‹ Voyages dans l'intérieur du BrésilChapitre 20 sur 23 · FIN DU VOYAGE DANS LA PROVINCB DE SAINTE- CATHERINE · texte numérisé non relu

FIN DU VOYAGE DANS LA PROVINCB DE SAINTE- CATHERINE

Départ de Laguna. — Une charrette. — Porto da Passagem. — Description de la plage qui s'étend jusqu'aux limites de la province de Sainte- Catherine. — Figueirinha. — Le Rio Urussanga. — Un lac. — Le Rio Araringuâ. — Le Rio Mambituba. — L'auteur entre dans la proyince de Rio Grande do Sul,

Je laissai à Lagana , entre les mains du sargento m6r Fontura, une caisse remplie d'oiseaux, et je partis, le 21 de mai, avec mon bagage, dans une grande pirogue que me prêta le lieutenant Franco auquel j'avais été recommandé.

Après avoir traversé le lac, j'arrivai à l'endroit où était la charrette que j'avais louée et où commence la plage déserte qui forme la route du Sud.

Quand un voyageur n'avait point d'effets avec lui, il se rendait, à pied ou à cheval, de la ville à la barre, et là il trouvait un batelier qui le transportait à l'endroit appelé Porto da Passagem, Le péage était affermé pour le compte du fisc (fazenda real)^ et l'on payait 2 vintems (25 cent.) par personne.

A Porto da Passagem (port du passage) , le terrain qui borde le lac est très-plat ^ sablonneux et couvert d'une pelouse assez rase. On voyait dans cet endroit plusieurs vendus, mais elles étaient extrêmement mal approvisionnées. Derrière ces chétives demeures, s'élevaient des mornes boisés que Ton doit considérer comme formant la continuation de ceux qui avoisinent la barre du côté de Test. Je demandai, dans une des vendas, la permission d'y passer la nuit ; elle me fut accordée, et je m'étonnai de ne trouver dans la maison que trois enfants dont l'atné avait a peine quatorze ans. Ils me dirent que leurs parents, qui demeuraient à quelque distance dans un sitio^ les avaient chargés de tenir ce cabaret. Pauvres enfants abandonnés à eux-mêmes dans un désert où, s'ils voyaient quelques-uns de leurs semblables , ce ne pouvaient guère être que des hommes ignorants, grossiers et vicieux!

Quoique je fusse arrivé à la fin du jour à Porto da Passagem, mes effets furent aussitôt chargés sur la charrette, assez grande pour pouvoir les contenir tous, malgré leur énorme volume. Elle était couverte avec des cuirs et garnie, sur les côtés, de feuilles de palmier (1). On y attelait six paires de bœufs, et nous en avions, en outre» un bon nombre de rechange. Lorsque la charrette marchait entourée de ces animaux, de mes gens et de ceux de mon conducteur, les uns à pied , les autres à cheval , tout cet ensemble, vu de loin, formait un groupe assez pittoresque.

La pelouse qui commence au Porto da Passagem se

(1) ta planche XYIl de TaUas dû Voyagé d^Aziara Représente assez bien celle diAfrtitte.

m TOTAGE DANS LES PROVINCES

prolonge dans l'espace d'environ un quart de lieue jusqu'à rextrémité des mornes. Là commence une plage triste et déserte que je suivis, dans un espace de 2S lieues, jusqu'aux limites de la province de Rio Grande. Cette plage, formée d'un sable pur, s'avance fort loin dans l'intérieur et est presque aussi droite que si elle avait été tirée an cordeau. Des lignes parallèles de flots écumeui se succèdent avec lenteur, toujours renaissantes, et viennent en mugissant s'éteindre sur la plage. À quelque distance de la mer, les sables ont une couleur grisâtre qu'ils doivent à l'humidité de l'eau, et, sans cesse battus par les vagues, ils sont parfaitement unis, d'une consistance très-solide, et offrent au voyageur un chemin très-commode auquel n'a jamais contribué le travail de l'homme. Plus loin de l'Océan leur surface n'est plus aussi égale; dans certains endroits ils forment des monticules, dans d'autres des espèces de petites vallées ; partout on y voit de légères ondulations dessinées par les vents. Une Àmarantacée, le Séneçon n"» 1782 aux longues tiges rampantes et quelques touffes de Cypéracées sont à peu près les seuls végétaux qui croissent çà et là au milieu de ces sables. Cependant, de loin en loin, on aperçoit quelques petites collines couronnées d'arbrisseaux rabougris, dont le vert sombre contraste avec la couleur de la plage. Le ciel, à l'époque de mon voyage, commencement de juin 1820, était sans nuages ; mais il n'offrait plus cet azur foncé et brillant que j'avais tant admiré dans les contrées équinoxiales ; il avait à peu près la même teinte qu'a celui du nord de la France pendant lès belles gelées d'hiver. Nulle part la plus chétive cabane ; nulle part la moindre trace de la présence de l'homme. Les oiseaux de rivage, dont je distinguai huit

