‹ Voyages dans l'intérieur du BrésilChapitre 19 sur 23 · VOYAGE DE DESTERRO A LAGUNA · texte numérisé non relu

VOYAGE DE DESTERRO A LAGUNA

L*iateiir 8*embarqiie pour se rendre de File de Sainte-Catherine h Varmaçào de Garupava. — Les deux rives du canal qui sépare File dn continent. — Relâche à la paroisse de Nossa Senhora da Lapa ; détails snr cette paroisse ; imprudence de Firmiaoo, orgueil de Taffranchi Manoel. — Passage de la barre méridionale du canal de Sainte- Catherine. — Arrivée à Varnuiçao de Garupava ; mauvais coucher. — Visite au sargenlo mùr Manoel de Sooza. Guimaraes ; une plaine, sa végétation, le palmier Buliâ; Fauteur apprend qu'il a couru un grand danger ; détails sur la culture des terres ; location de chariots.

— L'administrateur de Varmaçào, — Description de cet établissement. — Chemin de Garupaba à Encantada ; les femmes ; une visite à un malade ; culture ; réponse étrange. — Une autre Flore. — Une suite de lacs. — L'anse et la pêcherie à'Embituba. — Embarras pour trouver un logement à Villa Nova ; description de ce village ; culture.

— Le bord de la mer.

En arrivant à Sainte-Catherine, j'avais prié D. Diogo de me procurer une barque [lancha) pour aller jusqu'à l'armaçào de Garupava ou Ganipaba (1) située sur la terre ferme, et de là je comptais me rendre par terre à la ville de Laguna, puis passer dans la province de Rio Grande do

(1) On écrit aussi Garopo&a.

Sul. D. Diogo s'arrangea avec un homme de Garupaba qui devait transporter à Sainte -Catherine une cargaison de farine et me prendre à son retour. Je fis mes adieux aux personnes qui m'avaient si bien accueilli , et je partis , le 18 de mai, muni des meilleures lettres de recommandation. J'étais à peine embarqué que le vent changea, et nous avançâmes avec une lenteur extrême. Peu à peu cependant» notre barque s'éloigna de la ville de Desterro , et nous nous rapprochâmes des montagnes appelées Serra do Cubatào qui lui font face du côté de la terre ferme. Côtoyant File, nous passâmes devant une anse profonde et demicirculaire que l'on appelle Sdco dos Limoeiros (la crique des limoniers) et où se jette le Rio do Tovares (1). Pendant mon séjour à Sainte-Catherine, je m'étais souvent promené sur les bords de cette crique^ qui peut-être sont enclore plus riants que les autres parties de l'ile. Bientôt nous apercevons, du côté du continent, la paroisse de S. José (2).

(1) Le Saco dos Limoeiros n'est indiqué ni sur la carte de M. de Barrai ni sur celle de M. de Villiers; Cazal , Milliet et Lopes de Moura ne rindiquent pas davantage dans leurs écrits ; mais Pizarro le désigne sous le nom de Saco do Rio Tovares (Mem, hisL, IX, 263).

(2) Le village de 5. José ou José da Terra Ferme fut érigé en paroisse en 1751 ; le 27 août 1832, rassemblée législative de la province en a fait une ville. 11 est situé dans une baie, près de la rivière de Maruhy, qui n*est pas navigable. £n 1820, la paroisse de S. José comprenait environ 400 feui et 3,649 communiants ; en 1841, sa population tout entière s'élevait à 6,053 individus libres et 1,635 esclaves. Une partie de cette population descend, à ce qu'il parait, des anciens indigènes (Piz., Mem, hist,, V, 83. — Antero José Ferreira de Brito, Falla do 1" de março de 1841. — Bfill. et Lop. de Moura, Dicc.t U, 572). En 1829 a été fondée, sur la paroisse de S. José, une colonie allemande à laquelle on a donné le nom de S. Pedro d^Àlcantara, et qui, fort différente de celles qui avaient été formées dans la province de Sainte- Catherine par des Français, par des Sardes et par des Belges, pi^ratt

Nous passons devant les terres basses et couvertes de man-" gliers qui, du côté du midi, bordent le Saco dos Limoeiros, et nous doublons la pointe de Caiacanga (1) formant la limite méridionale de cette crique. Plus loin , les mornes laissent peu d'espace entre eux et la mer; leur sommet est couronné de bois vierges ; leurs flancs offrent des planta* tions éparses au milieu des capoeiras, et çà et là des pierres et des masses de roches. Au pied des mornes nous apercevons r église de Nossa Senhora da Lapa (Notre-Dame do la Grotte) , autour de laquelle sont quelques maisons entourées d'orangers. Nous côtoyons la terre de plus près ; nous passons devant plusieurs sitios bâtis au bord de la mer, et nous arrivons à la paroisse même de Nossa Senhora da Lapa, autrement Ribeirao, située à environ 2 legoas de Desterro. Le vent était à Vouest, il faisait presque nuit; le patron de la lancha se décida à jeter F ancre en face de la paroisse.

Pour éviter Tennui d'une soirée passée sur le bord de la mer ou dans ma lancha, j'allai voir le curé, qui d'abord me reçut très-froidement, mais qui devint fort honnête quand je lui eus montré la poriaria que m'avait donnée le

prospérer d*une maDière assez remarquable. Je D*ai pa lire saos un vif intérêt ce qu*a écrit sur cette colonie, eu 1848, le curé de S. José. On aura, sans doute, été surpris de la phrase suivante de sa notice : « U « semble que ces hommes soient venus de si loin, afin de nous repro- « cher, par leur conduite , notre indifférence pour la religion et nous « donner l'exemple d*une fidélité parfaite à observer ses préceptes, seuls « liens qui puissent unir les sociétés humaines. » (Joaq. Gomes de Oliveira e Paiva, Mem. hisi,, sobre a colon, de S, Pedro d'Alcanlara in Beviêt. Mwi., 2* ser., III, 504.)

(1) Ce nom, que nous avons déjà trouvé dans les Campos Geraes, vient, comme je l'ai dit, du guarani caiécd^ tète de singe.

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gouverneur de la prdviiice. Il me fit d'abord prendre le thé, et ensuite, en attendant le souper, il m'offrit de faire une promenade dans sa paroisse. Il faisait un clair de lufie magnifique qui me permettait de distinguer tous les objets. Nous suivîmes de jolis chemins parfaitement unis, bordés de plantations , et à peu de distance les unes des autres nous rencontrions des maisons entourées d'orangers et de caféiers. D'un côté je voyais , à quelques pas de nous , les montagnes couronnées de bois vierges , et de l'autre j'avais de temps en temps des échappées de la mer dont nous entendions les mugissements.

Pendant cette délicieuse promenade, le curé me dît que sa paroisse, nouvellement créée, s'étendait jusqu'à l'extrémité de l'île, et qu'elle avait environ 5 legoas de longueur sur une largeur peu considérable. Dans cette étendue elle comprenait 1 ,900 Ames, dont 400 esclaves mâles et 100 du sexe féminin (1). Si les esclaves étaient à Nossa Senhora da Lapa dans une -proportion plus considérable qu'en d'autres paroisses, cela tenait à ce que, sur la première, il existait plusieurs sucreries et une armaçào, celle de Lagoinha. D'ailleurs ici, comme dans le reste de l'île, il n'y avait

(1) Dès Tao 1763, ane chapeUe avait été construite, sous rinyocation de Nossa Senhora da Lapa^ dans le lieu où est aujourd'hui la paroisse du même nom. Plus tard, une église plus importante remplaça la chapelle; mais ce fut seulement en 1809 qu'elle fut érigée en chef-lieu de paroisse, sous le nom de Nossa Senhora da Lapa do Ribeirao. En 1840, cette paroisse comprenait 1,571 blancs et 563 esclaves; ce serait une diminution sensible sur le chiffre de 1820 ; mais il se pourrait que la circonscription de la paroisse de Lapa do Ribeirao eût été réduite ; car, dans Fintervalle de 1820 à 1840, on a créé deux paroisses de plus dans FUe de Sainte -Catherine (Pizarro, Mem. hisL, Y, 285. — Antero José Ferreira de Brito, Falla do V de março 1841).

