VU YACKS
de l'Angleterre a reconnu dernièrement que le lard était un remède souverain pour l'estomac. M. Macsherry m'a donc soumis à une cure régulière de bacon, et c'est en effet le remède à la mode, surtout parmi les délicate ladies. A propos de bien digérer, je mange souvent des champignons dans ces montagnes. Pour le mangiare, je me soumets d'assez bonne grâce au régime de M. Macsherry: ma per il bevere, c'est différent, et je ne veux pas entendre parler de brandy and water, qu'il recommande surtout comme la boisson la plus saine qui existe, le fait étant reconnu et prouvé par tous les savants. En effet, je vois les jeunes dames délicates, s'abstenanl de vin et même de bière, boire le brandi/ and water après diucr.
Simla, 20 juillet IS'^.
Je suis un Crésus maintenant. Dites, je vous prie, qu'il ne faut plus m'envoyer d'argent, à moins de-commissions. Ces dix-huit mille roupies constituent nue richesse immense, et me fout de nouveau rêver à mon
ancien projet de faire une tournée dans le raidi <le la Perse. Mais il faut être sage.
Mes dessins sikes et hindoustanis pourront tout aussi bien, et je crois même mieux, être lithographies à Paris qu'à Calcutta, car le caractère calcnttois on bengali, connu des artistes résidant à Calcutta, et pins ou moins semblable à celui de Ceylan, de la côte de Coroinandel el de celle de Malabar, n'a presque pas d'analogie avec le caractère sike ou hindoustani, le premier se rapprochant du genre moyen âge et le dernier du type généralement connu sous le nom d'oriental, que les Parisiens comprennent bien mieux.
Les tilles pahàris (hindoues) sont vertueuses, mais peu tentées, je suppose, car elles sont peu tentantes, étanl Irès-sales et très-laides, tandis que les mahomélanes montagnardes sont jolies et propres. -
Mais quel immense pays que celle Inde, el comment faire pour voir tout ce qui s'y trouve de curieux, surtout avec ces pauses que le climat vous oblige de faire, à moins qu'on ne soit un Hercule! — Ne vous imaginez pas que je mange beaucoup de champignons; si j'en ai fait menlion, c'était seulement pour vous due qu'il y en a dans ces bois. — Mais voici une touchante histoire. Théodore a déniché de petits perroquets dans un sapin; la mère les a découverts, el, l'amour maternel l'emportant sur la
crainte, elle vient tous les jours se poser sur la cage pour leur donner de la nourriture.
Malgré ma prédilection pour la Perse, l'Inde, je le sens bien, est infiniment plus curieuse. Ce qui m'amuserait beaucoup, ce serait de m'occuper d'un ouvrage, avec des dessins, sur l'Inde. Vous ne vous doutez pas combien un mot ou deux que vous m'avez écrits dans une lettre, je ne sais plus quand, m'ont stimulé dans un moment où j'étais tout à fait découragé. Vous disiez nommément qu'étant dans l'Inde, je devais faire le plus de croquis possible, et vous ajoutiez à cet avis quelques raisons qui m'ont comme réveillé en sursaut. Depuis ce moment je regarde comme un devoir de dessiner tant bien que mal, me disant que, puisque le sort me fait assister h toutes ces merveilles de la nature, quelque indigne que j'en sois, il faut que j'en lire parti de mon mieux, à moins de me rendre complètement méprisable à mes propres yeux et aux vôtres. Cette crainte me met le crayon à la main ; et quelquefois, au milieu des sensations pénibles que j'éprouve en imitant si mal le superbe spectacle qui m'entoure, il me vient l'idée consolante que, quelque insuffisant que cela soit, d'autres ne peuvent pas le faire, parce qu'ils ne sont pas là en présence de ces scènes magnifiques, — et alors je réussis moins mal. — Ce qui agit sur moi comme un mauvais narcotique, c'est que les Anglais de l'Inde n'ont
pas la moindre conception des combinaisons de lignes, qui font toute ma vie, comme pour l'amateur de musique la combinaison des sons; et, à moins que je ne fasse quelque portrait d'un des leurs, ils considèrent mon travail, qui pour moi est plus que sérieux, comme un fastidieux enfantillage; et, n'ayant jamais d'encouragement, ne pouvant jamais montrer ce que je fais à un être qui le voie dans son vrai jour, il faut une grande résignation pour être en état de faire quelque chose qui vaille. Toutes ces excuses, au reste, ne sont peut-être que la dernière branche à laquelle s'accroche le sentiment de mon insuffisance.
