprendre ce qui en est, et la réponse est arrivée — défavorable! Je ne sais en vérité s'il dissuade de ce voyage dans un pays étranger, je veux dire non soumis à la Compagnie, ou s'il s'y oppose. Je me dépêche donc tle me rendre à Loudiana, où il est. pour nf assurer par moi-même si en effet c'est une défense, et en ce cas sur quoi elle est l'ondée.
Dans tous les cas, que je puisse y aller ou non, je me dirigerai vers Bombay dès le commencement de l'automne prochain, et, par un léger circuit, de Bombay vers Paris, où j'arriverai pour l'été de 1845. Si vous n'y êtes pas, j'irai vite à Pélersbourg, enfin là où vous serez, même à Madrid, avec mes boucliers, etc. Il y avait aujourd'hui à dîner un Italien, un MUanesc, qui est ici depuis une vingtaine d'années; il a épousé une princesse indienne. J'ai baragouiné un peu l'italien.
Aujourd'hui j'ai expédié ce pauvre Théodore ' avec un
1 11 faut i|uc ce soit par pressentiment que j'ai dit pauvre, car il fut blessé d'un coup de fusil dans ce voyage, par un Sike, en traversant un bois.
SQ6 VOYAGES I»ANlS L'INDE.
fourgon pour Loudiana, el je partirai en palanquin,
de même que François, après-demain vers le soir. Il paraît que je suis le premier Russe qui ait rôdé dans ce pays. J'ai encore vu deux villes indiennes, Matlra el Bindraband, villes curieuses, dans le genre de Bénarès.
Je commence à aimer le houka, qu'on fume avec une composition très-douce el parfumée de pâte de fruits, de sucre et d'un peu de tabac. — Pour ce Laliore el ce Cachemire, je crois qu'il n'y a pas à y penser.
AU PRINCE PIERRE SOLTYKOFF
LuuJiana, 16 février 1842.
Je suis arrive à Loudiana celle nuit, et, comme il n'y a point de maison destinée pour les voyageurs ', je n'ai eu qu'à faire poser mes palanquins sur le sable et à y patienter jusqu'au matin, malgré la pluie et le tonnerre. Au point du jour j'ai écrit un billet à M. Clerk, pour lui annoncer mon arrivée et lui demander un logement. Il était au camp, à une demi-lieue d'ici, avec l'armée anglaise, qui s'assemble pour faire sa deuxième campagne contre l'Afghanistan. Il m'y a fait venir, et c'est dans sa lente que je vous écris. Sa maison est à un mille environ
1 On on a établi une bientôt après.
de Loudiana ; il m'y offre un logement, et j'y ai déjà envoyé François avec les palanquins; j'irai moi-même après le déjeuner. Ce M. Clerk est un homme tout à fait comme il faut, encore jeune; il porte des moustaches et a l'air militaire, quoique dans le civil. Il m'a dit qu'il était fort dangereux d'aller à Lahore, qui n'est qu'à soixante milles d'ici, que le peintre allemand Shoeft y avait été fort maltraité et avait eu peine à s'échapper; mais que lui, M. Clerk, serait dans le cas d'y aller en mission dans sept ou huit jours, et qu'il pouvait m'offrir de me prendre avec lui ; je l'ai beaucoup remercié, et je vais rester ici dans cette attente. C'est vraiment fort aimable de sa part; mais je crains que par là il ne prenne sur lui une grave responsabilité vis-à-vis du gouvernement anglais, qui parait se défier des voyageurs dans les pays limitrophes de ses possessions. Ce n'est, du reste, qu'une supposition, et j'ai peut-être tort, puisque M. Clerk estime des autorités les plus influentes du gouvernement de l'Inde, et peut-être le diplomate le plus distingué que la Compagnie possède. J'espère qu'il ne changera pas d'idée, et alors je pourrai voir Lahore sans danger. Pour Cachemire, il y a fort peu d'espoir. Le gouverneur de ce pays, qui fait partie des États du roi de Lahore, a été tué dernièrement dans une insurrection, et Cachemire, envahi par les révoltés, est dans un cruel élat d'anarchie.
DANS L'INJDE. 20!»
Loudiana est la ville frontière entre les Sikes cl les Anglais. C'est un endroit sablonneux où la vue s'étend au loin sur des déserts. Cà et là des huiles et des masures, un vaste camp anglais, force chameaux, force éléphants: mais je n'ai encore rien vu. — Il pleut. — Adieu.
AU MEME
Loiidiana. 19 février 1842, et en marche par le Pandjal)
A peine vous ai-je expédié ma dernière lettre que déjà j'éprouve le besoin de causer avec vous.
Je suis fort content que nous allions à Labore, mais je regrette beaucoup que l'espoir d'aller à Cachemire diminue de jour en jour. Il y a une semaine qu'un jeune médecin anglais, Jamieson, naturaliste, géologue, etc.. est revenu ici d'une excursion à Cachemire, avortée dès le début; car à peine avait-il fait quelques milles vers celle mystérieuse vallée, accompagné de deux cents soldats du roi de Labore, que sept cents cavaliers d'un parti opposé l'attaquèrent, tuèrent six hommes de son escorte. et lui prirent tout son bagage. Il se sauva, et on le pour-
suivit terriblement. Par bonheur, une forteresse se trouva sur son passage, où il put se réfugier, car elle était occupée par des soldats du roi ; encore ne put-il en revenir ici que déguisé, pendant la nuit, au risque d'être prisa chaque moment par les coquins qui le guettaient. Voilà ce qu'il m'a raconté, et c'est un bon jeune homme qui ne ment certainement pas; d'ailleurs, c'est ainsi que le rapport formel de celle aventure a été fait au gouvernement.
Théodore n'est pas encore arrivé avec le bagage, et n'arrivera probablement que dans une semaine. Quant à moi, il faut que demain soir je parte en palanquin pour joindre le camp de M. Clerk, qui s'est déjà mis en route pour Lahore. — Quand Théodore arrivera , on l'expédiera, bien escorté, vers notre camp, qui ne sera probablement pas loin, vu que nous voyagerons fort lentement avec de l'artillerie. — Nous irons d'abord dans une ville de ce Pandjab , qui s'appelle Omritsar , où la cour de Lahore viendra au-devant de l'envoyé extraordinaire anglais, M. Clerk, et de là on ira à Lahore.
Loudiana, où je suis, est un ignoble trou, rempli de réfugiés cachemiriens, fuyant leur délicieuse vallée, qui est inondée de sang. A voir ces pauvres Cachemiriens, on ne saurait douter qu'ils ne soient de race juive. Tout
DANS l/INTHv 213
ce qu'on voit de ce peuple dans les rues esi de la basse classe, des êtres sales au plus liant degré, portant des espèces de blouses en toile. Mais ils aiment le travail, à ce qu'il paraît, et ont l'air bon. On les voit lissant quelque étoffe grossière, faisant des boites, etc. Ce sont tellement des ligures de Juifs, que cette Loudiana ressemble, selon moi, à quelque Neswige, ou Toullscbine, ou Gitomire.
C'est aujourd'hui le 20 février. Ce soir j'espère que mes porteurs seront prêts pour me mener an camp de M. Clcrk, et que nous nous mettrons en marcbe avec lui sans délai. Il fait un froid sec, un vent horrible, et je suis, dans ma chambre, en paletot et bonnet fourré. On aperçoit d'ici l'Himalaya; la vue en est semblable à celle que nous avions du Caucase aux Eaux-Chaudes, mais plus éloignée.
'2 1 février.
J'ai rejoint le camp de M. Clerk, qui est déjà dans le royaume de Lahore. Hier au soir, vers dix heures, étant monté dans mon palanquin, je m'y suis endormi. Comme
les porteurs sikes me secouaient un peu, quoique je fusse dans les plaines, il me sembla en rêve qu'ils gravissaient une montagne perpendiculaire et prodigieusement haute, et que de temps en temps ils perdaient l'aplomb et roulaient avec moi quelques toises en bas, puis se recramponnaient à la terre; que nous parvenions à un plateau élevé où l'air était raréfié (il faisait froid), et que nous entrions, au clair de la lune, dans une ville superbe; qu'il y avait des gardes à cheval postés dans certains endroits de la ville, déserte à cette heure, et qu'un aubergiste français venait à mon palanquin. Ce fut à ce moment que je me réveillai. J'ouvris la porte, je mis la tête dehors, et quel fut le spectacle qui s'offrit à mes yeux ! J'étais entouré de druides avec des torches allumées, dans une plaine déserte, au clair de la lune. Ces druides étaient mes porteurs de palanquins sikes ' qui devaient relayer à cet endroit. Je descendis pour examiner de plus près ces figures druidiques. Ils me considéraient à leur tour avec un air de surprise mêlé d'un certain effroi, et quand je m'avançais vers l'un d'eux, il se retirait soudain. En effet, je devais paraître à leurs yeux un être bien étrange. Peulêtre ces paysans n'avaient-ils jamais vu d'Européens. On dit beaucoup de mal des Sikes, mais ils m'ont l'air d'être
1 Sikc, m'a-t-on dit. signifie vrai.
sa <3g
us Ë
assez bous. Ne serait-il pas possible que plus avant dans le Pandjab ils fussent si sauvages et si ingénus, qu'un Européen lit sur eux l'effet que fait sur nous un cockroaeh?
Rentré dans mon palanquin, je m'étais rendormi, quand tout à coup je sentis une forte secousse; c'étaient mes porteurs qui l'avaient laissé tomber et le relevaient avec empressement et embarras, croyant que j'allais leur faire une querelle. Mais je ne me fâche jamais pour ces choses-là. C'était déjà la troisième fois de la nuit que cela m 'arrivait avec ces Sikes, chose sans exemple avec les autres Indiens. Le soleil était haut maintenant, la route animée de chevaux, d'éléphants, de cavaliers sikes, el bientôt je parvins au camp. Près de nos lentes se trouvent celles du commandant en chef des troupes indo-anglaises, lequel est venu jusqu'ici inspecter l'armée qui marche sur l'Afghanistan.
22 février, au camp, même endroit.
En relisant toutes ces folies, j'ai craint, que ces chutes de palanquin ne vous dégoûtent de l'Inde, où nous de-
vous aller ensemble. Sachez donc que le choc n'est absolument rien, et ne fait que réveiller si l'on dort el peutêtre tomber une -bouteille où un verre; et puis cela n'arrive que dans des contrées comme celle-ci, où le palanquin n'est guère en usage. C'est un pays de guerriers, de chameaux, d'éléphants, de chevaux, de tentes. Nous sommes dans une plaine qui s'étend à perte de vue. Le temps se réchauffe et deviendra bientôt, je crains, beaucoup trop chaud. L'appartement que M. Clerk m'a donné dans une des tentes est très-commode, spacieux et totalement préservé du vent. Mais il me recommande beaucoup de réunir le soir tous mes effets, et y place une sentinelle à côté de moi, tout près du lit, car il dit qu'il y a beaucoup de voleurs et qu'il en a souvent vu venir dans sa Lente. Nous avons deux canons et une troupe considérable d'infanterie. Tout cela est commandé par quatre ou cinq officiers, tous fort bons garçons, à ce qu'il me parait, des jeunes gens. Il y a un officier de hussards anglais, avec un costume fort brillant, qui va, de la part du commandant en chef des troupes indo-anglaises, complimenter le roi de Lahore, Schir-Sing, fils de Rondjid-Sind. Le commandant en chef lui-même est parti ce matin avec sa femme, ses filles, beaucoup de généraux, ses aides de camp, nombre d'oflliciers et de troupes, enfin tout son attirail de lentes, de chevaux, de chameaux cl d'éléphants.
Tout cela se dirige vers Firouzpore. Maintenant noire camp isbié paraît morne comparativement. Depuis que je suis entre dans ce Pandjab, je me sens dans un calme parfait, car celle longue course à travers les possessions anglaises, toujours cherchant de l'original, la plupart du temps en vain, avec l'incertitude de pénétrer ici, était pénible pour le moral, et par conséquent aussi pour le physique. C'était une tension continuelle d'esprit. Ici loul esl pur et primitif, c'est tout à fait le moyen âge asiatique, ou même l'antiquité.