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guère de familles qui possédassent plus d'un ou dent esclaves; mais le désir de tous les cultivateurs ^it d'obtenir une possession qui satisfaisait tout à la fois leur orgueil et leur paresse.

D'après ce qui me fut dit par le curé de Lapa, les femmes de sa paroisse n'aimaient pas moins la toilette que celles des alentours de la ville; le curé ajouta que, les jours de grandes fêtes, il n'y avait presque aucune de ses paroissiennes qui allât à la messe sans avoir des bas de soie et des souliers de damaSi Les femmes que je vis à mon arrivée por* talent généralement une robe d'indienne et un châle de soie.

Pendant la nuit que je passai à Lapa le temps fut toujours serein, mais le vent était furieux. Qand je ine levai, il était à l'ouest ; le patron de la lancha me dit que nous ne pouvions partir, et j'eus tout le temps de me promener autour de l'église. Comme je l'avais déjà reconnu, étant encore sur le canal (1) , elle est située au pied d'une suite de mornes qui se prolongent parallèlement à la mer et laissent peu d'intervalle entre eux et le rivage. Devant'l'églîse s'étend une belle pelouse un peu élevée au-dessus de la plage, et à l'extrémité de laquelle sont quelques rochers. De cette espèce de plate-forme on découvre tout le canal, dont la largeur est ici peu considérable, les mornes élevés de Camtnrera (2), qui font face à l'église et sont couverts de bois vierges , enfln toutes les terres voisines. A droite et à gauche de l'église, entre la mer et les montagnes, sont des maisons assez rapprochées les unes des autres, et en-

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(2) Cambirera vient des mots de la Ungoa gérai, eamby, lait , rerû, vase, pot au lait {Diee. porl. brax.y,

36é TOTAOE DANS LES nOTOfCES

toarées de caféiers et d'oraogers. Od commoiiiqae de rune u r autre par de jolis chemins bordés de plantations.

J'étais sur le point de me mettre à table avec le curé, lorsqu'un homme entra comme un furieux dans la chambre où nous étions. Il me demanda si j'étais propriétaire de la laneha qui était à l'ancre devant la paroisse ; je lui répondis que non, mais que les effets dont elle était chargée m'appartenaient. Il me dit alors qu'un de mes gens , que je reconnus au portrait qu'il m'en fit pour être Firmiano, avait tiré imprudemment du côté de sa maison, et que les grains de plomb étaient tombés à ses pieds; qu'il était allé se plaindre aux hommes de la laneha; qu'un nègre lui avait parlé avec beaucoup d'insolence, et lui avait présenté son fusil en le défiant d'avancer. D'après les récits du plaignant, je ne pus douter que le nègre en question ne fut Manoel. Rien n'égalait l'orgueil de cet homme ; rien n* égale, en général, celui de tous les nègres libres. Comme leur couleur peut les faire prendre, à chaque instant, pour des esclaves, ils ne songent qu'aux moyens de la démentir, et refusent de faire une foule de choses qui ne répugnent à aucun blanc raisonnable.

Depuis le matin il faisait un calme plat ; mais, vers les deux heures, le patron de la barque se décida à partir et donna ordre à ses nègres d'aller à la rame.

Au delà de Nossa Senhora da Lapa le canal continue à 'avoir peu de largeur ; les mornes s'étendent jusqu'au rivage, des bois vierges les couronnent, et leurs flancs étaient, à l'époque de mon voyage, couverts de capoeiraSf au milieu desquelles des plantations de cannes à sucre formaient une marqueterie d'un vert tendre. De distance en distance on voyait au pied des mornes p sur le bord du

canal, des sitios plus pittoresques les uns que les autres, et dont quelques-uns n'étaient point sans importance.

Nous laissons derrière nous, du eâtédu continent, la Freguezia da Enseada (la paroisse de Tanse], qui porte ce nom parce qu'effectivement elle est située au fond d'une petite baie. L'église a été bâtie au pied d'un morne dont la partie la plus baâse était seule cultivée, le reste couvert de bois (1).

Cependant le vent s'était élevé ; onavait hissé la voile, et nous approchions de la barre du sud ; mais alors il était déjà tard , et bientôt je cessai de distinguer les objets. Le patron me demanda si je ne craignais pas de passer la barre pendant la nuit. Il faisait un clair de lune superbe, le vent était favorable ; je répondis à cet homme que je m'en rapportais à sa prudence. Il se décida à continuer le voyage. La mer était loin d'être calme, et nous savions que la sortie du canal est quelquefois dangereuse, à cause des bancs de sable dont elle est embarrassée. Bientôt nous sentîmes la barque, soulevée par les flots, retomber

(1) La paroisse à" Enseada ou Enseada do Brito a été créée, en 1751, sous rinyocation de Notre-Dame du Rosaire, d*où lui vient le nom qu'elle porte dans les actes publics {Nossa Senhora do Rosario da Enseada do Brilo). On y comptait, en 1822, 170 feux et environ 1,360 adultes ; en 1840, 512 feui, 2,141 individus libres et 590 esclaves. C'est sur la paroisse d'Enseada, au bord du Rio Cubatâo,que se trouvent les eaux thermales très-vantées , dites Caldas de Sanla Catharina. Un hôpital fut commencé, sous Tadministration de Tovar, près des sources du Cubttâo ; la construction de cet établissement a été interrompue pendant un grand nombre d'années; mais elle a fini par être reprise, et eu 1847 le président de la province annonçait à rassemblée législative que la moitié de l'édifice était achevée (Piz., Mem, histl, IX, 82. — Sigaud, CHîmU, 501.— Mill. et Lop. de Mour., Dtcc, 1, 201. — Antero José Ferreira de Brito, Fallas de 1841, 1847).

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brusquement en qiHis donnant de fortes secousses conune si elle allait être engloutie. La barre était passée.

Malgré F obscurité de la nuit, je reconnus, au delà du canal, divers tlots, snr Tan desquels est une forteresse. Après le passage de la barre, je m'étendis dans la barque ; je m'endormis et ne me réveillai qu'a Varmaçào de Garubava (du guarani ygacupa^ l'anse des barques), où nous arrivâmes à deux heures du matin.

La barque fut attachée à la cale [trapiche). Le patron m'engagea à débarquer et à passer dans sa maison le reste de la nuit ; comme le froid était assez vif, j'acceptai son offre ; sa femme étendit une natte par terre, et je m'y couchai.

Je me levai à la pointe du jour et fis débarquer mes effets. L'administrateur de YarmaçàOt auquel j'avais été recommandé, était absent. Celui qui le remplaçait m'installa dans une grande chambre fort vilaine et sans meubles, où l'eau pénétrait de tous les côtés. Je demandai si les chariots qui devaient me transporter à la paroisse de Villa Nova (ville neuve) et avaient été retenus depuis longtemps par D. Diogo étaient arrivés ; personne n'en avait entendu parler : je me décidai, en conséquence, à aller à une demi-lieue de Garupaba porter une lettre de recommandation au sargento mér Manoel de Souza Guima- RÂES, qui avait été chargé de me procurer des moyens de transport.

En sortant de F armapôo pour me rendre à la fazendadxi sargento môr^ je traversai d'abord une plaine sablonneuse, couverte de gazon et d'arbrisseaux, parmi lesquels on trouve abondamment la Myrtée, nommée Myrda Garopabensis dans mon Flora Brasiliœ^ ete.f et l'Ericacée n^ 1769 ter,

appelée vulgairement Camarinka^ dont les fruits, noirs, lisses» luisants, disposés en grappes, sont rafraîchissants et d'un goût agréable. À une autre époque dç Tannée, j'aurais certainement recueilli, dans cette plaine, beaucoup d'espèces de plantes; mais le temps de la floraison était passé, et Ton ne trouvait plus que des débris ; c'est à peine si, comme dans notre automne, un petit nombre d'individus tardifs et rabougris offraient encore quelques fleurs.