espèces différentes» répandent seuls un peu de mouvement dans ce triste paysage. D'innombrables mouettes à tète cendrée (port., gaivota), rangées sur le sable» presque immobiles» la tète tournée vers la mer» attendent F instant oà le flot» baignant leurs pieds» va leur apporter leur nourriture. Les grandes mouettes ( Maria Velha ou gaivota grande) f mêlées parmi elles» mais beaucoup moins nombreuses» guettent de petits poissonjs. Les manoeUinhos ou massaricoSy le cou tendu et la tète placée sur la même ligne que le dos » courent sur la plage avec une extrême vitesse et ressemblent de loin à de petits quadrupèdes. Plusieurs espèces d'hirondelles de mer (port.» trinta rets) viennent se reposer au milieu des mouettes ; mais bientôt elles reprennent leur vol. Enfin le BatacUy qui va ordinairement par paire; se tient à quelques centaines de pas du rivage.

Quand je partis de Porta da Passagem» le ciel était légèrement obscurci par des vapeurs ; ses teintes pâles se confondaient avec celles des sables et des flots de la mer» et tous les objets dont nous étions environnés» indistincts» mal dessinés» formaient une sorte de chaos. Après avoir parcouru un espace d'environ 5 lieues» nous fîmes halte presque à la nuit» dans un endroit désert appelé Figuei- " rinha (le petit figuier). Nous nous établîmes au milieu des sables» à quelques centaines de pas de la mer; il fallut aller fort loin chercher de l'eau» et nous n'eûmes» pour allumer du feu» que des morceaux de bois apportés par la mer et à demi enterrés dans le sable. Une partie de la caravane s'étendit autour du feu et l'autre sur la charrette. Mon Ut fut fait dans la charrette même» sur les malles ;

ce fut aussi là que le bon Laruotte chargea les plantes et que j'écrivis mon journal.

Comme les malles sur lesquelles mon lit avait été fait étaient d'une hauteur inégale et qu'il se composait uniquement de mon poncho, du sac qui me servait de drapi et de ines couvertures, je dormis fort mal. Quand je me réveillaiSy la fatigue me rendormait bientôt ; mais ce n'était que pour quelques instants.

Entre Porto do Passagem et Figueirinba» nous avions passé derrière quelques pointes couvertes de broussailles et d'un gazon fort maigre; il n'y en a plus au delà de Figueirinha ; la plage est partout basse et extrêmement plate.

La rivière d'C^m^^an^a, sur les bords de laquelle nous arrivâmes après avoir fait encore 5 lieues, a peu de largeur et est guéable au-dessus de son embouchure; mais on m'a dit que les flots de la mer, qui se précipitent dans son lit aveic violence, avaient quelquefois renversé des chariots.

Auprès de l'Urussànga (1) sont, au delà des sables, quelques pauvres chaumières dans les environs desquelles les terres sont, dit-on, très-fertiles. En faisant marché avec le conducteur de la charrette que j'avais louée, je lui » avais témoigné le désir de faire halte dans des maisons le plus souvent qu'il serait possible. Nous nous dirigeâmes vers l'une de celles qui avoisinent l'Urusséoga ; mais a peine avions-nous quitté la plage, que les roues de la diarrette enfoncèrent profondément dans le sable, et les bœufs eurent une peine extrême à la tirer. Mon conductair» tout

(1) Comme en l'a vu dans cet ouyrage , il existe un lieu de ce nom h peu dfl distanee de Mogimirim , province de S. Paul.

DE SilI>iT-PiUi4^T DE SAWT&CATHERIME. 399

brave homme qu'il était ^ prit de T humeur, et, quoique très*près d'une maison, nous n'allâmes pas jusque-là; nous nous arrêtâmes sur les bords d'un petit lac, nous y allumâmes du feu, et mon lit fut fait, comme la veille, dans la charrette.

Le lendemain, fatigué de l'excessive monotonie du rivage sur lequel je marchais depuis deux jours , je quittai ma caravane; je traversai les sables et j'arrivai à un lac d'eau salée parallèle à la mer« Pendant longtemps j'en suivis les bords, et je les trouvai tantôt formés par un sable pur, tantôt couverts d'un gazon très-rare, au milieu duquel s'élevaient des touffes d'une Cypéracée alors en fleur, qui ressemblait à notre Juncus artictUatus. Le lac était couvert d'une multitude de grabes et de canards, et une foule d'oiseaux aquatiques se promenaient sur ses bords. C'étaient principalement le spatule rose (coUiereiro) , le gua-râpûtaj le quéroquéro {Vamllus Cariwms) , un baiacû (tetTiolojHtô), des hérons blancs, des cigognes (cegohhas).