La veille de son départ, ce général en chef, sir Jasper Nicolls, aimable vieillard, eut la bonté de venir sur son éléphant à l'entrée de ma lente, pour m'engager à dîner et à faire avec lui une promenade à dos d'éléphant, la tournée du soir au soleil déjà couchant. Sa femme, lady Nicolls, et ses deux fdles, le suivaient sur un autre éléphant, et nous parcourûmes ainsi les plaines. Puis on dîna, puis une partie de whist s'organisa. A cette vue, je me relirai tout doucement, ce qui n'était guère bien. Aussi, dès le matin, avant l'aurore, je quittai mon lit, et, m'affublant de mon paletot fourré, je courus à la lente du général pour prendre congé de lui et le remercier de ses bontés; mais, hélas! il était déjà parti, et toutes les lentes disparaissaient l'une après l'autre. Dans l'Inde, on s'y prend de bonne heure pour voyager, avant le jour.
presque de nuil, car il n'y a pas à plaisanter avec le soleil, même en hiver; vers les neuf heures, et même avant, il faut déjà être rendu à quelque endroit bien abrité. Je rencontrai pourtant un capitaine traînard, l'un des convives du dîner de la veille, et je le priai de présenter mes excuses au général et de le remercier.
25 février.
Nous restons en place un jour de plus, ce qui m'arrange, car cela donne plus de temps à Théodore1 pour arriver avec son char à bœufs, sur lequel j'ai une tente ou deux et considérablement de bagage. Il nous rejoindra
1 Plusieurs années après, ce domestique, dont je ne mets pas en doute la véracité, m'a raconté que, pendant ce voyage, qu'il fit seul avec quelques natifs, entre Ileldi et Loudiana, aux approches de ce dernier endroit, comme il passait par un village hindou, solitaire et éloigné de toute surveillance- des autorités anglaises, il aperçut un attroupement du milieu duquel s'élevait une fumée ; c'était celle d'un bûcher OÙ l'on brûlait un mort. Il s'approcha et vit une femme d'environ vingt-sept ans, que l'un faisait monter par uni' échelle sur une estrade île bambou construite au-dessus du bûcher, et où des bramines lui donnèrent quelque chose à manger et à boire. Puis, tout a coup, l'estrade s'écroula, et la malheureuse disparut dans les flammes, aux sons d'une musique bruyante.
où il pourra. Eu attendant, j'ai loul ce qu'il me faut, yràce à cet excellent M. Clerk. J'ai nies deux palanquins avec moi, et les porteurs continueront à m'ètre procurés par ses ordres. Outre cela, il me donne tous les jours un cheval, à mon choix, ou un éléphant, ou bien un dromadaire, à monter pour l'étape, et même une voiture commode pour me faire traîner, si je veux; enfin je puis aussi aller à pied, pour plus de variété. C'est bien du luxe pour des marches courtes qui ne seront que de dix milles par jour et moins; car celle d'après-demain ne sera, je crois, cpie de trois milles. 11 s'agira de traverser une rivière, le Sullidge, ce qui doit être embarrassant avec les lentes, éléphants, chameaux, voilures, etc. M. Clerk a entre autres une voilure à quatre chevaux, qu'il mène souvenl lui-même, et qui, comme je disais, est aussi à mon service, grâce à son extrême obligeance. L'éléphanl qu'il m'a destiné, et dont j'ai déjà fait usage hier, a un liaoudar, siège en forme de cabriolet, avec une capote, el on y est très-bien à deux, avec un domestique derrière, au besoin. En nous promenant là dedans avec le jeune officier de hussards, le capitaine Crawley, nous rencontrâmes quelques Sikes, dont l'un avait à la main une Irèslongue pique toute peinte de fleurs, de figures de femme et de divinités indiennes. Nous demandâmes à la voir, et il nous la présenta respectueusement d'un air très-satis-
fait. Questionné par nous sur ce qu'elle coûtait, il dit que c'était deux toupies; ce qui nous parut excessivement bon marché. J'avais d'abord cru entendre deux cents roupies sans m'en étonner. Puis nous allâmes tout près voir un camp de Sikes, qui sont envoyés pour complimenter M. Clerk. Il y avait des tentes rouges et rayées, et comme des cloisons de toile bigarrée appelées kunats, qui entouraient les tentes et les rendaient confortables. Là on s'empressa autour de nous avec une vive curiosité, examinant attentivement tout ce que nous avions sur nous. Dans cette foule de farouches sauvages, armés de boucliers, de fusils à mèche, de sabres et de piques, se trouvait un petit garçon d'une beauté remarquable, extrêmement gracieux. C'était le fils d'un radja sike. Il portait des boucles d'oreilles d'or, avec des perles et des émeraudes, des bracelets d'argent en serpents, un habit de gaze brodé d'or, et un petit fusil dont il était lier. 11 y avait de plus un vieux à barbe blanche, louL en jaune, d'une tournure indo-allemande; un autre tout en rouge de la lète aux pieds, avec une barbe noire, le visage couleur de bronze. J'ai fait de cela un léger croquis de mémoire, à peine rentré à notre camp.
AU MÊME
Omritsar, dans le Pandjab, 5 mars 18-12.
Grâce à Dieu, voilà notre correspondance bien établie. J'ai reçu ce matin deux lettres de vous, du 9 et du 10 décembre dernier, de Paris, par rapport à ce manque d'argent qui vous a valu tant de réclamations de moi quand j'étais à Calcutta. Tout s'est arrangé depuis, comme vous le savez probablement déjà par mes lettres; je nage dans l'abondance, et tous mes vœux sont exaucés. Il n'y a qu'une seule idée qui me tracasse jour cl nuit, c'est Cacbemire. J'agite constamment celle pensée dans ma cervelle, mais inutilement, car tout le monde dit que c'est impossible, sans cependant me donner des raisons inconteslables; el moi, je ne puis croire à cette
impossibilité, quoique je craigne bien de n'avoir pas assez de résolution pour y aller à tout hasard, et ensuite d'en être aux regrets le reste de ma vie.
Nous sommes arrivés avant-hier au soir à Oraritsar (Sainte-Eau, à ce qu'on me dit, en sanscrit, à cause d'une eau bénite qui se trouve ici et où l'on vient se laver). C'est la seconde ville du Pandjab. Le roi Schir-Sing est venu recevoir M. Clerk, l'envoyé du gouvernement anglais. En nous approchant d'ici, j'étais avec M. Clerk sur un éléphant, et nous avions une grande suite de Sikes et de troupes anglo-indiennes. Nous aperçûmes dans le lointain une rangée d'éléphants et une nuée de cavaliers. C'était le premier ministre Dian-Sing et autres qui s'avançaient à notre rencontre; et, lorsque tout cela fut réuni autour de nous, je me crus transporté dans l'antiquité. Plusieurs milliers de cavaliers sikes superbement vêtus, sur des chevaux fougueux, répandus en masse dans une plaine de blé vert, avaient l'air de l'invasion des Huns, dont Raphaël nous a donné l'idée dans une fresque du Vatican. Il y avait aussi les cuirassiers réguliers du roi de Lahore, avec des cuirasses et des casques, et quelques hommes isolés en cottes de mailles et brassards, avec des plumes sur les casques et armés d'arcs; mais la plupart en drap d'or, en velours et en soie, en pantalons étroits comme des chevaliers du moyen âge, le turban druidique
flottant. Leur apparence tenait aussi beaucoup des Circassiens sahendaks ou en saliendak; car jamais nous n'avons pu tirer au clair, de notre ami le prince circassien Khazi- (îuirey, si c'était substantif ou adjectif; mais cela veut dire armé de toutes pièces. Avoir sous ses yeux un spectacle pareil, tandis crue l'Europe est plongée dans une civilisation aussi prosaïque que celle de la Chine, et voir des hommes dans toute leur poésie primitive, tels qu'on était chez nous au moyen âge, n'est-ce pas bien intéressant?
Les plus grands seigneurs, ornés de pierres précieuses, étaient sur des éléphants à sièges d'or massif ou d'argent et à chabraques en drap d'or, et derrière eux étaient crampronnés des palefreniers tout nus ou à peine couverts de linges sales, gracieusement et sauvagement drapés. De même, parmi les cavaliers resplendissants d'or, de soie et de velours, il y en avait çà et là, mais très-peu, de tout nus ou avec quelque torchon, sur des selles splendides et des coursiers superbes; c'étaient les grooms de ceux qui étaient sur les éléphants. Quelques-uns de ces malheureux aussi se cramponnaient à la queue des chevaux de leurs maîtres, jeunes dandys sikes, se pavanant en drap d'or, voilés et enveloppés de gaze rose ou blanche, armés de poignards, de sabres et de pistolets, les moustaches relevées et la barbe séparée au milieu du menton
ÎU VOYAGES
et peignée vers les oreilles avec une coquetterie féroce, comme les crânes l'ont ici, à commencer par le roi. Puis, imaginez-vous que sur notre passage il y avait des gens d'un costume particulier et étrange, avec de hauts turbans, tout en noir, des poignards et des plumes fixés dans le turban, moustaches et barbe relevées vers les yeux, nous accablant d'injures, hurlant de toutes leurs forces et brandissant leurs sabres contre nous, quelquesuns même deux sabres, un dans chaque main. C'étaient des Alcalis, secte privilégiée, trop forte et trop nombreuse pour être réprimée par le gouvernement du roi de Lahore. On n'ose guère les toucher, à moins qu'ils ne commettent quelque atrocité, et toute notre masse de troupes sikes, et tous ces milliers de cavaliers élégants, les évitaient et les laissaient nous insulter. Ce sont eux qui ont failli tuer le peintre allemand M. Schoeft. J'ai oublié de dire que le premier ministre, en nous accostant avec son éléphant, de manière à nous heurter (nous nous trouvâmes dans une véritable presse d'éléphants), se leva dans son haoudar, prit un énorme sac plein de roupies et le présenta à M. Clerk, qui le mit entre ses pieds. C'est un cadeau, mais que les Anglais ne peuvent jamais s'approprier depuis un ordre du gouvernement; tout cela est comptée! pris par la Compagnie des Indes, qui le restitue aux Indiens sous une autre forme. Ce sac tomba de nos pieds
dans la bagarre et fut miraculeusement rapporté [>lus tard parties suivants. Quand nous arrivâmes ici, la foule fut écartée par les soldats. On nous avait préparé une maison hors de la ville, dans un jardin, et des tentes doublées de châles de cachemire; mais tout cela si peu confortable, que M. Clerk lit placer ses propres tentes, qui sont admirables, sur une vaste étendue, et, comme les voilà entourées de soldats sikes et anglo-indiens et de canons, nous sommes en sûreté.
Ce matin, j'ai été à l'audience chez le roi Schir-Sing, fils du vieux Rondjid-Sing, ou du moins passant pour tel. C'est la première mission depuis la mort de Rondjid-Sing, de sorte que c'était une visite de condoléance au sujet de la mort déjà ancienne de ce féroce vieillard et de ce malheureux jeune homme Naounahal-Sing, qui fut écrasé sous une porte écroulée à l'occasion d'un auto-da-fé de femmes. Je comprends, du reste, fort bien la possibilité d'un tel accident, car je tremble toutes les fois que je passe à dos d'éléphant sous une porte d'Omritsar; et des portes, il y en a beaucoup, toutes à demi écroulées, à fentes menaçantes ; ils ont la rage d'en avoir pour séparer chaque quartier delà ville; et il me semble toujours que si l'éléphant louche une seule brique, tout doit tomber; avec cela qu'il faut souvent se courber pour passer, tant c'est bas. Ce sont de terribles architectes. L'éléphant a
peine à passer dans ees rues étroites en frottant les murs et les fragiles balcons de ses flancs et de ses chabraques de drap d'or. On voit même des femmes perchées sur ces châteaux branlants. Elles ont force bijoux aux oreilles el au nez, avec des chaînes qui vont du nez aux oreilles, île façon qu'on voit à peine leur charmante ligure. Mais elles sont gracieuses, et saluent respectueusement du haut de leurs précaires balcons ou des terrasses. Elles sont en pantalon collant comme des garçons, dans des postures cavalières, drapées d'un voile à large bordure d'or ou d'argent. J'ai deux fois parcouru les bazars les plus étroits et les quartiers les plus sauvages de celle ville sur un éléphant, François sur un autre, précédé et suivi d'une foule de soldats de cavalerie sike, qui allaient ventre à terre par-dessus tous les obstacles, et, ce qui me causait une certaine satisfaction, culbutaient avec indifférence tous ceux qui osaient nous insulter.