Le végétal le plus remarquable de tous ceux qui croissent dans la ^ngulière plaine de Garupava est un palmier nain que je ne connaissais point encore, et auquel on donne le nom de Butià (1). Sa tige n'atteint guère plus de 5 pieds de haut. Elle est chargée, à sa partie supérieure, d'écaillés courtes qui ne sont autre chose que la base des feuilles anciennes déjà tombées, et elle se termine par une touffe de feuilles nouvelles, ailées, recourbées, longues de 3 à 4 pieds, glabres, d'un vert glauque. Le pétiole de ces feuilles est bordé, à la partie supérieure, d'épines écartées, et, à la partie inférieure, de filaments, débris d'une gaine qui, originairement, entourait la gemme centrale. Dans une fossette qui se trouve à la base de chacune des folioles de la feuille, on voit quelques écailles rousses et scarieuses. Les spathes, linéaires et aiguës, ont la forme d'une nacelle. Les fleurs sont disposées en panicule sur des branches parfaitement simples : je ne les vis point; mais les fruits qui en résultent étaient, lors de mon voyage, au moment de la maturité , ils ont la grosseur d'une noisette; ils sont charnus» ovoïdes, glabres, jaunes, d'un goût agréable, et ren-

(1) Oq éerit, en gii«r«]ii, mbvMà, Ce mot, dans cette langue , signifie cQcoUer, (Rniz de Montoja, Tes. leng. guar.)

ferment ua petit noyau qui ressemble à celui de F olive.

Après avoir traversé la plaine dont Je viens de faire la description y j'entrai dans un bois vierge assez fourré ; Je passai devant des plantations de manioc et d'orangers parfaitement régulières y ce qui au Brésil est une véritable merveille, et enfin j'arrivai à la fazenda du sargevUo môr.

Elle était située sur une hauteur d'où Ton découvre tout h la fois une échappée de la mer et une vaste plaine couverte de bois, qui n'est que la continuation de celle dont j'ai parlé tout à l'heure. Cette habitation était aussi pour moi une espèce de rareté ; car^ à Minas et à Goyaz , c'est généralement dans les fonds que l'on bâtit les fazendas.

Le patron de la barque qui m'avait amené à Garopaba était venu avec moi chez le sargento m6r; celui-ci lui fit les plus vifs reproches de ce qu'il avait compromis mon existence en passant de nuit la barre du canal de Sainte-Caiherine : je ne croyais pas avoir couru un si grand danger.

Quand il eut achevé sa semonce, le sargento môr m'invita ù diner, et j'acceptai. Sa femme mangea avec nous, ce que n'aurait certainement pas fait une dame de Minas ou Goyaz, et elle fut enchantée des éloges que je donnai à Sainte-Catherine, qui était sa patrie.

Le sargento môr me dit quil cultivait principalement le manioc, et que cette plante réussissait dans ce pays mieux que toutes les autres^ parce qu'elle aime surtout les terrains sablonneux. Il ajouta que, lorsqu'elle avait remplacé immédiatement un bois vierge , on laissait reposer deux ans les terres où elle avait été plantée , mais que, si elle l'avait été dans une capoetray il fallait attendre quatre à cinq ans , pour que les arbrisseaux et les broussailles

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fussent de nouveau en état d'être coupés et brûlés (1).

Mon hôte me promit que j'aurais le lendemain trois chariots pour aller à la paroisse de Villa Nova^ située à 6 lieues seulement de Garupaba. Chaque chariot devait me coûter 10 patacas (20 fr.), et le sargetUo môr s'était engagé à m'en fournir deux. Je crois qu'à ce prix il n'au* rait pas été fâché d'avoir tous les jours des recommandés, et même de leur donner & dîner. Depuis Curitiba, je dépensais dix fois plus que dans l'intérieur» et je trouvais beaucoup moins de plantes. Si je n'avais pas fait de grandes économies dans mes précédents voyages, il m'eût été impossible de continuer celui-ci.

De retour à Yarmaçàoy j'allai rendre visite à l'administrateur général, qui était arrivé en mon absence. A peine fus-je entré dans sa galère ou varanda (2), que l'on se mit en prières, et l'administrateur m'édifia par son air de dévotion et d'humilité. Le lendemain, il entendit deux messes; avant la seconde, à laquelle j'assistai, il récita des prières tout haut en langue vulgaire, et pendant le temps que dura cette messe il prit les postures les plus humbles. Comme j'ai déjà eu occasion de le dire, les Brésiliens traitent fort lestement les pratiques, qui, pour eux, sont trop souvent la religion tout entière ; aussi fus-je fort surpris de cet étalage de dévotion, dont j'étais témoin pour la première fois depuis que j'étais en Amérique. J'espère qu'il était chez T administrateur l'expression de vertus sin-

(1) Mes précédentes relations contiennent des détails étendas sar les eapoeiras. (Voir, en particulier, mon Voyage dans les provinces de Rio de Janeiro et de Minas Geraes, J, 194.)

(2) J*ai donn'' Texplication de ce mot dans mes relations précédentes.

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cères ; mais , au nombre de ceUes que je me plais à attribuer h cet homme, je ne puis mettre l'hospitalité; car TaGcueil qu'il me ^, à mon arrivée, fut très-froid, pour ne pas dire dédaigneux ; qubique le temps ne fût pas cbaod^ il ne m'offrit point à entrer dans sa maison, et ne me fit aucune politesse.

Il s'en fallait bien que Yarmaçqo ou p6di|srie de Garupaba fût sans importance ; cependant les bâtiments qui la composaient étaient bien moins considérables que ceux d'Itapocoroia (1), et la vue est également ici beaucoup moins agréable. Harmaçao était située au fond d'une anse étroite et allongée , entourée, à droite et à gauche , dé mornes couverts de forêts d'un vert sombre. Le paysage, en général assez monotone, emprunte pourtant un peu de variété de la vue de quelques collines qui appartiennent au continent, mais qui, par une illusion d'optique asseï singulière, semblent deux iles séparées par un canal et s'élevant en face de ïarmaçao. Cette dernière ne correspondait point au milieu de l'anse. L'église, les logements de l'administration, ceux du chapelain et des contre-mattres (feitores) avaient été bâtis, à mi-côte, sur un morne dont le sommet était couvert de bois ; l'usine où l'on faisait frire les morceaux de baleine (engenho de frigir) , les réservoirs, les cases à nègres s'élevaient sur le rivage.

Je partis de Garupaba, le 21 mai, avec mes trois cha? riots.

Le chemin que je suivis est plat, fort beau, et traverse toujours un pays de bois vierges ; mais, surtout dans le voisinage de Xarmaçào^ beaucoup de terres avaient dé|à

( 1 ) Voir plus haut.

été défrichées; je vis mèmey de distance à autre, des niios et quelques plantations de manioc. Nous passâmes une petite rivière appelée Rio de Garupaba, qui va se jeter dans un lac du même nom voisin de la mer. C'était un jour de fête : je rencontrai un grand nombre de femmes qui revenaient à cheval de la messe, fin général , elles ne portaient point de chapeaux d'homme comme celles de Minas 9 mais de véritables chapeau^ de fi^nme; elles ne craignaient point de regarder à droite et à gauche, de me rendre les saints que je leur faisais et de parler aux passants.

Une d'elles, m' ayant vu recueillir des plantes, voulut absolument que je fusse médecin, et me força d'entrer chez elle pour voir un malade. C'était un homme qui, depuis plusieurs mois, était tombé en paralysie, et de jdus habiles auraient été peut-être aussi embarrassés que moi. Je recommandai le malade à Dieu, je l'engageai à prendre patience, à espérer que sa jeunesse le sauverait, et je m'échappai le plus vite qu'il me fut possible.

