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LA MONTAGNE DES VOIRONS

mais, et qui formait au centre de l'édifice un foyer de froid et d'humidité, d'autant plus dangereux que l'air était plus réchauffé au dehors. Les chanoines réguliers du Saint-Bernard occupent, il est vrai, un poste beaucoup plus élevé et plus froid, mais leur habitation est* bien construite et bien réchauffée. D'ailleurs leur vi^ toujours active, et toujours utilement employée à l'hospitalité la plus noble et la plus désintéressée, leur fait supporter sans peine et sans regret les intempéries de leur séjour.

On a du haut des Voirons divers points de vue intéressants. Du couvent, qn voit à gauche le lac qui se présente ici -dans toute sa Ic^rgeur, sous la forme d'un grand bassin; on distingue sur ses bords Evian, Thonon, la riche et fameuse chartreuse de Ripaille, qui a dû exciter bien fortement l'envie des pauvres bénédictins, si l'envie peut entrer dans le cœur d'un religieux. Plus près du pied de la montagne, on découvre le coteau de Boisy, qui forme de là un très -joli point de vue. A droite, on voit la première chaîne des Alpes, qui dans cette partie n'est séparée du lac que par des collines ; et comme cette chaîne est moins élevée que le sommet des Voirons, et que les chaînes qui la suivent ne s'élèvent que par gradations, on plonge de ce côté sur un entassement de montagnes, étonnant pour ceux qui ne • sont pas accoutumés à ce genre de spectacle. Entre les ' Alpes et le lac, on voit la plaine du Chablais, au milieu de laquelle les deux petites montagnes des Alinges, vues en raccourci, paraissent deux pyramides isolées, quoiqu'elles soient allongées suivant la direction du lac.

Comme le sommet des Voirons est très-étroit, on a <

LA MONTAGN£ DES TOIRONS. 9

en divers endroits la vue des deux côtés ; mais la plus belle situation, je ne dis pas seulement des Voirons, mais peut-être de toutes nos montagnes, est celle d'une petite sommité isolée, qui est à l'extrémité la plus occidentale de la montagne, au midi et au-dessus du chalet de Praktire. De ce point on découvre à sa droite le lac et toute la plaine qu'il arrose ; à gauche les grandes Alpes ; devant soi la vallée des Bornes, qui s'élève en amphithéâtre : les yeux arrivent à ces grands objets, et en reviennent par des gradations charmantes ; à droite l'œil descend au lac par une pente douce et cultivée, ornée de beaux villages, qui présentent des points de vue rapprochés et champêtres, et à gauche l'œil, attiré d'abord par la grandeur et la majesté des Alpes, vient se reposer de ce grand spectacle dans la jolie vallée de Bcêge, sur les beaux villages de Viu, de Fillinge, de Peillonex, qui sont au pied de la montagne, et sur les replis tortueux de la Menoge.

liO 11 die.

La montagne du Môle, vue de Genève, se présente comme une pyramide qui s'élève entre l'est et le sudest * : on la voit dans le lointain , par l'intervalle que laissent entre elles les montagnes de Salève et des Voirons. Son pied est à cinq lieues de la ville. A cette dis-

1 Hauteur du Môle : au-dessus de la mer, 18^8 mètres; au' dessus du lac de Genève, l/i82 mètres.

tance, la verdure dont elle est couverte, et les Alpes neigées qui sont derrière elle, la font paraître d'une couleur obscure. Cette couleur jointe à sa forme conique a fait croire h quelques personnes qui ne l'avaient vue que de loin, qu'elle pouvait avoir été un volcan ; mais on n'y trouve pas le moindre vestige de feu. Elle n'a pas même la forme pyramidale qu'on lui attribue ; elle est allongée dans la direction de l'ouest-nord-ouest, à l' estsud-est; mais comme de Genève on la voit en raccourci, cette longueur disparaît entièrement. Sa forme, lorsqu'on la regarde en face, paraît si différente de celle qu'elle présente de profil, qu'on a peine à la reconnaître. Quelques personnes curieuses de voir le Môle de près allèrent à Bonneville , capitale du Faucigny, située au pied de cette montagne ; mais elles revinrent sans l'avoir vue, parce que, trompées par sa forme, elles la méconnurent, et prirent pour elle une autre montagne qui est de l'autre côté de l'Arve.