Mais j'oublie le roi. Je lui ai donc été présenté. Il nous a reçus dans une baraque délabrée, entouré d'une foule de ses Sikes, qui avait l'air d'un chœur de prêtres de la Flûte enchantée, mais armés de toutes pièces ; la plupart, à commencer par le roi, ayant la barbe séparée en deux, el ramenée en arrière vers les oreilles, cl les moustaches relevées vers les yeux, ce qui est la mode radjpoule, me dit-on ; les vrais Sikes portant la barbe en pointe sur la
poitrine, et les moustaches seules en l'air. Us étaient tous en blanc, parce qu'on était en deuil à l'occasion de ces morts subites et de celle visite de condoléance; même les tapis étaient soigneusement couverts de toile. En m'en retournant, j'observai dans la foule un cavalier burlesque, monté sur un dromadaire, avec une plume de héron à son turban et la barbe en l'air. Je le montrai à M. Clerk, qui me dit de le faire appeler à ma tente et de le croquer; ce que je fis en un quart d'heure à peu près. Je donnai une roupie à ce drôle, dont les habits, ou plutôt les guenilles, étaient complètement fanés par le soleil. Il avait quelque chose de Samiel dans le Freyscliùti-. M'allendant à être obsédé de ses remercîments, je sortis de dessous ma tente pour le congédier en lui donnant ma roupie, mais je \is que du haut de son dromadaire il faisait la grimace en montrant ses cinq doigts, et en nous criant qu'il en voulait cinq. Alors je fis la tentative de lui reprendre In roupie, mais j'en fus quitte pour l'essai, car il la tenait ferme.
4 mars.
Le soir même de notre arrivée, lorsque déjà il faisait nuit, il vint, de la part du roi, une troupe de gens avec des torches et des fardeaux. A la tête étaient quelques dignitaires du roi, chargés d'offrir de sa part à M. Clerk un immense plateau avec un monceau d'or de onze cents ducats de Hollande. Les autres cadeaux étaient des boîtes contenant des fruits, des sucreries dans des pots, des vivres et du vin, et cela en telle quantité qu'on en couvrit un espace immense. C'était pour nourrir tout notre camp, soldats et gens, et cela se répète tous les jours. Ce n'est guère mangeable ; pourtant c'est ce que le roi mange ; mais, pour les pauvres gens et les soldats, c'est inappréciable. On apporte aussi à foison, de la part du roi, de quoi nourrir les chevaux et les éléphants. De tous ces présents, M. Clerk ne peut garder que les vivres ; tout le reste est envoyé au trésor de la Compagnie des Indes. Feu Rondjid-Sing lui a donné une fois un sabre magnifique et son portrait orné, je crois, de pierreries, et il a été obligé de l'envoyer de même. Mais voici une
chose curieuse. Parmi les provisions il y avait un panier à part devin royal. La recette en était écrite sur chaque bouteille, et signée par le ministre, en présence de qui il a été composé. Le prix y était marqué également. Chaque bouteille coûtait trois cents roupies ou trente livres sterling, ce vin contenant des pierres précieuses et des perles pilées. Il était écrit sur la recette : tant de grains de rubis, tant d'émeraudes, tant de perles, tant de diamants et tant d'or. Ces pierres sont considérées, dans le Pandjab, comme un tonique admirable ; et quiconque peut en boire le fait. Ce vin est d'une force épouvantable, non pas comme de l'eau-de-vie, mais comme de l'eauforte presque. J'en ai mis une goutte sur ma langue, c'était comme une brûlure. Mais en voilà assez sur ce sujet. Je suis impatient de vous rendre compte de ma matinée. Hier, c'était la visite de condoléance, par conséquent simplicité parfaite ; mais, ce matin, le roi Schir- Sing nous a donné une audience d'apparat. Quel spectacle! Je pouvais à peine en croire mes yeux. Tout était resplendissant de pierreries ; les couleurs les plus vives dans les lignes les plus étranges et les plus harmonieuses. C'était un jardin vert, tout émaillé d'une foule immense de Sikes jaune, rouge, rose, blanc, or, argent, vert, lilas et azur, dans des habits d'une forme unique, tous armés, quelques-uns en cottes de mailles. Ils étaient assis; mais.
à notre approche, ils se levèrent en masse. Dans cette cohue était le roi, venant à notre rencontre, gros homme trapu, de quarante ans, assez laid, couvert des bijoux les plus magnifiques qu'il y ait au monde. Sur son bras droit était le plus beau diamant qui existe, le kouinour. 11 embrassa M. Clerk, nous fît asseoir sur des chaises d'argent, tandis que lui-même et ses favoris se placèrent visà-vis de nous sur ries chaises faites de ducats de Hollande fondus, de même que les tabourets sous leurs pieds. On apporte ici ces ducats de Bombay, sur des chameaux et des mulets, pour les fondre, et en faire des meubles et des ustensiles, de même que de grandes pièces d'or de ce pays, qu'on appelle mohours. Depuis que nous étions descendus des éléphants, nous n'avions marché que suides châles de cachemire. Lorsque je fus assis, je m'aperçus que toutes les allées, plates-formes et avenues, autant que le regard pouvait en embrasser, étaient couvertes aussi de châles superbes. Des chevaux, magnifiquement caparaçonnés, trépignaient dessus. Nous étions sous le portique d'un kiosque délabré. Le jardin était plein de guerriers groupés par terre dans toutes les avenues autour de cette masure, armés d'arcs et de flèches, de houcliers, de sabres et de fusils, mèche allumée. Alors s'établit entre M. Clerk et le roi une conversation piquante, comme tout ce qui a un caractère ofliciel. et
entrecoupée de longues pauses, pendant lesquelles, de part cl d'autre, on se creusait l'esprit pour préparer quelque belle phrase sur l'affection qui existait entre les Sikes et les Anglais, affeclion assez semblable à celle que se portent réciproquement les loups et les chasseurs. On apporta les cadeaux du gouvernement anglais ; ils consistaient en un sabre, un poignard, quelques étoffes, et des chevaux qu'on amena sur les cachemires. Le roi leur jetait un coup d'œil distrait à mesure qu'on les faisait passer, et regarda à peine les autres cadeaux. Ces cadeaux signifiaient pourtant que le govemo inglese le reconnaissait comme roi, et étaient par conséquent d'une haute importance pour lui; mais l'étiquette sike exigeait celte indifférence apparente. Pendant tout ce temps, des individus d'assez basse classe s'approchaient du roi, un à un, se baissaient presque jusqu'à terre, et lui présentaient quelques roupies, deux ou trois. 11 les prenait machinalement; sa main jouait avec elles, et les laissait tomber par terre près de sa chaise, quand elle en était trop remplie. C'est une des manières de percevoir le revenu. Puis le roi se leva, prit M. Clerk par la main et le conduisit, à travers cette baraque, vers le côté opposé, qui donnait sur un autre petit jardin plus retiré. Nous suivîmes avec quelques seigneurs sikes, intimes du roi. Il y avait aussi un petit enfant richement vêtu, un orphelin que le roi
protège. La porte de la première chambre, espèce de hangar, se trouva fermée ; on frappa pendant quelque temps à coups redoublés, mais sans succès. Le roi voulait déjà nous mener par un autre couloir, lorsque enfin on ouvrit, et nous arrivâmes sur un perron couvert de châles magnifiques, et donnant sur une mare d'eau sale et stagnante, de forme carrée, avec une fontaine cassée au milieu. C'était pour nous faire voir ses propres chevaux, qu'on faisait entrer, les uns après les autres, par une petite porte basse, sur ce perron tapissé de cachemires, en leur couvrant les yeux. Le premier qu'on amena ainsi était un cheval sike, colossal, avec un ramskopf (nez busqué) trèsprononcé, tel qu'on en représente sous les guerriers du moyen âge. Son harnais était composé d'émeraudes et de perles énormes; la selle était d'or, et le pommeau une émeraude grosse comme une pomme. Tel qu'il était, caparaçonné de ces châles resplendissants, le roi le lit forcer d'entrer dans l'étang, dont l'eau lui allait jusqu'aux genoux seulement; mais le cheval effarouché y lit des bonds si formidables, que sa magnifique chabraque fut jonchée d'eau, comme disait S..., notre maître d'allemand, d'anglais et de français. En attendant, on avait fait venir un autre cheval blanc, très-grand aussi, ayant les jambes peintes en rouge jusqu'aux genoux, et plus paré que pas une femme de joyaux d'or et de rubis de dinien-
sion extraordinaire, qui pendaient sur son cou. sa tête el son poitrail. On amena ensuite un alezan de toute beauté,
parfait de tous points; d'autres couleurs ensuite; enfin une quantité. Le roi les faisait tous parader dans l'eau,, à quoi il paraissait singulièrement tenir; puis il les faisait remonter sur la plate-forme du perron, au rez-dechaussée, où nous étions. C'était un brouhaha, une presse, un pêle-mêle d'hommes et de chevaux, de sons el de couleurs, et dans ce chaos d'or, d'acier, de pierreries, de velours, de cachemires et de soie, le roi s'agilant comme un simple particulier, sur un pied d'égalité avec ses courtisans el avec nous. Vous pouvez vous figurer la scène étrange que cela devait faire. Pour revenir à l'endroit d'où nous étions partis, nous fîmes le tour de la masure à travers des groupes d'hommes élégants. Un autre groupe, qui se tenait à part, était composé de danseuses richement vêtues, avec force bijoux au nez, grandes et petites, quelques-unes jolies, souriant et nous faisant des saluts. Au premier coup d'oeil, je ne compris pas le sexe de ces êtres équivoques, en habit court el pantalon collant. Enfin nous primes congé ex abrupto, et revînmes à notre camp pour y continuer notre vie monotone, car, hélas! c'est une véritable vie de prison, ne pouvant sortir qu'avec force soldatesque et juchés sur des éléphants. De jolies danseuses rôdent autour de
notre camp, brillantes d'or et de grâces juvéniles, sur de misérables charrettes traînées par des bœufs. Elles essaient de descendre de leur ebétif équipage, où elles sont pressées les unes contre les autres ; tristement elles regardent si on les appellera, font de gracieux saluts de leurs bras fins ; les hommes qui les accompagnent les offrent , mais la soldatesque et la valetaille les écartent. Il est défendu de les laisser entrer dans le camp; ce serait une infamie. Tout est forme ici, on se croirait dans un couvent.
Nous sommes entourés de magnifiques champs de blé qui couvrent le Pandjab. Une superbe armée sike de vingt-cinq mille hommes est campée ici, en vue de noire camp. Le temps n'est pas trop chaud encore; c'est juste ce qu'il faut, si ce n'est que le soleil est ardent.
J'ai oublié de vous dire que j'ai vu des tombes de femmes qui ont été brûlées avec les cadavres de leurs maris. On garde le corps du mari aussi longtemps que possible, et lorsqu'il tombe complètement en putréfaction, la malheureuse est placée sur le bûcher, tenant le cadavre dans ses bras, et c'est ainsi qu'elle est brûlée. Quelle horreur!
M. Clerk a été témoin d'une scène pareille; la malheureuse qu'on allait brûler n'avait pas plus de dix-sept ans; malgré les bramines, malgré la victime elle-même, il était
parvenu à la sauver, lorsque, à sa grande indignation, il apprit que ces fanatiques l'avaient enlevée pendant la nuit ; déjà on la brûlait à petit l'eu, car le bois est cher et les bramines sont avares, quand M. Clerk arriva à temps pour l'arracher à celle horrible mort. Elle est aujourd'hui à Ambala, sur le territoire anglais, où elle s'occupe à lisser. Quand, à mon retour, je passerai par là, je demanderai à la voir.
Hier au soir, pendant que je vous écrivais, François vint me dire à travers le rideau de la tente qu'on voulait me parler. Je lui dis de faire entrer; et, en écartant le rideau, je vis deux hommes voilés tenant des torches, un fakir et une grande femme, avec force bijoux au nez, aux joues et aux oreilles, des feuilles d'or sur le front et les joues, la moitié du visage et du corps voilée d'une longue gaze. La femme commença à m'adresser d'une voix glapissante des espèces de prières ou plaintes ; puis tout à coup elle se retourna en ôlant son voile et se métamorphosa en un robuste fakir tout nu, avec de longs cheveux, qui se mit à vociférer d'une voix rauque et d'un ton grossier. Je compris que c'étaient des mimes. Le roi aime beaucoup ce genre de farces ; il a donné à ces acteurs de l'argent et des terres, de ces bonnes terres grasses du Pandjab, de sorte qu'ils sont riches. Ignorant encore cette circonstance et voulant me délivrer de ces bouf-
i'ons, je leur offris une roupie, et les engageai à s'en aller; mais ils la refusèrent poliment, et me demandèrent la permission de rester quelque temps ; je les priai donc de s'asseoir, et ils s'assirent par terre, de même que les porteurs de torches, qui continuaient à les alimenter avec un aspersoir d'huile. C'était à l'aire mal au cœur.