Au milieu de tous ces animaux, je vis le plus grand oiseau de proie qui se fàt offert à mes regards depuis que j'étais au Brésil. Il pouvait avoir 3 pieds de haut. Son plumage était d'un gris foncé mêlé d'une couleur plus pâle; son bec me parut être celui de l'aigle, et il avait derrièllfe la tête une longue aigrette horizontale.

De l'autre côté du lac allongé , où je vis ces différents oiseaux, j'aperçus des chaumières d'une assez triste apparence.

A peu de distance de là nous nous trouvâmes sur les bords d'une rivière , le Rio Àraringtêâ (1) , qui , dit-on ,

(1) Gazai, José Feliciano Fernandes Pinbdr^ et Mjdial oitf^t ÀrW'

descend de la grande Cordillère (Serra do Mar)^ que nons découvrions dans le lointain. Au-dessus de son embouchure» cette rivière se dirige du sud au nord ; elle traverse les sableSy et peut avoir la même largeur que la Marne au pont d'Alfort. Le passage était affermé pour le compte du fisc [fazenda real) ; mais on ne le paye qu'à Torres, qui est situé à 10 lieues plus loin> au delà des limites de la province.

La charrette fut déchargée et les effets transportés en plusieurs fois dans deux petites pirogues. Pour faire passer la charrette, on attacha une grande corde au timon ; on ne détela point les bœufs, on força ces animaux d'entrer dans la rivière, et pendant que tous mes gens et ceux du cou* ducteur, de l'autre côté de Teau, tiraient la corde détentes leurs forces, les passeurs, dans leurs pirogues, soutenaient les charrettes par derrière.

Comme on avait eu de la peine à trouver deux de nos bœufs au moment du départ d'Urussânga, il était fort tard

rauguâ {Corog, braz.t 1, 184 ; -^Annaes daprav. de S, Pedro» 2* edL, 15). Je me suis coaformé à la prononciation du pays en écrivant ilraringuâ; M. Van Lede , qui a été sar les lievx, a adopté la même orthographe, et c'est aussi celle qu'admettent BIM. Léonce Aube et Villiers de . riie-Adam {CoUmiê., 109; — Notice, tè;-^ Caria lopographicada prov. de Santa Catharina). On trouve Jriringud dans les Memorias hisloricas de Pizarro, IX, 268, et je lis aussi ce mol dans mes notes ; ainsi il est à croire que quelques personnes ont prononcé de cette manière. Araringudyienl du guarani ararerunguay, et signifie la rivière du sable noir. Le Rio Araringuà, qui prend sa source dans la Cordillère maritime , reçoit dans son cours un assez grand nombre d'affluents et est navigable dans une étendue de 6 à 7 lieues; mais M. Van Lede a reconnu par lui-même qu'on ne peut, sans le plus grand danger, franchir son embouchure. On trouve du charbon de terre d'une qualité inférieure dans le pays que traversent l'AraringuA et ses «fllaeots (Via Lede, CoUm.^ 109 ; — Aube, Nolicet 28)»

quand nous avions quitté cet endroit, et la nuit nous surprit après le passage de rAraringuâ. Nous n'aurions pu arriver au lieu où le conducteur avait eu le projet de s'arrêter, et nous ne savions où trouver de Feau. A la vérité, les passeurs m'avaient indiqué une chaumière; mais nous n'en connaissions pas bien exactement la position. Je fis monter Manoel à cheval ; il alla à la découverte, et vint me dire qu'il avait trouvé la maison, mais qu'elle était située sur une colline, et que les bœufs arriveraient bien difficilement jusque-là. Nous primes les devants pour guider la charrette, Manoel le conducteur et moi ; mais nous perdi-^ mes les traces du chemin, et nous nous égarâmes quelques instants au milieu des sables. Nous finîmes cependant par arriver au lieu que nous cherchions ; nous allumâmes du feu, Laruotte s'enfonça dans la charrette où il se mit à changer les plantes, et, lorsqu'il eut achevé son travail, il me laissa la place pour écrire mon journaK

Quand le jour parut, je reconnus que nous avions passé la nuit dans un lieu fort agréable. C'était une espèce de petite salle couverte de gazon, d'un côté de laquelle était un petit lac : elle était entourée de mornes escarpés de difiérentes formes, et sur l'un d'eux s'élevaient quelques chaumières.