A Calcutta, comme je vous ai écrit plus d'une fois, j'ai donné à lithograpliier mes dessins de Ceylan, de Madras et de la cote de Malabar; mais je suis dans de grandes appréhensions, car je n'en ai aucune nouvelle depuis bien des mois.
Ces jours-ci j'ai dessiné de ces temples himalayens qu'on appelle des déotas, et qui ressemblent à des chalets suisses. J'ai fait aussi, d'après nature, plusieurs esquisses de danseurs cachemiriens et de paysans de ces montagnes.
ALI MÊMK
Simla, 25 août 1842.
J'ai reçu hier votre lettre du 29 mai de celle année et du 6 juin de Pétersbourg. Vous voyez, elle a été assez vite cette fois, deux mois et demi. Le vieux Persan existe donc encore! Dieu soit loué! Comme il sera ravi des châles que j'apporte! Je vais partir un de ces matins pour Tchini en Kanaour. C'est une course assez longue, au delà de l'Himalaya, par le Borendo-Gate, ou passage du Borendo (gâte veut dire passage en indien), qui est plus haut que le pic du mont Blanc. Je ne vais à Tchini (une ville) que pour avoir une idée des habitants transhimalayons, à figures plates kalmoukes. Du reste, cela ne m'amuse pas beaucoup; j'aurais préféré prendre une autre
roule. Cependant, comme le séjour de Simla esl encore plus ennuyeux que ce monotone voyage d'une quarantaine de jours, et qu'il faut bien que je reste dans les montagnes
à cause de la chaleur malsaine des plaines, qui durera jusqu'à la fin d'octobre; comme les pluies diminuent déjà el vont cesser entièrement, et qu'on prépare ici des bals, et que j'en ai assez, el que le nouveau gouverneur général, lord Ellenborou^h, et autres personnages officiels, viennent se rafraîchir ici, et que ce sera une cohue; vu tout cela, je fais celte course el prépare mainte el mainte clmse, comme force paniers de bière, de farine, des poules el clii lo sa; et le tout sera porté par soixante montagnards. On coud la tente, petite tenle légère poulies montagnes, à laquelle quantité de Cachemiriens (peuple industrieux) travaillent établis sur le loil ou la terrasse de ma maison. Les gens auront des couvertures de laine, qu'ils étendront sur des bâtons, pour toute habitation, hélas!
DeTchini, si j'y parviens, je m'élancerai droit à la Haye ou à Boulogne.
Le carrousel doit avoir été magnifique à Tsarskoë-Sélo,
AU MÊME
Simla, 14 septembre 1812. nu soir.
Seulement quelques mois. J'ai des nouvelles de mes dessins de Calcutta, et sur ce point donc, grâce à Dieu, je suis tranquille. Me voici prêt pour ma course dans l'intérieur de l'Himalaya, et je crois que je partirai demain; du moins il me semble que rien ne peut plus me retenir. J'ai eu beaucoup de peine à rassembler des gens pour porter mon bagage; mais il paraît que tout est arrangé tant bien que mal maintenant. Lord Ellenberough vient d'arriver ici, car Simla est la capitale d'été de l'Inde. Je l'ai vu dans la rue et j'ai mis ma carte à sa porte; mais je ne lui ai pas été présenté encore, et je n'en aurai pas le temps pour le moment. A mon retour,
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je m'empresserai de le voir, d'autant qu'il a bien voulu m'apporter une lettre du baron Brunow, noire ministre à Londres, lettre non cachetée, où ce dernier me recommande au gouverneur général.
Ce petit voyage ne durera que cinq semaines au plus, et ensuite j'ai l'idée d'aller à Loudiana et à Firouzpore, pour m'embarquer sur l'Indus et me rendre ainsi à Bombay; puis de là en Egypte, puis à la Haye, etc., où que vous soyez, enfin. Dans quel état vous trouverai-je? Dieu sait ; mais je vous trouverai, j'espère. — Ma santé est bonne.
M. Clerk est ici; excellent homme qui m'a montré le
Pandjab, et qui continue à être très-obligeant pour moi. C'est un des grands de l'Inde par sa position, son esprit et ses manières tout à fait distinguées. Adieu. J'espère qu'on a soin de vous; si cela est, je remercierai bien sincèrement à mon retour.