Ce matin, un Akali de cette secte enragée est venu à ma tente, furieux et m'accablant d'injures; c'était de nouveau le mime avec une fausse barbe; puis il est revenu en radja, couvert de mousseline brodée et de bijoux. Il s'amuse ainsi à parcourir les camps, et s'acquitte très-bien de ses divers rôles. Le Pandjah est parsemé de camps irréguliers, qui font un bon effet au milieu des champs très-verts de blé très-haut et très-loull'u, d'une végétation vigoureuse; quelques villages délabrés, hàlis de boue, avec des fortifications, espèce de tours à remparts, vont bien aussi avec le vert, à cause de leur couleur grise.
J'ai oublié, en vous décrivant noire réception à Omritsar, de dire que, dans la nuée de cavaliers et d'éléphants qui vinrent à notre rencontre lorsque nous approchions de cet endroit, il y avait des timbales et des drapeaux verts en triangle, avec des divinités indiennes à mille pieds et mille liras, peintes sur la soie. Je ne
DANS l/INDE. 237
vous ;ii [tas «lit non plus que les Akalis, dont quelquesuns, richemenl mis, font partie de la suite du roi, ont sur leurs turbans des cercles de ler tranchant, qui servent à fendre des têtes ou des estomacs et qu'ils jettent à une grande dislance; c'est nue arme enfin. J'ai encorevu une autre arme, une espèce de grille de 1er, qui se met à la main, s'adaptant à chaque doigt, avec laquelle on saisit sa victime et qu'on lui enfonce dans les chairs. Cette arme s'appelle en anglais tiger'sclaw,
griffe de tigre, traduction de l'indien. Je vous raconte tout cela, parée que vous vous y intéressez ; quant à moi, ce que j'aime et ce que j'adore, c'est la vallée de Cachemire, qui m'est interdite, celte vallée solitaire, mystérieuse et séquestrée du monde dans les sombres profondeurs de l'Himalaya. Je suis sevré de l'objet après lequel mon âme soupire avec ardeur ! Plaignez-moi, mon cher ami.
AU MÊME
Lahnie, 22 mars 1842.
Je suis ici depuis une huitaine de jours campé près de la ville.
Entouré de murs élevés, de tours et de ravins, Lahore est un amas compacte de hautes maisons dans un état de délabrement effrayant et dont l'ensemble forme un cloaque infect el obscur. Là, juché sur un éléphant, on chemine avec peine par des ruelles tortueuses, tellement resserrées, qu'on en frôle les murs tout le temps, avec la perspective imminente d'être écrasé par la chute d'une de ces masures élancées, dont les quatre ou cinq étages semblent fléchir sous le poids de leurs balcons et de leurs habitants. Les espèces de portes triomphales sous les-
quelles on passe d'un quartier de la ville à un autre ne snni pas d'une caducité moins alarmante! Toutes ces constructions sont en briques. La ruelle est pleine d'égouts horribles où l'on enfonce, et de trous dangereux où l'éléphant est obligé de faire comme des pas de contredanse grotesque. En bas on voit des boutiques de comestibles dégoûtants, et des êtres misérables ou farouches, drapés comme les sorcières de Macbeth, ou nus, avec de longues barbes; de hideux eunuques, des fakirs frottés de cendre et le visage grolesquement peint, les uns couverts de peaux de tigre ou de léopard, et avec des turbans fantastiques, à plumets et aigrettes, mais tout souillés; les autres complètement nus, hurlant ou sonnant d'une trompe en cuivre de la longueur d'un homme; des fanatiques en costume exagéré, tout noir, faisant semblant de diriger sur vous des arcs armés de Bêches, de longs fusils à mèche, des piques interminables ou des sabres. Quelquefois vous rencontrez des figures d'anges, mais généralement le teint malade et d'une maigreur excessive. Je ne parle que de la rue; mais, quand on regarde autour de soi et au-dessus, on voit les fenêtres et les balcons chargés de courtisanes et de danseuses brillantes d'or et de pierreries, faisant des saints gracieux. A d'autres balcons ou fenêtres se tiennent force poules el coqs, remplissant l'air de leur eaquclage. Ce mélange de
tilles parées et de volatiles est agréable, et, à la vue de celte vive jeunesse riant aux éclats de ma tournure européenne, j'oublie parfois les dangers d'une telle promenade. Mais tout à coup une antique carriole dorée, allelée de bœufs, encombre la ruelle; un bœuf est tombé et ne veut pas se relever. Si ce n'était un bœuf, on aurait passé par-dessus, cariole et tout, sans bésiler un instant; mais un bœuf est sacré, l'obstacle est donc insurmontable, et on rebrousse à reculons jusqu'à ce qu'un confluent de ruelles permette à l'éléphant de se tourner pour prendre un autre chemin. .
Vous désirez peut-être savoir quel ordre d'architecture domine à Lahore? tout y csl mauresco- indien. Avant d'y arrive]', nous avons campé une journée dans les jardins de Scbalimar. On appelle ainsi un jardin à quatre milles d'ici, qui esl le Versailles des rois de Lahore. C'est cel endroit qui porle le nom de jardins suspendus de Lahore, peut-être à cause de la manière dont il est disposé en plusieurs terrasses s'élevant les unes au-dessus des autres. Ici on l'appelle Schalimar-Bagh. Les traits distinclifs de cet endroit sont la fraîcbeur des ombrages d'orangers, l'étendue des pièces d'eau animées d'une quantité de canards et d'oies grises ; les innombrables fontaines cl cascades symétriques, dont les jeux sont si artistenient combinés, qu'ils remplissent tout l'air de ce paradis d'une
242 Vil VA (iE S
pluie fine eE imperceptible, tic sorte que l'atmosphère est
chargée à tel point de poussière humide, qu'au boni d'une denu-heure de promenade par les allées droites de ce giardino on en est lonl imprégné. Les kiosques ou pavillons, quoique en partie de marbre, ne sont pas trèsbeaux; mais ils étaient tapissés de délicieux châles de cachemire à l'occasion de notre présence ; et, à l'en tour de ces kiosques, des plans inclinés de marbre blanc étaient ciselés de manière que le cristal limpide des eaux en s'y précipitant faisait comme un torrent de diamants. Dans ce jardin rôdaient çà et là des gens suspects armés jusqu'aux dents. Pour me faire bien venir d'eux, je les priai de me montrer leurs armes : cl alors un sourire naïf d'étonnement el de satisfaction remplaçait sur leurs visages l'air farouche et soupçonneux qu'ils avaient eu jusque-là.
Le lendemain de notre arrivée à Lahore, le roi nous invita à une chasse, et vous pourrez vous figurer (pie la chose était sur une grande échelle, quand je vous dirai que nous présentions dans la plaine un front de cinquante éléphants, richement harnachés, avec des ebabraques de brocart et des baoudars d'or, où nous étions assis; que nous étions précédés et suivis d'une nuée de cavaliers splendidement velus el armés, sur des chevaux superbes, brillants d'or et de bijoux; et d'une foule d'hommes à
P <sg
fcsS
sg
ri
ta
DANS L'fNDE. 243
pied ;ivcc des faucons au poing ou perchés sur leur tête : il y avail plusieurs centaines de lançons; nous calculâmes avec M. Clerk qu'il devait y en avoir jusqu'à cinq cents. Derrière, venait un bataillon de Sikes réguliers, battant le tambour et sonnant du cor et de la trompette pour l'aire lever le gibier. Le roi était très-attentif au gibier, de même que tout le monde, excepté moi. Par moments il lâchait un coup de fusil et ne manquait presque jamais. C'était tout bonnement des cailles, que l'on tua par centaines: mais, lorsque des plaines nous entrâmes dans les djungles dont les broussailles et les roseaux s'élevaient à la hauteur des éléphants, nous vîmes des sangliers en assez grand nombre. Cependant on n'en tua qu'un seul, qu'on sabra pendant longtemps avant de pouvoir l'achever. C'était une boucherie dégoûtante au dernier degré. Passe encore pour les pauvres Sikes qui ne faisaient qu'exécuter les ordres du maha-radja, et qui avaienl même l'air de s'acquitter avec répugnance de cette tache sanguinaire; mais de voir un colonel anglais prendre plaisir à hacher de son sabre une malheureuse hèle qui se débattait sous les coups d'une douzaine de bourreaux acharnés après elle, en vérité, c'était à soulever le coeur.
Comme le soleil devenait mauvais (c'était le matin), on se relira. Du reste, il faut vous dire que la plupart du
temps il foit encore assez froid, ce qui me paraît étonnant à la fin de mars. Au moment où je vous écris dans ma petite tente nous avons un orage terrible, tonnerre, averse et ouragan.
L'autre jour nous fûmes invités à passer la soirée chez le roi, dont le palais est dans une forteresse à un des bouts de la ville. Le roi, au milieu de tous ses guerriers, nous reçut en plein air, au clair de la lune, dans une vaste cour entourée de hautes murailles crénelées. Il y avait là une trentaine de chevaux magnifiques, couverts de pierreries, éclairés par des torches et des espèces de feux du Bengale qui projetaient leurs lueurs bleues du haut des murs. Il faut vous dire que les Pandjabiens sont fameux pour les feux d'artifice. Vus ainsi, les chevaux blancs, ornés d'émeraudes, étaient tout à fait fantasmagoriques, et les noirs, harnachés de rubis, tenaient presque de l'infernal, à la funèbre lueur des torches. Le roi, avec cet air calme et simple qui lui est particulier, nous conduisit par des sentiers et couloirs tortueux, et nous nous trouvâmes tout à coup dans une autre cour dallée de marbre et tapissée d'étoffes précieuses. Au milieu était un bassin plein d'oiseaux aquatiques, où d'imperceptibles jets d'eau remplissaient l'air comme d'une poussière de diamants, et autour duquel des milliers de petits flacons de diverses couleurs, éclairés intérieure-
ment, répandaient une faible et douce lueur, semblable à l'aurore.