A peine eûmes-nous quitté ce lieu charmant, que nous nous retrouvâmes sur la plage ; et toujours la même tristesse, la même monotonie : des sables blanchâtres, la mer qui mugissait, des oiseaux de rivage, aucune plante. Comme les bœufs avaient trouvé peu d'herbe dans T endroit où nous avions couché, nous nous arrêtâmes au milieu du jour, et nous fûmes obligés de marcher pendant la nuit. Quand nous arrivâmes à Arroto Grande (le grand ruisseau), lieu désert où nous devions faire halte, tout le monde était fa-

"**"^ „ José Fenen* .„titodes, je crois uc pieaque toQ-

iiof,!*'-"'

tigué, de mauvaise humeur , à moitié endormi, et il fallut aller chercher du bois et de F eau dans F obscurité.

Le lendemain , nous continuâmes à avoir sous les yeui des sables et la mer; mais^ tandis que, les jours précédents^ nous n'apercevions devant nous qu^une plage monotone qui, à Fhorizon, se confondait avec le ciel, ce jour-là, du moins, nous eûmes la vue des mornes qu'on appelle Torres^ les tours, parce qu'effectivement ils s'avancent dans la mer comme deux tours arrondies. Du côté de l'ouest, nous apercevions la grande Cordilière, qui ne se montrait plus depuis longtemps.

A environ 1 lieue de Torres, nous nous trouvâmes sur tes bords du Rio Mambituba (1) qui traverse la plage pour

(1) Je serais fort porté à croire, arec Cazal, que le Rio Mambituba est le Rio Martim Affonso des anciens uayigatenrs, et en particulier de Gabriel Soares de Souza. Le père de la géographie brésilienne, après avoir écrit tout à la fois Mampitûba, Manpitûba, MombUûba, n'admet définitiyement que le premier de ces noms et rejette les deux autres comme erronés {Corog. £rax,t 1, 180, 184, 118, 139, 2 de Yerrala). José Feliciano Fernandes Pinheiro, qui, dans la première ^édition de ses Annaes da provincia de S, Pedro do Sul, avait adopté Monpetûba (I, 22, 23), écrit, dans la seconde, Mambituba, Mombetuba (15, 383). Le plus souvent Pizarro admet MamJbitviJba ; mais on trouve aussi dans son livre MampiUiba, Mambituba et Mombittiba (Mem, hist,, IX, 268, 323, 327, 299, 279). Selon MM. Léonce Aube, Miliiet et Lopes de Moura, ce serait Mampitûba (Dicc, 23; — Notice, 29) , et enfin Mompituba suivant M. Ântero José Ferreira do Brito {Falla do V de março de 1841, 12). Au milieu de toutes ces incertitudes, je crois devoir écrire comme j'ai entendu prononcer sur les lieux , comme Pizarro a fait presque toujours, enfin comme M. Van Lede, qui a visité le pays dans ces dernières années {Coloniiation, 90, 110). Le Rio Mambituba a un cours de 7 à 8 lieues, et environ 200 mètres de largeur à son embouchure. Son cours est rapide ; cependant de petites barques peuvent le remonter dans un espace de 4 legoas, jusqu'à l'endroit appelé Forquilha (Mill. et Lop. de Mour.^ Dice,, II, 22^ — Aube, Notice^ 28). On prétend, dans le pays, que

se jeter dans la mer, et nous le passâmes de la même manière que rAraringué. De Fautre côté de cette rivière, nous étions dans la province de Rio Grande de S. Pedro do Sul.

J'ai pu arriver à la fin de cette troisième relation; j'y ajouterai seulement la phrase par laquelle Hans Staden termine ses naïfs récits, ce soldat de cœur et de tête (Ternaux- Compans), qui visita une partie des pays que j'ai moi-même parcourus deux cents ans plus tard : Si cui ergo adolescentum hœc mea scripta et testimonia non satisfacient, i$ ut hune scrupulum animo eximat, divino implorato auxilio, iter hoc bonis avibus ingrediatur ; si guident indicia ipsisatis manifesta in hoc scripto prœbuiy guœ tuto investigare possit. Cuienim Deus presto erit, vel totus orbis non erit invius. Soli Deo sit maximo honor^ decus et gloria [Americœ tertia pars in Th. de Bry, 1, 154).

le mot mambituba^ qai vient de la lingoa gérait signifie le père du froid. D'après le Diccionario portuguez e hresiliano, fnùpytûba, qui a beaucoup de ressemblance avec tnambituba, signifie intimider. Un bomme que j'ai vu dans les Missions, et qui était fort savant dans la langue guarani, m'a dit que tnambituba était un mot de cette langue qui n*a subi aucune altération et signifie havre-sac. Je serais fort tenté de croire que l'étymologie véritable est mbopi^ chauve-souris, et (l^a, réunion de cbauves-souris. — N. B. Cette note est due, en partie, à M. Joaquim Caetano da Silva, proviseur du collège Pedro U.

Page 1