Après avoir fait environ 3 legoaSy je m'arrêtai à un petit sitio appelé Encantada (enchantée], qui appartenait au maître d'un de mes chariots, et où je passai la nuit. Tout en causant avec mon hôte , je lui demandai combien de temps il fallait, dans son pays, laisser reposer la terre pour que les capoeiras pussent être coupées. Nous avons tant de terres, me répondit-il, que, lorsqu'on a planté dans un endroit, on l'abandonne et l'on va planter ailleurs.

Peu après être sorti d'Encantada, nous entrâmes dans un campo sablonneux parsemé de buttas très-rapprochés les uns des autres, entre lesquels croissaient des arbris-

seaux et des sous-arbrisseaux, par exemple le n* i788. C'était pour moi un effet de végétation tout à fait nouveau que ces palmiers nains, dont les feuilles glauques et aiguës forment des espèces de berceaux sous lesquels croissent des arbustes presque tous d*un vert gai. Une Flore décidément extratropicale commençait; celle de Rio de Janeiro que j'avais encore retrouvée, avec des modifications, dans nie de Sainte-Catherine avait disparu.

Alors nous marchions à peu près parallèlement à la mer; mais nous en étions à 1 lieue ou trois quarts de lieue. Entre le chemin que nous suivions et TOcéan , nous laissâmes, m'a-t-on dit, une suite de lagunes, dont la première, appelée Lagoa Encantada (le lac enchanté), communique avec celle i*Araçatuba; cette dernière avec la Lagoa d* Embiraquaraj et enfin celle-ci avec la mer (1).

Au midi de ces lacs, il en est un autre, m'a-t-on assuré, qui n'a aucune communication avec eux, que Ton appelle Lagoa de Panema (2).

(1) Araçaltiba vient des mots guaranis araçà, nom qne Ton donne, tomme je Tai dit ailleurs, h tous les Piidium à fruit piriforme, et tiba, réunion, réunion Caracas, — Je trouve Tétymologie d'Embiraquara dans la lingoa gérai; emyra, arbre, et coarOf creux, le créai de Tarbre.

(2) Le père Antonio Ruiz da Monloya traduit le mot guarani panema par le mot espagnol relama [Tes. guar,)^ qui signifie genélt et qui, sans doute, a été appliqué à quelque plante américaine à fleurs jaunes. Dans la lingoa gérai, panema ou panemo veut dire qui n'est bon à rien. — Cette suite de lacs dont je parle ici rappelle naturellement ceux qui s'étendent près de Rio de Janeiro, entre Praia Grande et le cap Fric, et que j'ai cités dans mon Voyage sur le liUoral, II, 301 : Piralininga, Jlapûig, Maricây Cururupina, Brava, Jacuné, enfin Saquaréma et Araruama, — iV. B, On remarquera que j'ai cru devoir écrire Tavantdernier de ces noms, comme je l'ai fait dans ma relation de voyage, et non Sagoaremat comme le désirerait M. le prince de Neuwied. Caiil

Au delà du campo de butiez, dont j'ai parlé tout h r heure, nous passâmes auprès d'un petit morne couvert de

écrit, à la vérité, Sequarema; mais, dans ce mot, il n*y a pas de différence pour la seconde syllabe, et c*est seulement sur cette syllabe que je ne suis pas parfaitement d*accord avec M. de Neuwied; d'ailleurs on trouve SaqtMrema dans les Memorias hUlorieas de Pizarro, dans le Diecionario do Brazil de MiUiet et Lopes de Moura, sur la carte de la province de Rio de Janeiro par Gonrado J. Niemeyer ; enfin il est consacré par un document officiel, le rapport du ministre de l'intérieur du Brésil pour Tannée 1S47. M. le prince de Neuwied dit, il est vrai, qu'il a cru entendre Acigoarema et non Saquarema; mais, quand il a passé dans les environs de ce lac, il commençait son important voyage, et, lorsqu'on n*a pas encore eu le temps de se familiariser avec une langue, on se trompe facilement sur les sons que Ton entend ; avec le temps ils se dessinent mieux, si je puis m'exprimer ainsi, et Ton est soi-même étonné des erreurs que Ton avait commises d'abord. Sous ce rapport, plusieurs de mes notes manuscrites sont fort défectueuses, et, pour peu que j'eusse continué le Flora Brasilim meridionalis, j'aurais re^fié bien des fautes qui s'y sont introduites. Si M. le prince de Neuwied était retourné à Rio de Janeiro à la fin de son voyage , U n'aurait certainement plus entendu Arcos do Cariocco, mais Areos da Carioca, J'ai dit que l'étymologie indienne tendait à prouver l'exactitude du mot Saquaretna, M. de Neuwied répond que j'ai pu facilement me tromper, cela est parfaitement vrai ; mais j'ai pris tous les moyens qui étaient en mon pouvoir pour ne pas commettre un trop grand nombre d'erreurs. Un Espagnol fort instruit dans le guarani, qui habitiiit les Missions à l'époque de mon voyage, m'a communiqué l'étymologie d'une foule de mots; j'ai sans cesse entre les mains l'inestimable Tesoro de la lengua ifuarani du père Ruiz da Montoya ; je consulte aussi très-souvent le Diecionario porluguez e brasiliano et la liste de M. Francisco dos Praleres Maranbâo ; j'ai recours, en cas de besoin, à VArte da gramalica da lingua do Brazil du père Luiz Figueira, aux notes de Francisco José de Lacerda e Almeida , et même à celles de Luccock. Il me semble qae ceux qui nous donnent des étjmologies grecques ou arabes ne prennent pas plus de peine que moi pour trouver la vérité. Je pourrais ajouter que, pendant mon séjour sur les bords de l'Uruguay et dans les Missions, mes oreilles ont dû se familiariser avec la langue guarani, et j'ai continué à l'entendre parler par les deux jeunes Indiens que j'avais malheureusement amenés en France.

871 TÔYAGE DANS LES PROVINCiBS

bois, et nous arrivâmes sur le bord de TOcéati au fond de Tanse i*Emhttuva où Embituba^ qui, m'a-t-on assuré, offre un très-bon mouillage (1). Là je trouvai sur la plage, au milieu d'un gazon très-fin, la Composée 1779, et le Verbena Melindres, aux fleurs d'un beau vermillon, t^ue Ton cultivait dès lors à S. Paul et qui depuis est devenu si commun dans nos jardins.

Au fond de Tanse d'Embituva se trouvait la pêcherie qui portait le itième nom , la plus méridionale de toutes : les bâtiinents qui la composaient étaient situés sur le rivage; ils avaient peu d'élévation et étaient beaucoup moins considérables que ceux dltapocoroia et de Garuilaba.

Auprès de Yarmaçao d'Embituva, nous quittâmes le rivage, puis nous passâmes devant un petit poste militaire où étaient cantonnés deux soldats du bataillon en garnison à Sainte-Catherine (2). Je leur demandai si j'étais encore loin de la paroisse appelée Villa Nova : ils me répondirent avec beaucoup de politesse ; ensuite , ayant reconnu que j'étais Français, ils ine dirent qu'ils avaient fait la guerre dans notre pays, et m'invitèrent à partager leur repas;

Continuàht notre route, nous arrivâmes, au bout de

(1) Un Espagnol-AméricaiB, trës-yersé dans la langue guarani, faisait dériver Embiluba d'imbettba , plage élevée. U ne me semblerait pas impossible que ce mot vint plutôt d'umbût espèce d'arbrisseau, et t%ba, réunion, réunion d'umbiu. Van Lede, qui, peut^tre avec raison, écrit Jmbiiuba, dit que Tanse dont il s'agit abrita une petite escadre brésilienne destinée à appuyer l'armée impériale, lorsque celle-ci faisait le siège de la ville de Laguna, dont les révoltés de Rio Grande s'étaient emparés (Colonisation thêBréiiif 116),

(2) Voir plus haut.

quelques instants, à Villa Nova. Je demandai le commandant pofur le prier de me procurer un gtte et lui remettre une lettre du gouverneur de la proyince : il était absent, ainsi que celui qui derait tenir sa place. Ne sachant à qui m'adressera j'allai trouver le curé, qui me renvoya au caporal du détachement cantonné dans le villaige ; celui-ci i à son tour, me renvoya à un sergent de la garde nationale, obligé, me disait-il, de remplacer le commandant. Le sergent refusa absolument d'odvrir la lettre, parce qu'elle ne lui était pas adressée ; et je commençais a perdre patience, lorsqu'un des spldats du détachenient vint m'offrir la maison on il était logé. Dans le même instaùt, la femme du commandant me fit dire qu'elle pouvait me céder une partie de la sienne, et j'acceptai son oflFre.