Les pâturages du Môle sont en grande réputation dans le pays : le laitage et surtout le beurre des troupeaux qu'ils nourrissent sont beaucoup plus gras et plus savoureux que ceux des montagnes voisines. Aussi les paysans des environs, qui vont vendre ces denrées à Genève, veulent-ils toujours faire croire qu'elles viennent du Môle. L'excellence des pâturages n'est pourtant pas la seule cause de cette supériorité : le peu d'eau que les vaches boivent doit aussi y contribuer. La source la plus voisine des pâturages en est éloignée presque d'une lieue ; il serait bien pénible de conduire chaque jour les troupeaux à cette distance, et plus pénible encore d'aller leur chercher autant d'eau qu'ils eo

pourraient boire. Il faut donc qu'ils s'en \a rosée qu'ils lèchent le matin leur tienc son : ce n'est que dans les grandes séc leur en donne d'autre.

La plupart des montagnes de la Suisse k de riches propriétaires, ou à (ips comm amodient à des entrepreneurs. Ceux-ci r( \ seul troupeau jusqu'à deux cents vache;

çà et là pour l'été seulement, et ils font fromage, comme en manufacture, dans è ments destinés à cet usage. Le Môle, au partient à des paroisses, dont chaque c droit de faire paître ses vaches sur la m établir un chalet. On ne voit donc point grands établissements ; mais un nombre peaux et de petits chalets.

Ceux de la communauté de la Tojjir, é

cinq cent trente toises au-dessus de noti

tribués à distances à peu près égales, s

rence d'une très-grande prairie. Cette pr;

d'une bonne clôture, pour que les beslia

pas aller gâter l'herbe. Quand cette he;

son accroissement, on la faucha, on la fa

Tentasse en grandes meules pyramidah

On laisse ces "meules sur la place, lors

froids de l'automne chassent les troupeai

diens dans des pâturages plus voisins de

enfin quand l'hiver est venu, et que li

* On appelle communies ceux qui ont droit i qui appartienoent en commun aux anciens ha roisse.

bien couverte de neige, on choisit un beau jour ; toute la jeunesse du village monte à la montagne, renferme ce foin dans de grandes coiffes de filet faites avec des cordes ; on leur donne la forme de boules, et on fait rouler ces boules du haut de la montagne en bas, avec une gaieté et un plaisir que Ton rencontre rarement dans les fêtes les plus brillantes.

Les chalets qui bordent ces prairies sont de petites huttes, dont les murs très-peu élevés ne sont pour la plupart que de pierres sèches. Tout le rez-de-chaussée de chacun de ces petits édifices ne forme qu'une seule pièce, dont une moitié sert d'abri au bétail et l'autre à ses gardiens : la crèche, haute de dix-huit pouces, sépare les vaches de leurs maîtres ; elles y sont attachées, et ont ainsi leur tête dans la cuisine où se tiennent les bergers. Cette même crèche sert de sofa à la bergère du Môle, qui se trouve ainsi vis-à-vis de son feu, assise entre les têtes de ses vaches ; elle les caresse dans ses moments de loisir, passe ses bras par dessus leur cou, e^forme des tableaux dignes du pinceau de Téniers. Le feu brûle contre la muraille, une cheminée serait une superfluité dispendieuse; la fumée sort par les joints des murs et du toit. Une potence de bois, tournante, supporte la petite chaudière dans laquelle oh fait le fromage, et après qu'on l'en a tiré, on fait Ile nouveau bouillir une partie du petit lait avec une présure plus forte, qui en sépare une seconde espèce de fromiige compacte, que l'on nomme serai ou sérac. Le reste du petit lait que l'on a mis en réserve sert k ramollir le sec et grossier pain d'avoine, qui est la principale nourriture du pauvre paysan savoyard.

Un petit réduit, ménagé dans un angle, est la laiterie; et aj- dessus des vaches quelques planches mal assemblées supportent un peu de foin qui sert de lit aux Huîtres de la maison. Quand je couche sur la montagne, ces bonnes gens m'abandonnent leur petit réduit, trop étroit pour souffrir un partage, et vont donnir chez leurs voisins. Ce sont pour l'ordinaire des femmes qui ont soin des troupeaux du Môle : les hommes restent dans la plaine pour les travaux des foins et des moissons. Quelquefois une mère prend avec elle son fils, ou quelque autre petit garçon de douze à quatorze ans, pour garder les vaches pendant qu'elle fait le fromage et qu'elle vaque aux autres soins de son petit ménage. La vie qu'elles mènent là est extrêmement pénible. D'abord il faut qu'elles aillent chercher sur leur tête, à la distance d'une lieue, toute l'eau dont elles ont besoin ; ensuite il faut qu'elles se hasardent sur les pentes rapides, au-dessus des précipices, où les vaches ne peuvent point se tenir ; que là elles coupent avec des faucilles l'herbe qui y croît, et qui sans cela serait perdue, et qu'enfin elles rapportent cette herbe dans les chalets, pour servir de nourriture aux vaches pendant la nuit. Mais la plus grande de leurs peines est celle que leur causent des coups de vent orageux. Ces coups de vent viennent du couchant, au travers de la vallée des Bornes, en face de laquelle le Môle est situé : ils sont si violents, que s'ils surprennent les vaches à l'improviste, auprès des bords escarpés qui sont au levant de la montagne, ils les renversent et les font rouler dans les précipices aussi aisément que les vents de nos plaines roulent des feuilles sèches. Mais si l'ouragan ne parvient