Pendant que nous avancions vers des lentes splendides en châles brodés et en étoffes d'or et d'argent, placées dans le coin opposé de cette cour, d'énormes rideaux de drap rouge, qui garnissaient tout le fond, se levaient comme la toile d'un théâtre, mais lentement et successivement, car c'étaient des guerriers sikes, à boucliers et cimeterres, qui les levaient, sans trop se presser, par des cordons ; et, à mesure que ces rideaux remontaient, nous étions de plus en plus éblouis par la splendeur d'une salle nouvelle qui se découvrait, et dont tous les murs et les plafonds arqués étaient garnis de cristaux verts, blancs et rouges, enchâssés dans l'or et imitant un pavé de pierres précieuses sur une immense échelle. Nous y fûmes conduits par le roi, qui tenait M. Clerk, l'ambassadeur, par la main; et, en entrant, nous vîmes étalées à perle de vue, sur des tables couvertes de brocart, les armes royales : des centaines de sabres et de poignards, des boucliers, des cuirasses, des casques, tous d'une richesse extrême ; mais rien de bon, c'est-à-dire d'admirable; rien. J'aurais été embarrassé d'y choisir quelque chose pour votre arsenal. Il y avait là entre autres une cuirasse, avec casque et gantelets, que le général Allard avait, je crois, fait venir de France; méchant trophée de
théâtre d'un poli bien brillant, sans aucun caractère et du plus mauvais goût, au-dessous de toute critique* dépendant les Anglais, probablement par sympathie pour loul ce i|iii leur rappelle l'Europe, l'admirèrent beaucoup, et ce fut à qui essayerait les gantelets. Quant aux Sikes, je conçois que cela leur plaise, car, pour eux, c'est une grande curiosité. Puis après venait l'argenterie, presque toute européenne, de même que beaucoup des armes données par le gouvernement anglais de l'Inde; puis encore des boîtes et autres objets en agate incrustée de pierres fines, et aussi cinq ou six portraits à l'huile, sans cadres, que vient de peindre Schoeft, cet artiste allemand qui est retourné dans les possessions anglaises. C'était le portrait du roi couvert de bijoux et tenant à la main un cimeterre droit et large vers le haut ; le portrait du premier ministre du roi, le radja Dhian-Sing, assez bel homme, à cheval, et revêtu de cette même armure que j'ai décrite, etc., etc. Le roi, qui admire cette armure, a voulu qu'il fût peint ainsi. De cette salle nous lûmes conduits dans d'autres pièces, où le roi avait également étalé tout ce qu'il possède, ce qui était fort aimable de sa part. Il fait tout pour plaire. Il y avait aussi au milieu de cette salle une table couverte, où, sous des cloches d'argent, on avait préparé un dîner complet pour nous; mais le roi osait à peine ^offrir, sachant que nous n'aimons pas à déranger nos re-
DANS L'INDti. 247
pas. Ensuite on alla s'asseoir sous ces tentes sur une rangée de chaises d'or etd'argenl, cl dans le voisinage de tables chargées de quelques fruits cl de bouteilles de formes curieuses, contenant ce vin précieux dont un flacon coûte trois cents francs el plus. Celte espèce de vin es) d'une force épouvantable. Le roi en présenta de sa main à l'ambassadeur et à moi. sachant du reste que nous ne le boirions pas, mais en nous regardant cependant d'un air attentif comme nous l'approchions des lèvres: quant à lui-même il en avala un verre tout entier. Alors les Mlles arrivèrent une à une el en grand nombre, jusqu'à trente, jolies, mais mignonnes el délicates, dans des costumes tout à t'ait splendides, el leur petit nez tellement chargé de bijouterie, leur front el l'espace entre les yeux et les sourcils et le dessous des yeux tellement dorés, qu'on avait de la peine à distinguer leurs traits. Leurs pieds et leurs mains, ornés d'anneaux et de petits miroirs, étaient extrêmement jolis, quoique basanés. Des voiles diaphanes qui les couvraient étaient d'or, d'argent el de toutes les couleurs les [dus vives. Leurs courts habits en velours et autres étoffes admirablement brodés, ainsi que leurs petits pantalons collants de soie fine, étaient fort gracieux. Ces aimables filles s'approchaient du roi une à une et lui présentaient une ou deux roupies. Le roi, qui était en conversation avec l'ambassadeur, se
248 V'o YACKS
tournait vers elles d'un air à la fois distrait et bienveillant.
Il y a tant de naturel, de bonté et même de candeur dans ce roi, que, quoique assez laid de ligure, il est charmant, et Ton dit qu'avec cet air timide et simple il possède un courage indomplable dans le danger. Tantôt il prenait machinalement la roupie, tantôt il repoussait doucement la main qui la lui offrait, tantôt il y niellait une poignée d'argent lui-même. Ce manège me paru* remarquable et singulier. Ces tilles s'approchaient sans aucune crainte, la plupart en riant et regardant décote. Puis elles s'asseyaient en niasse par terre entre les laides. Quelques-unes d'entre elles avaient des physionomies rusées. Enfin, il y avait quelque chose de sympathique dans ces petites femmes. Tout à coup une musique plaintive se lit entendre, et deux d'entre elles commencèrent une danse lente, tandis que les autres restaient assises en groupes, luisantes comme des papillons ou des scarabées, causant à voix basse et riant entre elles.
Le roi eut l'idée de nous faire voir le reste de ses appartements, celui où demeurent ses femmes, aux deuxième et troisième étages. En conséquence, il leur lit dire de se cacher dans je ne sais quel trou; car, hélas! depuis que les mahométans ont ravagé l'Inde et y ont in-
troduil leurs usages sordides, les Hindous aussi onl la coutume de cacher leurs femmes, et il n'y a que ces aimables petites courtisanes que tout le monde puisse voir! Nous montâmes donc clans de petites chambres dorées, dont une oblongue, où il y avait une table couverte avec les apprêts du souper pour les femmes qui s'étaient cachées, des lits à rideaux de gaze, etc. Je remarquai bientôt que les filles, au lieu de continuer à danser toutes seules en bas, car nous les avions subitement quittées au milieu de leur danse, venaient, tantôt une à une, tantôt par deux ou trois, nous suivre dans le harem et admirer les chambres qu'elles n'avaient peut-être pas vues encore. Elles examinaient tout sans toucher à rien, comme des enfants sages, marchaient sans qu'on entendît le bruit de leurs petits pieds nus, frôlant souvent le roi, comme si c'était tout simple; et le roi, qui servait lui-même de cicérone à M. Clerk, ne faisait pas plus attention à elles que si c'étaient des chats domestiques, ou plutôt des enfants de la maison. Il les laissait passer près de lui et devant lui, et évitait de les [tousser, quoique sa marche en fût parfois embarrassée. Je dois vous dire encore que le roi a dans toute sa grosse personne quelque chose de comique, de craintif, et en même temps un air de magnanimité. En dépit de sa corpulence, sa démarche est légère, quoique, lente, comme la plupart
de ses mouvements, par suite d'une majesté d'emprunt, à ce qu'il me parait: car, surtout devant M. Glerk, cpii a un air lier avec lui, le pauvre roi ne sait sur quel pied se tenir. Pendant que les tilles dansaient, un feu d'artifice épouvantable continuait sans cesse au-dessus de l'un des murs crénelés de la cour où nous nous trouvions; on eût dil que nous étions assiégés. — Tandis que nous allions de chambre en chambre, examinant différentes choses, des guerriers armés de toutes pièces portaient du vin dé Champagne qu'on nous offrait de temps à autre, et aussi du rôti froid de poulet et de gibier, sur de petites assiettes, sans fourchettes ni couteaux. On nous présentait tout cela brusquement, car. même a la cour, les Sikes n'entendent rien à l'étiquette; et ce qu'ils ont. ils l'offrent avec générosité et sans façon. Ici, tout est patriarcal et guerrier. Le roi, au milieu de ses courtisans, esl sur un pied d'égalité avec tout le monde, un guerrier comme les autres. On l'aborde simplement, sans cérémonie. — Il n'y a pas de cruauté chez les Sikes. Ils ont horreur d'emprisonner un homme ou de le mutiler, comme on le fait généralement dans l'Orient. Ils tuent tout de bon à coups de fusil ou de sabre, ou bien ils pendent. — Voici ce dont j'ai été témoin une fois. Nous retournions avec le roi d'une revue de troupes à Omritsar, et notre brillante cavalcade passa dans un champ
cm
tout près d'un pendu, un voleur, à ce que j'ai appris ensuite; il avait déjà les pieds lout rongés par les chiens. Le contraste de ce pendu qui pourrissait dans ce champ vert, avec celle cavalcade si brillante qui passait à côté sans paraître y faire la moindre attention, élail frappant.
J'ai aehelé deux ou Irois chiffons en fait de chàle>, pour rapporter quelque chose de Lahore. Je veux m'en retourner, pour aller à la foire de Hardouar (Hurdwar en anglais). Cette fois j'envoie en avant François, mon valet de chambre allemand; j'espère qu'il aura, pour se distraire de la monotonie du voyage, maille à partir avec les Sikes. Je suis bien fâché de devoir imposer ces courses pénibles et dangereuses à mes braves gens, qui sont Ionjours prêts* tout affronter; mais que faire? J'ai pensé qu'il valait mieux envoyer François, ancien hussard prussien, par le pays des Sikes, que ce pauvre Théodore, qui est trop jeune. Pour moi, je compte rebrousser vile, quelques jours plus tard, par le l'andjab, dans une voilure royale dorée, attelée de quatre mulets qui vont ventre à terre, et puis par poste en palanquin sur le territoire anglais. J'ai oublié de dire que l'autre soir, quand nous nous retirâmes de chez le roi Seliir-Sing, l'ayant quitté tout au haut de son palais, sur une terrasse vide et exposée à tous les vents, qui n'a d'autre loit que le beau
ciel du Pandjab, el où il aime à dormir parfois, l'ayant
laissé là. dis-je, et étant redescendus, nous trouvâmes, à la place de nos éléphants, plusieurs voitures dorées attelées de mulets et de dromadaires, qu'on avait préparées pour nous, et qui nous emportèrent grand train par un chemin épouvantable à la maison, c'est-à-dire dans notre camp, comme si nous revenions du théâtre; c'était là, du reste, l'impression que m'avait laissée ce que je venais de voir. Tout le monde est tellement armé dans ce pays, que nos porteurs de torches avaient eux-mêmes des boucliers sur le dos.
J'ai vu cette porte, maintenant rebâtie, qui s'est écroulée, il y a déjà quelques années, sur le maha-radja Naounahal-Sing.
Nous voici au 25 mars. J'attends d'ici à deux ou trois jours des lettres de vous. A la cour je vois île jolis petits enfants habillés en guerriers, portant sabre et poignard, bouclier doré sur le dos, pantalon étroit, turban gracieux et flottant, avec ou sans aigrette, et le tsàhoga, petit manteau à manches, brodé finement à la hussarde, et négligemment jeté sur l'épaule. Je voudrais me procurer de ces petites armes, mais je n'en trouve point à acheter. — Où en élais-je? Ne vous ai-je pas encore parlé d'une malheureuse femme enterrée vive pour crime d'adultère? Son tombeau est ici à côté de notre camp. J'ai été le voir.
On a découvert plus lard qu'elle était innocente, cl un a bâti sur sa fosse un mausolée grandiose comme une église. Puis on y a fait des chambres qui sonl habitées. — J'achète des arcs et des (lèches; on m'en apporte des monceaux. Ce soir, il y a festin à Schalimar, ce jardin ((lie j'ai décrit plus haut; le roi nous y attend. Illuminalion, l'eu d'artifice, et très-vraisemblablement force bayadères.
Il y a, figurez-vous, chez Schir-Sing un docteur allemand, portant une longuissime barbe et un uniforme en salin jaune brodé d'argent. Son nom est Hoiiigherger, mot à mot conservateur du miel. 11 vient de me procurer un violon lahorien et un dessin panoramique de Lahore fait par un natif. En fait de Français, dans l'armée sike, je n'ai vu qu'un certain M. Laroche. Les militaires sikes sont comiques. Imaginez-vous les officiers avec des barbas de patriarche, en uniforme de satin, velours ou drap d'or; car, quoique réguliers, ils ont la faculté de se mellre à leur goût. 11 n'y a, pourtant, que l'étoffe et la couleur qui soient à volonté; quanta la coupe, elle a été fixée par feu M. Allard, et on s'y conforme dans tous les régiments. C'est l'uniforme français modifié à la sike; mais, comme je disais, tantôt en drap d'or, tantôt en satin jaune ou rose, etc., habit et pantalon. Quant aux soldats, ils sont rouges, excepté l'artillerie qui est noire.
Loudiaoa, ."iii mars I8.">'2.
Depuis ma dernière lettre, voici ce qui s'esl passé. Je suis allé prendre congé du roi Schir-Sing ', dans le jardin de Schalimar, où il s'était établi depuis quelques jours.
Il nous y a donné une fête magnifique. Tout le jardin était illuminé de bougies, depuis le bord des bassins et des canaux jusqu'aux branches des orangers au, tronc argenté ou doré. Des verres ou plutôt des llaconsde couleur, placés devant ces bougies, teignaient de rouge ou de
1 Peu île mois après mon dépari de cette cour, il s'y passa une tragédie sanglante, dent leiis lis acteurs lurent violemment assassinés, et j'ai encore île la peine ii me figurer que te même Schir-Sing, qui nous accueillait alors avec son hospitalité chevaleresque, au milieu de ees tètes somptueuses, lui-même éclatant de pierreries dans son costume royal, et entouré de sa cour splendide et guerrière, ait été ntissacré, assommé comme le sérail un chien enragé, son corps sanglant traîné dans h poussière, et s;i tête jetée à son malheureux fil-, jeune enfant de quatorze an-.
a— o ■ immédiatement après. Et ce Dhian-Sing, guerrier austère et diplomate fin,
qui non- faisait aussi le* honneurs à côté de son mi, mais d'un air lier el dissimulé] Il a iloiii été victime de son ambition '
vèrl les eaux jaillissantes. Ajoutez à Ions ces éblouissemenls un feu d'artifice continuel, la splendeur de celle cour guerrière, tout ce luxe fabuleux, ce jardin aux allées tapissées de cMles de cachemire, et tous ces chevaux trépignant sur ces châles; l'odeur enivrante de la fleur des orangers, la danse, plus enivrante encore, desbayadères : j'étais tellement ému, je me sentais si heureux et si indigne de voir tant de belles choses, que les larmes m'en sont venues aux yeux. Seulement j'étais fâché que le roi eût l'air un peu triste. L'avant-veille il avait dégringolé de son éléphant; selon d'autres, il était tombé avec l'éléphant qui, dans l'obscurité du soir, avait mis le pied dans une de ces crevasses trop fréquentes aux environs de Lahore. Pensez donc, rouler avec un monstre pareil!... Cependant il en a été quitte pour quelques contusions.