Vilh Nova (ville neuve)» autrement Santa Atma d^ LagtmOi chef-lieù d'une paroisse qui appartient au district de Lagunà , est un petit village situé à quelques pas de la mer, au pied d'un morne couvert de bois. Il se compose d'utie église assez mesquine et sans cloche, et d'un nombre peu considérable de maisons bAties, pour la plupart, autour d'une place couverte de gazon. Appartenant à des cultivateurs, ces maisons, comme celles des petites villes de l'intérieur, ne sont guère habitées que le dimanche; pendant la semaine, le village reste désert (1).

Si l'on avait pladé le chef-lieu de la paroisse de Yilla Nova sur lé bord àè l'anse d'Embituva , ou bien à rextré-^

(1) En 1840, 1a population de Villa Nova s*élevait à 2,474 individus libres et 460 ëdclAveà (Aiitéb iosêFe^félfa de Srito, Mla do V dé março de lS#t).

mité septentrionale du lac voisin appelé Laguna, qui communique avec la mer, et dont je parlerai plus tard» il n'est pas douteux que ce village, ayant des moyens fiiciles de communication, ne fût devenu florissant; mais, entre deux points très-rapprochés et extrêmement favorables à la fon* dation d'une ville ou d'un village, on a choisi le lien qui rétait le moins , puisqu'on face de Villa Nova la côte est fort dangereuse.

Le commandant revint dans la soirée et me dit qu'aux environs du village on cultivait principalement le manioc» le riz, les haricots, et que l'on faisait aussi un peu de mais et même du froment. Quelques agriculteurs préparaient , avec la charrue, la terre où ils devaient mettre da Ué ; d'autres faisaient usage de la bêche. Ici, comme dans toutes les parties du Brésil où j'avais voyagé jusqu'alon, on se plaignait beaucoup de la rouille.

Presque au moment où j'arrivai à Villa Nova, je louai , pour la somme de 16 fr. chaque (8 patacas)^ trois charioli attelés chacun d'une paire de bœufs : ils devaient me conduire, avec mon bagage, jusqu'à la ville de Laguna, Soignée seulement de 5 legoas. Les maîtres des chariots me prévinrent que je ne pourrais me mettre en route le lendemain, parce qu'il fallait qu'ils cherchassent leurs boeufs dans les bois , où ils étaient errants. Sans cela même» il m'eût été difficile de partir, car il plut presque tonte la journée , et je passai un temps considérable à examiner les plantes que m'avait fournies, la veille, une Flore qui, comme je l'ai dit, était nouvelle pour moi.

Je partis fort tard de Villa Nova, et jusqu'à Laguna, où je voulais me rendre, je suivis, avec mes bœufe et mes chariots, une plage fort dure où l'on marche sans peine.

La première pointe qui se présenta à nous s'appelle Tafirma,^fi guarani tapii, tapir, et ttba, réunion, réunion de tapirs.

Avant d'y arriver nous passâmes en face d'un tlot inhabité qu'on nomme Ilha dos Araras (File des aras), parce qu'il sert d'asile à une espèce d'aras communs sur cette cÀte et que je n'avais encore rencontrés nulle part. Ces oiseaux, dont le plumage est d'un bleu verdâtre, ont le tour des yeux jaune ; le seul que je vis de près me parut plus petit que l'espèce commune.

Entre la pointe d'Embltuva, que j'avais laissée derrière moi depuis quelques jours, et celle de Tapiruva, le terrain, à une faible distance de la mer, s'élève un peu, et l'on y voit des arbrisseaux d' un vert foncé pressés les uns contre les autres.

Après avoir passé derrière la pointe de Tapiruva, nous nous trouvâmes sur une seconde plage qui a beaucoup plus d'étendue que la première, et porte le nom de Praia Grande (la grande plage). En cet endroit, les sables s'étendent fort loin de la mer, et au delà de cet espace entièrement nu on ne voit qu'une végétation maigre composée principalement d'un Séneçon , dont les tiges rampantes sont éparses çà et là sur le sable, et d'une Amarantacée; viennent ensuite des Cyperacées assez rapprochées, et c'est seulement dans le lointain qu'on aperçoit des mornes couverts de bois.

La pointe qui, du côté du midi, borne la Praia Grande s'appelle Mono d!Igi (1), et, comme celle de Tapiruva ,

(1) récris peut-être d*tiiie manière incorrecte le mot igip dont j*ignore U signification.

elle est un peu élevée au-dessus de la mer et couverte de verdure. Je passai derrière le Morro d'Igi i et mie trouvai sur une troisième plage aride comme la seconde.

Dans toute cette journée, je ne recueillis aucune plante. Le temps était superbe, le ciel sans nuages, mais l'aspect de la campagne d'une monotonie fatigante. Partout dès sables^ aucune niaison, aucune trace d'homme , la yégétation la plus maigre, toujours le bruit uniforme des flots de la mer qui venaient mourir à nos pieds.

Au delà de cette dernière plage; nous trouvâmes iine petite chaîne de montagnes appelée Jforro da Laguna (le morne de la lagune), qui s'étend parallèlement à la mer jusqu'à la Tille du même nom. Nous passâmes derrière ces montagnes, et nous arrivâmes à Laguna, située sur le bord oriental du lac qui porte aussi son nom.

DE^Ami-PAUL ET DE SAINTE-CATHERINE. 379

CtiAPlTHÈ XXIX.

tA TÎLLÈ DE LA6DNA.

Histoire de la ville de ÎAiguna, — Limiieade Éoil district.- -^ Aâtàre de la population de ce district. — Ses productions. — Lac de La§una, -r La langue de terre qui sépare ce lac de T Océan. — Position de la yille de Laguna ; sa forine ; rues ; maisons ; église ; flontàine ; place ; mairie ; Tue ; commerce. — Difficulté de trouter de^ tnofené de iruisport jusqu'à Porto-Âlegre. — Un batelier. — Location d'ade charrette* Un escamoteur. — Les camaradas de Fauteur.

S1I faut en croîte Gabriel Soares, ce furent les Tapliyas qui, dans rorigine, occupèrent le pays où est aujotird'hui située Laguna. Cette ville , à làqiielïe on donna |)rimitivehient le nom XAlagoa^ qu'elle conservait encore en 1712 (1), est la plus aticienné de la prôTÎùciBi de Sainte- Catherine y et elle en fut longtemps la plus renommée. Possédé de la manie des découvertes qui, pendant si longtemps, poussa les habitants de S. Paul dails les déserts les plus sauvages, Domingo de Bnito Feixotô , natif de la ville de S. Vincent j s'embarqua, vers le milieu du xvi* siè-

(1) Gabriel Soares de Souzai Noticia do Braxil ia NoU uUramar., Ul, parte 1*, 88* — Frezier, Voyage, 21.

de, avec ses deux fils, Francisco et Sebastiâo , et alla former an établissement dans le lieu où est aujourd'hui la ville de Laguna. Un de ses premiers soins fut de construire une église sous T invocation de Saint-Antoine-des- Anges [S. Antonio dos Anjos), Pendant longtemps il la fit desservir à ses frais, et il soutint avec la même générosité les colons qu'il avait attirés auprès de lui. Mais cet homme aventureux se trouvait trop à l'étroit dans son établissement de Laguna ; il partit pour les campagnes de Rio Grande, qu'il peupla de bestiaux, et il mourut après avoir donné partout des preuves de son intrépidité et de sa constance. Accablé, à son tour, de vieillesse et d'infirmités, son second fils Sebastiâo se retira à S. Vincent, et il commençait à y goûter quelque repos, lorsque le gouvernement le nonuna capiiào m6r du district de Laguna qui alors avait une étendue immense. Il fut chargé des commissions les plus importantes, entre autres d'ouvrir un chemin entre Laguna et Rio Grande de S. Pedro, d'empêcher les étrangers de faire le commerce avec Sainte-Catherine et de pousser ses explorations jusqu'à l'ancienne colonie portugaise du S. Sacrement alors abandonnée. Le capitào màr Sebastiâo de Rrito Peixoto avait fini par épuiser entièrement sa fortune et sa santé dans les plus dangereuses expéditions ; il mourut pauvre, délaissé par le gouvernement qu'il avait servi avec tant de générosité (1).