iU LE MÔLE.

que par gradations à cette extrême violence, et que ces pauvres animaux aient le temps de se mettre en garde, un instinct naturel leur apprend à tourner la croupe directement au vent, et à se cramponner avec force dans la terre en baissant la tête et en écartant les jambes. Dès qu'elles ont pris cette posture elles n'ont plus rien à craindre du vent, et elles se Icûsseraient assomma sur la place plutôt que de faire le moindre mouvement avant que l'orage soit entièrement passé. Du reste, comme on craint toujours queTouragan ne lessurprenne, dès que Ton aperçoit le moindre signe d'orage, on voit sortir de tous les chalets les faumes et les jeunes garçons, qui courent avec une agilité étonnante, même contre les pentes les plus rapides, pour ramener leurs troupeaux dans des abris éloignés des bords escarpés de la montagne. J'ai été moi-môme témoin d'un de ces coups de vent ; j'étais heureusement rentré dans le eha» let, car quand ils sont dans leur plus grande force, ils renversent même les hommes les plus vigoureux : taat qu'il souffla, je crus à chaque instant que le chalet allait être emporté ; le toit, quoiqu'il descende presque jusqu'à terre, quoiqu'il soit chargé de grosses pierres, et que le vent dût glisser sur la pente qu'il lui présente, semble à tout moment devoir être enlevé ; et en effet, il arrive souvent que ces coups de vent orageux arrachent une des pentes du toit, et la replient sur la pente opposée, de même qu'avec le souffle on tourne le feuillet d'un livre. Quand le vent me parut un peu calmé, je voulus juger par moi-même de la force qui lui restait encore, et malgré les conseils de mes hôtes, je levai une barre qui retenait la portes mais à l'instant où cette

barre fut ôlée, la porte s'ouvrit avec une telle violence que je fus jeté en anière h la renverse, et tous les meubles du chalet furent enlevés et accumulés au pied du muT cpii est à Topposite de la porte.

Je ne sais si c'est l'action continuelle dans laquelle vivent les habitants du Môle, ou l'air vif de cette montagne isolée, qui leur donne un langage plus énergique et plus rapide que celui des autres montagnards de la Savoie, et qui entretient chez eux une gaieté et une vivacité charmantes, malgré les rudes travaux auxquels ils sont astreints. On me permettra d'en rapporter un trait, qui prouve en même temps un esprit de réflexion bien rare dans cette classe d'hommes, toujours pressés par la nécessité de pourvoir à leur subsistance. J'avais avec moi un grand chien braque, qui m'accompagnait ordinairement dans les montagnes. Un soir, avant de se coucher sur un tas d'herbes, il se mit k tourner sur luimême, comme les chiens ont accoutumé de faire en pareil cas. Un berger qui était présent me dit en riant : « Je parie que vous, monsieur, qui connaissez toutes les ierbes et les pierres de la montagne, vous ne saurez pas me répondre à une question que je vais vous faire. Pourquoi ce chien tourne-t-il si longtemps avant de se coucher, tandis qu'un homme se couche tout de suite sans tourner sur son lit? » Je répondis que le chien faisait ce mouvement pour produire un enfoncement dans lequel il se trouvât plus k l'aise. « Point du tout, répondit le berger; car il pourrait pétrir cette herbe sans tourner ; mais ne voyez-vous pas k son air incertain qu'il ne tourne que parce qu'il hésite sans cesse sur l'endroit où il mettra sa tête? Il veut la mettre ici, puis là, puis en-

core là, il n'y a point de raison qui le décide ; au lieu qu'un homme qui voit d'abord le chevet sur lequel il doit placer sa tête n'hésite ni ne tourne. » J'avoue que je ne me serais pas attendu à voir sortir de la bouche de ce berger un argument contre la liberté d'indifférence.

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