AI MÊME
Voyage dans l'Himalaya, septembre 1842,
Je partis de Simla pour pénétrer dans l'intérieur des montagnes sur un mulet que m'avait prêté M. Clerk. — Pendant huit jours je cheminai ainsi, mais le neuvième le chemin devint impraticable, même pour, un mulet, et je dus le laisser. Il n'y avait plus vestige de route, rien que des précipices béants et des rochers à pic. Alors on coupa un arbre pour en faire une perche, sous laquelle on me suspendit dans un feutre plié en forme de hamac, et douze montagnards m'emportèrent de la sorte, tantôt m élevant dans les nuages, tantôt disparaissant avec moi. selon les accidents des montagnes, dans des gouffres ténébreux, comme s'il s'agissait de pénétrer dans l'intérieur
de la terre. Celle marche silencieuse et morne dura longtemps, mais un jour on me lira de mon hamac; el quelle lut mon horreur en trouvant tout à coup la roule barrée comme par une muraille, et de tous côtés des abîmes et des rocs noirs ! Pourtant mes bons montagnards me prirent sous les bras, m'enlacèrent de cordes, el se mirent à me hisser vers le ciel, le long de ce mur cpii se dérobait dans les nuages, se soutenant les uns les autres, et s'encourageant d'une voix tremblante à poser les pieds avec précaution sur les saillies du roc. Us criaient : « Khaberdàri .si rastà bahàt kharab : Prenez garde, la route est bien mauvaise. »
C'était le passage du Borendo, région de neige éternelle, à travers la principale chaîne de l'Himalaya, limite de l'Inde. Plus je montais, [dus l'air devenait froid, et plus la mort se répandait dans la nature; et pourtant, même dans cette région, le soleil indien était insupportable. Pendant plusieurs heures je fus ainsi porté, suspendu en l'air, au-dessus d'abîmes incommensurables, el je ne regardais plus au-dessous de moi, pour éviter le vertige. Enfin je me trouvai loul engourdi sur le sommet de la crête, à quinze mille deux cent quatre-vingt-quinze pied s au-dessus delà mer'. Là je fus déposé sur une pierre
1 Le mont Blanc est plus Inis, comme ou s.iit.
poinlue, d'où, ayant jelé un coup d'œil de l'autre côté, je vis une vaste étendue de neige en pente rapide; c'était la neige éternelle, et ce qui se découvrait devant moi n'était plus l'Inde. Il faisait froid; un vent perçant me pénétrait. La pente était trop rapide et trop glissante pour la descendre à pied. Je me mis donc sur mon hamac; on me poussa; je glissai, comme au carnaval en Russie, d'une montagne de glace, dirigeant ma course des pieds et des mains, et j'arrivai sain et saut' au lias de la pente. Mais il n'en fui pas de même pour les pauvres porteurs de mon bagage (au nombre de soixante). Ils roulaient de tous côtes en désordre, de même que les paniers, les bouteilles, etc.; les canards etles poules s'étaient échappé?, et couraient ou s'enfonçaient dans la neige profonde. Théodore les poursuivait, et s'amusait dans la neige qui lui rappelait notre pays. François était déjà en bas, et regardait fièrement le Borendo qu'il venait de franchir; puis il se mit à gravir une autre partie de la crête encore plus haute pour sa propre satisfaction. Cette neige éternelle n'occupait qu'une étendue d'une demi-versle à peu près, il fallut encore [tasser avec peine entre des amis de rocs, et à plusieurs reprises par une neige au-dessous de laquelle nous entendions le bruit des torrents. Enlin je parvins à la première végétation de bouleaux rabougris, dont je lis couper un bâton; — je n'en avais cneore jamais
3ô2 vu vagi: s
vu aux Indes. — Je versai une larme patriotique, et poursuivis ma route pénible en descendant toujours. Ce ne fut (ju"à la nuit tombante que je parvins aux forêts de sapins (quatre mille pieds au-dessous du Borendo), où l'on dressa les tentes et où je restai pour eoucher. Mais François n'y était pas: l'infatigable et ponctuel Allemand avait continué son chemin jusqu'à la station prochaine, en suivant strictement un itinéraire qui m avait été donné à Simla. et qui se trouva être inexact. J'avais un thermomètre. Le matin, avant le jour, il y avait dans ma tente six degrés de froid Réaumur: c'était à la lin de septembre, alors que dans les plaines de l'Inde la chaleur est étouffante. Au haut du Borendo je suppose qu'il y en avait douze. Je dus casser la glace pour me laver. Lorsque le soleil parut, je regardai encore, et la température était montée jusqu'à seize degrés de chaud Réaumur à l'ombre, dans ma lente; au soleil il y en avait presque trente.
Le lendemain je descendis de nouveau (j'étais en Kanaour). Pendant quatre jours je parcourus un pays charmant de vallées mystérieuses (secluded), où l'on se sent isolé du monde, et où je cheminais sous d'ombreuses avenues de vignes', me reposant sur l'herbe fraîche et odoriférante, à l'ombre immense des arbres les plus gi-