La veille de mon départ, je suis retourné dans ce jardin de Schalimar pour prendre congé; et quelle fut mon agréable surprise lorsque, après qu'on eut placé à nos pieds des bougies, dans le kiosque où nous étions assis, Schir-Sing, quelques Anglais et moi, nous vîmes apporter sur des boucliers, — pensez, sur des boucliers ! — des étoffes et ornements précieux que le roi m'offrit en souvenir de mon séjour auprès de lui! 11 me fit signe d'approcher et d'ôter mon chapeau (car on le garde devant
25fi VOYAGES
lui), et suspendit, à mon cou un collier de perles; puis il me présenta une aigrette en émeraudes qu'il ordonna d'attacher à mon chapeau, et me ceignit d'un sabre monté en or, disant que la lame n'était pas des meilleures, qu'il aurait pu m'en donner une persane du Kliorassan, mais qu'il tenait à ce qu'elle fût lahorienne; enfin il ordonna de porter chez moi les étoffes qui étaient sur les boucliers et que les guerriers enlevèrent aussitôt. Vint ensuite le. tour de Théodore, mon domestique russe, qui fut amené en présence du roi, lequel ordonna de lui mettre sur les épaules un tschoga, robe de chambre, en châle de cachemire jaune; et, comme François, mon domestique allemand, était déjà parti pour Hurdwar, on remit à Théodore un autre tschoga vert, également très-beau, pour le donner à son camarade. Ce n'était pas tout : le roi. joyeux de voir qu'il faisait plaisir, se leva cl me prit par la main pour me conduire à quelques pas de là vers un cheval blanc, éclairé par des torches et harnaché d'or et de velours, qu'il me donna. Le cheval était joli et les ornements l'étaient encore plus.
Les trois Anglais, qui prenaient congé, reçurent aussi des cadeaux, quoique de moindre valeur; mais cela leur était égal, car ils étaient obligés de tout livrer à la Compagnie. Ils les prenaient gaiement, blasés qu'ils étaient sur les curiosités indiennes, et ne s'en souciaient guère.
Quant à moi, j'étais charge comme un mulet. Revenu à la maison, j'examinai les étoffes. Il y avait deux longs eliàles à bordure, l'un vert cl l'autre bleu; un élude noir carré; un tschoga en cliàle rouge brodé d'or; une étoffe or et soie pour habit d'hiver; une autre étoffe de soie rayée pour pantalon; une gaze blanche pour turban; puis, trois pièces d'étoffe blanche pour chemises, habit et pantalon d'été. Avec cela, comme vous le savez déjà, les bijoux, le sabre, le cheval, la selle de velours, la bride (avec une place pour fixer un plumet) en or de ducats, la chabraque en or; en un mot, un équicpiemenl aussi complet que magnifique.
Pour m'en retourner plus vite ici et puis me diriger vers les montagnes, j'avais envoyé mon bagage à l'avance et je m'étais mis, avec quelques Anglais, qui avaient aussi été en visite à la cour du maha-radja, dans une voiture royale dorée, attelée de dromadaires. On les avait disposés en relais, avec une douzaine de gardes à cheval, et sur la route on avait placé des piquets de soldats. Celait bon pendant le jour, quoique chaud; mais a la nuit tombante, ayant vainement appelé à grands cris, près d'un village fortifié et entouré de ravins, à portes closes et cadenassées, pour obtenir des flambeaux, et n'ayant entendu pendant une heure entière, pour toute réponse, que des injures de la part des honnêtes villageois, malgré
noire royale garde, qui leur promettait de leur faire couper le nez, nous dûmes continuer la route dans l'obscurité. Or, à deux pas de là, un des dromadaires tomba dans un ravin, et notre squelette de voiture culbuta. Nous étions quatre dedans, trois Anglais et moi, et Théodore sur le siège avec le cocher sike, tous jetés par terre sans accident. On releva avec beaucoup de peine la voilure — ce n'était plus la même, mais une antique calèche. — Théodore eut l'idée d'allumer force roseaux, et nous nous remîmes en marche. Mais, malgré les roseaux allumés, la lune déjà levée, et le chemin ou plutôt le champ uni, car, de chemin, il n'y en avait pas un soupçon, nous nous trouvâmes de nouveau subitement par terre et du même côté. C'était la roue qui s'était cassée dans la première chute, mais qui avait tenu bon jusque-là. Alors nous continuâmes la route à pied, puis nous finies docendre quelques gardes de leurs chevaux, sur lesquels nous montâmes. Une barque nous lit traverser le Sullidge, rivière qui forme la limite entre le pays de Lahore el les possessions de la Compagnie. Enfin nous atteignîmes Firouzpore. Là je trouvai mes palanquins et arrivai à Loudiana, où je me repose dans la maison de M. Clerk.
•le partirai dans trois jouis, et dans sept je serai déjà à Missouri, dans l'Himalaya, pour y attendre que François
arrive à Hurdwar avec la tente; el alors je redescend rai, puis remonterai versSiinla.
Hurdwar, 10 avril 1842.
Depuis une. semaine je suis campé à la foire de Hurdwar, grande réunion des peuplades de l'Inde, aux bords du Gange, au pied de l'Himalaya. 11 s'y trouve quelques ■temples, autour desquels des milliers d'Indiens et d'Indiennes campent et se baignent dans le Gange. Ce fleuve sacré étant très-peu profond ici, j'arrive jusqu'au milieu de la rivière sur un éléphant, et j'y reste à voir descendre le monde en masse du haut des escaliers dans l'eau. Un grand nombre d'échafaudages de bois sont construits dans la rivière, et des enfants, habillés en dieux, s'y tiennent pour recevoir les offrandes. Toute cette foule d'hommes, de femmes et d'enfants entrent dans l'eau tout habillés, en chantant à tue-tête, et y restent longtemps à grelotter, malgré l'excessive chaleur, car le Gange est froid, les neiges des montagnes n'étant pas
très-éloignées-. Le soir, cela se répète; mais on allume des feux qu'on laisse flotter sur l'eau. Le bazar est plein de quincaillerie indienne; puis, dans une plaine, il y a des milliers de chevaux, et, dans un bois de mangotiers, des centaines d'éléphants à vendre. Des singes sauvages font des gambades grotesques sur les arbres et ont l'air de se moquer des éléphants. J'étais sur le point d'acheter un petit éléphant, pas plus haut qu'un gros chien, pour lequel on demandait six cents francs, et qu'on aurait peutêtre donné pour bien moins; mais j'ai pensé que ce serait une folie, qu'il crèverait probablement sans sa nourrice, le pauvre petit, d'autant que je vais dans les montagnes, où il se fatiguerait.
Le soir, après dîner, je grimpe de nouveau sur un éléphant pour respirer l'air de la nuit, moins étouffant que celui du jour. Je passe par des ruelles sombres et silencieuses à cette heure; mais, par intervalles, des chants sauvages frappent mon oreille, et un attroupement, éclairé de torches, annonce un notsch, exécuté par des garçons habillés en femmes, dansant et imitant parfaitement les nolschs des bayadères. Plus d'une fois ce spectacle m'arrête sur mon passage.
Dans un endroit écarté du camp des Indiens pèlerins, des voix de femmes, que nous entendîmes sortir d'une lente basse, nous engagèrent à descendre de notre élé-
pliant. Dans l'obscurité nous nous heurtâmes contre une Indienne, et nous lui demandâmes qui il y avait dans celte tente que nous pouvions à peine distinguer. Elle ne nous comprit pas ; mais elle nous conduisit dans la tente, où nous vîmes, à la lueur d'une lampe d'huile de coco, à trois becs comme en Italie, un bramine mort et plusieurs femmes chantant à voix basse près de lui. Nous nous retirâmes sans délai pour regrimper sur notre monture et regagner notre camp; encore fallut-il passer le Gange
a gue.
Hier on m'avait invité à une chasse avec plusieurs Anglais qui sont campés ici comme moi; mais j'ai refusé, à cause de la chaleur excessive et du danger qu'il y a à s'exposer au soleil. Je suis sans cela déjà tout faible et impatient d'arriver sur les hauteurs, où j'ai la chance de regagner un peu de force. Ces messieurs partirent au beau milieu du jour, sur sept ou huit éléphants, par une chaleur suffocante, et ne revinrent que tard dans la nuit, .à la lueur des torches, avec un tigre jeté en travers d'un éléphant, un sanglier et un daim sur un autre, et force paons. Nous en mangeâmes un, c'est à peu près comme du faisan. Le tigre était long de neuf pieds anglais. On le fit écorcher sous nos yeux par des parias, et la chair fut distribuée à divers individus pour servir de médecine en certains cas.
289 VOTAGES
Je m'en vais d'ici demain soir (la foire finit aujourd'hui), et dan? quatre on cinq jour? je serai dans un climat froid, dans l'Himalaya, à quelques mille pieds au-dessus de la mer. dans nn endroit appelé Missouri. Ma société se compose d'une vingtaine d'Anglais, réunis ici de différentes stations voisines, les uns par devoir, les antres pour achats de chevaux on d'éléphants.
.l'ai quitté Hurdwar aujourd'hui, c'est le 15 avril. L'antre jour nn Anglais, arrivant en palanquin à Hurdwar. de l'endroit où je vais, entra tout effaré dans nos lentes, en disant que plusieurs fois il avait été arrêté en route par des tigres, c'est-à-dire que des tigres s'étaient trouvés sur la route, et que les porteurs de palanquin s'étaient toujours craintivement arrêtés pour attendre qu'ils fussent partis.
La chaleur est honne pour tourner une page, l'encre sèche tout de suite.
•l'ai passé une partie de cette route si terrible dans le bois, moitié sur un éléphant et moitié en boguey. On traverse ainsi les furets vierges de l'Inde centrale, et les tigres ont une terreur panique du boguey. Je n'en ai doncpas vu ; mais les singes faisaient de burlesques cabrioles sur les arbres, et des troupes de paons sauvages voltigeaient dans le djungle impénétrable, et. fuyant avec
bruit à notre approche, traçaient de longs sillons d'or et d'azur sur l'ombre de l'épais feuillage. — J ai passé la nuit et je passerai le jour sous des lentes au milieu d'uni forêt. Sur la route pour y arriver, le soir, i! y avait dans les broussailles force feux qu'allumaient les villageois ou les voyageurs pour éloigner les tigres. Cette nuit, je m'attendais, d'après ce qu'on m'avait dit, à entendre leurs hurlements, et jefus réveillé en sursaut par un frôlement sur ma tente; mais ce n'était qu'un paon qui s 'était abattu, et qui s'envola, l'or bleu de sa queue lloltante reluisant aux rayons de la lune. — Mes bons camarades sont tous allés à la chasse au tigre : mais j'évite l'ardeur du soleil et les attends de pied ferme dans la tente. Ils m'ont donné la peau et le crâne de celui qu'ils ont tué avant-hier: mais ces coquins de parias, malgré la vigilance des chasseurs, ont enlevé pendant qu'ils l'écorchaient les griffes de l'animal, et ce n'est que plus tard qu'on s'est aperçu qu'elles manquaient.
Une superstition indienne fait considérer les griffes du tigre comme un talisman infaillible contre le mauvais œil, jetkUura.
Pendant que je vous écris. Théodore se promène autour de la lente et agace les singes en leur jetant des bâtons ou des pierres. — Ce bois est plein de tigres, et d'éléphants. 11 y a huit jours seulement que mes compagnons les
•20 i VOYAGES DANS L'INDE.
Anglais ont vu en chassant une vingtaine d'éléphants sauvages qui couraient en masse à travers les hautes herbes, el ils en ont attrapé un pauvre petit cpii était resté en arrière. Je le vis le lendemain à Dera-Doune, appelé aussi Dera simplement; — Doune veut dire, je crois, vallée; — il était fort gentil, mais ne vécut pas longtemps.
Dera, où je suis maintenant, est un endroit fort agréable, mais point encore dans les montagnes. Le site est un des plus beaux que j'aie jamais vus, et M. Clerk avait bien raison de me le recommander particulièrement.