A cette époque, la ville de Laguna dépendait de la province de S. Paul, et pendant un grand nombre d'années ce furent les capitàes môres qui envoyaient dans l'île de

(1) José Fel. Fernand. Pinheiro, Ànncun âa prwineia de S. Pedro, 2* éd., 398.

DE SAmT-PAOt ET DE SAINTS-CATHERINE. 381

Sainte-Catherine les officiers qui devaient y maintenir le bon ordre (1). Plus tard» on a reconnu combien la position de Desterro était plus favorable que celle de Laguna, et celle-ci a perdu sa suprématie.

Lorsqu'en 1777 les Espagnols s'emparèrent de Ttle de Sainte-Catherine, le capitaine Cypriano Cardozo de Barros Leme accourut avec une douzaine d'hommes pour défendre la ville de Lagûna. Il la trouva presque déserte ; ses habitants avaient fui dans les bois. Il parvint à les rallier» ranima leur courage, et se prépara à une vigoureuse défense. Bientôt le sénat municipal de Laguna reçut de Zeballos» le gouverneur espagnol de Sainte-Catherine, Tordre de se rendre, avec tout le peuple, sur la plage de Villa Mova, et prêter serment de fidélité au roi d'Espagne, devant une corvette ennemie. Une partie des Espagnols avait débarqué; le brave Cardozo tomba sur eux à T improviste, leur coupa la retraite, força la corvette à lever l'ancre, et depuis ce moment le pays ne fut plus inquiété (2).

Pendant longtemps, la ville de Laguna suivit le sort du reste de la province ; mais, en 1839, elle fut prise, sans la moindre résistance, par les rebelles de Rio Grande. A l'aide de quelques embarcations qu'il avait armées , leur commandant David Canavareo se mit à inquiéter les habitants de la côte, prit plusieurs navires marchands , et menaçait déjà l'Ile de Sainte-Catherine , lorsque Frédébig iMariath, officier de la marine impériale (capitao de tnar e gt*erra)^ força la passe de Laguna, et, le Iode novembre,

(1) Frezier, Voyage dans la mer du Sud, 21. -.• Soathey, HUi. ùf Braz,, III, 859.

(2) J. F. Fernaudes Pinh., Ànnaet da prov, de S. P., 2« éd., 420.

m ¥0¥AOB DAIiS U£S PROVINCE

s'empara i» la viliie, malgré la défense assers vigoureusô que firent les re))el)es. DaQS Le ieoi}Fant de la même année, les reyei^jiis de la 4^aiie n'atteignirent guère plus du cinquième de ce qu'ils avaient été deux ans plus tôt; mais, depuis cette époque, Laguna a réparé ses pertes, elle a remplacé ses maisons» qui avaient été détruites, par d'autres u^mi bâties, et a oublié ses malheurs (1).

P' après ce que me dirent les principaux habitants dn paxs, le district de Laguna comprenait, à l'époque de mon voyage, environ 50 lieues de côtes. Il commençait , au nord, entre Encantada et Villa Nova, et de ce côté il avait pour limite le district de Sainte-Catherine; au midi, il était séparé de la province de Rio Grande do Sul, comme il l'est encore aujourd'hui, par le Rio Mambitûba. Du côté de l'ouest, on n'avait point encore formé d'établissement à plus de â legoas de la mer, si ce n'est pourtant sur les bords de quelques rivières, ceux du Tubarao, par exemple, où l'on s'était avancé dans une étendue d'environ 10 legoas. Une des principales causes qui empêchent les habitants du district de pénétrer davantage dans F intérieur était la crainte des Indiens ennemis, qui quelquefois avaient fondu sur des sitios éloignés , et en avaient massacré les habitants. On ignorait à quelle nation ces Indiens appartenaient, et on les désignait sous le nom générique de Bth grès (2).

On comptait, dans tout le district de Laguna , environ 9,000 individus, blancs pour la plupart. Parmi eux se

(1) José Ignacio de Abreu e Lima, Synopsis , 375. — Antero José Ferreira de Brito, Falla do V de março 1841. ~ Van Lede, Colonisation, 331. — Aube, Notice, 23.

(2) Voir plus haut.

DE SAUfT-PAUL ET DE SAUffTfrCATIIERINE. 393

trouvaiient aussi quelque^ métis d'Indiennes et de Portugais ou d'Indiennes ^ de noirs. Les mulâtres étaient fort peu nombrieux. Il n'est point étonnant, au reste, que ces derniers soient rares sur cette côte, et qu'on en trouve dans l'intérieur, à Minas, par exemple; les aventuriers qui peuplèrent les provinces centrales n'eurent longtemps que des QégrjBsse^ .94 milieu d'eux ; des femmes Uapches n'eusr sent point voulu les suivre dans leurs périlleuses e^qpéditions : le littoral de S0inte-Catherine, au contraire, a été, comme je l'ai dit, peuplé par des habitants des lies Açores, qui étaient accompagnés de leurs familles, et, à moins d'être blasé par le libertinage, l'homme blanc ne recherchera les négresses qu'à défaut de femmes blanches.

Les terres du district de Laguna sont couvertes de forêts très-fertiles et rapportant principalement du manioc, du riz, des haricots^ du maïs, des fèves et un peu defirongient (1). La culture du chapvre réussit parfaitement sur les bords du Tubarao; mais, comme les produits de cette plante ne pouvaient, à l'époque de mon voyage, être vendus qu'au gouvernement, et que les agriculteurs étaient mal payés, ils n'ensemençaient que la quantité de terre rigoureusement indispensable pour ne pas perdre certains privilèges que leur procuraient leurs semis.

Le lac de Laguna (lac, lagune), sur le bord duquel est située la ville du même nom, a probablement été appelé de ce nom seul, soit parce qu'on le considérait comme le plus considérable de tous les lacs du pays, le lac par excellence,

(i) MM. Van Lede, Milliet et Lopes de Moura disent qae la cuUiire da blé a été entièrement abandoiinée à Laguna depuis que les Anglo-Américains apportent au Brésil des farines qu'ils donnent à très-bas prix (CO" Ionisation, 136. — Dicc, n, 553).