Adieu. Ecrivez toujours par M. Forbes à Bombay. A la lin d'octobre prochain, j'y compte aller moi-même: et en attendant il aura toujours des indications précises.
AU MEME
Barr, au pied de l'Himalaya, dans la plaine de l'Hindoustan.
15 mai 1842.
J'avais résolu de ne point écrire tant que je n'aurais pas reçu de vous signe de vie ; mais qu'est-ce qu'une résolution pareille quand on se trouve emprisonné pour tout un jour dans une chambre fermée de tous côtés, à l'exception d'une seule porte, et celle-là même hermétiquement barricadée par une de ces nattes de vétiver, sur laquelle de pauvres petits Indiens tout mis, comme des sauvages qu'ils sont, jettent constamment de l'eau, ne songeant pas au soleil dévorant?
J'ai fait une tournée dans les montagnes jusqu'à un
endroit qui s'appelle Missouri, et un autre un peu plus
élevé encore appelé Landorejj'y ai fait un séjour d'un
mois. De ce Missouri (en anglais Mussoorey) l'on voit
flcux grands glaciers blancs : le Djumnoutri et le Gangoutri; le premier est la source de la Djumna, et l'autre celle du Gange. Ces deux immenses montagnes sont loin de Missouri , mais elles s'y voient comme nous voyions avec vous l'Elborus des Eaux-Chaudes du Caucase. Missouri est assez élevé, sept mille pieds au-dessus de la mer. L'air y est raréfié, sec, frais, et, à tout prendre, c'est un superbe climat. On est là au milieu de beaux paysages de montagnes. Il y a un hôpital pour les soldats anglais: puis le club de l'Himalaya, dont on m'a fait membre honoraire, et où j'ai demeuré. Ce club possède deux billards qui font les délices des Anglais. Les maisons qu'ils viennent occuper à Missouri pendant la brûlante et la pluvieuse saison sont petites; car c'est très-cher de bâtir si liant dans les montagnes, les ouvriers étant rares et les matériaux difficiles à transporter. Ces maisons sont perchées sur des rocs, dans des endroits qui paraissent inaccessibles; et en effet tous les chemins de Missouri sont fort désagréables, étant fort roides et fort étroits, et longeant des précipices béants. Si le poney s'effraye, la chance de disparaître dans un gouffre me paraît presque inévitable1. Un autre mode de circuler est sur un fauteuil,
4 C'est co qui arriva à un officier anglais que je voyais très-souvent, et qui se nommait, je crois, Macdonald. Un jour qu'il se rendait à une invitation à dîner, il roula avec sou ponej au fond" d'un précipice, ou il fut retrouvé mort le tende-
solidement attaché entre deux brancards, et porté par quatre sales montagnards, un peu kalmouks; car déjà cela se ressent du Thibel.
Après être resté là un mois el avoir éprouvé l'influence favorable du climat, j'ai voulu changer de scène, d'autant plus que les chambres du club sont très-petites, sombres et liasses, et par conséquent tout à fait défavorables au dessin, ayant de tous côtés des verandahs dont les toits très-avancés interceptent la lumière en même temps que l'ardeur du soleil. De plus, je désire de voir Simla, autre endroit dans l'Himalaya, et plus beau, dit-on. Au lieu de faire de Missouri à Simla à travers les monts une expédition d'une quinzaine de jours avec tentes, chevaux et cuisine, comme on me l'a particulièrement recommandé, j'ai préféré redescendre dans la plaine et faire ma roule par poste en palanquin, en trois jours, jusqu'à un autre pied de cet Himalaya, où me voici. C'est un village appelé Barr, d'où je puis monter sur-le-champ à Simla .
C'est, il est vrai, une cinquantaine de verstes, et plus; pourtant on m'y porterait en quelques heures dans
main. Il n'avait (ail. du reste, qu'avancer sa lin de peu de temps, car il était atteint d'une maladie incurable, à ce qu'assurent les médecins qui rouvrirent, lies dangers n'empêchent pas les yens qui liassent la saison ici, hommes et femmes, île galoper sur ces routes fabuleuses pour quiconque n'a pas visité l'intérieur de l'Himalaya; ear, pour ceux qui eu reviennent, elles font l'effet de vastes plaines.
une de ces chaises dont j'ai parlé. Mais j'ai trouvé ici François, que j'avais expédié en avant avec chevaux, lentes et bagages; il me parait qu'il préférerait m'emmener voir son ordre de marche, ce que je compte taire; et, au lieu d'aller aujourd'hui en un jour à Simla, je partagerai le voyage en deux jours et n'y serai que demain. Je ne tiens pas à me trouver avant lui dans un endroit où je n'ai encore ni feu ni lieu (je dis feu, car à Missouri on fait du feu en avril, et à Simla, qui est, à ce que je crois, un peu plus haut, peut-être en mai). Cependant à Simla il y on house-iujent , auquel j'ai écrit de me préparer un pied à terre, en attendant que je trouve une maison commode à louer. 11 s'agit de gagner du temps maintenant, jusqu'à ce que je puisse rétrograder vers l'Europe; ce ne sera pas avant octobre.
Cette petite course que je viens de faire dans les pianure de l'Hindoustan s'est passée fort bien; car je n'allais que la nuit et au crépuscule du matin, et j'étais assez heureux, en calculant bien, pour arriver à des maisons avant que le soleil et le vent chaud fussent trop mauvais; maisons uù j'avais encore l'avantage inappréciable d'être sous l'abri des nattes mouillées, grâce toujours à M. Clerk, véritable bienfaiteur de cette contrée. Mais, si je me mettais dès à présent en route pour Bombay, je succomberais immanquablement, car je ne trouverai pas toujours des
maisons sur la route; on passe par des contrées peu habitées. Faute d'abri, je devrais doue avancer pendant le jour; et peut-être le devrais-je la plupart du temps, ou bien rester dans de mauvais gîtes. Puis la saison pluvieuse est à la porte, et on dit généralement qu'alors les forêts d'ici à Bombay sont, tout bonnement, mortelles; l'air putride qui s'y établit pendant les pluies étant empoisonné au point qu'on oe peut se livrerai! sommeil dans ees forêts, sous peine de mort. Il est défendu de faire marcher des troupes par là à cette époque de l'année. Il est vrai qu'il y a l'Indus, par lequel j'aurais pu me rendre jusqu'à la mer, et puis par quelque vacello ou vapore à Bombay. Mais comment prévoir et prévenir toutes les chances qui pourraient accadere sur cet interminable Indus, qui est aussi long que notre Volga, et qui traverse un désert poudreux et brûlant, où la navigation n'est rien moins que sûre, d'après les renseignements que je recueille par-ci par-là? Comment d'ailleurs s'y aventurer sans un climat, comme on dit ici? Et puis, arrivé à Bombay, je serai infailliblement étouffé. Le golfe Persique et la mer Bouge sont en feu à présent, tandis qu'ici j'ai l'Himalaya, qui est un climat, un climat sain. J'ai un vague soupçon que ce Simla est une espèce de souricière comme Schwalbach ou Carlsbad. A Simla, pourtant, il y a de grandes forêts de sapins; aujourd'hui
je suis encore dans les palmiers, les datuLi, corne quelli
tli Sicilia.
Il y a un endroit qui s'appelle Kanaour, où il ne pleul jamais, et qui est de l'autre côté de la chaîne de l'Himalaya, of llic main range, du côté thibétain, tandis qu'ici je suis du côté indien. Ce Kanaour produit du raisin qu'on dit excellent, mais aussi voilà tout; et l'endroit même, dit-on, se compose d'une seule maison, ou plutôt se composait, puisqu'elle vient de brûler. On y peut apporter sa tente. — Pour aller d'ici au Kanaour, il faut plus de temps que pour aller d'Europe en Amérique, quoique la distance ne soit pas considérable; car de Siinla jusqu'à Tcbini, qui est en Kanaour, il n'y a guère que deux cents verstes. C'est une promenade à pied de vingt-trois jours, dit-on, par les neiges, où parfois on vous lance en lias, comme on vous a fait au mont Cenis. Outre cela, on vous fait passer sur des cordes tendues d'un pic à l'autre, avec tout votre attirail de cuisine; parfois on vous hisse avec une corde du bas d'un gouffre au haut d'un pic, et vice versa. Vous concevez que, n'ayant pas la moindre habitude de danser sur la corde, surtout avec toute une batterie de cuisine, je devrai renoncer à ce Kanaour, quoique» regret, comme j'ai renoncé au Djinnnoutri et au Gangoulri, dont j'ai parlé plus haut, et qui eussent aussi exigé les mômes talents d'acrobate. Cepen*
danl, chose étrange, il parait que des dames anglaises y vont; mais c'est que leur courage passe toute idée. On m'en a cité une, entre autres, comme ayant visité les saintes sources du Gange et de la Djumna. Du reste, ayant observé pendant longtemps la manière d'être el de vivre aux Indes du sexe qu'on est convenu d'appeler faible, et ce qu'il peut supporter, je n'ai aucune peine à le croire.
Il y a un autre endroit encore, appelé Mmora, à quatorze marches, tantôt très-chaudes el tantôt très-froides, de Missouri. D'Almora, à ce que disent les uns, on voit le Davalaguiri, le plus haut pic de l'Himalaya, près de trente mille pieds au-dessus de la mer. D'autres prétendent qu'on ne l'y voit pas, et ceux-hà sont en majorité. Du reste, c'est une station militaire anglaise; mais les femmes, demi-thibétaines, y sont, dit-on, admirables, les plus belles après celles du Cachemire. Mais je suis fort tenté de croire que c'est un conte que l'on me débite. Tout dépend d'ailleurs de ma santé. Si je me sens frais et dispos, j'irai dans bien des endroits duranl cette quarantaine dans l'Himalaya, sauf à éviter les cordes '. Mais les attractions ne sont pas fortes dans cette contrée plus ou moins déserte que j'ai à parcourir, si j'en suis
1 Et pourtant le sort ou l'ennui en a décidé autrement, rar j'y suis allé ri j'ai exécuté des danses aériennes surprenantes.
[enté; car, s'il s'agissait de Cachemire ou de Lassa, l'attrait de ces lieux entourés d'un mystère poétique compenserait les difficultés; mais ces endroits-là sont hors de question, et les empêchements pour le premier proviennent du ou plutôt des gouvernements sike et anglais, et aussi du danger de la gasrra interna qui y règne; et pour le second, Lassa, outre l'empêchement positif de la part du governo tibetano-chinese, il y a celui délia mancanza del mangiare e del bevere nette selve.
Je parle là comme si j'étais prêt à parcourir tous les déserts, tandis que je ne supporte que les voyages faciles. Quant à ma route vers Bombay, je commence à renoncer au voyage classique, commode peut-être, mais monotone, par l'Indus, et je penche pour la contrée appelée Radjpoutana, et celle qui porte le nom de pays des Marates. Les Radjpoutes et les Marates sont des peuples belliqueux, et il y. a dans ces pays des villes intéressantes. J'y collecterai quelques armes. Les Pahàries, c'est-à-dire les montagnardes himalayennes, demithibélaines, demi-indiennes, ont un faux air de femmes russes en sarafane. Elles sont couvertes d'anneaux et de galons d'argent. 11 y en a qui ne sont pas mal.
En descendant de Missouri, avant d'arriver à Saharanpor, et traversant un bois pendant la nuit, je marchai à côté de mon palanquin, n'ayant guère sommeil.
DANS L'INDE -llô
dans l'attente où j'étais de voir des éléphants sauvages, qui, la veille encore, avaient tourmenté une dame et deux enfants en heurtant leur palanquin. Pourtant je
ne rencontrai pas de hèles; mais François, qui avait été envoyé en avant avec chevaux et bagages, fut tout à coup surpris par une troupe d'éléphants qui faisaient un tintamarre d'enfer avec leurs trompes et arrachaient les arbres; l'étalon qu'il montait se jeta avec violence de côté: ils roulèrent tous deux par terre, et le cheval se cassa le pied. Francesco se releva, et, nullement déconcerté, se mil à tirer force coups de fusil, ce qui fit fuir les éléphants ; et alors la poste (c'est-à-dire quelques malheureux Indiens portant la poste à pied), qui était arrêtée depuis quelque temps de l'autre côté de cette troupe féroce, passa sans encombre, délivrée par le voyageur allemand.
Al1 MEME
Simla, IS mai 1842.