384 fOTACX DANS LES nOTINCM

5oit plutôt parce que les premiers colons, n'en connaissant pas d'autres, s'accoutumèrent à dire simplement le lac. Atoc très-peu de largeur, le lac de Laguna a enriron 5 lieuei de long ; il se resserre en diiférents endroits, et les ayances de terre qui forment ces espèces de détroits portent, dans le pays, des noms différents. Ce lac reçoit plusieurs rifières, dont la plus remarquable est le Rio Tiiftorôo, qui a une très-grande importance pour le passage de la barre à l'en* trée de laquelle il apporte ses eaux , et qui est renommé pour la fertilité de ses bords (1). Le lac de Laguna s'étend du nord au sud, à peu près parallèlement à la mer, et communique arec elle par une ouverture étroite et de peu de longueur. Non-seulement on ne saurait franchir ce canal que par un seul vent, mais les eaux de la mer y font sans

(1) Le Rio Tvbarao oo Juberao (requin) est fonné par la réomoa do Uio da$ Laranjeiras et du Poisa Vous (et non Pana DoU^ comme écrit M. Léonce Aube). De Lagmia josqo'à la paroisse de Piedade sîtoée sur ses bords, c'est-à-dire dans on espace de 10 à 12 lieaes, des barqvcs assez grandes peuTent le remonter ; mais, plus près de sa source, il est embarrassé par des rapides, et finit par n*étre plus qu'un torrent. H reçoit, dans son cours, les eaui d'un grand nombre de petites rivières, et souvent • à la suite de longues pluies, il déborde et inonde les terres du voisinage. A 2 lieues en amont de Piedade et un quart de lieue d« Tubarao se trouve une source d*eau chaude légèrement ferrugineuse. Vers la fin du siècle dernier, des conducteurs de bétail découvrirent, sur les bords de la même rivière, des terrains bouillers que M. Parigot retrouva en 1840 ; on crut d'abord que l'on tirerait de ces terrains un trèsgrand parti , mais plus tard on a reconnu que l'eiploitation en serait eitrémement coûteuse, et un homme fort instruit, M. Léonce Aube, croit leur richesse très-probiématique. M. Tan Lede , qui a visité les mines de charbon du Tubarâo, a donné des détails intéressants sur son voyage, dans lequel il a remonté le Passa Dons jusqu'à ses sources (Parigot, Jfinai de Carvào de Pedra, 12. — Mill. et Lop. de Mour., Wce. , II , 4S0. — Van l^ede, Colimit.t 108, 315. —Aube, yoliee, 30, 28.

cesse refluer des sables qui F encombrent, et lorsque le Rio Tubarâo ne jette pas dans la passe un volume d'eau assez considérable, comme cela a lieu toutes les fois qu'il se passe beaucoup de temps sans pluie, les bâtiments ne peu* vent sortir. Dans aucun cas, s'ils tiraient plus de il à 14 palmos (2'",42 à 3'',08), ils ne franchiraient pas la barre, qui, il y a deux siècles, était accessible à de grands vaisseaui. Devant son entrée, du côté du lac, on voit des ilôts bas et marécageux qui sont uniquement couverts de la Graminée n"" 1667 et servent de retraite aux hérons blancs n"" 345, ainsi qu'à d'autres oiseaux aquatiques. Au milieu de ces îlots en est un plus élevé et d'une forme arrondie, où des arbrisseaux croissent parmi les rochers, et qui sert de balise aux pilotes lorsqu'ils veulent passer la barre. La marée se fait sentir jusque dans les parties les plus éloignées du lac; les eaux de celui-ci sont salées jusqu'à l'endroit appelé Carntça (boucherie] , éloigné dç la passe d'environ trois quarts de lieue; mais au delà de ce point, m'a-t-on dit, elles deviennent potables.

Aussi loin que ma vue pouvait s'étendre , la partie septentrionale de la langue de terre qui sépare le lac de la mer me parut entièrement plate ; mais , à environ une demi-lieue de la passe, le terrain s'élève, et là commence la petite chaîne (1) appelée Morro da Laguna, qui, du côté de l'ouest, se termine brusquement à quelques centaines de pas de l'ouverture du lac. Cet intervalle est couvert d'un sable pur que les vents amoncellent et dispersent tour à tour. Du côté de l'est, au contraire, les mornes s'étendent jusqu'à la passe; ils sont couverts de bois, et de dis-

(1) Voir plus haut.

tance à autre on voit sur leurs flancs quelques chaumières et des terrains actuellement en culture ou qui ont été cultivés autrefois.

La ville de Laguna est située vers T extrémité orientale du lac, sur un terrain plat qui se prolonge entre ses bords et les mornes. Son port offre un bon mouillage, et a une forme semi -elliptique. La pointe qui le borne du côté do nord ne s'avance pas beaucoup dans le lac , et est fermée par un morne peu élevé, le Morro de Nasm Se^ nhora (morne de Notre-Dame) , dont le sommet présente une plate-forme d'où Ton découvre une fort belle vue. La pointe opposée s'étend davantage et porte le nom de Morro de Magalhâes,

La ville de Laguna forme un quadrilatère dont le côté le plus long est parallèle au lac. Ses rues , peu nombreuses, sont, pour la plupart, assez droites, et ont une largeur médiocre. Elles ne sont point pavées ; cependant on n'y voit jamais beaucoup de boue, parce que le terrain, composé d' un mélange de sable, de terre noire et de débris de coquilles, est extrêmement battu. Les maisons de Laguna sont bâties en pierre et couvertes en tuiles ; la plupart n'ont que le rez-de-chaussée ; cependant on en voit aussi plusieurs à un étage , et presque toutes sont assez bien entretenues. Il n'existe à Laguna qu'une église, qui est assez grande et dont les autels sont ornés avec goût. L'eau qu'on boit dans cette ville est très-bonne; elle vient de la montagne et arrive à une fontaine sans ornements par un conduit en pierre qui a environ quatre cents pas de longueur et qui s'élève un peu au-dessus du sol. A l'une (îes extrémités de la ville, près du Morro de Nossa Senhora, (3sl une petite place triangulaire couverte de gazon , où a

\D£ SAINT-PAUL £T P£ ^AIliTR^THERlNE. 3S7

lanté le poteau de jastice et sur laquelle doone la \t {casa da camara), bâtiment à un étage et fort petit, \rez-de-chaussée sert de prison, suivant la coutume. j milieu de la ville, mais dans la partie la plus éloid du port, on voyait, lors de mon voyage, des terrains ^^ssez vastes , humides et en friche , où l'on n'avait point "' encore bâti et où les habitants laissaient paître leur bétail. L'intérieur de Laguna est presque désert ; mais le port offre assez de mouvement. C'est la que l'on voit non-seulement les principales boutiques , mais encore les magasins de comestibles, qui sont, en général, assez bien garnis. La vue que l'on découvre du port de Laguna est infiniment moins agréable que celle dont on jouit lorsqu'on est à Sainte- Catherine ou même à S. Francisco. Les terres qui bordent la partie occidentale du lac, en face de la ville, sont extrêmement plates, et de loin elles semblent se confondre avec la Surface de Teau; c'est seulement sur la gauche et vers le nord que le terrain devient un peu montueux, mais on n'aperçoit aucune maison ; on ne découvre aucun point sur lequel les regards puissent s'arrêter; le paysage est sans vie, comme il çst sans variété.

La quantité considérable de denrées qui se recueillent dans les environs de Laguna rend ce petit port très-commerçant. Il exporte principalement de la farine de manioc d'abord, puis des haricots, du maïs, des fèves et quelques planches. Le poisson salé forme aussi, pour le pays, une branche de commerce très-importante : le lac est extrêmement poissonneux, et ses bords sont habités par des hommes qui font de la pêche leur occupation principale; le poisson forme à peu près leur seule nourriture , et celui

qa'ils ne mangent.pas^ ils le salent, puis ils le font sécher» afin de pouvoir le vendre. L'espèce la plus abondante est celle qu'on nomme bayre, et que M. Van Lede rapporte au genre silure; en novembre et en décembre, ces animant entrent dans le lac, vraisemblablement pour y frayer, et Ton en prend une quantité considérable.

Un grand nombre de barques {lanchas) vont sans cesse de Laguna à Sainte -Catherine, chargées principalement de farine de manioc. En outre, il sort annuellement de ce port une vingtaine de bâtiments plus considérables qui se rendent à Rio de Janeiro, à Bahia, à Fernambouc, à Montevideo, et dans ce nombre il y en a environ douze qui appartiennent à des marchands du pays (18S0). C'est principalement à Rio de Janeiro que ces derniers achètent les différents articles dont ils garnissent leurs magasins. Le commerce de Laguna acquerrait certainement une trèshaute importance, s'il n'était entravé par les difficultés que la barre du lac oppose à la navigation.

Le jour démon arrivée, il sortit du port de Laguna plusieurs bâtiments , qui depuis quatre mois attendaient le moment favorable; je n'ai pas besoin de faire sentir combien de pareils retards sont préjudiciables à la marche des afiaires.

Pendant que j'étais à Laguna, j'allai herboriser dans les petites montagnes du même nom ; mais je ne me souviens pas d'y avoir trouvé rien de bien remarquable. Elles étaient autrefois couvertes de forêts vierges, et il en existe encore dans quelques endroits. Ailleurs on voit des plantations de manioc, des gazons, des capoeiras d'une végétation maigre, où dominent principalement le Croton n''1792y

DE SAINT-PAUL ET DE SAmTE-CàTHEHUfE. aW

le Stachytapheta Jamaicensis et le n*" 1792 quater. Des rochers se montrent çà et là (1).

Lorsque j'étais parti de Villa Nova, un soldat chargé de porter des dépèches à Laguna avait fait route avec moi ; mais, un peu avant d'entrer dans la ville, il me quitta pour aller donner avis de mon arrivée au commandant. Celui-ci vint au devant de moi avec M. Fontura, sargenio môr du bataillon de chasseurs portugais, auquel j'étais recommandé. Comme j'avais écrit d'avance au commandant de Laguna , je trouvai dans cette ville une maison fort commode préparée pour me recevoir.

Le lendemain, aussitôt que je fus levé, j'allai voir les différentes personnes auxquelles j'étais adressé. Le gouverneur de Sainte -Catherine avait écrit au commandant pour qu'il me procurât des moyens de transport jusqu'à Porto Alegre, capitale de la province de Rio Grande, éloignée d'environ 58 legoas : celui-ci se montra fort disposé à me servir; mais , comme il était incommodé, il me renvoya au lendemain.

Un fourrier qu'il chargea de s'occuper de moi vint me voir deux jours de suite, et m'assura qu'une foule d'obstacles s'opposeraient à mon départ : je ne pourrais, dans aucun cas , me mettre en route avant une douzaine de jours; il m'en coûterait 50,000 reis (313 fr. 50 c.) pour aller à Porto Alegre, et peut-être même ne trouverais-je pas de voiture pour crtte ville.

* Je me promenais dans la rue, de fort mauvaise humeur, lorsque je rencontrai un homme bien mis qui me parut étranger et m'adressa la parole en français. Il me dit qu'il

(1) Voir ce que j*ai déjà dit dn Morro da Laguna.

aiO TOYAOB DANS LES PROtlNCK

était Suisëe , qu'il était venu de Porto Alegi^ dâHd UUe grande charrette, dont la location lui avait coftté 3 doubles (dobrûM^ 340 fr.)) et que le conducteur ne demanderait certainement pas mieux que de me prendre en retournant chez lui. Sur-le-champ je louai une pirogue pour alléir parler à ce dernier qui se trouvait de l'autre côté du lac.

Quoique mon batelier fût venu de la campagne à la vilte pour se confesser, il avait un peu bu ; la pirogue était d'une petitesse eitrème, le vent s'éleva, et je dois avouer que je n'aurais pas été fâché d'être resté à terre. Tout en causant avec mon batelier, je lui demandai de quel pays il était. <c De Sainte*Catherine, me répondit-il ; mais, ayant commis un meurtre, j'ai pris la fuite; je me suis retiré auprès de Laguna et me suis marié. » n y a deux choses à remar^ quer dans cette réponse : la facilité avec laquelle cet homme avait échappé à la justice, sans même se donner la peine de passer dans une autre province, et l'inutile aveu qu'il faisait si naïvement de son crime. Il n'est pas, au reste, le seul qui m'eût parlé d'un meurtre avec cette légèreté : Eu saucriminosOf j'ai commis un crime et suis poursuivi par la justice, était une phrase à laquelle on m'avait accoutumé. £n Europe, les gens du peuple sont continuellement en querelle; ils s'emportent pour des riens, et ils se réconcilient avec la même facilité : on voit rarement les Brésiliens se mettre en fureur les uns contre les auttes ; mais « quand cela arrive, ils se tuent.

Arrivé de l'autre côté dalac, je trouvai sur le rivage ia charrette et son conducteur, et j'étais à peine entré en marché avec ce dernier, que l'homme de la pirogue m'interrompit en me reprochant de la manière la plus malbon-

DE SAUfT-PAUL ET DE SAINTE-CATHERINE. m

nète de le faire attendre trop longtemps. Comme le conducteur de la charrette voulait examiner mon bagage avant de conclure le marché, je me mis en devoir de m' embarquer ; mais je fus effrayé de voir entrer avec moi dans la pirc^ue un homme énorme qui nous aurait infailliblement fait chavirer. Je déclarai au batelier que je ne partirais pas, 8*il emmenait ce personnage. Il devint insolent; mais alors je lui dis que j'étais envoyé par le gouvernement, et que je me plaindrais au commandant en arrivant a Laguna. Dans Tinstant mon homme changea de langage ; il me Qt des excuses , ne me traita plus que de senhoria, et fut d'une politesse extrême.

Le lendemain matin, le conducteur de la charrette vint à la ville, et je m'arrangeai avec lui moyennant 5 doubles (340 fr.], pour aller de LagUna a Porto Alegre. Nous convînmes que je partirais dans deux ou trois jours. Il fallait encore que je me procurasse deux chevaux ou deux mulets» parce que la charrette devait être tellement encombrée que je n'espérais pas pouvoir y trouver place.

Le conducteur de la charrette que je venais de louer appartenait à la province de Rio Grande, et m'ofi'rlt un type qne je retrouvai à peu près dans toute cette province. Il était fort jeune encore, bien fait et d'une taille élevée. Il avait une figure agréable, des cheveux d'un châtain clair, la peau fine et très-blanche, et des joues colorées. Quoique fort douce , sa physionomie indiquait assez qu'il possédait le sentiment de sa valeur; ses manières, fort différentes de celles d'un grand nombre de Mineiroset de Goyanais d'une classe subalterne, n'avaient rien d'efféminé, et on pouvait .facilement reconnaître qu'il était fort éloigné de l'inconsûitance des hommes de l'intérieur.

Pendant le peu de jours que je passai encore à Lagona, je fis une plus ample connaissance avec le Suisse qui m'avait indiqué le moyen de transport dont j'allais profiter. Cet homme et son compagnon de voyage étaient venus de Porto Aiegre à Laguna vivant toujours de leur ehasse. L'on et l'autre se disaient escamoteurs ; mais leurs manières et leur langage les démentaient , et ils étaient dé-* mentis bien davantage encore par leur maladresse, En arrivant» ils avaient annoncé aux habitants de Laguna une séance récréative ; je les aidai d'un peu de compérage ; mais, malgré nos efforts, ils produisirent peu d'effet : les Lagunois étaient pins avance que nous ne pensions.

Poussé par je ne sais quel instinct , j'allais commencer un nouveau voyage qui ne devait pas durer moins d'un an , et cependant je soupirais après l'instant où j'aurais la force de mettre un terme à cet exil volontaire. Je ne pouvais regarder sans horreur les camaradas qui m'accompagnaient et semblaient n'être heureux qu'en troublant mon repos. Tout les choquait, tout les offensait. Quand je rentrais chez moi après une promenade fatigante, et que j'aurais eu un si grand besoin d'être encouragé, je ne voyais que des visages mécontents ; je ne pouvais me laisser aller au moindre épanchement; j'étais obligé de garder un profond silence. Singe de José Marianno, l'Indien était devenu aussi maussade que lui ; je ne lui demandais jamais un service sans exciter ses murmures; il me tenait tète quelquefois avec une audace effrayante, et, quoique je lui eusse toujours donné des marques d'attachement, je suis bien sûr qu'il me détestait. Un jour qu'il était allé à la chasse avec José Marianne, celui-ci revint de bonne heure; Firmiano ne rentra qu'à la

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nuit ; je commençais à croire qu'il avait pris la fuite, et j'avoue que je le regrettais peu.

Pendant les huit jours que je passai à Laguna , je ne reçus d'autre visite que celle des personnes à qui j'étais recommandé; on ne me fit aucune invitation, et, si mon séjour dans cette ville se fût prolongé, je m'y serais ennuyé autant qu'à S, Francisco.

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