Je suis ici depuis trois jours, et déjà établi dans une charmante maison admirablement située sur la pente d'une montagne, dans une espèce de forêt. J'ai loué celte maison tout entière, (elle ne contient que six chambres et deux petites salles de bain), au prix de six cents roupies pour toute la saison, c'est-à-dire pour l'été. J'ai une quantité de gens noirs qui coûtent peu. Il y en a vingt, outre mes deux blancs, François et Théodore. J'ai trois chevaux, une chaise à porteurs abritée du soleil et de la pluie par des toiles huilées, qui remplacent ici les toiles cirées. Je m'occupe à faire faire des habits pour les pauvres porteurs de mon nouvel équipage montagnard, qui
sont, presque nus. Leur costume de pied en cap me eoûle une douzaine de francs.
Simla est un admirable endroit montagneux, couvert de bois, de rhododendrons, de pins1, de sapins et d'une espèce de chêne vert. J'ai acheté six chèvres pour avoir toujours du lait. Puis il y a le singe. Tout cela fait que c'est animé. J'ai un cuisinier indien qui fait de la vache enragée très-passable, une petite provision de bière et de vin de Bordeaux, et l'espoir d'être bien portant. C'est une espèce de Baden-Baden. Les maisons sont disséminées dans les bois, aux bords des précipices et sur les pics des montagnes. 11 y a ici à peu près une cinquantaine de gentlemen anglais, une centaine de dames anglaises et des enfants à foison. Tout cela y vient passer l'été, pour éviter la mort plus ou moins certaine en bas dans les plaines. Le sont des employés civils et militaires de la Compagnie des Indes et de la reine. Je passe mon temps à faire des portraits, à monter à cheval, à vous écrire, à inspecter l'arrangement des chambres, où l'on cloue des espèces de tapis en toile peinte, à lire le Don Juan de lord Byron. J'accepte parfois des invitations à dîner ou à déjeuner, môme à passer une partie de la journée chez quelques dames avec qui j'ai fait connais-
1 On dit qu'il v a ici jusqu'h seize on dix-^o[it différentes espèces de pins.
san ce cet hiver dans les plaines, à Agra, Dehli, cte. Sou vent je vais nie promener dans celle chaise à porteurs qu'on appelle jumpaune.
Nous avons ici, à Simla, un homme admirable, un Anglais nommé Hamilton; c'est un commissionnaire qui se charge de trouver des maisons, les fournit di tutto quant o, y compris des chaises, des tables et des couchettes, cl offre en attendant un pied-à-lerre très-commode, même recherché, et il mangiare e bevere, car il n'y a pas de club ici, à Simla. ni d'hôtel; mais ce Hamilton va en ouvrir un dans trois jours. Il tient une boutique aussi, où l'on trouve tout, une espèce de bazar. Il faut se résigner à passer ici près de six mois, sauf peut-être de petites courses dans les montagnes, si le cœur m'en dit.
Le général en chef des forces anglo-indiennes est venu s'établir ici pour l'été corne li altri. ('/est lui que j'ai rencontré l'autre jour campé sur les contins du Pandjab.
On se chauffe ici à présent. Je le fais, et tout le monde aussi; cela vous donne la mesure du climat. Le soleil pourtant est brûlant ; mais la longue matinée et la longue soirée sont admirables à godere, et les journées même le sont aussi à l'ombre, dans les chambres et les verandahs, et sous les arbres. Autour de ma maison, comme je disais, tout est forêt, et parfois des singes sauvages viennent secouer les arbres et chercher des fraises dans l'herbe
i 7 S VOYAGES
ou des framboises dans les broussailles. Ils s'avancent tout près de la maison, toujours en troupes, jusqu'au nombre de cent. Ils sont grands, à peu près de la hauteur d'un garçon de quatorze à quinze ans, gris, presque blancs; ils ont des visages noirs et des queues longues et fortes avec des touffes, qu'ils portent en l'air comme des lions. Tous les trois ou quatre jours j'ai leur visite. Ils ont l'air de vouloir assiéger la maison, et passent ainsi une partie de la journée et la nuit. Alors François est enchanté. Il donne tout à fait dans la zoologie, chargeant les montagnards de lui attraper toutes sortes d'animaux. On lui a déjà apporté cinq petits perroquets qu'on a dénichés, et il passe son temps à les nourrir et à les soigner. De plus, il s'est procuré ainsi un tout petit daim ou cerf marchant à peine encore. Il s'est donné tout le mal possible pour le nourrir, et à présent, au bout de quelques jours, cet animal est déjà fort et actif. Cela ne lui suffit pas, il veut élever un chacal et l'emme- , ner en Russie; mais c'est un animal si sauvage, qu'on n'a point encore réussi à en prendre. Il en veut un tout jeune. Théodore a été placer des trappes dans quelque précipice presque inaccessible, mais sans succès. Ce qu'il y aurait d'amusant, ce serait d'emmener avec soi un tout petit éléphant, joliment caparaçonné, à la manière des Sikes ou des Maratles; mais ce serait coûteux, ils
mangent beaucoup et sont difficiles cl délicats; d'ailleurs on ne voudrait ou on ne pourrait peut-être pas
s'en charger à bord d'un bateau à vapeur; et, s'il y était admis, qui sait s'il supporterait le roulis. François, qui s'intéresse à tous les animaux, n'a jamais voulu croire qu'il y eut des éléphants sauvages dans les forêts de l'Inde, jusqu'à ce qu'il eût clé rudoyé par une de leurs troupes, et «pie son cheval, effrayé à leur apparition, fût tombé avec lui dans un ravin.
AU MÊME
Simla, 7 juin 1842.
J'ai bien de la peine à m'habituer à ceL exil qu'on nomme Simla, à cette quarantaine de plusieurs mois, à ce Carlsbad dans l'Himalaya. El pas de nouvelles. Voilà déjà Dieu sait combien de postes arrivées de l'Europe, que j'ai attendues avec une impatience fiévreuse, et qui no m'ont rien apporté; et ces centaines de lettres, que j'adresse soigneusement, les unes par Bombay et Marseille, recommandées à Rothschild, les autres par Bombay et Londres, recommandées à Harman, c'est comme si je les jetais dans un abîme sans fond.
Pardon, mon cher ami, si je vous tourmente, vous qui
avez certainement assez de vos propres affaires; mais mon argent lire de nouveau à sa fin, et si, dans deux ou tout au plus trois mois, je n'en recevais point, je n'en aurais plus. Vous trouverez que je dépense beaucoup; car, au mois de septembre de l'année dernière, j'ai reçu à Calcutta neuf mille et quelques roupies de Stieglitz, sans aucune lettre, et, à la même époque, dix mille francs de vous. Tout cet argent n'est pas fini; mais, comme je vous dis, il tire à sa fin, et j'ai écrit à Forbes de prier Rothschild de vous en informer, supposant que peut-être ce moyen sera le plus sûr, et que vous aurez la bonté de dire ou d'écrire qu'on m'envoie quelque chose. Je pense que la meilleure voie est toujours par Harman ou Rothschild, el puis Forbes, à Bombay, qui sait qu'il doit tout envoyer à Agra, à M. Hamillon, secrétaire du vice-gouverneur d'Agra, que je connais beau coup et avec lequel je suis en correspondance continuelle. Il sait toujours comment me faire parvenir mes lettres. — Sa femme est ici, à Simla; je la vois trèssouvent '.
Voilà une triste tirade. Cependant, comme je l'ai déjà
1 Cotte jeune et charmante personn i, pleine de grâce et île. bonté, est, liélas ' morte peu de temps après, victime du climat de ce pays. Son mari, un des hommes les plus respectable de l'Inde, reste plongé dans le désespoir avec plusieurs enfants en bas âge.
dit, il n'y a rien d'urgenl celle fois-ci, c'est seulement une précaution que je crois utile. Je suis économe, el il
n'y a que les dessins qui nie lassent commettre quelquefois de petites folies. Quand je parle de dessins; ce sont i\c< dessins indiens.
VlT MÊME
Simla, dans l'Himalaya, 50 juin 1842.
Les fruits sont rares ici dans les montagnes, el l'autre jour j'ai trouvé l'occasion (l'acheter des mangos, fruit qui vient des plaines. Je ne suis pas grand amateur de fruits en général ; mais, les envisageant comme une espèce de médecine, j'en ai mangé considérablement. Or cette expérience m'a prouvé que le mango, fruit résineux, avec un fort goût de thérébenthine, est très-loin d'être rafraîchissant comme je m'y attendais. Pourtant il est considéré dans l'Inde comme le meilleur de tous les fruits du monde. Pour vous, il y aurait ici les pru-
neaux que vous aimez, el c'csl ce qu'il y a de mieux. Dans les boutiques anglaises, on en vend d'excellents venant de France; mais le selzer se remplace par le soda-water
AD MÊME
Fàgou, dans l'Himalaya, 17 juillet 184'2
Je suis dans l'état Hun affamé qui, à force d'abstinence, a presque perdu la faculté de manger, et qui. tout à coup, est gorgé de nourriture. Pendant toute cette bienheureuse journée, j'ai été occupé à lire des lettres de vous et de beaucoup d'autres; et de l'argent en quantité et point de mauvaises nouvelles, grâces à Dieu. Maintenant me voici déjà verso alla sera. J'en suis comme ivre. Mais je répondrai à tout peu à peu: laissez-moi me reposer et écrire nonchalamment; d'ailleurs la poste pour l'Europe ne part qu'au commencement du mois prochain.
Ennuyé au plus haut degré de Simla, j'avais résolu.
malgré la pluie presque continuelle, île parcourir l'intéïieur des montagnes himalayennes avec le capitaine Ttmrlow. Mais il y a eu des malentendus dans nos dispositions, et je suis parti avec le capitaine Macsherry. Nous sommes allés ensemble à une trentaine de vers les de Simla, à un endroit appelé Khéri, enfoncé dans l'Himalaya, où se tenait une foire. Je me trouvais là. dans ma tente, lorsque je reçus toute la pacotille de lettres et d'argent par un pion du gouvernement. Je dis foire, mais c'est une fêle en l'honneur de la déesse du mal et du sang, la déesse Kali, dont le temple s'y trouve. Près de deux mille Pahâris (mot indien pour montagnards) y sont réunis pour une danse astronomique et mythologique, les femmes tournoyant lentement et remuant voluptueusement le corps; les hommes faisant des mouvements étranges, brandissant leurs sabres, presque en délire, et tirant de l'arc les uns contre les autres avec des flèches obtuses, qui pourtant font mal; et cela au milieu des sapins où les perroquets font leurs nids, à huit mille pieds au-dessus de la mer, au fond de l'Inde. Ces Pahâris sont un peuple étrange, honnête au plus haut degré. Vivant dans un climat comparativement froid, ils sont beaucoup plus blancs que les Indiens des plaines, qui sont presque comme des nègres, heurs traits, leur costume et leurs altitudes diffèrent
PI s*,
rM.inn.ir. daprcs le P^.WfcjWf
P.ir::-, Imp i'
S IliSOBOI
également tout à fait de ceux des plaines. 11 y a en eux [•lus d'européen, de russe ou de bulgare, de finnois ou de petit-russien peut-être. Toutes les fois qu'en parcourant la foule je voyais dans un groupe une femme jolie, je lui faisais dire que j'allais faire son croquis, et soudain elle se détachait de son groupe d'un air candide et grave, et se tenait immobile pendant un quart d'heure, tant que je voulais enfin, et, tandis que je dessinais, tout le monde me regardait faire avec respect. Le croquis fini, je donnais au modèle une roupie, qui était acceptée en rougissant; tout cela se faisait avec une certaine solennité simple et primitive. Elles avaient l'air de penser qu'en les dessinant je m'acquittais d'un acte religieux de ma caste : car tout est caste dans l'Inde. Au reçu des lettres, j'ai quitté cette scène mythologique pour m'en retourner à Simla, afin de répondre; et me voilà en route, arrêté dans un endroit qui s'appelle Fàgou, dans un bungalo, à une station enfin. La pluie tombe à verse. Demain, dès le matin, j'irai, par Mahassou, autre station, sombre foret de sapins, à Simla.
A cette foire, décrite plus haut, je me trouvais, comme je disais avec le capitaine Macsberry, un Irlandese, amabile nssai. Je lui parlai, entre autres choses, de votre maladie. « Mais pourquoi, me dit-il, n'essaye-t-il pas la cure du bacon?» 11 paraît qu'un des fameux chirurgiens